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REVUE D'ALSACE
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JREVUE
D'ALSACE
Fondateur ; JOSEPH LIBUN
DIRECTEURS :
,A.. GASSER ET A. INGOLD
SIXIÈME SÉRIE : DIXIÈME «aHÈE
TOME LX* DE LA COLLECTrON
PARIS
A. Picard, rut Bonaparte, 82
Mantoche I Coluar
^Hauli~SaStu) Flatt ntmt, S
1909
DigilizMwGOOglc
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i*-^>vwsaapso
■Î.7
UN ALSACIEN
«ORRESPONDANT, DISCIPLE ET AMI DE UMENHAIS
DAVID RICHARD
DIRECTEUR DE L'ASILE DE STEFANSFELD
Dans la Revue des questions historiques de l'année
J908 l'un des deux signataires de cet article a com-
mencé la publication 1) de nombreuses lettres adres-
.sées à F. Lamennais, lettres que le second signataire
<ivait eu la bonne fortune de dénicher chez un bou-
^uiniste parisien, A. Voisin. Les deux s'associent pour
publier ici les lettres d'un des correspondants du grand
écrivain qui a Téca et est mort en Alsace, et dont le
.souvenir mérite d'être gardé par la postérité ').
Ce correspondant, David Richard, a été en effet
na homme éminent, que tous ceux qui l'ont connu,
ji'ont jamais cm pouvoir assez louer. On verra, dans
Jes lettres que nous allons publier, combien Lamennais
1) A. RomnL, Liuitit»ait J'^rii ttt ttrrufondanti ùneiuita, —
Troi* >ftie>M ont <Ujl pare.
1) Lei Mirai de D, Richard i Lameoiuii vitnncut do U Morctt
-qao lUNU TenoDi d'indiqiier el font putie da U eoUection d« M. Rona-
aA, «Dm é* Laaeaaalt k Richard oot èU coamaniqniai par la patit-
fik d* c«tni-ct, U. Praii;i>U Richard, l M. A. M. P. [ogold. — L'an-
-Dotation Mt conmiuia ans deux Miteon da cette carre^ModuiM, tanf
rnoa on Tautra nota, plu penonnella, qni •aroDt lifnCca,
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6 REVUS d'alsacb
l'estimait et l'aimait. Un de ses biographes ') dit à ce-
propos avec raison « qu'il faut que l'influence exercée
* par la personnalité de Richard ait été bien grande,
< pour lui avoir valu, de prime abord, à lui jeune
■ homme obscur, l'affection et la familiarité d'un écri-
■ vain illustre, redouté de Rome, adulé par un parti
< nombreux, et exerçant, du fond de sa retraite de
< La Chesnaîe, une considérable influence sur la marche
* des idées >. Et pour citer un témoignage d'un tout
autre genre, voici ce que Georges Sand écrivait un
jour à Richard : «Je te crois capable de tout ce qu'iï
< y a de grand, de beau et de bon. Je ne suis pas
« inquiète des vertus que tu pratiqueras, du bien que-
< tu feras aux autres, mais je voudrais que tu eo.
< prisses ta part et qu'à tant de mérite et de dévoue-
c meut se joignit un peu de bonheur > >), Et dans les
Mémoires de sa vie elle trace de son ami ce portrait,
bien caractéristique sous cette plume : «... David
« Richard, type noble et doux, âme pure entre toutes !
« Tu appartiens à l'estime d'un groupe moins restreint
< que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est
< toujours cachée. La charité t'a pour ainsi détachée de
t de toi-même, et tes patientes études, les élans géné-
* reux de ton cœur t'ont jeté dans une vie d'apôtre
< où le mien t'a suivi avec une constante vénération.
« C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce senti-
« ment-là ne deviennent pas dignes de l'inspirer à leur
< tour. Cet humble axiome résume toute la vie de
< David Richard. Doué d'une tendresse suave et d'une
« foi fervente, il voit dans ses amis, et en tête de ses
* premiers amis fut l'illustre Lamennais, non pas des-
l) L. STACH, irchWiitc du dtptrtcmeot dn B«i>Rhia, (Buoru chei-
liti, V, p. 331, La biographie d* D. Richard avait para d'abord dans
lea Annalti de la S«(Uli lil/trairt dt Straitctrg. — L. Spach, qui
était un ami d« D. Richard, eut 1 ta mort caumuniotion de toaa m*
papiers.
3) Lettre du 21 jivii 1841, publiée par Campanx, Annalu dt tSttr
1847. p. 3^.
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DAVID RICHARD ^
• soutiens et des appuis pour sa faiblesse, mais des
« aliments naturels pour les forces de son dévoue-
« ment > ■).
Mais nous ne voulons pas refaire la biographie de
D. Richard, * un des plus beaux caractères qui aient
honoré l'humanité >, comme a dit encore un autre
écrivain *). Aussi bien a-t-ellé déjà tenté plusieurs
bonnes plumes 3), quoiqu'on puisse désirer une étude
plus complète : le sujet en vaudrait la peine, comme
ce qu'on vient de lire le fait deviner. Notre but plus
simple est seulement, nous l'avons déjà dit, de publier
la correspondance inédite de Lamennais avec David
Richard.
Si nous ne nous abusons l'un et l'autre, cette cor-
respondance ne manquera pas d'intéresser le lecteur.
U y constatera ce fait étrange, bien rare, certes, s'il
n'est unique, d'un converti qui rentre dans le giron
de l'Eglise, au moment même où son convertisseur en
sort, ou plutôt en est sorti, et cela non pas à l'insu,
mais au su l'un de l'autre.
Dans sa lettre du 30 août 1S38, (sans parler de
celle du 13 décembre 1834), Richard est encore loin
du catholicisme. La religion véritable pour lui, c'est, non
pas le protestantisme de Genève qu'il avait répudié
depuis longtemps, comme insuffisant, mais celui du
pasteur Adolphe Monod dont il venait de faire la
connaissance à Bordeaux où il résidait alors.
1) Ton»» IV, ch, s. — Vwr encore t. IX.
i) Ami du ttimtiM de 1861, ut. de M. Zarcber.
3) En Itia il bnl citer Ie> irtidra de 'MM. Spach et CaapMUt dont
il %. diji k\t qaettion. Cfr. encore on *r1icle de P. Janet, Rame dtl
dtmx mméti, iSjy, p. 776; le MagoHtt fitleraqui, 1861, p. ir3
article de H" Swuiton-Bdloc ; la CerrufandaHt da 15 lepleubre
Ï88l, article de J. Lacointi, d'aprèi Im CcKvtrlilM-BUJer atu Jtm
Jç. JaMrkundtrt du D* Roienthkl. Voir encore lel Fragmma du
jfimrHal it A la etmipandtmtt d'Alitrt Hichard (fili de David) pnblit*
d*D« U Rtttu taiktHqut iAlitut en iSSi-S;, et Sta>k, Gtttkitktt dt»
mmttrtliiMt. IrrtnaïuiaH.Sn/am/ild, Stratbou^, 1SS6,
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a REVUE D ALSACE
Il ne tarda pas de revenir sur une première impres-
sion et il s'aperçut, non sans douleur, qu'il ne touchait
pas encore le but. Lamennais d'ailleurs était loin de
l'encourager dans cette voie. Richard continua d'étudier
les premiers ouvrages de son illustre ami, surtout
VEssai sur ^indifférence qui avait déterminé, après
Dieu, ce que l'on pourrait appeler sa vocation catho-
lique.
Il n'ignorait pas la désertion lamentable de l'auteur,
mais loin de le suivre dans l'apostasie, il se reprit k
étudier de plus près encore le catholicisme. Comme il
avait l'âme droite, Dieu bénit ses eiTorts et ouvrit son
cœur aux impressions de cette grâce que le malheureux
prêtre avait délibérément chassée du sien.
Richard fit son abjuration. C'est alors qu'il écrivit
cette lettre admirable du s novembre 1848 qui con-
trastait si heureusement avec celle du 30 août 1838,
et que le lecteur, du reste, trouvera, comme celle-ci,
en son lieu. Il se félicitait d'avoir trouvé ta paix et il
invitait Lamennais à rentrer dans cette même Eglise
qu'il avait eu le malheur de renier.
Dans sa réponse datée du 9, Lamennais tout en
déclarant au néophyte qu'il n'était pas surpris qu'il
eût quitté le calvinisme, pure négation, et que le parti
qu'il venait de prendre était certainement assez justifié
par ses convicUons présentes, ajoutait que, pour lui,
U avait trouvé la paix et la vérité ailleurs, qu'il restait
disciple du CJtrist, non pas de F Eglise, et qu'il se sépa-
rait entièrement du dogmatisme de celle-ci pour se
tenir dans V enseignement de l'autre. Il l'assurait que
son amitié pour lui demeurait entière et demandait
que leurs relations n'eussent jamais à souffrir de cette
divergence des idées.
On ne voit nulle part que Lamennais ait essayé
d*ébranler les nouvelles convictions religieuses de son
ami, tandis que celui-ci semble avoir profité de toutes
les occasions pour le ramener à ses anciennes croyances,
témoin encore cette lettre, si touchante, si paiûitement
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DAVID RICHARD 9
3>eUe du i" novembre 1853, où il loi parle de la résl-
-gnation chrétienne de M"* Richard, au cours d'une
•longue et douloureuse maladie dont elle relevait enfin,
n dit que ce spectacle lui avait été un grand enseigne-
ment et qu'il espérait de la bonté de Dieu, de l'inânie
miséricorde de JÉSUS-ChriST, de ne pas l'oublier, lorsque
-serait venue l'heure du passage terrible, ou mieux,
quand sonnerait celle de la nouvelle naissance que lui,
Lamennais avait si admirablement peinte dans ses
-ouvrages.
C'était une invite à l'obstiné vieillard qui n'avait
plus que le souffle et devait mourir trois mois plus
tard, avec les apparences de l'impénîtence finale.
David Richard, dans cette correspondance, laisse
■deviner une nature éminemment loyale. S'il ne ,fût pas
un grand esprit, dans la force du mot, il fut mieux que
-cela : une grande âme, et nous ne doutons pas que
■te lecteur, après avoir pris connaissance des pages
-qui suivent, ne ratifie ce jugement.
I
PARIS. LA CHENAIE. (1834-35)-
C'est en 1834 que leurs relations paraissent avoir
-commencé. David Richard <) se trouvait a Paris *)
depuis 1830 avec un de ses compatriotes et amis
'd'enfance, Charles Didier}). Il y suivait les cours des
I) U était né t Genève le I*' teptembra 1S06 d'upe funille de
Téfafii* calvinutet. Sa mire, lyonnilie, ttait catholîqua.
3) Aprèi nn uaez long; aéjonr en Italie oti il avait commencé «m
étndea mèdicalaa.
3) Cbarlea Didier dont il cat qaMtioo daoa cette lettre et dont le
-oon M rencoatre lonveot dana U comnpondaace de Lamennaia à
partir de cette époqae, était né i Genève en 1S03, d'ane bmille d'ori-
gine fian^aiee. Il «'adonna i la politique et i la littératnre, colUlMra t
OB {rand nombre da jouroaoz, voyafea beancoDp, publia, en dehon
de vidomea de voyagea, une brochure intitulée Unt viiilt à M. U dut
M Btrdtatu (1S4Ç) qui ont Bna heure de célébrité. 11 eut avec Lamea-
■aii, outre «ea relatioal d'amitié, dea rapporta d'affairea qui finirent par
lea brouiller. U perdit la vae et ae luicida en 1864. (Cfr. A. DB Moi4-
TET, Diitùmnairt Uùgrofkiqut dtt Gimevtis tt du Vamioii, I, p. 13SJ.
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lO REVUE D'aLSACE
facultés et du Jardin des Plantes, et ne tardait pas à
se trouver lié avec l'élite des personnalités intellec-
tuelles de la capitale à ce moment. Nommons Royer-
CoUard, Dupuytren, Cruveilhier, Milne-Edwards, et sur-
tout Geoffroy Saînt-Hilaire avec la famille duquel iï
devait contracter la plus étroite amitié ■). C'était chez
le réfugié belge de Potter') que Didier d'abord, puis
Richard rencontrèrent Lamennais 3). Puis dans le courant
de cette même année 1S34, D. Richard alla le rejoindre
à La Chênaie 4). Revenu à Paris, il y recevait à la iïn
d'octobre une lettres] du grand écrivain qui réclamait
de ses nouvelles, et lui répondait aussitôt :
Faris, 38 octobre 1834.
Pardonnez-moi, cher et vénérable ami, pardon DC2-moi de-
ne vous avoir pas écrit plus tôt et d'avoir par là éveillé en
vous les inquiétudes que votre bonié me manircsle. Je ne Sui»
de retour à Paris que depuis le 15 de ce mois, et sans une lettre-
dc Didier que j'ai trouvée à Caen et qui m'annonçait son-
départ prochain pour l'Espagne, je serais probablement encore
sur les chemins de la Normandie. Plusieurs fois dans ma
course pédestre j'ai été fortement tenté de vous adrcEser quel-
ques lignes, mais, ne voulant pas fatiguer inutilement votre-
Bolitude, j'ai remis ce plaisir à mon arrivée ici. Le voyage de
Didier, et son désir que je l'attendisse pour vous écrire
ensemble, m'ont fait différer de nouveau. 11 est parti hier aa
soir sans avoir trouvé un moment pour causer avec voua et me
chargeant de vous en exprimer ses regrets et de vous promettre-
une lettre datée du haut des Pyrénées. Entre noua je vou»-
1) Pliu tard il devait encore calrcr en relilioni avec Carnol, Ler-
minier, Fortoul, P. Lcroni, Enfantin, Reynind, etc., etc.
3) Sut de Potier, cfr, ta BûgrafkU Hattaintie A StigifUt,V, 6tOi.
et TllLlNDIN, Guillanmi I" tt rEgliit talhaliqut tn Btigiqut, t. II.
— Lm letlrM de de Potier i Lamennaii *ont lonlemanl meationnéca
dans lea recncila d« Porguei et Faugire.
3) SpACH, op. cit., p. 148; d'aprta le Journal de David EUcbard,.
4) * Un jenne ntdtein trè* inalmit eat vann me voir de Paria >..
Lettre de Lamennaii à MontaIcmtMtt dn >$ août 1S34. (FokGUSS,.
p. 3*7). Cff. ibid, 369, 379; et Laminnait imeimu, p. 346.
5) Lettre du 11 octobre 1S34, publita par Campauz, loc., cit., p. I4S-
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DAVID RICHARD II
dirai le motif de son voyage. Il s'en va étudier l'état politique-
et moral de la Péninsule dans l'intérêt du journal Le bon sens
qu'on est décidé à faire grand journal et que nous voudrions
amener graduellement à représenter avec dignité le bon câté
du parti démocratique. J'espère que lorsque vous aurez achevé
votre grand ouvrage et que vous voudrez redescendre dans
l'arène des combats quotidiens et des applications pratiques
de vos principes de liberté, vous pourrez trouver en nous une
tribune et un auxiliaire qui ne seront pas tout à fait indignes
de vous. Antipathique comme vous aux écoles exclusives je
me promets bien pour mon compte de ne rien écrire dans ce-
journal qui ne s'accorde avec la plus grande liberté de l'esprit
humain et ne soit empreint de vénération pour les idées rcii-
gieuses immortelles dans l'homme. Je ne me dissimule pas que
la vérité nous est pénible à trouver; mais je vois là non uib
sujet de découragement, mais un motif puissant pour éviter
l'enflure et l'intolérance. — A propos d'intolérance sachez que
Didier et moi avons résolu de continuer notre association et
de nous tolérer réciproquement. La mère de Didier qui a tou-
jours béni notre amitié est venue dernièrement à Paris, et elle
s'est tellement attristrée en apprenant la possibililé de notre-
séparation que uoua avons fait de nouvelles réflexions et nous
sommes déterminés à ne pas briser un lien de plus de quinze
ans d'existence. En vérité il nous serait difficile à Didier et à
moi de rencontrer en d'autres personnes plus de circonstances-
favorables à l'amitié. Notre pays, notre éducation, nos souf-
frances, nos joies ont été communes; tous nos souvenirs sont
amis; il serait désolant que nos caractères ne pussent l'être.
Nous qui prêchons l'association, il serait presque lionteux que
nous ne puissions maintenir la nâtre. Mon excellent ami, vôtre-
grand cœur, votre haute intelligence vous mettent au-dessus
de toutes ces fluctuations, de tous ces froissements qui accusent
aotre faiblesse, mais vous les comprenez et vous ne vous las-
serez point de m'en entendre parler si longuement. Un temps-
fut où je croyais que la plupart des choses qui resserrent les-
amitiéa sont des sympathies instinctives. Je vois aujourd'hui
que l'intelligence a une grande part à réclamer, et que ses
lois conduisent à l'association tout autant que l'amour et les-
lois de l'amour.
Le départ de Didier et la présence de plusieurs personnes-
de sa famille m'ont jusqu'à présent empêché de me remettre à.
.dbyGoogle
Il REVUE d' ALSACE
•l'étude, mais je vaia secouer mon oisiveté et i
travailler. Mon voyagé en Normandie dau lequel j'ai vu
-beaucoup d'hommes et de choses m'a fait du bien et m'a en
partie récréé dana le sens profond du mot. J'ai visité le Mont
Saint-Michel dont les bAtiments viennent d'être incendiés.
-Cette pyramide Imbitée qui s'élève au milieu d'une mer de
sable ou d'eau est un de mes souvenirs les plus vifs. Peu de
jours se sont écoulés et la réalité n'est déjà plus d'accord avec
l'image que j'en conserve.
Après le Mont Saint-Michel, ce qui m'a le plus frappé,
-c'est la rade de Cherbourg, le phare de Gatteville et tes mines
de houille de Litry, à cinq ou six lieues de Bayeux, Au phare
je me suis élevé A prés de trois cents pieds au-dessus de la
mer; je me suis enfoncé sous terre dans les mines à quatre
cents pieds. J'ai reconnu par expérience qu'on pouvait vivre &
4'aise dans des trous que je croyais horribles comme l'enfer.
Chaque fois que, dans mes courses, j'ai trouvé une église,
j'y suis entré comme dans le monument historique le plus
éloquent. Je me suis enquia de l'état actuel de l'esprit religieux,
-el je puis vous dire que mon enquête n'a nullement été favo-
rable au clergé. Mais c'est la faute des hommes, car dans
-quelques localités où les curés se trouvaient éclairés et bons,
l'on ne tarissait pas sur leur éloge. A Bayeux, dans l'église
principale, j'ai employé une heure et demie à écouter le caté-
chisme qu'un jeune prêtre faisait à une centaine de jeunes
filles ; j'ai été profondément affligé de cette leçon, tant je l'ai
trouvée ridicule et sotte. Je ne vous citerai en preuve que la
■définition du chrétien : Z^ ehrélùn esi eeiui qui fait ie si^ne
delatroix; ceixi ^i nt fait fas le signe dt la crùix n'est pas
-tkritien '), Ah ! mon vénérable ami, Je ne sais si j'interprète
mal le passé et le présent, mais il me semble que le catholi-
cisme que vous défendez et auquel je sympathise, ressemble
■bien peu à celui qui se prêche à Rome. C'est un idéal auquel
J'humanité s'achemindl-a dur vos pas; mais pour y arriver, j'ai
.bien peur qu'il ne faille marcher sur des ruines.
i) L> le^oa de catkhiim> qui ■undiliia Ricbard m peut-ttre une
-•iplicalioD naturelle. Notre htm, qui ne voydt dui* rigliie ob il
entra qu'un mviutmau Aùteriqut, BéftigCk un* doote de prendre de
l'eiu bonite et de laire md eigne de crois, Ce«t i *an adreue, bien
vraieembbblemeDl, que le vicaire donaa du chrétien U déBnitJoD qui
•lui diplul «i fort.
.dbyGoogle
DAVID RICHARD IJ-
Geoffroy Saint-Hilaire vous aime toujours beaucoup et me
le répète chaque fois que je le vois. Il continue ses communica-
tions sur la gtnlse des chûtes, mais je a'ai rien lu de lui depuis
mou retour. M. de Potter est bien réellement à Paris avec une
petite fille de plus dans sa famille. C'est un cadeau que sa
femme lui a fait pendant son séjour en Belgique. Je l'ai vu;
nous avons beaucoup parlé de vous et de sa dernière brochure.
Sans lui rien dire de précis je lui ai laissé entendre que je pen- -
sais qu'il eut mieux fait de ne pas publier des fragments de
vos lettres privées. Il devait vous écrire de suite et je suis
étonné que vous voun plaigniez de son silence.
Vous avez probablement reçu maintenant un paquet de
livres que j'ai expédié pour Dinan dès les premiers jours de
mon arrivée. Je voulais y joindre la Jtevue encyclopédique^ mais
on m'a dit qu'elle vous avait été envoyée. Si elle ne vous est
pas parvenue, ditea-le moi pour que je vous la mande. Elle
renferme un article sur la philosophie catholique. Le dernier
volume de Tallemant tardera peu à paraître, le second de
Bequerel de même. Si cela vous arrange j'attendrai de les avoir-
pour vous envoyer le Diderot, si non dites-moi un mot et vous
aurez de suite ce dernier.
Je considère, mon excellent ami, le séjour que j'ai fait à la
Chênaie comme un de mes bonheurs en cette vie ; prolongez ■
ma jouissance en me donnant de vos nouvelles aussi souvent
que vos travaux vous le permettront.
Voua me donnez licence de vous nommer mon père : et"
bien, je vous dis, mon père, aimez votre fils comme il vous
aime. D. RICHARD.
Je n'ai rien à vous dire sur l'état des esprits dans ce
moment-ci. La fin de l'automne est, à Paris, le printemps de
l'intelligence : on revient de la campagne, on fait des projets,
on ourdit des intrigues ; une nouvelle vie, plus ou moins belle,
commence, mais on ne sait pas encore trop la direction-
qu'elle prendra. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'on agiotera
cet hiver non moins que cet été. L'agiot est un dieu de toute
saison.
Un M. Cortes, honnête homme, qui est l'éditeur de l'Italie
pittoresque, recueil auquel Didier a donné plusieurs articles,
est venu me trouver ce matin. 11 a su que je vous connaissais,
et comme d'autre part il sait que vous avez voyagé en Italie,
il veut que je vous propose de lui donner quelque fragment .
.dbyGoogle
i4 REVUR D ALSACE
-sur ce paya. J'ai promis de vous présenter sa pétition et je le
-fais. Voyez si vousn'auriez point quelque j0iRvn/r à lui confier.
Une page de vous serait pour lui une bonne fortune. J'ai dit.
Remerciez MM. Eugène ') et Elie ') de leur bon souvenir.
J'aurais un plaisir extrême A revoir le premier, et ce m'est une
-douce pensée desavoir que l'excellent M. Elie demeure près
de vous. Vous avez l'âme tendre et expansive, et je crois qu'il
sait vous aimer comme il faut qu'on vous aime.
Le même Eugène Bore, allant à Paris, remettait en
propres mains à Richard la réponse de Lamennais.
-C'est aussi pour éviter le cabinet noir 3) où, nous
apprend Lamennais dans cette Iettre4) on ouvrait < toutes
ses lettres, celles qu'il recevait et celles qu'il écrivait >
que Richard attendit le retour de Bore à La Chênaie
pour .envoyer à la longue, mais bien curieuse à tous
-égards, réponse que voici ;
Paris 3 h. du matin 13 décembre 1S34.
Faut-il, mon cher ami, que je vous aime comme je vous
.aime et que je vous écrive si rarement ? Oui, M. Blaize fUt
parti quinze jours plus tard que j'eusse attendu une quinzaine
encore. L'idée qu'on ouvre toutes vos lettres me serre te cceur,
me comprime la pensée, me glace la main. Les misérables
espions I Us ne respectent rien ; ils souillent tout ; ils font
1) Eugine Bori eit le Edile duciple de Lamennui que l'on «dt.
a) Elle de Kertuiguy devint qaelqaei moii plu* lard te neveu de
Lunennaii pir ton marùge avec Mlle Muie Blaiie, U fille de u «oeur.
3) Lamennut, 1 cette époque, «e plaignait beaucoap dei méCiits
du Cahintt tuir à ion endroit. A reolendre, la patte n'en était pas i
ton coup d'eiui. C'eit alnii qu'il écriv«il à ton ami Vuarin, curé de
<3enéve, le s; février 181S :
■ Vont avez niioD, mon cher et reipectable ami, de veut méfier
de 1* dèlieateue de MeMiean de U poile. Voire bitlel, quoiqu'on me
l'ail envoyé de Parit tout enveloppe avec d'autret lettrei, a été oaTcrt,
et toulei let lettre* que je reçoit toni également onvectei. C'eat une
habitude de l'ancicD miniilére (celui de M. de Vtllélc) trèa religiente-
meat contervée par ccIumI (le miniilère Mirtifnac). . . Le dévot M.
de Vaulchier eit le miniatre de cea inramlea. Je acrat bien aiie qu'il
trouve ici une ezpret^n de ma reconnalMance, S'il e*t poli, il m'en
accniers réception >.
4) Lettre publiée par Campaui, loe, cit., p. 146.
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DAVID RICHARD 15
«edouler à ramîtié de devenir délatrice ; ils empêchent le fils
de dire la vérité à aoa père! C'est un genre de persécution
bien infâme. Pour ne paa mentir, pour éviter l'inquiétude, te
tourment, on se tait, mais avec une âme comme la vôtre, le
silence est une privation sans égale. J'écris ces lignes en pleu-
rant de douleur à la fois et de tendresse. Ah ! mon vénérable
ami, vous m'avez fait beaucoup de mal, mais c'est un mal que
je chéris : vous m'avez rendu la vie difficile, et le monde insi-
pide. Partout je trouve des idées étroites, des sentiments vul-
gaires, de la science orgueilleuse, de l'art mesquin ; rien
n'approche de cet idéal de cœur et d'âme que j'ai rencontré
en vous. Pour moi, Paris est tué par La Chênaie. Chaque jour
je le sens davantage ; je ne puis vivre un peu complètement que
dans la solitude. Avec vous je vivrais tout entier. Aussi rëvé-je
sans cesse au projet d'aller partager votre Eden, étudier avec
vous les lois de Dieu. Quand je le pourrai, n'est-ce pas, mon
ami, que vous ne serez pas pour moi l'Ange à l'épée flam-
boyante f
Ab ! que j'étais heureux avec vous, quand votre pensée,
votre coeur, tout votre être se dilatait et prenait son vol ; quand
votre œil noir ') et profond n'exprimait pas cette inquiétude
navrante, ce martyre de l'âme qui m'a plus d'une fois, en vous
Toyant, fait pleurer intérieurement ! Que vous étiez grand,
sublime, quand vous me relisiez vos anciens écrits, et que
secouant l'orgueil du génie devant un enfant, vous me mon-
triez du doigt sur le courant de vos sentiments et de vos pen-
sées l'erreur ou la colère qui avait échappé à votre iinpétueuse
sincérité! Que vous étiez simple et aimable, quand sur les
borda de votre étang, vous me racontiez les mœurs et l'histoire
-énergiques de Saint-Malo, et que vous paraissiez si fier d'être
i) Qoelke tt*il la coukur de* yenz de LaMeanaii? Problème hen-
-reuMineiit d'iaportmice «econdûre, ot il *at aHei maiaiié à rhoudre.
Ib étaient noirs, rnivant M. Richard, ainii qn'il vient d* nom le dire ;
gris, d'aprèi Uanrica de Gaérin qm écrivait da la Chtiiale i let
paraata le 14 décembre 183s : «Le grand tiomma eit petit, gr^le,
.pUa, y«Dx Ktîi, etc. >, Loraqu* voeu irez i Sainl-Malo, pairie de
LaiMMiai*. ne nunqnei paa da viiiter, i l'h&tel de ville, la aalle dea
Grand* Homniea, voua y verrai, non loin du bon abt>è Trablet, une
-copie ploB on moina Bdâle dn portrait officiel de Lameonait par Paulin
Goèrin; la yeax loat Mena, l'ceil bien du Celle. Maintenant, clier
Devine, al tn pcnz et etioisia «i la l'Maa.
Si i'aaaia opter, je me prononceraU eu hveor do yeux gri*. Maurice
-avait Nen vu. (A. R.)
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l6 REVUE D'ALSACE
né Malouio ; quand vous chantiez dans le bois de Coi!lquen ')■
la romance de Duguesclio :
Filez, femmes de ta Bretagne,
Filez vos quenouilles de lin.
Pour rendre à la France, à l'Espagne
Messire Bertrand Duguesclin!
Je me le rappelle bien, j'avais envie de vous sauter au cou,.
Tenez, mon ami, j'ai la mémoire musicale bien faible, mais-
pour ce refrain, elle est forte, je ne sais comment. Je crois bien
souvent entendre, en dedans de moi, comme un écho des-
inflexions tendres et délicates de votre voix, au moment où vous
le chantiez. Que vous étiez intelligent •) (sic) et généreux quand
vous daigniez causer science avec moi, quand vous paraissiez
avoir appris quelque chose de moi, pour me verser, comme ea
échange, des trésors, de savoir et d'expérience. Kléber dit en-
Egypte à Bonaparte, dans un moment d'enthousiasme : i Géné-
ral, vous êtes grand comme le monde ! > Dans plusieurs cas,
j'aurais pu m'écrier, en vous voyant, en vous entendant :=
I Homme, vous êtes plus grand que le monde!» Oui, mon
ami, je vous ai. bien compris, et jusqu'à vos petites impatiences,,
fruit d'une organisation mobile, vous savez tout tourner à votre
gloire. Je ne sais si je vous aime plus que je vous admire, mai»
t) Le trois (on dit un peu imbitieuiemcnl dini le p>yi, ■■ forft)
de Coetqucn, doit *on nom de Boh-Blanc aui httret et aDi bouleaux
qui le CDmpoaeat en majeure partie. Situé dani le voisinage immèdial de
la Clitnaie, c'étiir, pour lei habîtanta de celle-d, dd lieu de promehads
tout indiqué. Maurice de Guérin «'(it complu i le décrire dam «on
journal ; • 19 man 1S33. Promenade dam la forjt de Coetqueii. Ren-
contre d'un aile aaaez remarquable pour sa aanvageria ; le cbemin
descend par une pente lubite dan* an petit ravin ob coule un petit
rDïueau sur un fond d'ardoiie, qui donne i les eaux une couienr
noirltre, déaagrèable d'abord, maîa qui ceate de l'être quand on ■
obtervé son harmonie avec lei tronci no ira de* vieux chinea, U
(ombre verdure des lierres, et son contraate avec lei jambes blanthea-
et lisses des bouleaux. Un grand vent [da] nord roulait aur la forêt
et lui faisait pousser de profonds mugiisementi. Les arbres se débat~
taisnt soul lei bouffies de veat comme des furieux. Noua voyions k
trmven les branches lea nuages qoi volaient rapidement par masses
noire* et bizarres, et acmblaient effleurer la cime des arbreii. Ce grand
voile sonittre et floltaiit Isiiaail parfois des débuts par oh se glissait
on rayon de soleil qui descendait comme un fclair dans le sein de la
fbrlt. Cas païaages subits de Inmitre donnaient à cea profondeur* ai
majestneoses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange,,
comme on rire sur les lèvrea d'un mort >.
On était en pleine période romantique; cela se sent assez.
3) Sans doute : indulgent. A 3 licures du matin on n'a qu'un on)'
d'ouvert. Biaise atlendail : Rlchsrd ne m sera paa relu.
,db,Googlc
DAVID RICHARD 17
ce que je sais, c'est que votre rencontre est le plus grand évé-
nement de ma vie.
Il n'y a que deux hommes qui m'aient profondément
remué. C'est Rousseau et vous. Quand je lus Rousseau pour
la première foi», j'avais dix-neuf ans, des malheurs, un père
rigide, une mère insensée, et je me trouvais seul à la cam-
pagne. Quelle impression il me produisit! Impossible de la
peindre; mais ce fut alors que j'ouvris les yeux sur le monde
et l'homme, que je via tout ce que la vie a de rude, la volupté
d'ignoble, l'avarice de repoussant, la servitude de dégradant,
la nature de ravissant. On dit que les Confessions sont un
mauvais livre et qu'elles ont corrompu bien des gens. Je ne
sais en vérité comment ces gens étaient faits. Pour moi, elles
furent une source de résolutions vertueuses et de projets
d'études. Je demeurai plus de trois ans sous l'influence de
Rousseau, et j'ose dire que je ne fus pas trop mauvais pendant
ce temps. Cependant aujourd'hui, et depuis que je vous con-
nais, je comprends qu'alors mon peu de vertu était raide, sus-
ceptible. Nature faible et pauvre, je n'avais pu rester moi et la
nature tempétueuse de Rousseau me subjuguant, m'absorbant,
m'avait imposé jusqu'à son orgueil et ses soupçons. Mais je
n'étais pas fait pour un stoïcisme sans grâce ni tendresse, pour
le culte solitaire qui fait de soi le centre du monde. Je vous ai
connu après plusieurs anni^es d'oscillations entre mon £tre
réel et mon être artihciel : vous avez été pour moi un second
Rousseau, mais un Rousseau bien autrement parfait.
Certainement, vous avez dans le caractère et le talent plu-
sieurs rapports avec Rousseau; il y en a aussi dans vos desti-
nées et dans celles de vos ouvrages. Mais vous êtes bien en
progrès sur lui. Il a formulé d'avance les pensées du siècle qui
l'a suivi : il a fait la philosophie de l'orgueil personnel dans un
temps où tout était abjection. 11 a proclamé les droits de
l'homme, il a vanté l'isolemenl, les ravissements de l'indivi-
dualité, une nature avec un Dieu lointain. Vous, vous formulez
la pensée du siècle où nous entrons ; vous faites la philosophie
de l'amour humain, de la communication des êtres, de l'asso-
ciation, de la nature vive, des devoirs, de Dieu ').
1) Lr parallèle entre RoiiMeiu et Limenneii ne manque pa« de
piqnaDt, si d'eiactitude. Routieau, le partiien ontrt de l'îndividua-
liime, Lamennait ion «dversure égilemeol eiagèrt; l'un accordant
tout 1 la raiBOi) individuelle, l'antre lui refuiant tout. En rialiU,
BniM d'AUaa, iec« 1
.dbyGOOgle
■ 8 RKVUB U'aLSACB
Je trouve votre missioa magnifique, sublime, et je sens que
je suis appelé moi aussi à travailler avec vous. Je ne sais si je
me Tais illusion, mais depuis que je vous connais, il me semble
que je m'améliore; je ressens des infinies tendresses pour les
faibles, pour les ignorants, pour les i^ens de bon vouloir; il me
bout dans le cerveau des colères plus énergiques contre la
force brutale, contre la science orgueilleuse, contre la méchan-
ceté calculée. J'ai soif d'amour et faim d'intelligence. Oh!
n'est-ce pas? nous travaillerons ensemble. Mais permettez-moi
de cotitiauer à vous ouvrir tous les recoins de ma pensée.
Votre bannière est belle, votre Dieu est bien le vrai Dieu,
votre science est bien immense. Pour cela je suis à vous, tout
à vous. Cependant il est un monde où je vous suis difficile-
ment; je m'en attriste et je pleure et je prie, mais le voile
reste sur mes yeux. En vérité, j'y mets tant de bonne volonté
que je suis quelquefois près de m'oublier pour ne voir, n'en-
tendre que vous. Je m'arrCte toutefois, ne voulant pas brusquer
ma nature, ni l'anéantir en la faisant vôtre. Dites-moi, mon
ami, ce que Dieu veut qu'on croit, ne l'écrit-il pas sur les
tablettes de notre cœur? La vérité une fois présentée, ne
devons-nous pas la reconnaître aussitdt, l'embrasser comme
une sœur? Comment donc se fait-il que la foi à la divinité du
Christ se soit éteinte? Comment se fait-il que les plus cbauds
catholiques soient aujourd'hui tremblotantsdans leurs croyances,
persécuteurs dans leur charité, mesquins et ignorants dans leur
science ? Ah ! si la forme actuelle du catholicisme est une chose
morte, une dépouille inerte, du moins la vérité immortelle
aurait dû être reconnue, quand elle a pris son vol pour s'en
éloigner.
Tout semble nous prouver qu'il y a une harmonie préétablie
entre la nature humaine et le monde extérieur, entre cette
même nature et le vrai, et le juste, et le beau, et le bon.
Puisque, dès que nous sommes nés, nous croyons à l'existence
du monde extérieur, qu'on nous montre le vrai, nous le croi-
rons; le juste, nous le suivrons; le beau, noua l'admirerons; le
bon, nous l'aimerons.
Je crains que ce qui retarde l'avènement du règne de la
justice et de l'amour c'est qu'on mêle à des choses éternelles,
LimsoruiB, dont le ilyle rippelle celai de RotMinn, «vait plus d'un
rapport tvec lui, mwi bien du cM du caratiirt que de cehii dn
taiiM/, comme le lai dit ici Richard à lui-même.
,db,Googlc
DAVID 8ICHARD I9
immuables, dea interprétations passagères, des formes péris-
sables. Si l'esprit humain est subtil dans ses faiblesses, il veut
^tre irrésistiblement conquis. Si vos raisons prêtent le flanc à
sa critique, il niera leur vérité à cause d'un peu d'erreur. Il ne
boira pas la coupe du bien et du vrai, à cause d'un peu de
mal, d'un peu de faux qui sera sur ses bords. Mon ami, je vous
{)arle ainsi presque malgré moi. Je me suis couché après
minuit, et voilà que je me suis réveillé au milieu de la nuit avec
la volonté de vous entretenir longtemps, de vous, de moi, et du
vrai que nous poursuivons tous deux.
Il me semble que, dans le grand et bel ouvrage auquel vous
travaillez '), il y a un merveilleux auquel il faudrait renoncer.
Il a nourri le catholicisme dans sa jeunesse. A une foi vierge
et vigoureuse, on pouvait, on devait présenter des symboles,
des formules précises et individuelles. Mais aujourd'hui le
monde est vieux religieusement; il lui faut faire la vérité
aussi prouvable que possible; il faut réduire la foi à son
moindre domaine. La cause première de chaque être, comme
du monde, est du domaine de la foi. Toutes les successions de
mouvements, toutes les lois sont du domaine de la science. Je
songe que dans deux ans vous donnerez votre livre au monde:
on l'admirera, on te vantera, OQ le persécutera, on le soutien-
dra. Mais n'y aura-t-il là qu'un succès littéraire, ou suivra-t-oa
vos principes i Y aura-t-il un amour-propre satisfait, ou un
monde conquis ? C'est là la question. Eh bien, je crains que
le merveilleux que vous admettez par rapport au Christ ne
retarde ou n'empêche son règne nouveau. Christ homme serait
plus sublime, ce me semble que Christ Dieu. Avez-vous songé
souvent au grand nombre de Pharisiens et de Scribes qui sont
dans le monde? S'ils voulaient vous sacriRer pour la vérité,
f«culericz-vousr Je ne crois pas, si vous étiez certain de l'utilité
1) Le gramd U itt Bmiragt dont parle Richard par antidpilion
parul pliu tard (1840), saut le titre SEtquùu iPuiit phUaiàphU. N->n
Bealcment le tatretilliix chrétien l'eu trouriit banni, maia le cbristia-
niiBe Ini-mtme. Pour ce merveilleux, voyei la lettre «uivante. L«i
dogmei qae ion jeune ami déclare maliitetwal iw/i, ud< doute, 1 ce
moment même, LaDcnaaii les lugeait allez dêmodéi, en alleadant d'y
rettoncer dtGnitivement. Ce*t prèciiiment lonqn'il le* répudiera que
Richard, par nn revirement complet, te* adoptera panionnèment puui
en faire l'ime de sa vie de croyant. N'est-ce pai le caa d> redire ii
puole de l'Apilre an sujet dea jugeinMla de Diea et de «es vïncb :
Qmm imomfnAiitiiiUîa initt judiàa tjut et invtitigaiUti vin uus T
(R».. XI, 3)),
,db,Googlc
ao REVUE D ALSACE
de votre sacrifice. Outre la divinité du Christ, il me semble
que renoncer au dogme du péché originel, tel que l'Eglise
catholique l'entend, que renoncer à la colère de Dieu contre
les hommes, & cette personne de Dieu qui s'incarne et s'immole,
à l'Eucharistie enfin, ce serait abandonner des choses uïées,
mortes, qui ont eu leur signification dans un temps, mais qui
de nos jours ne peuvent plus avoir la même. Si le monde s'ex-
plique bien sans le péché originel spécial, si la rédemption se
rapporte au retour de l'homme vers les lois de la nature
méconnues ou transgressées, si enfin cette rédemption n'a rien
racheté et que les discordes aient continué immenses au milieu
du monde, pourquoi tant tenir à cette idée qui répugne le plus
aux esprits î Pourquoi rendre la foi difficile, quand elle pourrait
être innégablc (sic) et facile i
Je sonde mes dispositions, mon ami, et me demande si ma
répugnance pour le merveilleux dont nous parions ne tiendrait
pas à une incapacité innée. Mais je ne le crois pas. Il me semble
au contraire et tout le monde me le dit, me le reproche même,
que je suis très porté â saisir et contempler le merveilleux en
tout. Seulement, je n'établis pas des degrés dans ces merveilles.
L'intelligence divine incarnée dans le Christ, ne me parait pas
plus extraordinaire que cette même intelligence incarnée dans
tous les autres hommes, incarnée (sic) dans le gland qui devien-
dra un chêne. Tous les êtres, tous les phénomènes offrent tou-
jours un mystère initial, profond, impénétrable.
Pourquoi donc votre philosophie serait-elle historique plus
que naturelle P '). Le contraire est nécessaire. Qu'a besoin
l'homme d'être érudit pour être religieux? Si nous ne l'étions
qu'à ce titre, nous ne le serions jamais Quelle est, en eflet,
mesquine notre science du passé! Sans doute le passé se
résume dans te présent et se mesure par lui. Mais ce que vous
voulez persuader aux hommes, il faut le leur montrer autour
d'eux, en eux, partout. L'histoire, les sciences multipliés, tout
cela est pour les érudits, les philosophes. Mais le monde est
peuple, et le peuple ce sont les simples, les ignorants, les
pauvres d'esprit. Que la science de Dieu, que la science du
monde se fasse donc simple et visible pour tons. Que l'objet
le plus petit, une feuille de saule, un puceron révèlent Dieu
l) [l l'igit toujoniB de l'Eiçuiiii,
,db,Googlc
DAVID RICHARD 91
autant et plus même que l'océan, que le soleil ! Que ta mère
<jui se sacrifie à son enfant donne le mot de la crucitîcation
{sic) du Christ. Resserrons tellement rbomme dans la divinité,
qu'un réseau divin l'étreigne de toutes parts, et qu'il arrive
à comprendre par cet enlacement universel la vraie communion^
la vraie frattrniti, le vrai catholicisme. S'il n'y a qu'un Dieu,
le catholicisme est vrai, car Dieu n'a pas deux poids ni deux
mesures ■). II ne reste donc plus pour le prouver, ce catholi-
cisme, qu'à trouver des moyens convenables. L'histoire et la
tradition en sont un, mats il est exposé à trop de controverse!-.
11 faut une chose sur laquelle les hommes ne puissent pas être
en désaccord, et qui s'observe aujourd'hui comme hier et
demain. La nature et ses lois immuables dans leur essence,
l'homme et ce qu'il y a aussi d'immuable, d'universel dans
SCS tendances, voilà les plus incontestables des arguments.
Insistez, mon excellent ami, insistez sur cette face des choses.
Toute l'histoire de l'humanité, tout se résume dans l'histoire
d'un seul homme. Plusieurs fois j'ai essayé ce genre de preuves.
Personne n'y est rebelle, môme les plus encroûtés. Quand je
cite l'histoire, on me nie les faits, on conteste toujours et alors,
comme dit Dante, mon désir vuelvolar lenz'aii.
J'avais un immense besoin, mon vénérable ami, de vous
entretenir de vous, de moi, de vos travaux. J'ai bien bavardé.
Que pensez-vous de mon bavardage? Me jugcrez-vous sensé
ou non ? Je n'ose rien prévoir. J'attends en toute conjoncture,
j'attends de vos chères nouvelles.
A vous pour la vie. D. R.
P. S. Je vous envoie les Œuvres inédiies de Diderot, ^ vo\. ;
le 3* vol. de Becquerel et a h ocbures économiques de M. rie
Sismondi. Je vous prie de f e dre votre avis sur ces derniers
et de vouloir bien me les renvoyer à la première occasion qui
se présentera. On n'a rien publié de Tallemant des Réaux.
Didier est à Madrid où probablement il restera deux mois.
Il ne reviendra guère qu'à la fin de l'hiver. Il pense que peut-
être Mina pourrait bien se faire un Napoléon, si les circons-
tances le favorisent. Didier a été attaqué par des voleurs entre
Barcelone et Saragosse. On lui a pris sa montre et cent francs:
i) Idèa malIresM de VEiguiiit. Lunanni» rKuriit-il donc empruDlte
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22 REVUE D ALSACE
■I a sauvé le reste de ses effets et sa peau. Il trouve l'Espag^n?
en grand désordre. Chaque fois qu'il m'écrit, il me recommande
de vous assurer de 8on afiection.
Vous serez bien aimable de me dire où en est votre travail
auquel je m'intéresse comme à ma propre vie. Je viens de Taire
un long article sur Napoléon et la phrinologit. 11 paraîtra dans
le Jotirttal lie phrinoUgie probablement vers le i" janvier. Je
tftcherai de vous l'envoyer.
J'ai eu par M. Bore ■) que vous avez été malade, que vou»
avez eu une perte de connaissance. Cher ami, ne travaillez pas-
trop. Ne vous faites pas apporter vos lettres après le dîner,
comme quand j'étais auprès de vous. Cela cause une émotioi^
qui ne peut être que nuisible.
Vous m'avez promis un exemplaire de votre Essai sur
F Indifférence, édition in- 12. J'y tiens beaucoup. Gratilîez-m'en.
Mille choses aimables à MM. de Kcrtanguy et David *).
Recevez les tendres amitiés de Lerminier et de Geoffroy.
Continuez à m'aimer, car votre aBectîon m'est bien néces-
saire. Adieu ! adieu !
Dites-moi ce que je puis vous écrire par la poste.
A cette longue lettre que Lamennais trouvait avec
raison * bonne et touchante >, le grand écrivain répon-
dait !e 24 décembre suivant 3), mais assez courtement :
son état de santé lui interdisait à ce moment toute
application. Richard écrivait de nouveau le 20 janvier
de l'année suivante, reprenant encore la défense de
J.-J. Rousseau, et, après plusieurs observations curieuses^
citait une lettre d'Edgar Quinet qui était leur ami
commun.
Voici cette lettre :
1) Eugène BotC dont il «tt ici qn«iIion Privait d« P>r4i l Ltinen-
iMi«, le 35 novembre 1S34, c'nt-k-dire un peu plat de quioie joura
avant la préaente leltre : ( J'ai TO M. Richard dont la sanlè mI trta-
bonne et je loi ai remis l'argent que voui lui deviez. II m'a dit que
M. Didier venait de partir pour l'Espagne >. LammtKtU ineiini, p. 301^
3) David ett la nom d'un jeune peniionnaire de La Chênaie qai
revient pluiiears foii danï la correspondance de Ljimennaii, 1 cette
époque.
3) Campiui, op. cit., p, 147, — Spach donne auui quelque! pu--
Hgca de cette lettre, nuii la ^tc buMement du ai janvier.
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DAVID RECHARD 33
Paria, ao janvier 1835.
Depuis que j'ai reçu votre excellente lettre du 34 décembre
dernier, je me buis trouvé, mon cher ami, dans des situations
d'esprit peu gaies et peu calmes. C'est pourquoi je ne voua
ai pas écrit plus idt, quelque désir que j'en eusse. Avec une
nature aussi impressionnante, aussi sympathique que la vôtre,
il est certains ménagements à garder, et je n'eusse pas voulu
faire descendre votre pensée des hautes spéculations divines
et buRiaincs où elle se plonge pour l'émouvoir, la rapetisser
par la peinture d'un spleen individuel, par le récit de mes-
quines et éphémères agitations. Votre souvenir, ô mon ami,
est pour moi trop lié à mon idéal de grandeur morale et intel-
lectuelle, à l'idée de Dieu en un mot, pour que je ne vous
entretienoe pas avec tout le recueillement, tout l'amour, toute
la raison dont je puis être doué. Maintenant donc que je me
retrouve ù moi-même, je vous dirai que je vous ai écrit le
1*' janvier mais que j'ai jeté ma lettre au Tcu parce qu'elle
était d'une tristesse qui vous eut fait mal. Ces angoisses sont
fécondes pour l'âme, mais il faut savoir les enfermer en soi.
Les répandre c'est jeter aux vents les semences qui ne peuvent
germer que dans le sein de la terre, c'est tarir volontairement
des sources de suprêmes instructions.
Mon spleen tenait à un dérangement organique et j'ai d(k
garder la chambre plusieurs jours. Quoique je fusse peu apte
& l'étude, j'ai lu alors la première partie de VEsfai que vous
avei bien voulu me faire remettre et dont je vous remercie
infiniment. En voyant la manière dont vous malmenez mon
compatriote Rousseau ), j'ai pensé plusieurs fois que vous
1} L>mcnii>w pailig^a taii|>teaip8 t* profonde antipilhie de son
oncle des SiiMtraii pour Rousiem, M. des Saudnii écrivil [n«me,
contre l'auteur du Crnlrat iscial et m émuln du XVIii* liècle, un
livre intitulé Lu rkiitiofhit. Il ndmettait, <
■oldde el le tenait en profond mépria, aii
diitet, en gfnéral.
DiDi nue longue noie du premier volume de VEnai, page 180 et
■DivinteB de l'édillon de 1S33, l'auteur t'eiprimaît ainai sur le phtio*
Mphe de Genève : • Tout le monde aait que Rouiseiu ttait réellement
fou d'orgueil. A l'en croire, on aurait diï lui élever des htatues (IMIre
à M. dt BiammiiHf). Et dani le livre même ah il révèle, avec un
cyaiame elTraalè, les nombreuses turpitudes d'une vie déshonorante,
appelant toui Ica hommes an tribunal du souverain juge, il dè6e
qu'aucDD d'eux ou dira : 7< fus miUlair qui cet homme là (Cinf.
liv. [.) O mot, placé en tète du livra oti la Providence semble avoir
. forcé Rotuacan de consigner la honte, et de ■• flélrir d* la propre
main, cet le tuUiBie de l'orgueil >.
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94 KKl'UE D ALSACE
devez être peu flatté du rapprochement que j'aperçois entre
vous et lui. Je ne renonce pas encore k mon sentiment et
quoique je trouve fondfSs les reprocbes d'orgueil et d'inconsé-
quence que vous lui faites si éloquemment, je ne saurais m'cm-
pêcher de vous accuser d'une sévérité trop rigoureuse, trop
systématique pour te malheureux Jean-Jacques. Vous paraissez
attribuer à une intention de mentir, de tromper, de soutenir à
tout prix les paradoxes les plus absurdes, ce qui ne fut proba-
blement chez lui qu'erreur personnelle, préjugé de l'exaspéra-
tion, imperfection de son intelligence. Je ne sais si mon antique
prédilection ne me rend point partial, mais il me semble que
si vous écriviez aujourd'hui le premier volume de \'£ssai, vous
rudoycreriez moins cette individualité maladive, qui, de si bas,
sut s'élever si haut par l'unique puissance du sentiment de la
liberté humaine sérieusement et j'oserais dire aussi religieuse-
ment exprimé. La publication Avi Journal phrinologiqut dont
je vous adresse le numéro de janvier m'a empêché de lire
davantage de V£ssai que la première et le commencement de
la seconde partie. Ah ! mon ami, quelle verve, quelle énergie,
quelle proFondeur! J'avais lu bien des parties de votre livre
il y a quelques années, mais en le reprenant je l'ai trouvé
complètement neuf et je me buis convaincu que je ne l'avais
pas bien compris, ni bien senti. Je vais le continuer: j'y trouve
toutes sortes de jouissances ; mes instincts d'artiste, le sérieux
de mon caractère, mon espèce de manie raisonnante y ren-
contrent leur pleine satisfaction.
Voua recevrez le Journal phrinologiqut en même temps
que cette lettre. Ayez la patience de le lire avec l'attention
que voua savez ai bien donner à ce qui est important. Quelques
nausées, quelque dissentiment qu'exciteront en vous et la
forme et le fond, veuillez lire tous ces articles et m'en commu-
niquer votre impression. Je vous recommande surtout celui de
Broussaisl et le mien qui traitent en plusieurs endroits des
I BroatMis (i77i-iB3a) étiit compitriote de L^mennai*. L'ouvrage
■uqnat fait Bilurion Richard cil vraïstoiblableiiient son Traité it i'irri'
talhn il dt la ftlii. Ath«e dttermjni, *'i1 refuaair à 1 homme une Ame
immorteils, en revanctie il doliil génieuiemeat les animaux de vtni-
raihH à l'égard les on» de* inlrea, A'itpirantt, on ne «ait trop en
qui, et A^idialiii par ll>mime. Ces thèoriei, depnia tongtemp*, n'ont
plus qu'une valeur archiologiqne.
On Bail que David Richard était déjl, ou allait devenir, an mtdeein
aliéniate d'une grande valeur.
,db,Googlc
DAVID RICHARD 35
■mêmes sujets, mais à des points de vue différens. J'ai écrit
moD article avec conscience et sérieux, j'ai cherché à montrer
Je vrai cfaamp de la Phrénotogie, et à la sortir du cloaque où
plusieurs malérialisles voudraîcat la retenir. Vous retrouverez
plusieurs idées qui sont les vôtres, dites-moi isi je vous ai gâté.
Vous en retrourerei que je crois neuves; jugez-les comme si
elles étaient de vous : je ne puis faire un plus grand appel à
votre impartialité. Vous trouverez votre nom dans mon article :
^rdonnez-nioi de vous avoir mis en si profane compagnie; je
ne voua ai pas du moins placé dans une société de médiocrités.
Vous seul auriez pu convertir ces grands pécheurs.
Je me trouve dans ce moment-ci en guerre avec la majorité
■de la Société phrénologique. Un docteur Mège '), de l'Acadé-
mie royale de médecine et médecin du prince Talleyrand,
jiyaat lu un mémoire assez plat sur la phrénologie, obtint les
applaudissements de la société composée ce jour-là presque
uniquement de ses amis. EnHé par ce succès, il demanda que
i'on voulut reconnaître dans son travail l'expression des prin-
cipes des membres de la Société phrénologique de Paris. Je
demandai la parole, démontrai l'existence de plusieurs erreurs
dans ce qu'on venait de lire, et cherchai à prouver qu'une
«ociété savante ne saurait proclamer ses principes collective-
ment, sans entraver les progrès de la science et les développe-
ments de la vérité. Ce fut en vain : la votomanie l'emporta et
une douzaine de membres contre 3 déclara que la vérité avait
parlé par la bouche du D' Mège. Non content de ce succès
celui-ci a fait imprimer son travail sous le litre de Manifeste
des principes delà Société phrinohgique de Paris, adûplé,cic. ..
et l'a envoyé à la cour et à ia ville, et à moi-même. J'ai prolesté
contre cette publication qui semble rendre chaque membre
responsable des sottises de M. Mège ; j'ai fait valoir le principe
■de la perfectibilité de chaque science et de la liberté humaine
en fait de raison; j'ai rappelé les obstacles que toutes les
sociétés savantes ont toujours apporté aux découvertes du
génie lorsqu'elles ont voulu s'enchaîner dans des formules
jncomplëtes. On ne m'a pna laissé achever et la question est
toujours pendante. Mais comme ma cause est juste, je suis
résolu à ne pas me laisser étouRer sous l'éteignoir de l'ignorance,
0 tAi%t «'itûl diitingui en iSr3 Ion du typbus qui ditoUit
■nord d« la Fmic«. Il joaitMit d'une fnade conùdtritioo.
.dbyGoogle
36 REVUE D'ALSACE
et si l'on oc déclare pas officiellement que les opinions sont indi-
viduelles et que chacun répond de ses œuvres, je compte faire
un travail sur La liberté en matière de scienet. 11 est dur de-
perdre son temps à ces luttes mesquines; touterois il ne faut
pas abandonner les principes qu'on juge vrais, car alors le-
chaos augmenterait encore, et l'on finirait par ne plus ee-
reconnaitre. Pardon de tous ces cancans sur une société dont
le nom n'était peut-être jamais venu jusqu'à vos oreilles.
Je voudrais, mon cher ami, rapprocher le moment où jt
pourrai vous embrasser. Je crains d'être retenu à Paris plus
longtemps que je ne le désire. Arrivé au moment oïl je dois
vivre de mon travail, j'ai besoin d'organiser quelque chose qui
puisse choniincr de loin comme de près. Peut-être me fau-
dra-t-il aller à Genève, voir ma famille et régler les affaires de
ma mère malade. Une seule chose est certaine, c'est que je
vous considère comme un ami, un père, et que le jour qui me
réunira à vous sera un jour de fête pour moi.
Que je me confesse auprès de vous d'une liberté que j'ai
prise, en me fondant sur votre tendresse et votre amitié. Vous
savez qu'en vous quittant j'ai suivi à pied les câies de la Nor-
mandie. Un soir je m'égarai sur les falaises qui avoiàinent le
cap de la Hague et pour ne pas me précipiter dans la mer je
dus ni'enfoncer dans les terres. Par une nuit obscure et bru-
meuse j'errai plus de deux heures sans trouver ni maison, ni
visage humain. Enfin m'étant résolu à ne marcher que dan»
une seule direction, malgré les baies et les mares, j'arrivai à
une chaumière. Je frappai longtemps à la porte, et après bien
des difficultés j'entrai. Que trouvai-je? Une vieille femmc^
veuve depuis ii ans, d'une pauvreté navrante, et qui était
entourée de quatre enfants complètement sourdj-muets. Je-
voulus coucher chez elle, et pris d'elle et de ses voisins tous
les renseignements possibles sur ces malheureux. Chacun loua.
l'honnêteté de cette famille que la misère force à mendier.
De retour à Paris j'ai fait beaucoup de démarches pour réparer
cette grande négligence sociale, j'ai obtenu enfin une bourse
pour l'atné des fils Duval (c'est le nom de la famille) et la pro-
messe de deux autres bourses pour les deux autres fïls. Une-
hlle qui a iS ans est trop âgée pour être reçue dans l'Institution
des sourds-muets. Mais ce n'est pas tout d'obtenir des bourses,.
il faut que ces pauvres enfans aient un trousseau pour être
reçus, il faut payer leur voyage. 11 faudra environ looo fr. J'ai.
.dbyGoogle
DAVID RICHARD 37-
ouvert une EOuscription dont j'ai distribué des listes à mes
amis, et, pour allécher la charité, j'ai pris la liberté de placer
votre nom ea tête pour so fr. Grondez-moi, si j'en ai mal fait ;
mais pardonnez-moi en Taveur de mes bonnes intentions^
Depuis 3 jours seulement, j'ai déjà recueilli environ loo fr.
MM. Bore et Blaize se sont uni grandement à cette justice
sociale qui assure le développement de trois âmes jusqu'à ce
jour emprisonnées et qui promet une existence honorable à
des dtres qui eussent croupi dans l'ignorance et la mendicité').
J'ai su par M. Eugène et vos neveux que vous avez sur le
chantier une préface pour des troisièmes Mélanges. Je m'en-
réjouis pour moi et pour tous. Vos écrits donnent toujours aux
esprits engourdis une secousse qui les ranime ■). J'attends donc
votre nouvel écrit avec une vive impatience et souhaite ardem-
ment que votre santé ne soit plus un obstacle à vos travaux.
Combien je voudrais être près de vou", mon (lier et excellent
ami : il me semble que je vous donnerais des soins avec tant
d'aflection que je vous forcerais à vous bien porter.
Quinet est à Bourg-en- Bresse occupé à un poème dont il ne
me dit pas le sujet. J'ai reçu une lettre en date de lui du 13
décembre. Je vous transcris ce qu'il me dit de vous : 1 Dites
< bien à M. de Lamennais que le jour où je l'ai connu a été
» un des meilleurs de ma vie. Que de fois mes pensées retour-
• nent vers ces longues soirées où nous étions réunis auprès de
t lui ! Nos temps sont misérables, tes choses petites, et les
< esprits aussi. Mais puisqu'il y a encore de tels hommes, il
« faut bien croire à un grand lendemain. Veuillez, je vous
( supplie, lui rappeler mes sentimens dévoués, — il a réveillé
< en moi cette religion de l'admiration que l'on ne sent guère
< que dans la première jeunesse et que j'avais peur de ne plus
< jamais retrouver >. Je vous cite ses paroles parce qu'elles
serviront et pour lui et pour moi. Je ne sais quand cet excellent
Quinet viendra à Paris. 11 est l'homme du monde sur lequel on
peut le moins faire de conjectures. Pour lui ce serait une
excellente devise que celle de Partout et nulle part. Quinet
1) LniiattriTe da la v«nve Duril •[ de let qtiitre enfuili loaida.
noei* non* montre l'âme de Riebird dans lonte u nobteMe; ce seu-
tr*il suffit pcmr peindre cet homme de bien.
a) Lamennil), à ce moment mtme, venmit d'envoyer à Eagtne-
Bort et 1 lOD neveu Ange Blaiie le minutcrit de cette ftmeaie pré-
face dei Treùiimit MUaiigti, avec million d'en inrvcillsr rimpreuioiv
«t d'en corriger ttigmtutmutU les fprenves. Lauttnnaii iatimt, p. 316..
D.gtzodoyGOOgle
aS BEVUB d'alsace
«st une des âmes les plus pures que je connaisse. Je lui sais un
gré infini cie vous aimer comme il vous aime <).
Didier est toujours à Madrid, mais va bientôt s'acheminer
du cAté de Cadix, Chaque fois qu'il m'écrit il me parle avec
elTusion de voua et de l'affection qu'il voua porte. 11 n'est pas
très content des Espagnols : ils sont rodomonts sans grandeur,
licencieux sans liberté; ils ont tous Icb vices qu'engendre la
eoumission à une mauvaise et mesquine monarchie absolue.
Dana ses lettres privées et autres notre ami broie presque tou-
jours du noir. Je souhaite pour l'honneur de l'espèce humaine
que les regrets de Paris soient pour quelque chose dans cette
influence de l'Espagne sur lui. 11 me dit ne pouvoir parler que
reUie et èu/iget. Comme Yoaa coanûsaez Didier, cela doit peu
lui sourire, il faut en convenir.
Vous avez reçu sans doute !a ioi de soi pour soi de Geoffroy
Saint-Hilaire. C'est là une grande idée a priori ; je ne l'ai pas
-encore étudiée ni même lue dans son ouvrage ■). Je vous dirai
entre nous que Geoffroy s'imagine que sa loi rend compte de
tout ce qui est, et que par son moyen on arrivera à se passer
de Dieu comme rouage inutile. J'ai eu beau lui demander qui a
fixé la ioi de soi pour soi, il en revient toujours à me demander
à son tour : Qui est-ce qui a fait Dieu? Je vous confie ces
ambitions scientifiques comme une nouvelle preuve de l'anar-
chie qui existe au sein de l'Institut : l'homme le plus religieux,
le plus doué de causalité et de comparaison en vient à réduire
le moteur universel à n'être qu'une loi. Il ne songe pas que
dire /vr' c'est présupposer un législateur.
Le merveilieux dont je vous ai parlé dans ma dernière
lettre est l'incompréhensible. C'est l'aperception de l'ordre
infini des choses. Pour le philosophe comme Wtomsky, ce mer-
veilleux ne saurait exister pour le savant, puisqu'il a la science
l) Lm lignet coDMcrée* k Qu[Det et le piuige da ■■ lettre de
celai-ci sont loin de manqaer d'iattrèl. On y voit, une Ibii de plua, la
pniiMnce de itduction vraiment irréiiitible cxeicte alon par I.amen-
La poème dont il l'agit eit peut-ttre le Nafelinn, qui parut en
1836.
s) C'cit aartont daiu m PhUaiophit anatomiqtti que Geoffroy Saint-
Hilaiie, pire, développe aon fameui axiome. Lai stimI estimut avec
Laplace que Dieu tuùl tint hyfeihttt dont U n'avait foi ititin.
Comme l'il pouvait y avoir une loi taoi Ifgiilateur, aaivant U rtfleiion.
-de Richard!
.dbyGOOgle
'9-
absolue. On m'a raconté des choses étonnantes de l'intelligence
de ce Wromslcy '). On me le peint comme le Satan de Milton.
L'avez-vous connu ? Qu'en pensez-vous î
Je ne me Tatiguerais jamais à vous écrire ?i tant de verbiage
ne devait pas fatiguer vos yeux. Pardonnez-moi ma prolixité
et aimez-moi toujours comme un tendre ami et un fils dévoué.
D. Richard.
Mille choses aimables à MM. Elie et David.
Cette longue lettre en croisa une de Lamennais
du 23 janvier'). Trois jours après il écrivait de nou-
veau 3) à D. Richard, le félicitant de son article du
Journal de fkrénologie qu'il trouvait « fort remarquable,
plein de vues excellentes et neuves >, et concédant
qu'en attaquant Rousseau il avait pu < céder à l'en-
traînement de la controverse >. La lettre était pleine
de tendresse pour son jeune ami, lequel à son tour
lui redisait, le 30 du même mois, toute son affection
pour lui.
Faisons nôtres à ce propos, avant de reproduire
cette belle lettre, quelques réflexions de M, Campaux
.que l'on trouvera fort justes r «Je ne sache pas...,
« dit le distingué professeur de l'université de Nancy,
< je ne sache pas, que dans aucune autre partie de sa
< correspondance, Lamennais se soit livré et exprimé
( davantage que dans ces lettres ou il pense tout haut,
< comme il le dit lui-même, devant D. Richard, et ou
< il lui expose, au courant de la plume, ses idées, ses
< sentiments, ses impressions de rafraîchissement et de
« rassérénement à l'aspect de la nature, de tristesse,
< d'amertume et d'indignation à la vue du spectacle
< de la misère humaine et des crimes de la politique >.
£t il ajoute : < A l'encontre du Lamennais des grands
1) Wromikjr éUlt Un Mviot Polonai» (1715-1853) qui te pouil en.
rirai de Ligruige et Au L>pl*ce dont il comluttaît lei Ibforin. L'oira*
CDriti de ion ityla pauut pour de 1* profondeur. Comme philoaopbe,
il M rfcitoiaU de Kinl.
3) Campant, p, 14S, et en partie dam Spach, p. 350.
3) Il>. p, Ijo, et Spach, 151.
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.^O REVUE D ALSACE
* jours, nous trouvons ici un Lamennais quotidien,
•e familier, intime, bon enfant, si je puis dire, de plein-
« pied avec la réalité la plus humaine, heureux enfin
« d'aimer et d'être aimé, et le disant en toute s'im-
« plicité ')»,
Voici la lettre qui nous a amené à citer cette
remarque de M. Campaux :
Paris, 30 janvier 1835.
L'un de vos neveux m'a remis les brochures de M. de Sis-
mondi et l'excellente lettre dont vous avez bien voulu me
gratifier. Croyez, ami bien cher, que les jours où je reçois
quelques lignes de vous sont pour moi des jours Tastes, surtout
-quand je puis croire qu'elles n'ont point été écrites dans la
tristesse et le découragement. Je voudrais vous créer une
atmosphère physique en harmonie avec la grande délicatesse
de votre organisation ; mais après la flanelle et les doubles
fenêtres que pouvons-nous ^ Rien au physique, beaucoup pour
le moral. Nous pouvons vous entourer d'une atmosphère
d'affection, de tendresse. Oh! celle-là cher ami, ne vous
manque pas, et si pour la sentir, il ne faut qu'être profon-
dément persuadé, soyez-le, je vous en conjure. Je voudrais
vous rendre par beaucoup d'amour tout lé bien que vous me
■faites. Votre souvenir, vos paroles, me sont un baume à mes
blessures, un frein aux élancements de mon sot orgueil, une
Jeçon continuelle de tolérance sans faiblesse, de franchise sans
dureté, d'activité sans ardélionisme. Je ne retombe que trop
souvent dans les défauts et les vices que votre influence combat
dans ma pauvre nature; mais je sens toutefois non sans joie
que je commence à me dominer davantage et à ressentir plus
souvent ce calme fécond que vous m'avez signalé comme une
anticipation des cieux. Pardon, mon père, de vous entretenir
si longtemps sur ma vie personnelle. Ou je me trompe ou vous
ne me le reprocherez pas. Ce n'est pas égoïsme qui ne fait
vous parler ainsi, c'est le plaisir que j'éprouve à vous dire tout
■le bien et le charme que votre amitié verse sur mon être.
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DAVtD RICHARD ^1
j'altends avec une grande impatience vos (roisi6mes
Mélanges et la prélace dont vous me faites mention. Je vous
actai obligé de me faire remettre le plus tôt possible l'exem-
plaire que votre bienveillance me destine. Je me suis réservé
au Bon sens l'office agréable d'en rendre compte, et comme il
n'entre pas dans les habitudes de mon intelligence de parler
-d'un livre sans l'avoir lu, je voudrais n'être point, par cela
même, contraint à rester en arrière des autres journaux. Sans
doute, mon cher ami, vous aurez en moi un bien pauvre et
indigne interprète de vos pensées, mais j'aurai du moins, pour
suppléer à ce qui me manque, beaucoup de sincérité dans mes
-opinions, et beaucoup de vénération pour votre personne. Si
vous désirez que j'insiste sur quelque point particulier qui
vous semble devoir m'échapper, veuillez me le dire et j'agirai
en conséquence. Je ne connais pas d'homme qui ait plus que
vous l'amour et l'instinct du vrai et du bon : aussi, bien que
je ne pense pas que vous ne puissiez vous tromper, suis-je tou-
jours d'une extrême circonspection à vous supposer dans l'er-
reur. Après vous avoir écrit ces quelques lignes je me propose
-d'aller trouver M. Eugène et de lui demander si je ne pourrais
point lire vos prochaines Mélanges en feuilles, car je pense
que c'est lui qui revoit les épreuves.
Vous avez dCl recevoir il y a quelques jours un bien long
bavardage. Je comprends qu'il doit choquer et vos délicatesse»
d'intelligence et vos délicatesses d'artiste; mais que vous
4]irai-je ? mon ami, je ne puis me résoudre à recopier les lettres
que je vous écris. Mon néant comme écrivain m'est si évident
-que je ne vous oserais jamais rien adresser si je voulais y trop
réfléchir. Pour ne pas perdre le plaisir de converser avec vous,
j'aime mieux m'étourdir et vous envoyer telles quelles mes
étourderies et mes irréflexions. O mon ami, quand serons-nous
réunis ? Il est douloureux de voir prendre une forme permanente
à des pensées et à des sentiments qui méritent à peine l'exis-
tence fugitive d'une causerie que le vent emporte.
Vous avez reçu sans doute aussi le Journal phrénologique.
Votre opinion sur ce numéro me sera précieuse, car je crois
•qu'il renferme en germe une très grande partie des points
divers sous lesquels celte science peut être considérée. Les
observations que vous me faites dans votre dernière lettre se
modifieront, je pense, quelque peu par la lecture de mon
-article sur Napoléon. Il faut vous dire, mon cher ami, qu'on
.dbyGoogle
33 REVUE D'ALSACE
m'en Tait de graods complimens. Le D^ Ratier '), dont nou»
avons parlé ensemble, si je ne me trompe, m'a écrit pour me
féliciter. Sa lettre renferme cette phrase : i Dans votre article^
Monsieur, j'ai reconnu le caractère de l'émancipation intellec-
tuelle. Etea-vouB émancipé ? ». Pour mon compte je ne sais-
pas ai je suis émancipé, mais il me semble que je penche
toujours plua à croire à une inégalité providentielle des intelli-
gencea sans laquelle je ne aauraia concevoir de société. Monsieur
jACOlot') dit: Qui veut peut. Cela est vrai deu gêné rations-
successives, cela l'est-il également des individus? j'en doute.
D'ailleurs il semble que les hommes sont providentiellement
inégaus en volonté comme ils le sont en intelligence. Tout le
monde ne peut pas également vouloir. Ces dissemblances et
ces inégalités humaines ne me semble pas mener au despotisme^
car une inégalité d'un jour ne peut pas engendrer une soumis-
sion de toute la vie. Maia pour bien m'expliqucr il faudrait que
j'eusse ma main dans la vôtre. Vous entreverrez du moins ce
que j'expose, ou plutôt que j'indique, ai mal. Il reste un fait,
c'est que l'émancipation intellectuelle tend les bras à ma
phrénologie. J'aimerais mieux que ces comphments me vinssent
de vous, mon ami, car .vous, vous sondez les choses. Tout ce
qu'on m'a dit de flatteur sur mon article vient de ce que Je
l'ai écrit avec conviction, et de ce que j'ai éié dur quelquefoi»
pour ceux que je combattais. Combien peu il y a d'homme»
qui séparent le bon grain de l'ivraie et qui ne vous fassent pa&
des félicitations dont on ae mord les lèvres et dont on rougit
d'une pudeur interne !
Je n'ai pas encore vu Geoffroy depuis votre lettre. 11 sera
ravi du palais de Michel-Ange que lui a bâti une hirondelle^
trop modeste. Il m'a donné ses Eludes efun naturaliste qu'il a
d(L vous envoyer. Je ne les ai pas lues encore parce que j'ai été
Dé en 1797.
a) Jicotot (1770- [840) nt le créateur de U mélhode de VEiuti-
gHemenl univiritl, plui connu loui le nom de Milkade JataUt. A.
l'axiome cité par Richard, il ajoutait celui-ci qui du reite n'en eit que
le corollaire : • L'homme peut a'inatraÎTe lans le aecoun d'an maître >.
Et comme le paradoxe ne lui dépliiiait paa, il ajoutait, dam le même
ordre d'idées, que l'on peut enaeigner ce que l'on ignore. Tout ceU en
vertu du priDCipe : vouloir, c'est pouvoir.
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DAVID RICHARD $3
niftlade ces huit derniers jours, [e vais m'y mettre et probable-
ment j'en rendrai compte selon sea désira. Que pensez-vour
de la /t>i dt soi four soi?
Point de nouvelles particulières de Madrid depuis lo jours.
On vous dit mille choses aimables. Complimcns de Lermioier.
A la Ramt encyclopédique on prépare un travail sur laTrinité
dont on veut donner une autre explication que la vdtre. Je ne
sais pas comment on l'entend. Mais le numéro ne tardera pas
à paraître et vous le recevrez. Remerciez vos anges gardiens
de leur bon souvenir. A vous tout entier et à toujours.
Sans parler d'expliquer le mystère de la Trinité,
insondable comme tous les mystères, Lamennais ne sut
jamais bien l'exposer. C'est ainsi qu'il supposait que
l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils comme d'un
double principe et non d'un principe unique, ainsi que
le lui reprochait Rohrbacher, dans une lettre du
lO avril de cette même année, qui a été reproduite
ailleurs!). Le 28 février 1835, Lamennais écrivait à
Bore : < La notion générale de Dieu renforme celle des
trois personnes de la Trinité ; autrement, elles ne
seraient pas toutes essentiellement Dieu, d'une part, et,
de l'autre. Dieu pourrait être sans le Fils et le Saint-
Esprit > >).
Lamennais répondit à D. Richard par la lettre sui-
vante qui n'a pas encore été publiée :
La Chênaie, 3 février 1835.
Deux ntota seulement, mon bien cher ami, en réponse à
votre bonne et tendre lettre du 30 janvier. Je ne tarderai paa
à causer avec vous plus à loisir, mais je suis Torcé d'être court
aujourd'hui pour que ma lettre parte ce soir de Dinan, et que
voua puissiez avoir les épreuves que vous me demandez avant
la publication du livre qui doit avoir lieu vers le 10 de ce
mois. Je voua remercie mille foia de vouloir bien vous charger
1} ZaswMJM», ^afrii dtt liaiiBHtMit iniJili, :
•t) Cfr, LammMaù in/iiat, 353,
Bmit d'ÀUtet, MO».
.dbyGoogle
34 REVUB D ALSACE
d'en rendre compte. Dites ce que vous pouvez (pensez l) sans
ménagement aucun. Ce ne sont pas des louanges que je désire.
Noua cherchons l'un et l'autre le vrai par dessus tout, et c'est
en s'éclairant mutuellement qu'on y arrive ou que l'on en
approche. Ne craignez donc en aucune manière de me con-
tredire quand votre pensée dlIFérera de la mienne. Au reste,
comme je me borne en résumant les controverses auxquelles
j'ai pris part à poser nettement les questions sans les résoudre,
il se présentera, je crois, bien peu d'occasions de dissentiments
entre nous. Insistez sur la nécessité pour les catholiques de
résoudre clairement les problèmes que je pose, car de leur
solution dépend le système entier. Il y a au fond de cela une
question d'existence, rien de moins. J'ai voulu simplement
amener les esprits à y réfléchir. Vous me direz ce que vous
pensez de la voie que j'ai prise et qui m'a semblé propre à
(iréparer des discussions plus approrondies.
J'attache aussi quelque importance à ma définition de la
souveraineté, que je distingue essentiellement du pouvoir.
Cela me parait jeter une nouvelle lumière sur un objet fort
délicat qu'on a terriblement embrouillé. Mais pour en revenir
aux épreuves, veuillez dire de ma part soit à Eugène soit à
mon neveu Ange de vous les faire remettre, ou au moins les
feuilles, à mesure du tirage. Vous pouvez avoir de la sorte
quelques jours d'avance sur le public
Je n'ai point reçu l'ouvrage de Geoffroy. Quand je l'aurai
lu, je vous dirai exactement ce que Je pense de la loi de soi
pour soi. Je verrai aussi avec grand plaisir l'article de la Revue
■encyclopédique. Quant au vôtre, les compliments qu'on vous en
a faits ne sont que justes, vous pouvez m'en croire. L'égalité
native des facultés dans chaque homme me paraît comme à
vous complètement insoutenable. Les faits la démentent. Tous
les cerveaux sont-ils également bien organisés? Et les races
donc f Je ne comprends pas que des gens sensés donnent dans
de pareilles rêveries.
Je ne saurais vous exprimer combien votre tendre affection
et toutes les preuves que j'en reçois chaque jour me font de
bien de toute manière. Croyez du moins que mon cœur vous
rend avec bonheur ce qu'il reçoitdu vôtre. Oh! oui, il faudrait
nous réunir; j'y pense constamment. Si mes Affaires s'amé-
liorent un peu, cela deviendra plus facile. Adieu, mon bien
bon et bien cher; à vous tout entiec et pour jamais. P. M.
D.gtzodoyGOOgle
DAVID RICHARD 35
Elîe me gronderait si je vous écrivais sans vous reparler
de son amitié.
De la fin de cette année 18351 non plus que des
deux suivantes, 1836 et 1837, nous n'avons trouvé de
lettres du jeune correspondant de Lamennais.
Par contre, toute une série de lettres inédites ") du
grand écrivain sont conservées dans la famille de D.
Richard : elles ont toutes, comme on va le voir, une
importance réelle pour l'histoire de ses idées et de ses
travaux.
La Chânaie, ti février 1S35.
11 me serait bien difficile de ne pas vous écrire, mon cher
ami, et c'est une privation que je ne m'imposerai certainement
point. C'en est déjà une assez grande que d'être loin de vous
et de ne pouvoir jouir de cette communication habituelle de
pensée et de sentiment qiii est si douce et si utile en même
temps *). C'est pourquoi je voua remercie de toute mon &me
de l'espérance que vous me donnez de vous voir le plus tât
qu'il vous sera possible; et quoique le possible soit quelque
chose d'assez vague et que je ne le vénère pas k beaucoup
près autant que Hegel, mon imagination y trouve cependant
une ressource pour charmer l'attente.
J'ai reçu dernièrement une lettre fort aimable et très inté-
ressante de Geoffroy S. Hilaire, et au premier jour de beau
temps mon neveu m'apportera de Trémigon les Etudes pro-
gressives'^ que j'ai un vif désir de lire. Les réflexions que
vous faites sur la loi de sol pour soi me semblent d'une justesse
parfaite. Là où tout est rigoureusement un, on ne peut admettre
de circonstances extérieures pour expliquer la variété, sans
détruire par là même l'hypothèse fondamentale de l'unité
première et absolue. A propos de Geoffroy, loin d'être con-
trarié de ce que vous me mandez au sujet de la lettre où je
1) Sauf deux on tttÀm fragment! qn'<ni Indiquera,
i) Ca commeQccaent de lettre k été citi pu M. Campanx, loc.
dt., p. 13s.
3) Lm Etuda progruÙBti itun naturalitti venaient de pantlre
oa èlalmt enr le poiiU de paraître, Geoffroy Saiat-Kilaire Uait partiua
dn traoaformiinie.
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36- RSVUB d'alsacb
TOUS parlais de lui, je suis enchaaté qu'il ait bien voulu attacher
quelque prix à cette faible expression de mes sentiments pour
lui. Je l'aime personnellement, à cause surtout de sa bonté, et
j'admire ses beaux et immenses travaux destinés, je crois, à
impTimer une direction nouvelle à la science.
Je vous remercie beaucoup de la pensée que vous avez eue
de m'annoncer dans le Bon sens '), au moment même de la
publication. J'en écrivis sur le champ à mon libraire, M. Dau-
brée, en l'engageant à se concerter avec vous pour cela; mais
je crains, d'après une lettre postérieure de lui, que la mienne
ne soit pas arrivée à temps.
Vous voudriez que, me renfermant dans les spéculations
philosophiques, je laissasse te monde politique aller comme il
peut, sans m'en mêler. Ce serait certainement le moyen de
vivre plus tranquille. Je ne saurais cependant être sur ce point
du même avis que vous. Je crois que nous appartenons à deux
ordres à la fois, un ordre de pensée et un ordre d'action, que
nous avons des devoirs pratiques envers l'humanité et que
rien ne saurait nous dispenser de les remplir. Si ') l'on ne tra-
vaillait pas sans cesse à tirer les hommes de leur engourdisse-
ment, qui n'est au fond que i'égolsme, la société retomberait
l) Le joDrn*! le Be» tent ivail pris poor deviie : Tout pour et
par le people, maxinie que devait adopter pliu tard Napolfon III, oa
■ait aitei dam quel aeni. Il fut dirigé par Ciuchois-Lemaire et L^ais
Blanc. Cttait un journal d'oppoiitJDn, ayoïpatliique dès lora 1 Lamen-
naia qui, après «voir combaitu l'empire et la realiurilluii, a'Hail
dèclirt, dèl la pramier jour, l'adveriai te irréductible de la monarchie
de jaiiiet i laquelle il appliquait l'èpitbite de gouvernement jaate>
■nilieD. Il n'en Mvait pu de plui fiètrliiante, en parlant dei l^d'
initie*. Lamennais écrivait au marquis de Coriolîa, Ig 19 Cèvrjer 1835,
hait jonn par consiquenl après 1» lettre qu'on vient de lite :
• lis l'imaginent qus le juate-milieu sera lui par le principe de la
nMBarcbie l^îtime, taniUt qu'il succombera sons le principe démncra>
liqne, le util, aujourd'hui, qui ait ds la vie dso* presqae tout* l'Ea*
tope ». Forguei, I, p. 42[.
Ce mtme jour, 19 février, Bore écrivait ï son maître : < Monsieur
Richard a de)! fait insérer deui extraits de l'ouvrage (Im troidème»
MUangii) dans ie Bon uni. Il Iravsllle 1 son article, mais comme 11
vent donner L ses lecteurs une idée générale de toute voire vie litté-
raire, il ae prépare i ce travail par la lecture de tout vos ouvrage*
précédents. La deraiéra toi* que je l'ai vu, il m* Cainit remarquer que
votre distinction, ai juste et ai luraineuse, de la MavcnuneK et du
pouvoir se IroDve déjl formulée dans le Contrat social r. Lamtmmmê
inHft p. 34S. Cfr. lettre de Lamennaii dn 3 février,
1) La phrase qu'on va lire a été reproduite par Spach, h», dt.
p. 351.
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DAVID KICHAKD 37
bientôt 80US un despotiame qui, non seulement arrêterait tout
progrès même scientifique, mais qui ramènerait la plna déplo-
rable et la plus hoateiwe barbarie. Autour d'ui antre semé
d'ossements séjour de la b£te royale, on vcirait errer quelques
rares animaux attendant leur tour d'être dévora et se tenant
fort honorés de l'être, car la dégradation hnmaiie peut aller
jusque-là.
Vous leur fi tes. Seigneur,
En les croquant beaucoup d'hosneur.
Mais ') quand je n'aurais pas la conviction profonde de ce
devoir, il me serait encore impossible de surmonter l'iadign»-
tion que je ressens à la vue des grandes violations dm droit,
des iniquités de la force, des injustices de toute espèce qui
sont devenues la pratique ordinaire et insolemment avouée de
tous les pouvoirs. Il me serait impossible de me taire lorsque
partout tant de maux pèsent sur le pauvre peuple et qu'autour
de moi je n'entends que des plaintes douloureuses, des cris de
détresse et comme un triste et long gémissement de l'humaalté
souflrante. 11 est bon de rechercher les lois de la Création,
mais la première est celle de l'amour. L'amour est le feu sacré
qu'on ne doit jamais laisser s'éteindre.
Quant à ce que vous me dites de ma position à l'égard de
l'autorité catholique, je sens fort bien, mon cher ami, qu'elle
doit avoir quelque chose d'obscur pour le public. Toutefois le
moment de l'expliquer ne me parait pas encore venu *). Outre
la répugnance très vive que j'éprouve à occuper de moi la
foule indifférente et maligne, ce serait entamer une nouvelle
querelle, et à quoi bon ? 11 faudrait raconter des faits, produire
des pièces, prouver que je n'ai rien fait que je n'ci'we d iclaré
que je ferais. Tout cela pourra être nécessaire un jour, mais ne
me semble pas nécessaire maintenant. D'ailleurs à p. rjr de
l'époque où je signai l'acte en question, pour du moins sauver
a paix, /a seule ehou, disais-je, ipti reste désormais à imtver *),
l) Le parmitraph* Miv«iit, c« ellel bien rcottrqiiKMe, «ri dtt en
•Dtier par Spach et Cunpuix.
l) Cm eipticilioctf, L-ameaiiiii de*>k Ict donner plna t«ni <■*>■
rhibile pamphlet intltalé Affaira dt Kemt,
3) F>T h Mckntion qa'il lyait rifnta, pow «voir l> paix, la «CDle
ckoae qui lui ratU à laaver, iitawil iod tiprfto», L—iewn«h «a»-
firmait ce qu'il avait dit au pape, dans aa fameuae lettre 4m % aoét
iSj3 et où on liiait, enlre autre* chote*. ■ Par tant* aorte rie notib,
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38 KEVUE D'ALSACE
j'ai db faire beaucoup de réflexions, entrer dans une nouvelle
série d'idées qui mûrissent peu à peu dans mou esprit, mais
qui n'y sont pas mûres encore. Ainsi ne précipitons rien, et
gardons te temps de notre cAté : c'est une grande puissance.
Il faut savoir s'oublier soi-même pour mieux servir les autres.
Si vous avei lu ma préface attentivement, vous jugerez peut-
être qu'elle était une préparation nécessaire à des discussions
plus libres et plus approfondies sur des matières d'une haute
importance philosophique et Ihéologique. J'ai écrit d'assez
longs morceaux sur ce sujet et d'autres qui s'y rapportent. Ce
sont des études pour mon ouvrage de philosophie si je
l'achève. J'ai aussi, pas plus tard qu'hier, achevé une espèce
de compmdium de mes idées de physiologie. Elles se sont
beaucoup développées depuis que nous nous sommes vus, et,
en s'enchalnant, elles ont pris une forme plus nette, plus scien-
tifique et qui me satisfait davantage. Du reste je suis fort
distrait de mon travail pas d'autres travaux tout différents qui
m'obligent à passer presque tout mon temps avec des ouvriers
qui plantent, qui minent, qui transportent des terres, et s'il y
a plus d'attrait dans le rirum cûgnoscere causas, j'ai pour me
conioler le
Félix et illc diea qui novit agrestes!
Adieu, cher ami ; je n'ai pas besoin de vous dire combien Elle
et David sont heureux de votre souvenir. Je vous embrasse de
tout mon cœur.
Les dernières lignes de la lettre précédente ont
trait aux embellissements apportés à sa Thébaïde par
le solitaire de la Chesnaie, surtout aux nombreuses
plantations qui font aujourd'hui l'admiration des visi-
teurs ■}, et dont il n'eut pas le temps de jouir lui-même :
Sic vas, non vobis. Le 28 février, Lamennais écrivait
nuii spiciilemcnt par es qu'il D'ippirlicnl qu'ui chef de l'Eglisa d«
juger de ce qui peut loi èlrc bon et utilr, j'ai prit la réaolution de
rater à l'avenir, dan* mM écrili et daiu mes actes, totalement tlran-
ger anz affaire! qai la toocheol *.
n aioutail, daaa ton entourage avec une amjre ironie : «Je «(goe-
rail, l'il le faut, que le pape eat Dieu le Père, pourvu qu'on me laiste
1) Cfr. Lammuait inlimt, p. 3S3 et euivantei.
,db,Googlc
DAVID RICHARD 39
de nouveau à un jeune ami une lettre qu'il confiait à
son neveu, pour éviter la poste et le cabinet noir.
La Cbénaie, 38 février 1835.
Je ne veux pas, mon cher ami, que mon neveu pour qui
vous avez tant de bontés el qui le sent vivement retourne à
Paris sans vous porter quelques lignes de moi. Je dois à votre
obligeance les extraits que le Bon sms a donnés de mon der-
nier livre dont la préface, par les questions qu'elle soulève à
partir de leur base théologique, n'ei.t pas, je crois, sans impor-
tance, quoique, ainsi que je m'y altendain, cette importance
soit peu comprise. Tout ce qui touche aux fondements des
choses échappe aujourd'hui aux esprits préoccupés des super-
ficies, et c'est pourquoi le travail bien qu'immense semble
frappé de stérilité. Je pourrais ce me semble creuser plus bas
et parler plus nettement, mais je doute que l'intelligence y
Goit suffisamment préparée et je ne veux pas me charger des
conséquences. Combien j'aimerais à causer avec vous de tout
cela.
J'ai lu l'ouvrage de Geoffroy, et je vous prie de le rt
de ma part du plaisir qu'il m'a procuré. Je 1'
directement moi-même si je ne me faisab conscience d'enlci'cr
quelques instants à ses belles et utiles méditations. La suite
qu'il promet devra être d'un grand intérêt. Je n'entre point
ici dans l'examen de ia question qu'il traite parce que cette
discussion m'entraînerait trop loin. C'est encore une des choses
dont nous causerons. En toute hypothèse la direction philo-
sophique et unitaire qu'il imprime à la science est un noble
effort et qui honorera grandement &on génie dans la postérité.
L'utilité de cette direction est ce qui me frappe surtout.
\^' Adresse aux constUultûnneis est une franche déclaration
de guerre aux peuples et à l'avenir, l'aveu naïf d'une volonté
fixe de revenir au pur despotisme. Je suis étonné que le Bon
sens ait été si mou en parlant de ce manifeste qui est tout une
révélation. Au reste les événements suivent leur cours naturel ;
le dez est maintenant pour les rois et leur succès est infaillible
jusqu'à ce qu'ils aient atteint une certaine limite indépassable,
pour faire le mot, et où commencera la réaction. Cette fois elle
sera, ai je ne me trompe, presque universelle en Europe :
moment solennel, moment terrible, qu'on souhaite et qu'on
craint tout & la fois pour l'humanité.
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AO BEVUE D ALSACE
Souvenirs bien entendu à tous nos amis, particu librement à
noire cher Didier. Elîe et David voua disent mille et mille
choses affectueuses. Tout à vous, bien cher, et de tout cœur.
La prophétie lugubre qui termine cette lettre devait
se réaliser, ea partie, en 1848. Lamennais l'annonçait
en termes identiques à M. de Corîolis dans la lettre
précédemment citée du tç février. < La République y
{en Europe) devient de plus en plus l'unique gouver-
nement possible ; elle s'établirait demain, par la seule
force des choses, sans tes grandes destructions qui restent
encore à opérer, et qui seront le résultat de la lutte
terrible et universelle qui se prépare, quelles que
puissent élre, d'ailleurs, les alternatives du combat. Les
puissances absolues, poussées par une nécessité invin-
cible à des excès toujours croissants, ne tarderont pas à
réveiller les peuples endormis dans une torpeur momen-
tanée; alors on entendra un beau tapage. Que Dieu
nous soit en aide à cette époque qui n'est pas
loin > >}.
Du mois suivant, trois nouvelles lettres de Lamen-
nais à Richard, les trois inédites, sauf de courts frag-
ments.
La Chênaie, q mars 1835.
J'ai reçu, mon cher ami, une bien bonne lettre de Didier
qui me dit de vous adresser ma réponse. Ln voilà. 11 me fait
espérer que je le reverrai ici à son retour ce qui me fera une
grande joie. Elle serait compfète si vous vous y trouviez «vec
lui. Ne l'atlendez cependant pas pour venir et mettez-vous en
route dès que vous serez libre, car le temps me paraît bien
long loin de vous. J'ai fort travaillé cet hiver, à cause de l'obli-
gation où j'ai été de diriger un assez grand nombre d'ouvriers,
ce qui m'intéresse bien autant, à quelques égards, que la phi-
losophie et la politique. Au reste tout en vaquant à ces fonc-
tioni du dehors, mon esprit n'était pas oisif, et beaucoup
I) FoBGnss, 11, 43s.
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DAVID KICHASD 4I
d'idéea s'y sont arrangées dont noua causerons dans les beaux
jours qui ne sont pas désormais très loin de dous, Dieu merci.
MHjk les abricotiers fleurissent et les pêchers se préparent à en
faire autant. Quelques arbustes laissent entrevoir le vert tendre
de leurs premières feuilles. Les petits oiseaux s'essaient à
chanter quand le soleil luit et que l'air est calme. La vie se
réveille partout. Et l'humanité aussi reverdira et une nouvelle
vie fermentera en elle, et tout émue d'amour et d'une vague
espérance elle chantera son hymne de l'avenir. Qu'il nous sera
doux de causer de tout cela près dea eaux tranquilles, bous les
frais ombrages qui les bordent!
Adieu, cher ami, je vous embrasse tendrement.
La Chênaie, si mars 1835.
Croyez donc bien, très bon et très cher ami, qu'il est impos-
sible que vous me disiez jamais rien, je ne dis pas qui me
choque, mais dont mon cœur ne vous sache gré, parce qu'il
-est impossible que vous ne disiez jamais rien qui ne parte du
vâtre dont la tendre affection m'est si douce et n précieuse.
Quand vous me grondez un peu, c'est k cause de moi. C'est
pour que la malveillance ne pût trouver même le prétexte
d'un reproche contre celui que vous aimez, et qu'y a-t-il là
qui ne dut, s'tt était possible, rendre encore plus vive l'amitié
si vraie, si entière et si profonde qat m'unit à vous pour
jamais f Continuez donc en m'écrivant de penser tout haut,
vous ne saunez me faire un plus grand plaisir >). Je sais que
vous avez raison à un certain degré, et que je me laisse quel-
quefois trop emporter au sentiment amer des choses présentes,
je sais qu'il y aurait à cet égard une mesure à garder, mais je
ne le vois pas clairement. Je ne sais comment défendre l'hu-
manité souffrante sans attaquer ses oppresseurs. Comment
âétrir les actes iniques des hommes qui gouvernent, sans que
la flétrissure ne rejaillisse sur ceux-ci ? Et puis que sera aux
yeux des peuples cette justice qu'on leur prêche, si elle ne se
montre pas sympathique, si elle n'est animée d'un accent de
pitié pour leurs maux, d'indignation contre les tyrannies dont
ils sont les victimes, si l'amour enfin ne jette un de ces cris
.dbyGoogle
qui partent des entrailles à l'aspect du sort que partout 1&
crime puissant fait à la faiblesse et à l'innocence? Je redoute,
je l'avoue, les conséquences d'une aorte de quiétiame philoso-
phique et politique auquel notre aiëcle me paraît enclin et
dont Pellico me semble être la plus pure et la plus suave
expression. Mais j'entre là dans un sujet qui m 'en traînerait en
ce moment trop loio ; nous en recauserons ').
Oui, mon ami. Je connaia bien cet état d'affaissement que-
vous me dépeigniez, cette angoisse de l'âme qui cherche dans
le vide le souffle intérieur qui lui manque. Il y a lA quelque
chose de l'agonie -du Christ : Trislis est anima mta usque ad'
moritin.
Je ne suis pas fâché au surplus que votre article ait élé-
retardé. Je voua prie même de ne point le faire paraître jusqu'à
ce q'ie nous noua soyons vus, et vous m'avez cauaé une grande
joie en me faiaant espérer que ce sera vers la mi-avril.
Vous ne voua êtes pas mépris sur le fond de ma pensée,
mais à raison même de la gravité des conséquencea qu'elle
entraîne, des résuitata pratiques immenses qu'elle peut avoir
dans l'état actuel du genre humain, elle demande à être mûrie,,
considérée sous toutes ses faces avant de la présenter aux
hommes, et d'autant plus que seule, assurément, elle n'est pas
complète et qu'elle se lie à d'autres questions d'une haute et
souveraine importance parmi Icsquellea il en est plusieurs dont
la solution ne m'est pas suffisamment claire encore, et dont il
me tarde de voua entretenir. Ne précipitons rien. Qu'est-ce-
qu'un peu de temps de plus ou de moins lorsqu'il s'agit peut-
être de tout un vaate avenir? Laissons les esprits s'y préparer.
N'eat-ce pas déjà beaucoup d'avoir fixé leur attention sur Ics-
points décisifs dans lesquels viennent se résumer les contro-
verses de dix-huit aièclea ? It faudra qu'on réponde, si l'on a.
quelque chose à répondre, et c'est le but que je me suis pro-
posé, ne tenant aucune opinion pour elle-même et cherchant
1) ToDt en rcconn*itMnl le bien fondé dci obietvalioni de Richard,
le solitaire de la Cheanaie ne cenera pa* de pounuivre lei adveruire»-
dei plni amera aarcaamei. Son éloquence d« pamphlédijre acquerra
kon plein èpanouiBsement dans le livre dea Amichaspands tt Daivandt
qui n'e*t autre qu'une vioienle dialrîbe coiitie Louia-Phitippe et ae«
miilitlre», Guizot aurtout. Plui que jamai* it semblera k'appliquer k
méiitir l'épithtte Bttrisiante de malfaittur iiuirairi que celui-ci lut
décoclia un jour.
,db,Googlc
DAVID RICHARD 43-
en tout aaiqueœent le vrai. Le discours que vous avez entendu
montre assez à quel excès de misère intellectuelle on est réduit.
Il est tel que j'en souffre réellement en moi-même. La simple
faculté de comprendre semble altérée dans sa racine; autre-
ment on se tairait piutAt que de parler contre soi, que de dire
des choses qui ne peuvent que repousser et le bon sens et tous
les instincts impérissables de l'homme. Il est évident que nous
approchons rapidement d'uuc crise religieuse. On ne saurait
tester en l'état présent. A propos de cela j'ai lu l'article de
M. Leroux dans la Revue encyclopédique qu'il a eu la complai-
sance de me Taire adresser. Veuillez quand vous le verrez l'en
remercier de ma part, je réserve pour nos promenades nos
observations sur un article remarquable dont j'attends du reste
la suite qu'il Taut connaître pour apprécier l'ensemble des
idées de l'auteur. Toujours est-il du nombre de ceux qui cher-
la vérité avec droiture, et c'est pour moi ce à quoi je tiens le
plus et que j'estime le plus.
Je reviens, mon ami, à votre voyage. N'allez pas, je vous
CD conjure, changer d'avis. Nous ne serons, à aucune époque,
plus libres et plus tranquilles, et la campagne commence à
être agréable alors, le premier vert a je ne sais quel charme
qui manque à l'été même. Rien de ravissant. comme de voir
tout renaître et de sentir en soi cette puissance de vie qui se
réveille au sein de la nature et semble vous associer à son
immortelle jeunesse. Vous trouverez une nouvelle terrasse
sans ombre encore, mais Taite exprès pour jouir du soleil du
printemps. J'espère dans le même temps revoir M. Manon à
qui j'ai mandé l'intérêt que vous prenez à sa santé et qui me
charge de vous en remercier. Il est, grâce à Dieu, maintenant
en pleine convalescence mais ne sort pas encore de chez lui.
David vous rend grâces de son souvenir. Elic est dans sa
famille pour aOaires. Il sera de retour dans troit semaines au
plus. Adieu, tr&s cher ami, je vous embrasse de tout mott.
cœur.
Cette controverse de dix-huit siècles comme il dît
dans cette lettre, Lamennais allait la reprendre à sa
façon. On devine aisément, sans qu'il soit besoin de
plus d'explications, (il refusait d'ailleurs d'en donner)
qu'il s'agit du Christianisme qu'il s'apprêtait à saper
par sa base en niant avec la divinité de JÉSUS-Christ
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44 REVUS d'alsacb
4a possibilité même d'un ordre surnaturel, et, par coa-
séquent, de la révélation. Il étalera ces blasphèmes
avec toute leur laideur dans VEsquisse. Jusque-là, il
-évitera d'effrayer ses amis par des négations qu'il esti-
mait prématurées.
Au sujet de l'article de Richard, voici ce qu'écri-
vait Bore à son maître, dans une longue lettre du
14 mars :
< M. Richard m'a parlé de l'article qu'il prépare
4)our le Bon sens et qu'il n'a pas encore terminé. Je
•crains beaucoup qu'il ne vous y prête des idées que
vous n'avez pas et qu'il ne vous juge avec son esprit
• de protestant de Genève, dont à son insu il ne s'est
pas entièrement défait, malgré sa douceur et sa bonté,
lorsqu'il veut Juger le catholicisme. Il discutera la
question de la hiérarchie. J'aurais mieux aimé pour
vous qu'il s'abstint de* toucher à cela, parce qu'il ne
-connaît point assez toutes vos idées > ").
C'est vraisemblablement sous l'impression de cette
>lettre qu'il venait de recevoir que Lamennais écrivit à
Richard les lignes précédentes.
Lamennais répondit à Bore le même jour qu'à
David Richard qu'il définissait < un homme si exc^
-Jent, un ami si tendre et si dévoué et d'un si grand
-mérite >.
Dans la même lettre, Lamennais disait encore, en
pariant de la première conférence que Lacordaire
venait de faire donner à Notre-Dame et que Bore
.n'avait pas goûtée non plus : < La conférence de
Lacordaire lui a fait (à Richard) la même impression
qu'à toi. Il m'écrit que, s'il avait été disposé à se
^aire catholique, ce discours eût changé sa résolution >.
11 ajoutait : «Je ne m'en étonne pas, non seulement à
-cause de tout ce qui manque à Lacordaire du côté de
Ja science véritable, de la justesse et de la profondeur
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DAVID KICUAKD 45..
d'esprit, mais aussi parce qu'on a rendu impossible
aujourd'hui la défense de la cause qu'il a entrepris dfr
soutenir >.
Et c'est du catholicisme qu'il parlait, de cette religion
à laquelle il avait jusque-là consacré son génie et ses-
veilles, qu'il emploiera désormais à la combattre !
Lamennais disait encore plus loin des écrivains
religieux dont il venait de déserter tes rangs : < Ce
serait à ceux-ci de résoudre les problèmes que j'ai
posés. S'ils en venaient à bout, ils auraient, à mon
avis, plus fait pour le catholicisme qu'aucun homme
ne ât jamais. Mais s'ils le tentaient seulement avec
une intelligence suffisante, ils s'aiiercevraîent bientôt
que, derrière les questions que j'énonce, il eh est
d'autres plus générales d'où les premières dépendent et.
qui ne leur sembleraient peut-être pas extrêmement
^iles à traiter > i]- L'auteur de ces lignes amères était
définitivement perdu pour l'Eglise.
Pour des motifs que nous ignorons, David Richard
difiéra son voyage à La Chesnaie : il dut se borner
provisoirement à continuer de correspondre par lettres
avec son illustre ami qui lui mandait de nouveau, huit
jours plus tard>) :
La Chesnaie, aq mars 1835.
Il sersit Buperflu de vous dire, très cher ami, combien'
toutes vos lettres m'intéressent et me font plaisir. Les deux,
pages qui terminent la demi&re m'ont extrêmement touché.
Vous Kotez vivement la nature que si peu d'hommes sentent
Jk un certain degré, au moins. Le savant en recherche les lois .
et reste froid i sa beauté qui transporte l'artiste, et au-delà des -
imprcMÎonA qu'en reçoit Gelui-<n, il en est encore de bien-
autrement profondes qui émeuvent dans ce qu'elles ont de
I^ Litmtnmmt iMrmt, p. 361 it iiiiv.
1) Il devait encore Ini Aerira le 10 avril «oivant. (Cunptnx, p. ij»
et Spacb, p. 351). .M. Cimpmas * lOMi publit deox coarti paHi(ea-
de ta fettr* qu'on va lire. (P. 139).
;dbvG00gle
.46 RKVUE d'aLSACE
plus ioteoBe les puissances de l'âme, Trappée d'admiration,
enivr<5e d'amour à )a vue de tant d'harmonies ravissantes.
L'aride science de nos jours, sans éclat, sans parfum, sans
4)oésie d'aucune sorte, a déseDchauté l'univers. Cette fleur
brillante et gracieuse qui balance mollement son élégante tige
au bord des eaux, qu'est-ce pour elle? Un peu d'oxigène,
d'hydrogène et de carbone. Oh I que j'aime biea>mieux l'igno-
Taoce antique qui la rattachait à la vie, au sentiment, à la
pensée même par les rêves d'une aimable imagination ! Ceux
qui tuent pour connaître, ne connaîtront jamais que la mort.
Savcz-vous, mon ami, qu'après m'avoir Tait espérer de vous
■revoir vers la mi-avril, me renvoyer à deux mois n'est pas
bien du tout? Je serais si heureux de reprendre nos douces
conversations, nous aurions à nous entretenir d'objets si impor*
tants sur lesquels on ne peut suffisamment s'expliquer par
lettre, que le temps me paraU bien long jusque-là. Je ne vois
rien qui n'ait été dit, rien qui ne se trouve partout, dans la con-
férence de M. Lac(ordaire) et cela pouvait suffire autrefois, à rai-
son de la sorte d'accord qui existait entre ce genre de considéra-
tions et les idées généralement reçues. Mais aujourd'hui que
le problème s'est immensément agrandi et qu'il est posé d'une
toute autre manière, ce qui paraissait une argumentation solide
n'est plus guère qu'une déclamation. Elle peut encore produire
-sur un auditoire favorablement disposé l'impression organique
pour ainsi dire que les hommes assemblés reçoivent toujours
d'une parole animée, véhémente et pleine de chaleur : mais le
calme revenu, il ne reste aucune conviction durable, l'état des
-esprits n'a point été changé. La raison, à qui l'on a momenla-
nément imposé silence, ramène ses questions et ses doutes. On
a, pendant une heure, assisté à un spectacle entraînant; rentré
chez soi on y retrouve les afiaires dont on s'inquiétait tout
-aussi difficiles et embrouillées qu'auparavant. Je ne sais s'il est
bien sage de présenter le catholicisme comme exigeant de
d'homme le sacrifice absolu de ce qui constitue l'humanité.
-Quand on l'y résignerait, ce sacrifice'serait-il possible' N'im-
plique-t-il pas au contraire une radicale contradiction F Un
être, même le voulant, peut-il cessser d'être ce qu'il est, se
dépouiller de sa nature, se soustraire à l'immuable empire de
ses lois? Je soupçonne fort que ceux qui disent hardiment des
•choses semblables, ne s'entendent pas eux-mêmes. Guidés par
■un certain instinct logique, ils tirent d'un principe absolu des
.dbyGoogle
DAVID RICHARD 47
■conséquences absolues, sans examiner ce principe ea soi. On
ne ae figure pas combien d'erreurs cette manière de procéder
a mises dans le monde. Au reste il est bon que tout soit dit
pour que tout soit enfin jugé.
Vous résolvez parfaitement la contradiction prétendue que
me reproche M. Leroux. J'aurais une infinité d'observations à
faire sur son article; mais elles viendront mieux quand la suite
aura paru, et je les réserve, comme je vous l'ai dit, pour nos
longues causeries de ce printemps.
je ne doute nullement qu'on ne fût tris aise de me susciter
de nouveaux encbarras et des déplaisirs nouveaux. Cependant,
si l'on est prudent, on y regardera à plus d'une fois. J'ai posé
des problèmes et je ne les ai point résolus. Tout ce que peuvent
dire de mes sentiments paternels les bons amis qui ne me
trouvent pas encore assez persécuté coname cela repose sur de
pures conjectures; car je ne me suis en aucune façon expliqué
là-dessus avec eux, et il y a même longtemps que n'avons de
relations ensemble. Après tout, ou il y a des réponses satisfai-
«intcB à donner aux questions que j'ai tâcbé d'exposer claire-
mentj ou il n'y en a pas. S'il n'y en a pas, est-ce ma faute à
moi, et les questions existeraient-elles moins, quand je me
serais tu ? S'il y en s, qu'on les produise, et j'aurai certaine-
ment, en les provoquant, rendu au catholicisme un des plus
grands services qu'on pût lui rendre. Quant aux explications
que je présente de la conduite du Pape, elles offrent, je l'avoue,
<]uelque chose d'un peu rude dans leur franchise. Cependant
plus j'y pense, plus je reste convaincu d'avoir dit tout ce qu'il
est possible de dire pour le justifier et je défie sans crainte qui
-voudra le tenter, de faire de ses actes une apologie pour le
fonds autre que la mienne. Ce n'est peut-être pas le motif qui
-doit le plus me faire espérer qu'on me la pardonne.
A quelle époque Didier reviendra-t-il d'Espagne ? A moins
<iae quelque affaire ne le rappelle à Madrid, je présume qu'il
rentrera en France par Perpignan, après avoir visité le littoral
de Cadix à Barcelone. Ne manquez pas de me rappeler à son
«ouvenir dans toutes vos lettres. Je vous embrasse, cher ami,
bien tendrement F, M.
Cette lettre, en ce qui concerne la conférence de
Lacordaire et les réflexions qu'elle provoque de la
part de Lamennab n'est que la reproduction de celle
.dbyGoogle
48 BEVUE d'alsacb
qu'il écrivait à Bore et que nous avons citée fJns
haut.
Lorsqu'il parlait du même sujet à des correspon-
dants divers, Lamennais le faisait habituellement en
termes identiques, comme s'il se fût copié lui-même.
Cela venait en partie de ce qu'il avait ses phrases
toutes faites dans la tête, avant de les coucher sur le
papier. Cétait, chez le grand écrivain, un procédé
familier de composition.
(A suivre).
A. Roussel & A. M. P. Ingold,
idbyGoogle
UNE PAGE
DE L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE 1870-71
EauUur de ces notes, prises au jour le jour pendant
la guerre de iSjo-ji, le commandant Lucien Odoul,
avait passé ttne partie de sa jeunesse à Strasbourg, où
son père Hait en garnison. Il y jit ses études classiques
et entra dans l'armée, à sa sortie de Saint-Cyr. Ayant
démissionné à l'occasùm de son mariage, il se mit à la
disposition du Gouvernement de la Défense nationale en
iS-jo, pour la durée de la guerre.
Il avait un frère qui servait dans l'armée active et
qui fut grièvement blessé à la bataille de Frœschwiller.
Ces notes ont été confiées à un des officiers, d'ori-
gine colmarienne, qui a servi sous les ordres du comman-
dant Odoul durant la dernière partie de la campagne.
Tout ceci justifie l'accueil que leur fait la REVUE
D'Alsace.
D'ailleurs, les faits qui y sont mentionnés mettent
en scène d'importantes personnalités et apportent leur
modeste contingent à l'histoire de cette douloureuse
époque,
La Rédaction.
D.gtzodoyGOOgle
50 REVUE D ALSACE
Le i8 octobre i8jo. — Envoyé à Bioîs auprès du
général Pourcet qui commandait alors le i6°" corps
d'armée pour reconnaître avec lui et son état-major,
les points à fortifier au sud de Châteaudun, entre la
rive gauche du Loir et la forêt de Marchenoir. (La fin
de la lutte dans Châteaudun date du 18 octobre, pré-
cisément).
Le iç octobre. — De nombreux landaus bien attelés,
préparés par les soins du préfet du Loir-et-Cher, nous
amènent tous, (ainsi que le préfet), de Blois jusqu'à
Vendôme d'abord, où l'on constate que le sous-préfet
de Vendôme (ancien officier de marine) a fait exécuter
quelques sérieux travaux en vue de la défense de
cette ville ouverte. Ces travaux, vers le sud surtout,
ont servi le 1 5 décembre, à l'armée du général Chanzy,
à s'y maintenir jusqu'à la nuit. (Bataille de Vendôme).
De Vendôme, la caravane (qu'accompagna alors le
sous-préfet de Vendôme) se rend sur certains petits
mamelons favorables à la défense, à quelques kilo-
mètres au sud de Châteaudun. Là quelques soldats du
génie, commandés par un officier, jalonnent les projets
de terrassements et épaulements de batteries, ordonnés
par le général Pourcet.
Ce petit groupe d'officiers de l' état-major du général
Pourcet, accompagné ainsi par le préfet de Blois et
par le sous-préfet de Vendôme, s'est trouvé tout à
coup en danger d'être fait prisonnier. Voici comment.
Les Allemands, qui venaient à peine d'achever (dans
la nuit du 18 au 19) de s'emparer de Châteaudun,
avaient poursuivi quelques habitants, de braves défen-
seurs de cette ville, (blessés et prisonniers). Ces mal-
heureux, montés sur une vieille diligence, étaient venus,
tout effarés et tout sanglants de leurs blessures (mal
pansées et- toutes fraîches) se jeter dans notre groupe,
croyant y trouver un soutien, et des défenseurs suffi-
samment armés. Le général Pourcet, en raison du très
petit nombre de soldats du génie, là présents, ne
voulut point risquer d'être trop facilement fait prison-
.dbyGoogle
usa PAQB Ds l'histoire db la oubrrb db 1870-71 51
nier avec tout son état-major : il ordonna de remonter
dans les landaus, la reconnaissance du terrain étant du
reste terminée.
Nous repartîmes directement pour Blois, sans avoir
aperçu les Allemands, qui, exténués, sans doute, par
48 heures de lutte acharnée, avaient abandonné la
poursuite de ces quelques combattants de Châteaudun,
échappés comme il est dit ci-dessus.
On voit qu'il s'en est iallu de peu, dans cette cir-
constance que les Allemands fissent une importante
capture! C'est ce même jour du 19 octobre, qu'à
Vendôme, j'ai appris officiellement que le sous-préfet
de cette ville, pour renseigner le général Barry, avait
eu l'audace de pénétrer dans les lignes de l'armée de
Von der Thann, déguisé en maquignon. Mais son élé-
gance naturelle, ses mains trop fines d'ancien officier
de marine, le firent emprisonner par les Bavarois qui
l'auraient probablement fusillé, après enquête sommaire,
s'il n'avait réussi à s'échapper la nuit. Le 20 octobre,
je signalai ces faits à Gambetta lui-même, et le
I [ décembre j'appris, par ce même sous-préfet de
Vendôme, qui nous appelait à son secours, qu'il m'at-
tribuait la croix de la Légion d'honneur que Gambetta
lui avait fait remettre.
Lf 23 octobre. — Je suis envoyé en parlementaire,
pour remettre aux Allemands, cantonnés à Meung-sur-
Loire entre Beaugency et Orléans une demande for-
mulée par le gouvernement, au nom de Madame la
maréchale Bazaine, qui désirait être autorisée à se
rendre à Metz, auprès son mari ; elle donnait pour raison,
qu'étant sur le point d'accoucher, elle voudrait pouvoir
être auprès du maréchal auparavant.
A ta dernière station du chemin de fer [conservée,
au village de Mer, le général de cavalerie Trépard
me fait délivrer un bon cheval, et me fait accompa-
gner par un trompette Alsacien bien choisi et bien
monté.
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5* REVUE D'ALSACE
Un lieutenant de uhUnds, que nous rencontrons
(en réquisition) au delà de Beaugency, m'accompagne
jusqu'à son chef d'escadron, posté à Meung-sur-Loire
{Loiret).
Mon pli remis audit officier supérieur, je chevauche
à nouveau, avec le lieutenant de uhlands, jusqu'au
hameau, où il avait requis des vivres et de l'avoine,
et dans notre conversation courtoise, il me dit : < Que
< nous devrions bien cesser la guerre. . . car toute
< défense est désormais inutile, selon lui. . . Je lui
< réponds que j'espère bien que nous pourrons per-
< sister et réussir finalement comme les Espagnols,
< les Russes et les Mexicains ont réussi contre nous. . .
« jadis ! >.
Au hameau, l'on nous offre du vin avec un seul
verre, pour tous deux. Le lieutenant Allemand, en
guise de politesse chevaleresque boit une petite gorgée,
le premier, et m'offre gracieusement de vider le verre.
Puis il s'en fait verser de nouveau qu'il boit à ma
santé.
Nous n'avions pas mis pied à terre, étant pressés,
tous deux, par nos devoirs respectifs.
Mon trompette, Alsacien, stylé par moi, avait fait
jaser les uhlands, mais sans obtenir autre chose que
l'aveu «qu'ils en avaient assez!!!»
if 26 octobre, — Une réponse favorable était par-
venue : Bismarck autorisait Madame la maréchale
Bazaine à se faire accompagner jusqu'à Metz, par le
frère du maréchal, présent à Tours, pour seconder les
démarches de sa belle-sœur, et l'assister le cas échéant.
Le 27 et le 28 octobre, M™ Bazaine, quoique souf-
frante, se prépara résolument à ce voyage, scabreux
pour une femme enceinte !
Le 2Ç octobre, de grand matin, ainsi que )e minis-
tère de la guerre me l'avait ordonné la veille, avant
de partir en avant, pour préparer, comme parlemen-
taire, le passage des lignes prussiennes à M™* Bazaine,
j'allais m'assurer auprès du frère du maréchal (lequel
.dbyGoogle
UNE PAGK DE l'hISTOIRK DB LA GUERRE DE iSyO-JI 55
frère était professeur à l'Ecole des ponts et chaussées
à Paris, avant ta guerre] si M"' Bazaine pouvait entre-
prendre, dès ce jour-là, ce long et dur voyage, à tra-
vers le pays bouleversé, jusqu'à Metz. La veille, le 28,
«lie m'avait dit eHe-même (sur mes indications prove-
nant des renseignements que j'avais demandés aux
officiers de utilands cantonnés à Meung-sur-Loire),
qu'elle appréhendait les inconvénients de sa grossesse.
Puisque le chemin de 1er était coupé à partir de
Mer (avant Béaugency} et non rétabli encore par les
Allemands entre Metz et les lignes françaises, cela
l'obligerait de voyager en voiture, de Mer jusqu'à
Metz! Il >
Elle était si souffrante, lorsqu'elle me parla le 28,
que je m'attendais à lui voir retarder son départ fixé
au 39.
Je rappelle ici, que l'ensemble des traits de Madame
Bazaine, se rapprochait, alors, de ceux bien connus de
la célèbre cantatrice la Patti. Elle lui ressemblait telle-
ment qu'à distance, on aurait pu s'y méprendre I
Donc le 29 au matin, avant la pointe du jour, une
demi-heure avant que le train parte de Tours, je
pénétrai dans la chambre du frère de Bazaine. Il était
habillé; son lit non défait! Ses pleurs, ses suffocations,
me firent appréhender un malheur dont il ne voulut
pas me dire la cause, en ce moment. Après un redou-
blement de larmes et de spasmes, provoqués par mon
arrivée, il put enfin me parler.
Il se borna à me dire : < Partez et préparez tout,
sans retard, aux avant-postes de Mer, pour que la
voiture destinée à transporter Madame la maréchale
et moi, jusqu'à Metz, soit prête à l'arrivée du train
convenu ».
Le valet de chambre, consterné lui-même, me recon-
duisit sans oser me dire. . . que c'était la capitulation
de Metz (signée le 28 à Metz et connue, dans la nuit
du 28 et 29, par la maréchale, à Tours) qui avait fait
ainsi pleurer son beau-frère, tout le restant de la nuitl
.dbyGoogle
54 HBVUB D'Al^ACK
Moi-même, je n'appris cette catastrophe que. . . par
M. Thiers, qui ce jour là, 29 octobre, me présenta,' à
ta station de Mer, un ordre du ministère, prescrivant
de lui faire traverser les lignes prussiennes, dans la
voiture même destinée auparavant à Madame )a maré-
chale Bazaine ! ! I Celle-ci s'était éloignée de Tours;
dans la même journée, fuyant la foule exaspérée, qui
avait proféré des menaces à son endroit, en apprenant
la capitulation de Metz.
< Madame la maréchale habitait à Tours, dans un
établissement tenu par des religieuses, dans ' un autre '
quartier que celui où logeait son beau-frère. Pendant
que la foule menaçait d'envahir la maison des - dites
religieuses,- Madame la maréchale s'enfuit, nu-tête,
avec son enfant en bas-âge, par une porte dérobée;
où elle trouva, par hasard, l'assistance d'un habitant
ayant une voiture attelée. C'est grâce à ce secours
immédiat qu'elle -put atteindre, sans être poursuivie;
la plus prochaine station du chemin de fer >;
Tel est le récit que me fit M. Thiers, avant' de se
rendre à Paris assiégé, pour tenter d'obtenir un armis-
tice.
En novembre (la date précise m'échappe parce que
j'ai noyé un cahier de notés dans la Vienne; près Poi-
tiers), je dus communiquer un ordre verbal au général
Michel, à Besançon,' de la 'part du ministère de la
guerre. Un moment où j'allais- pénétrer dans la cour
des bureaux de la division, je rencontrai un groupé
de cinq prisonniers Allemands (4 dragons bavarois et
leur lieutenant) ameriés au général Michel,' par un dé
nos lieutenants du ■3" dragons; le lieutenant Pasquien
On nous introduisit ensemble auprès du général, qui;
après avoir pris connaissance de ce que le ministre
de la gwerre m'ordonnait de lui dire à part, me fit
assister à l'interrogatoire dfe l'officier bavarois. Celui'*!
raconta, en assez bon français, que son adversaire; le
lieutenant Pasquier là présent, l'avait chargé ainsi' -que '
ses quatre dragons bavarois, avec tant d'adresse et de
.dbyGoogle,
use PAGE DB L'iltSTOIRB DE LA OtBRRE DE 187O-71 55
vigueur, qu'il -n'avait eu que le temps, pour n'être
point cerné", dé sauter avec son cheval dans la*
rivière voisine. Mais, comme il était empêtré dans ses
étriers, il aurait infailliblement péri, si son généreux
ennemi ne lui avait tendu son long manteau, auquel
il se cramponna, et au moyen duquel il fut ramené,
sain et sauf, sur la berge escarpée de la rivière. Or le
lieutenant Pasquier, qiit n'avait avec lui que trois dra-
gons de son régiment, eut la surprise de voir revenir,
le sabre au fourreau, pour se rendre prisonniers, avec ■
leur lieutenant, les quatre dragons bavarois qui, lors
de l'attaque, s'étaient séparés de . leur officier, pour
éviter le choc impétueux des nôtres. Ce récit fait, avec
tact, par le lieutenant bavarois, était d'autant plus inté-
ressant qu'il était encore un peu grisé par le Cham-
pagne que . lui avait offert son sauveur. De sorte
qu'après avoir très correctement raconté ce qui précède,
les fumées du Champagne reprenant leur action con-
tenue,'notre pauvre lieutenant bavarois se mit à chanter
les louanges- de son vainqueur, sur un ton bien fait
pour nous dérider tous. Après avoir répondu aux
questions nombreuses du général Michel, il lui conta,
par le menu, comment ce brave lieutenant Pasquier,
lui avait procuré : !• le moyen de se bien sécher, 2° de
se bien restaurer, 3° de se présenter convenablement
devant le général et... combien le dîner et le Cham-
pagne à lui offerts avaient été exquis, car, malgré
l'eau de la rivière, bue à contre cœur, le bon bavarois .
avait bu ce bon Champagne... comme si c'était de la
bière de Bavière !
Je rapportai au ministre de la guerre cet épisode
et le lieutenant du 3" dragons Pasquier fut nommé
capitaine.
Le général Michel, après avoir bien réfléchi à la
nature des'or'dres verbaux que je venais de lui trans-'
mettre, avoua' très modestement que « bombardé géné-
« rai de division, a la tête d'un grand commandement
< quelques mois 'seulement après qu'il combattait à
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56 KBVUK D'ALSACE
« Reichshoffen, comme colonel de son régiment de
< cuirassiers, il préférait le commandement d'nne divi-
« sion de cavalerie, parce qu'il ne se trouvait ni pré-
< paré, ni capable, pour l'exécution des plans strate*
« giques qu'on lui ordonnait de faire exécuter >.
Par le télégraphe, son désir si légitime d'homme
modeste et de patriote consciencieux fut exaucé, et il
reçut aussitôt sa nomination à la tête d'une division
de cavalerie, dans l'armée de la Loire, où il avait
déjà combattu, comme général de brigade, quelques
semaines auparavant.
Le général Michel ne voulut pas rester une minute
de plus à Besançon et il partit pour Tours, avec moi.
Le commandant Deshorties, son officier d'ordon-
nance, était un jeune chef d'escadron de lanciers plein
d'avenir, parce que très intelligent, actif, vigoureux,
etc. Il profita de la mutation du général Michel,
pour aller pendant les 48 heures de délai qu'on lui
accorda, embrasser sa mère I Or, chez sa mère, il fut
embrassé lui-même, sur la lèvre, par une mouche char-
bonneuse et il mourut foudroyé.
Le colonel Deshorties, son frère, qui m'apprit cette
affreuse nouvelle, au ministère de la guerre à Tours,
où il dirigeait un service, m'avait connu le premier
jour où je me suis engagé volontairement pour la
durée de la guerre. Ce premier jouT-là, il causait avec
un colonel d'infanterie de ligne qui, à cheval et prêt
à rejoindre son régiment déjà sur la grand route, lui
demandait des officiers de compagnies qui lui man-
quaient. Le colonel une fois parti au galop, je m'ap-
prochais de Deshorties et lui exposai qui j'étais, en
lui demandant de me désigner un poste de combat.
Nous criâmes bien vite et bien fort après le colonel
parti au galop, mais il était trop loin. Deshorties me
fit nommer alors capitaine d'une compagnie de zouaves
qui devait arriver à Tours 48 heures après. En atten-
dant il utilisa mes instants, sachant que j'avais été
.dbyGoogle
UNB PAOB DB L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE 187O-7I 57
•officier d'ordonnance de deux généraux, officier d'in-
fanterie, enfant de troupe d'artillerie, etc.
Ma compagnie de zouaves ayant été pourvue d'un
autre capitaine, pendant une de mes missions, je fus
nommé au 45"" de ligne, puis... puis... puis... vous
savez le reste ! 1 1
COM'. Odoul.
.dbyGoogle
LA SUPPRESSION
DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE
ET LE NOUVEAU RÉGIME. 1790.
( SUITE!)
CHAPITRE TROISIEME
Ln dépatttmeala. — Division de l'Altuce en deux dépirtementa. —
Miconlenlemenl de Thann. — Colmir rècUme te miinlien de *ei
étibliiaenienli civils cl religieux. — Lei provinces voisines veulent
se partic^r l'Alsice. — Les buresui intermidisirrB TécUmenl b
conserviiïon du ConMil Souverain.
Les municipalités organisées, il fallut s'occuper des
administrations supérieures et par conséquent détermi^
ner qu'elle serait la nouvelle division administrative de
la France. L'ancienne division par provinces était con-
damnée, parce qu'on y voyait un obstacle à l'unité
nationale et surtout à l'égalité qui devait exister, non
pas seulement entre les citoyens, mais même entre les
différentes parties du territoire. « La nouvelle division
du territoire, disait V Instruction sur la formation des-
assemblées administratives, détruit toute disproportioiv
1) Voir ]* livraiion de aovembre-décembra 19^8.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTKATION PROVINCIALE 59^
sensible dans la représentation, et toute Inégalité d'avan-
tages ou de désavantages politiques», Dans le prin-
cipe, le comité de constitution proposait de diviser la
France, giomitriquement «en 80 grands départements,,
chacun de 320 lieues carrées; de les former en par-
tant de Paris comme centre ; . . . de partager chaque
département en 9 districts sous le titre de commune,
de 36 lieues carrées d'étendue, et de les dubdiviser
chacun en 9 cantons de 4 lieues carrées ou à peu
près » 1)- On reconnut sans doute bientôt que cette
division mathématique était impossible en pratique.
Aussi l'Assemblée se borna de décider en principe que
les provinces actuelles seraient fractionnées en un cer-
tain nombre de départements d'une étendue à peu
près égale, et laissa aux députés de chaque province
le soin de lui proposer la division la plus convenable.
Vers le 14 novembre, les députés de l'Alsace se
réunirent et discutèrent la question de savoir si notre
province ne formerait qu'un seul département ou s'il
était avantageux de la diviser en deux. Plusieurs députés .
se prononcèrent pour le premier parti dans le but de
conserver l'unité de la province, entre autres M. Hell,'
député de Haguenau, le seul d'ailleurs, à notre con-
naissance, qui ait publié son Opinion *). Cependant cet,
avis ne prévalut pas, et il fut décidé que l'Alsace for-' -
merait deux départements i le Bas-Rhin avec quatce, '
districts, dont les chefs-lieux seraient Strasbourg, Hague-;
nau, Wissembourg et provisoirement Benfeld ; et Ift '
Haut-Rhin avec trois districts qui auraient pour chefs-"
lieux Colmar, Altkirch et Belfort 3), Ce ne fut pas sans
1) Mim'eirt di droit fiiblU etc., p. Ho.
a) M, Hell VOnUlt qrfe ce-flépurlement unique fulparlig* *n qiTmtre
district* v/éi chefictiedx ~t Allkirch, Colùiir, Slrwbourg el^Winlem-
bourg. SiD» doote 1-AlBembMa n'surmit -pu iccepti cette proporillon,
ptrca que l'étendue d» «< dépirtsimnt eut été trop considérable.' '
3) C'élkit BODi aniRotr» nom l'ancienne diviaion en hiute rt-'tw<8e
Aiuce: M. dé Tufckheim en s'y ralliBnl,«unlt voulu que. l'on adjnignft
val de -Willsr; Sélïttïl, et le bailliage de .Maickol»=;
nne plus piifaîle égalité entra lii deni départa--
.dbyGoogle
-6o KBVUE D'ALSACB
peine que nos députés parvinrent à soumettre leurs
propositions à l'Assemblée nationale. Les provinces
voisines en effet avaient jeté les yeux sur l'Alsace et
-chacun d'elles en convoitait un lambeau pour arrondir
ses départements. Il fallut donc lutter j mats leurs
efforts furent couronnés de succès ').
Pendant que les députés réglaient ainsi au mieux
des intérêts de leurs commettants les divisions et sub-
•divisions de leurs provinces respectives, l'Assemblée
nationale, par décret du 22 décembre i;8qi), après
-avoir fixé le nombre total des futurs départements de
75 à 85, créait les corps administratifs qu'elle allait
placer à la tête de chacun d'eux et déterminait la
manière dont ces corps seraient élus et constitués 3).
Voici l'analyse des principales dispositions de ce décret :
■chaque département était divisé en districts dont le
menti*. {Miuieirt dt droit pabtit, etc. p, I13). Mail it ne Cul pu
-4eoaM, M. Hell en le rangnnl à csite opinion, dédrut que [ei dtpaUl
■cniMent k leor propoiition Tes troii conditions suivintel ; D'aboid ili
devsient taettre le vou que le cadaitre commencé en 1786 fut achevé
ipromptement, s6n d'arriver à une répartition plo* éqnitable de l'impit
•entre 1e« deux dépaitemeatt, en attendant qae le cadastre général d«
Tojaame pal (onrnir la preuve qus l'Alwce était proportionnellement
pins imposée que les autre* provincea et avait droit à décharge de ce
-qu'elle payait de trop. En second lieu tes tiounes fondées dans kl
-collège* de la province, devaient pouvoir {Ire distribuées indiatlncte-
menl à de* aujels originaires des deux départ s menti. Enfin la vente
des biens «ccUsiasIiques devait loorner % l'avantage de la haute et de
la bssa« Alsace proportionnellement au montant de lenrs contribution!,
puisque le* deax dïpartenent* ne devaient former qn'un seul diocèse,
n'avoir qu'une seule conr ■ouveriina, et un seul commandant mlUlaire
■va ehef.
1) Un irrité du 17 novembre concilia Isa difficuHéi qui s'étaient
élevés entre lea dépuléi au tujet de la démarcation de leun dépiKe-
nents respectifi, et le décret du 9 décembre fixa les bases provisaire*
.de l'oTganiiation de chaque département.
3) Regiitré au Conieil le 6 mai 1 790.
3) Le même décret fixait le nombre de députés que devait compter
>la prochaine législature, et modiGail selon les principes nonreauz le*
■r^let luiviei joaqu'alori par letlr élection ; nous n'avons pas k. non*
occuper de celte partie du décret. Remarquons cependant qu'en vertu
de raflicle S, les député* ne devaient plus désormsi* être regardé*
comme les représentants de la province qui lei avait élu*, nait bien
■«omne le* représentants de U nation tonte entière.
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LA SUFPSiESSION DE L'aDUINISTRATION PROVINCIALE 6l
nombre ne pouvait être au-dessous de trois, ni au-des-
sus de neuf; chaque district se subdivisait en cantons-
d'environ quatre lieues carrées chacun. L'administration,
supérieure siégeait au chef-lieu du département et était
appelée : Administration du département. Au chef-lieu
de chaque district, se trouvait Y Administration du dis-
irict subordonnée à la précédente. La première se
composait de 36 membres, plus un procureur-général
syndic qui pouvait avoir un suppléant i la seconde
comprenait 12 membres, plus un procureur syndic et
son suppléant.
Les élections étaient toutes à deux degrés. Les
assemblées primaires, composées de tous les citoyens-
actifs, se réunissaient, non plus par paroisse ou par
communauté comme autrefois, mais par canton ; les
villes seules conservaient leurs assemblées particulières,
11 y avait autant d'assemblées primaires distinctes que
de fois 900 citoyens actifs ') : chacune d'elle élisait au
scrutin de liste double un électeur à raison de cent
citoyens actifs inscrits, ou fraction dépassant les cin-
quante »).
Les électeurs ainsi nommés s'il s'agissait d'élire le
département, devaient se réunir, sans distinction de
rang, d'état ou de condition, puisque les ordres étaient
abolis, en une seule assemblée, convoquée alternative-
ment dans les chefs-lieux des diUérents districts 3) ;.
1) Aa dcU de 900 le* aMcmbUn deviieat »t dfdoubter, de maniire-
toQtefoii que la moia* nofflbreuM fut toujours an moiiu de 450 élec-
1) Le acrutin de liate double eat celui par lequel chaque citoyen
vole k la lois sur tous les lujeta i élire, en écrivant sur un même
bulletin un nombre de noms double de celui des place* i remplir. La
majorité absolue de* auErrages étaient toujours eligte pour le* deux
premier* tours de icrutin ; mais pour le troisième, il tuBitail de la
maiorUé relative. Au contraire lonque le ecrutin était individuel, loraqu*
dam le* deux premier* tour* aucun de* candidala n'avait réuni la
majorité absolue, on ue pouvait plu* choiair au troisième tour qu'entre
le* deux *ajet* qui avaient obtenu au tour précédent le plus grand
nombre de voix.
i) L'instruction dit cependinl cheMieu du département et n'appliqae-
I* di*po«ition ci-destot qu'a» élecUona téglilalive*.
.dbyGoogle
■67 RBVUB D' ALSACE
puis après avoir choisi leur président et les secrétaires,
et prêté le serment patriotique de la même manière
que les assemblées primaires, ils procédaient à l'élec-
tion des 36 membres devant composer l'administration
supérieure, toujours au scrutin de liste double, sauf le
procureur-général qui était nommé au scrutin indivi-
duel. Les électeurs pouvaient choisir les membres du
département parmi les citoyens éligibles de tous les
districts, de manière qu'il y eut toujours parmi les élus
au moins deux citoyens de chaque district; et pour
arriver à ce résultat on commençait par faire autant de
scrutins particuliers qu'il y avait de districts, et l'on
-complétait le département par un dernier scrutin.
Les mêmes| électeurs, après avoir ainsi formé le
département, se divisaient en autant d'assemblées qu'il
y avait de districts, et réunb au chef-lieu, y élisaient
dans les mêmes formes et de la même manière, l'ad-
fninistration du district. Toutefois ils avaient le choix
-entre tous les citoyens éligibles du district sans dis-
tinction, et n'étaient pas astreints à prendre un ou
plusieurs candidats dans chaque canton.
L'une et l'autre administration devait rester quatre
ans en fonctions d'abord, puis se renouveler par moitié
tous les deux ans. Elles avaient toutes deux te droit
de nommer leur président et leur secrétaire ; ce dernier
cependant était toujours pris hors de l'assemblée et par
conséquent révocable.-
Le département se divisait en deux sections : le
-directoire composé de huit membres et le conseil qui en
comptait vingt-huit. Le directoire était élu au scrutin
individuel, à la majorité absolue, par l'assemblée géné-
rale du département à la fin de la première session,
et, comme celle-ci, renouvelé tous les deux ans par
moitié. Il devait toujours demeurer en activité, exécuter
les arrêtés du Conseil pendant l'intervalle d'une session
à l'autre, et s'occuper de l'expédition des affaires cou-
rantes. On le voit ce n'était que la commission inter-
.médiaire des édits de 1787, mais sous un autre nom.
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LA SUPPRESSION DB L'ADMINt8TRAT10:« PROVINCIALE 63
1-e conEeil recevra les comptes de gestion du direc-
toire, puis réuni à celui-ci en assemblée générale, il
axera les règles générales de chaque partie importante
de l'administration, et ordonnera les travaux et les
dépenses intéressant le département. A cet effet, il
tiendra une session annuelle qui pourra durer un mois
tout au plus.
L'administration du district était élue et organisée
de la même manière que celle du département; tou-
tefois le conseil ne comptait que six membres et le
-directoire quatre seulement. Le directoire exécutait les
ordres qu'il recevait directement de l'administration
■supérieure, ou les arrêtés du district, mais préalable-
ment approuvées par le département. Le conseil ne
pouvait jamais rien décider ou faire exécuter en vertu
de ses seuls arrêtés; ses fon<^ons se bornaient à pré-
parer les matières qui devaient être soumises à la
décision du département, et à éclairer celui-ci sur les
besoins du district. Aussi il ne tenait qu'une session
annuelle de quinze jours au plus, et un mois au moins
avant celle du département.
La troisième section du décret spécifiait les attribu-
tions de ces deux administrations. Sous l'inspection du
corps législatif et l'autorité de ses décrets, le départe-
■ment faisait la répartition entre les districts et le recou-
vrement des impositions publiques. Sous l'inspection
■et l'autorité du roi, il était encore chargé, dans le ter-
ritoire qui lui était assigné, de toutes les parties de
l'administration générale dont l'article 2 faisait une
«numération qui n'était pas limitative. Ainsi étaient de
sa compétence : tout ce qui regardait la bienfaisance
ou la charité publique, les hôpitaux, maisons d'arrêt,
prisons, la conservation et l'entretien des propriétés
pubh'ques, des édifices et autres objets consacrés au
culte, l'éducation, l'instruction, le maintien de la salu-
brité, sûreté et tranquillité publiques, etc., etc., enfin
l'emploi et le service des gardes nationales, selon ce
qui serait ultérieurement prescrit. Le district recevait
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64 REVUS D ALSACE
les mêmes attributions dans son ressort, mais toujours
sous l'autorité et la direction du département Enfin
les articles 8 et 9 ordonnaient la suppression des inten-
dants, commissaires départis, états provioctaux, assem-
blées provinciales, etc., du jour où les nouvelles-
administrations seraient formées.
Cependant la ville de Thann fut très mécontente
de la manière dont les députés de l'Alsace avaient
proposé à l'Assemblée de subdiviser la province. Les
habitants perdaient beaucoup par le changement de
régime <) et ils comptaient sur l'esprit de justice de
l'Assemblée, pour obtenir une compensation. Ils se
réunirent donc le 10 janvier 1790, et réclamèrent pour
leur ville la qualité de chef-lieu de district, soit par
préférence à Belfort ou à Altkircb, soit par la création
d'un quatrième district dans le Haut-Rhin; et se sou-
venant que lors de la suppression du Conseil souve-
rain, l'édit de 1788 établissait un présîdial à Thann, ils
1) Thann, udi commerça, uni agricDlturE, disait U lappUqna,
vivait des élabliiKmeotg civili et ecclèilutiqoea qui aot tlt on vont
être lapprintl : • on bailliige lei^nearial qni l'ilendait aar 17 com-
muiuillès aa civil et 41 au crimiDei ; un diparlement doot U ville de
Thann était le chef-liea ; un autre aiige de jaatice pour lei habitant!
de Udite ville et rii communantii en dépendant, compoif de lo offi-
ciera munîeipaai connoi sont le nom de Magislrat ; troji monastèrei,
y compria un couvent de femme* litné i Vieux-Thann ; un eha[»lre
collégial ayant lo canonicit* et 3 cbapelJeniet ; deciz magtaîna à tel,
trti conaidérablei, attachés 1 [a ferme du Roi ; une direction géaénie
de la régie des domainea et revenaa da Roi ; une recette principale de
U ferme do Roi ; une recette dn haut chapitre d'Arleabeim ; une
recette du chapitre de Thann; nne antre recelte dn domainea, droits
et tevenuB seigneuriaux; un tabellionné qui étendait aa juridiction sur
toute la aeignearie; enfin la résidence d'un huisaier royal, étaient autant
d'élabEisiemenla publics qui procuraient des ressources inappréciables
tant aux habitants de la ville qu'à ceux de la banlieue ; il* assuraient
en même temps des moyens de autmsluice aux pauvres malheurens
cl des charités incalculables à l'hamanité souffrante dont cette conltée
fourmille '. De ces établiaiements ■ les plus essentiels • sont déjà aup-
primés; les antres vont l'être incessamment, de sorte que les habitant»
qui n'ont jamais en d'aisance, seront réduits i la misère et * dans
l'impuissance de payer leurs contributions et charges publiques >. n*aa-
tant pliw, que les grands greniers des difléreotes recelles n'existant
plus, on désertera les foires et les marchés t qni psr leur renommée
étaient encore une de* plus grandes rsssources aux habitants de Im
ville et de son canton >, etc.
'dbyGoogle
LA SUPPRESSION DR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 65
demandèrent également que leur ville fut désignée pour
devenir le siège d'un tribunal. Ils rédigèrent un Mémoire
dans lequel ils exposèrent les' raisons qui devaient, à
leurs yeux, leur valoir ces faveurs et chargèrent ■àeux
délégués de soutenir à Paris leurs réclamations, qu'ap-
puyaient en outre lés délibérations de 92 communes
environnantes. Les députés de la province, malheureu-
senient, ne purent pas leur être d'un grand secours.
Il ne leur fut plus possible d'introduire ou de proposer
quelque modification au décret qui fixait définitivement
le nombre des départements et leurs subdivisions, bien
qu'il fut alors même en discussion, et ils durent ren-
voyer les délégués de Thann se pourvoir devant' la
future administration du déparlement, sur l'avis favo-
rable de laquelle, suivant la voie tracée par les décrets,
l'Assemblée nationale pourrait revenir sur sa première
décision '), Ifs se réservèrent cependant de faire Valoir
devant l'Assemblée les moyens exposés par le'Mérnoire
en vue de l'obtention d'un tribunal, lorsqu'il serait
question de la réorganisation de la justice..
Si la division en départements et en districts pou-
vait paraître chose définitivement arrêtée, le sort du
Conseil souverain et des divers établissements tant
civils que religieux, dont les décrets menaçaient l'exis-
tence, inquiétait et préoccupait les esprits. Sans doute
l'Assemblée détruisait; mais d'un autre côté elle annon-
çait l'intention de réédifier, et bien que les ■ bases
exactes sur lesquelles elle voulait reconstruire n'étaient
qu'imparfaitement connues, les intéressés résolurent de
I) C« décrat n« fnt reodu qne le 36 ft*ri«r, nnctionnè par le roi
le 4 man el TCgiitrè m CoDieil le 31. Mai* le dCcrel du 9 juivitr
1790 avait fikè )• 31 janvier comme dernier délai, pour produire au
comitt de conatilation le tableau noaindif de< limilei et dea diviaioai
de* départemenlt ; el l'Aisemblte, pour mettre lin aux nombicuicK
rtclamationa qui lui arrivaient de toua c&tta, annonçait qu'elle ne
reviendrait mr aei décikiona que aur l'avîi dei julurs départemanla. La
Cooteil gèntral du déparienient du Haul-Kt)in,*Buqnel les pélilioni de
Tbuio fnreut renvoyiea, arrêta le 1$ décembre 1790, {N. II7), qu'il
n'y arait paa lieu de déiibtrer. - .
Benae SAUaiet, W». S
.dbyGOOglé
66 REVU!
tenter quelques démarches pour obtenir au moins les
établissements de création nouvelle, s'ils ne pouvaient
sauver de la destruction ceux que l'Assemblée avait
condamnés. La ville de Colmar se trouvait plus parti-
culièrement atteinte par les suppressions projetées. Elle
était le si^e de la Cour souveraine, possédait un
collège royal, un chapitre auquel s'était provisoirement
unie l'abbaye de Marbach, une école militaire protes-
tante, et plusieurs autres établissements utiles qui
avaient fait de cette ville un centre intellectuel, donné
à son commerce une certaine importance, favorisé le
développeraeut de son industrie, et fourni la subsis-
sance d'un grand nombre de ses habitants. Aussi le
22 février 1790, dans sa première séance, le conseil
général de la commune de Colmar s'émut à la pensée
du coup fatal que porterait à la prospérité de la ville
la disparition simultanée d'un si grand nombre d'éta-
blissements publics. Il prit donc une délibération, par
laquelle, tout en donnant son adhésion à tous les
décrets sans exception, il suppliait l'Assemblée de
prévenir les effets désastreux que quelques-uns allaient
produire, en maintenant à Colmar la nouvelle cour
souveraine au ressort de laquelle on pourrait ajouter
sans inconvénient le département des Hautes-Vosges,
avec lequel les communications étaient assez faciles.
Il demandait, en outre, la conservation du collège, de
l'Ecole militaire, la réunion définitive de l'abbaye de
Marbach au chapitre Saint-Martin, et émettait le vœu
de voir établir à Colmar le si^e de l'évêché que l'on
promettait à la Haute-Alsace. Le maire, M. de Salomon,
et le sieur Buob, furent chargés de se rendre à Paris,
et, pour soutenir cette supplique, ils devaient repré-
senter les ressources qu'offrait la ville, et faire valoir
ses titres à la bienveillance de l'Assemblée, rappeler
les besoins de sa population dont une notable partie
avait en perspective la misère si ses craintes n'étaient
dissipées, et surtout insister sur les services rendus par
la bourgeoisie durant tes troubles qui avaient affligé la
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LA SUPPKBSSION DK L'ADUINISTKATION PROVIKCIALB 67
province en 1789, pendant lesquels elle sut conserver
la paix, non seulement dans ses murs, mais encore
dans tous les environs.
Le corps municipal, de son côté, vota le 25 février
une adresse aux députés du Haut-Rhin, pour les remer-
cier < des soins infatigables > avec lesquels ils ont
défendu les intérêts de la province, les priant d'appuyer
de tout leur pouvoir la pétition du conseil général
auquel le corps municipal adhérait sans réserve.
Cependant après les efforts qui avaient été faits par
les députés des provinces voisines pour annexer l'Al-
sace à leurs départements respectifs, la manière dont
cette pétition était connue ne re^ut point l'approbation
de nos représentants à l'Assemblée nationale. L'un
d'eux dont nous ignorons le nom crut devoir sou-
mettre, tant à la municipalité de Colmar, qu'au Bureau
intermédiaire les quelques réflexions suivantes qui très
probablement ne lui étaient pas personnelles. On criti-
quait principalement le désir, qu'exprimait le conseil
général de la commune de Colmar, de voir le dépar-
tement des Hautes-Vosges former avec les deux dépar-
tements du Rhin le ressort du nouveau tribunal
supérieur séant à Colmar. « Il n'en faut point parler,
disait-on, car si les communications par les Vosges
étaient aussi faciles que semble le dire la pétition,
Metz, Nancy, Besançon, Vesoul s'empareront de cet
aveu et redoubleront d'efforts pour partager l'Alsace
entre eux, malgré le décret du 26 février qui tout, en
la divisant, en fait cependant deux départements alsa-
ciens. Les Lorrains, les Messins et les Francs-Comtois
parussent avoir arrangé exprès leurs départements
dans le désir de nous absorber. S'ils réussissaient, nous
aurions à supporter des frais considérables qui ne
seraient que dans leur seul intérêt. Ils ont en effet
divisé la plupart de leurs 'départements en neuf dis-
tricts î or s'il y a une justice royale par district, et si
chaque département doit supporter toutes les dépenses
de ses districts, nous serions obligés de contribuer
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68 REVUE D' ALSACE
pour une somme énorme à l'installation et à l'entretien
de nombreux établissements qui nous seront parfaite-
ment inutiles. Pour obtenir plus facilement la réalisation
de nos vœux, il conviendrait peut-être d'offrir dès
maintenant à l'Assemblée de prendre à notre charge
les frais des tribunaux de nos deux départements. Ce
ne serait pas payer trop cher la conservation du tri-
bunal- supériecir, car plaideurs et magistrats dépensant
leur accent sur place, on empêcherait ainsi le numé-
raire de sortir de la province; de plus les habitants
des deux départements resteraient unis par une com-
munauté d'intérêt; la Cour suprême resserrera «les
nœuds que la nature parait nous avoir donnés > ;
< nous serions toujours alsaciens, et nous ne devons
pas nous séparer autant que cela dépendra de nous >.
On conseillait donc à la municipalité de Colraar de
demander purement et simplement le maintien de la
Cour en cette ville. D'un autre coté, il faudrait égale-
ment engager toutes les municipalités de la province
à pétitionner dans le même sens, et les nouvelles
administrations des deux départements, lorsqu'elles
seront en activité, pourront, par délibération expresse,
autoriser les députés d'Alsace à oiTrir à l'Assemblée
de faire les frais d'installation et d'entretien des nou-
veaux tribunaux, si elle consentait à leur accorder la
Cour souveraine. Cela n'empêcherait pas, ajoutait-on,
de s'aboucher avec les commissaires des Hautes- Vosges
et de Vesoul, Ces derniers, en effet, s'ils se détermi-
naient à se joindre à nous, pourraient toujours soutenir
qu'ils ont des obstables plus grands à surmonter que
le passage des Vosges, s'ils devaient ressortir d'ailleurs
que de Colmar. Telles sont les réflexions que l'on
soumettait à la sagesse du Bureau, de la municipalité
et même du Conseil souverain, s'il croyait devoir s'oc-
cuper de cette question.
Il appartenait évidemment à l'administration supé-
rieure seule de se mettre en rapport avec les munici-
palités de la province et de leur demander leur
.dbyGoogle
LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTRATIOS PROVINCIALE 69
concours. Aussi le Bureau de Colmar prévint-il la
Commission intermédiaire, dès le i^ mars, que la pro-
vince était sérieusement menacée de perdre non seule-
ment la Cour souveraine, mais même son existence
propre et individuelle. Il lui soumit en même temps
un projet de lettre circulaire qu'il se proposait d'adresser
à toutes les municipalités du district*) espérant qu'elle
se déterminera de son côté à faire une démarche ana-
logue auprès des municipalités de la province, dans
le but de conjurer le danger commun.
La Commission intermédiaire répondit sur-le-champ
^17 mars) qu'on ne pouvait mettre en doute l'intérêt
de l'Alsace à conserver la Cour; mais, qu'à son avis,
il était essentiel de ne pas s'adresser aux municipalités.
On a déjà trop fait valoir par cette voie les vœux des
populations, et si ces démarches restaient infructueuses
on aurait tout à la fois compromis le peu de crédit
qui restait à l'administration et anéanti la haute idée
que l'on se fait de la justice de l'Assemblée nationale.
Elle conseillait donc au Bureau d'envoyer aux cinq
districts de la province une circulaire rédigée dans le
même sens que celle qui lut était soumise; elle-même
joindra un mémoire aux délibérations des districts et
enverra le tout à l'Assemblée nationale. Le Bureau
1) Dana un prsmier projet, l« Burnn invitait iM muDicipiIilJa à
lai taire parvenir deui dilibirationt : la première rtclamiDt la conter-
vation de ta Coar; la leconde oiTrant de (aire lea fraii d'initallation et
d'entretien des tribunaux de la province. Noua ne aavons pourquoi le
Bureau renonga i demander la leconde dilibiration. Quoiqu'il en aoîl^
voici la lettre circulaire qu'il te proposait d'adresier aux municipaEléi
do district : * L'Atsemblèe nalionale paraiiiant n'être p» t\oignte de
s'occuper de l'établîMenient dei Cours lupirieures du royaume, il est
«Mantiel d'obtir i la demande que [arment les provinces voisines, pour
rtunii chacune une partie de l'Alsace i leurs départements et y attirer
U Cour supérieure. On sent combien il importe aux peuples de l'Alsace
de ne point ttn obligé de sortir de la province, de porter leurs
dépenses aillenr* et de passer les Vosf^e* impraticables dans les man-
vaiseï saisons, pour -avoir justice dans de» provinces où la tangne
allemande est inconnue. Ces considération* déterminent le Bureau à
*ODS prévenir de la circonstance et i vous inviter de lui adresser un*
délibération contenant votre vécu i cet égard, qu'il fera priteater i
l'Aswablée nationale en la suppliant d'y être favorable >.
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70 SBVUB D'ALSACE
reconaut la justesse de ces observations et le 1 8 mars,
adressa aux cinq districts la lettre suivante : < MM. et
très honorés collègues. Le Bureau ayant été instruit
que les provinces voisines font des efforts pour faire
diviser les départements de l'Alsace et les faire réunir
aux leurs pour obtenir chez etles l'établissement de
Cours souveraines auxquelles les Alsaciens ressortî-
raient, nous en avons écrit à la Commission intermé-
diaire qui a promis de se joindre aux vœux des dix
. districts pour résister à cette distraction de ressort
dont les conséquences pour notre province seraient
des plus fâcheuses, tant par la difficulté des chemins
dans les mauvaises saisons et l'exportation du numé-
raire déjà trop rare en Alsace, que par rapport à
l'idiome allemand aussi indispensable pour les affùres
de nos concitoyens que peu connu dans les provinces
voisines. Nous adresserons sans retard à la Commission
intermédiaire un petit Mémoire à ce sujet, et nous ne
doutons pojnt que vous fassiez de même ; raison pour
laquelle nous avons cru devoir vous faire part de
notre démarche. II vous est d'ailleurs connu qu'en
tout temps le Bureau a eu à cœur de se concerter
avec les autres districts, de consulter leurs lumières et
d'entretenir cette union dont le désir commun du bien
public forme le nœud et la b^se. Nous avons l'hon-
neur, etc. > Tous les districts se rendirent sans peine
aux vœux du Bureau de Colmar, sauf celui de Hague-
nau qui parait avoir mis des restrictions et des réserves
à son adhésion, du moins on le lui reprocha plus
tard').
t) D'tprte le dteret du 31 JuUkt 1790, dit le lyndie CwAVtVovK
dani Hm ffù/airt d'Abiue, le Haut-Rhin eut 15 cantont, dont Ijthiu
le diitrict de Colmar, avec 19.SG9 citoycni actifaj 7 pour ceM d«
Belfort avec 10,796 citoyMit acUft; tt 5 ponr celui d'AltkIrcb arec
10.943 citoyens aelib, loit an total 41.60S âtoyeni aetib qoi dvraieiit
noMner ponr eus 411 {lecteur*, dont 10 peur Colnur. Le dlatxict de
Colmar comprenait 13) mnnlclpàllEé*, celai d'Altkircb 153, et ««loi d*
Belfort 176 ; au total 463 monlelpalit^
M suivre). CH. HOFFMANN.
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,db,Googlc
Chablis Martin
Fondaleur cl premier Dirccleur du Collège Libi
Mani«iutljian ft Co., Bâie e1 Zurich.
D,9,t,z.dbyGOOgle
LE COLLÈGE LIBRE DE COLMAR
QUELQUES SOUVENIRS
Suivit tf'one lettre de M GQthUn sur le mort
de M. le elwnoine Martin.
M. A. M, P. Ingold vient de publier l'histoire de
ce collée ■} fondé à Colmar en 1852 et qui finit dans
l'exil i la Ctiapelie-sous-Rougemont en [S90. S'aidant
de la Chronique du collige, vrai journal de bord tenu
par les professeurs, M. Ingold a su faire avec toute
son affection filiale, de cette' histoire, un livre de
famille comme on l'a justement dît. (J'est avec plaisir,
ave£ émotion, que j'ai retrouvé maints détails et que
de nombreux souvenirs se sont réveillés en moi. C'est
dans cet établissement en effet que j'ai fait ma première
année de collège, et cette aiinée fut la dernière du
' Collée libre de Colmar.
11 existait dans cette ville, à l'école des Sœurs de
la Providence de Ribeauvillé, une classe enfantine qui
- fut en quelque sorte la pépinière du Collège libre.
A ce titre nous lui devons un souvenir en cette occa-
sion. Cette classe comprenait les petites filles et les petits
garçons des meilleures familles de Colmar.
1) Bal in-S* ik JjC P*E** iwc couverture de coulear et im nom-
brettiM iUoitraliont. — Non mil dini le eommeree.
,db,Googlc
73 REVUE DALâACE
Ils y recevaient par la méthode mutuelle, sous la
direction de la bonne sœur Ludvina, les premières
notions d'instruction et d'éducation, et telle était l'ex-
cellence de la méthode et de la maîtresse qui l'appli-
quait, qu'à huit ans je savais lire, écrire (plus lisiblement
que maintenant certes 1), et à la dictée Sans trop de
fautes d'orthographe ; je savais encore mes quatre
règles d'arithmétique, l'histoire sainte et les premières
notions de géographie. Je défie nos meilleurs primaires
de l'instruction laïque,, obligatoire et gratuite d'en pro-
duire autant à cet âge. Je n'étais cependant pas un
phénix cgmiQe on le- verra* bout à l'heure.. La sœur
Ludvina avait pour ses jeunes élèves une affection
toute maternelle : vtolontieM elle faisait pour eux les
récréations longues, et je garde le souvenir charmant
de bien bonnes parties faites avec mes camarades
d'alors, Pierre Verlynde, mon intime, qui devait hélas
mourir cette année 1908, au- port, après de nombreuses
et; périlleuses traversées, comme capitaine de paquebot,
lés fils Macker,' Louis- Krug-Bàèse, Léon Koudoljihi,
lés-deux Reiicker, le fils Belin^ les trois Barret, etc. ■
■ L'année iSyb avait 'passé arec tbus ses deuils, il
était temps' de songer à me mettre ïu 'oollt^. On
sait quelle' inébranlable espérance était restée au cœur
des Alsaciens après l'annexion. Cela ne pouvait pas
durer, rGurôpc ne laisseraft pas s'accompliriè-ttrômpHe
de te force* sur- re-'droit, les libertés alsaciennes rie res-
tëraièilt ' pas toujours' fdulée^! aux pieds, la France'ne
pouvait rester sous le coup de )à défaite et à défaut
de ti'àilés nduvéaux, l'héuré de la rêvanché sonnerait
bientôt; Hélàs, rrois fois hélas, cômtne' dit BBBSiiet.
■ On prenait donc'Ses dispositions" en ne considérant
l'annexion que comme un accident passager: Mon
iiistïhction det^ait rester française," c'est' Sn France que
je ferais ma càfrière quolq^i'it put artîVer. Le €bU^è
libre de Colmar restait seul debout des anciennes écoles
françaises, le lycée ayant été fermé avant même la
conclusion du (raité-'de.F.raqcfort, et les. £Coïp$ muoi-
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LB COLLàOX UBRK DBi
73
•cipales pri^ïalr«9, dirigées par les^ Frères- de Marie,
^,ant accepté l'inspection allemande. .
. C'est, au Colite libre que< j'^trais. Je me souvien*
drai. toujours de Vaccueil bienveillant et paternel que
«ie£t l'abbé Martin. Dès cette première, entrevue je
gardais inconsciemment l'impression, du. grand éducateur
que &it cet homme. Comme on ne saura jamais assez
le- louer, que je ne saurais le faire qu'imparfaitement
-après tant d'éloquents panégyristes, je me contenterai
de- publier ci-après la - lettre de M. Guthlin, vicaire
-général de-iMgr. Dupanloup, aEn.que la Revtte- d'Alsace
.apporte elle aussi son tribut d'hommage à l'excellent
directeur du Collée libre ■).
AprèSi un court examen constatant l'instruction déjà
-auaecée que- j'avais reçue de sœur Ludvîna, M. Martin
décida que j'entrerai» en huitième. . Cette classe était
-dirigée par l'abbé Werne-rt dont M. Ingolda dit quel-
ques, mets.
Grand et m«igre, le vi&age émacié entouré de longs
■cheveux crépuléâ retombant .sur-, son col, .de santé
délicate et -toujours emmitouflé. .dans sa douillette ou
-s<Mi manteau, .l'abbé Wernert ^vait. une façon très
.remarquable de iaîre sa classe. lise promenait presque
constamment en long et en laige , devant, les bancs,
pfivilège qu&noos lui- envions du reste sn hiver, car
le- poêle à.% fer ne distribuait que très parcimonieuse-
■cnent, sa chaleur. .Tout en marchant il eommentait en
uiv>langage choisi, la fable de-la Fontaine qui fournîs-
-sait^ la. leçon du jour, puis il nous lisait de sa belle
voix aux inflexions. harnaonieuses, quelques histoires à
notre-portée. Je me .souviens de l'une d'elle où il était
questioa d'yn«»aître d'école surnommé le Grand yauni^,
.surnom que nous appliquâmes aiusitôt à un de nos
-camarades, Armand- Wertz, qui ailiorait un cpmplet de
•drap -jaunâtre. Pendant ce temps Fritz Rencker se
~'i) Nou« lômbM'beùrenz'BUaii de pouvoir orner notre' Reoui 'i
^n».^aQx*it ^c M..Mirtin doRoi p*r M, ,lngoId d.iot son onvxtge.
.dbyGoogle
74 REVUK d'alsace
préparait i ses fonctions de futur procureur de la.
République eo construisant avec ses livres des cage»
dans lesquelles il enfermait des animaux en papier
découpé et il exhibait cette ménagerie à ses voisins^
en faisant le boniment naturellement à voix basse.
Quant à Léon Roudolphi, le futur avocat prenait des-
leçons d'éloquence en récitant les fables de la Fontaine-
avec la juste intonation. C'était du reste l'élève le plus,
sérieux de la classe : qu'on blague encore les avocats l
Quant à moi, j'eus de pauvres débuts et le préfet
de discipline, l'abbé Spitz, un jour qu'il venait lire les-
notes hebdomadaires, me prédit avec sa franche rudesse-
d'ancien soldat, que je ne serais jamais qu'un cancre.
Il me rendit du moins ce service, en s'attaquant à-
mon amour-propre, que je m'efforçais désormais de faire
mentir sa prophétie. Il y avait du reste une rabon à.
mon inapplication. Tandis que je n'avais jusqu'alors
que deux pas à faire pour me rendre à la classe de
sœur Ludvina, il me fallait un bon quart d'heure pour
arriver de chez moi au collège. De peur d'être en
retard, je partais en avance, mais les externes, faute
de place, n'étaient pas admis dans les cours avant
l'entrée en classe et ils .devaient attendre l'heure dans
la rue, sans surveillance, Faible de corps et de -nature-
peu batailleuse, j'étais l'objet des brimades de plusieurs-
de mes camarades, Même un jour de grand froid,
voulant fuir les coups du Grand Jaune je glissais sur
la glace devsnt une porte cochère et tombai si mal-
heureusement que ma tête porta sur la borne au coin,
de cette porte ; j'aurais pu me tuer, mais je m'en tirai
avec un œil poché de telle sorte qu'il n'est resté de-
ce côté des troubles de la vision assez gênants. On
comprend que devant ces préoccupations les leçons
s'effaçaient. Néanmoins, après cet accident, mes persé-
cuteurs me laissèrent assez tranquille et je pus me
rattraper quelque peu. J'arrivais même à figurer au
palmarès à la fin de l'année avec le deuxième accessit
en histoire et géographie. C'était on présage puisque-
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LE COLLÈGE LIBRS DB COLMAR 75.
ces deux sciences sont devenues l'objet de mes études-
de prédilection. Le pauvre abbé Spitz n'était plus pour
constater ce petit succès. Il était mort quelques jours
après notre directeur l'abbé Martin, et, le jour même de
ses obsèques, les Prussiens avaient signifié la fermeture
de la maison. Ces deuils avaient ébranlé le collée jusque
dans ses fondements et il fallut à l'abbé Umfaangr
successeur de M. Martin, toute l'énergie que donne-
l'espérance et le sentiment du devoir à accomplir pour
transférer le collège à La Chapelle et prolonger ainsi
son existence de 1 7 années. M. Ingold a raconté cette
fin émouvante du collège île Colmar : le discours éner-
gique et vibrant de l'abbé TJmhang, écouté avec une
religieuse émotion, puis la réponse entrecoupée de san-
glots du vénérable maire de Colmar M, de Peyerimboff
et l'étreinte douloureuse de ces deux hommes aa
seuil d'une séparation qui brisait tant de nobles affec-
tions,
M. de Peyerimboff avait toujours porté une grande-
amitié au collège de Colmar, eti l'année auparavant, il
avait donné à la fabrique de l'église paroissiale quatre
grands drapeaux rouges frangés d'or, les drapeaux du
Sacré-Cœur, qui devaient être portés par 4 élèves du.
Collège libre aux coins du dais du Saint-Sacrement
pendant la procession de la Fête-Dieu. Cet honneur
ne devait pas rester longtemps leur privilège.
Si, vu les circonstances, je n'ai guère profité direc-
tement de l'éducation supérieure donnée au Collège
libre, j'en ai du moins reçu indirectement les effets^
J'ai eu pour maîtres et amis dans la suite, d'anciens
élèTes du Collège, le D' Bleicher, mes amis Ingold,.
Charles Grad, Albert Qaudon. Ils m'ont appris, comme
ils l'avaient appris eux-mêmes, comment on peut alliée
la science à la religion, le patriotisme à la foi catho-
lique; ils m'ont appris à connaître également la véri-
table morale et les vertus chrétiennes. Une telle
éducadoQ oe peut être du reste que le fruit de la.
liberté. Grâce, k elle les énergies peuvent se produire^
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76 RBVUB d'alsace
les capacités se développer. Les grands arbres.de nos
ioTéts ■ ne peuvent s'élever au-dessus des broussailles
q»e- si le bûcheron et l'élagueur les laissent librement
«tiandre leurs branches vers lé ciel bleu. L'unité morale
-de la nation, que l'on veut obtenir par le monopole
de- l'enseignementi ne peut aboutir qu'au rapetissement
des intelligences. L'égalité ne peut se faire que par en
bas, Car il est impossible à l'homme d'agrandir les
intelligences créées par Dieu, il ne peut qu'amoindrir.
L'enseignement d'Etat ne peut former que des fonc-
tionnaires, eunuques moraux, auxquels manque le sens
■de la liberté, et qui ne connaissent que la servilité pour
qui les domine et la tyrannie pour ceux qu'ils dominent.
• L'histoire du Collège de Colmar montre cette vérité
par la supériorité de ses professeurs, non moins que
par la pléiade d'hommes éminents qu'il a produits
dans toutes les carrières. Tout récemment encore
n'est-ce pas à un ancien élève du Collège libre de
Cohnar que M. Clemenceau a dû recourir pour réor-
ganiser la marine française désorganisée par une suite
■de- ministres incapables ? A. Gasser.
Lettre de M. GUtklin, vicaire général d'Orléans à
M. l'abbé Merklen.
Bon Repos, le 24 mai 1873. .
Bien cher ami.
, J'ai lu hier soir, dans V Univers, la triste nouvelle
-de la mort de M. le dîrecteu^^ J'en ai été consterné
■et je^ne saurais vous redire les sentiments, douloureux
qui se sont pressés dans mon cceur. Pauvre cher ami,
inourir ainsi, dans la force de l'âge, loin des siens,
Iqîn de cette maison à laquelle il avait dévoué sa vie,
jnourir avec elle et tomber en quelque sorte enseveli
sous ses ruines.
■ Et vous, mes chers amis du Collée libre, quel
nouveau deuil à ajouter à tant d'autres I Quelle amère
tristesse- après toutes celles qui vous assiègent déjà !
Dans Ge^te cruelle épreuve je ne puis que vous tendre
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LE COLLÈGB UBRE DK COLUAR 77
de loin une main fraternelle, mêler mes larmes à vos-
larmes et resserrer davantage encore le lien d'amitié
qui m'unit à vous tous. Dans ces tristes temps où
nous sommes frappés coup sur coup dans nos affec-
tions les plus chères, où toutes nos espérances sont
brisées, tous nos rêves anéantis, tous nos sentiments
les plus intimes et les plus sacrés meurtris et blessés
dans leur fond, dans ce temps de séparations violentes
et de morts inattendues, que pouvons-nous faire sinon
de rester unis de loin*comme de près, et de maintenir,
plus haut que nos misères, toujours ferme et vivante,
dans le sein de Dieu, cette famille du Collège libre
qui était pendant de si longues années 'notre orgueil,
notre joie, notre vie. Ah I oui, quand le temps nous
arrache peu à peu tout ce que nous aimions ici-bas,
nous avons besoin plus que jamais de serrer nos
rangs, de nous soutenir les uns les autres, de nous
fortifier dans les pensées d'une foi et d'une espérance
immortelles, et d'attacher au rivage éternel ce que le
cours des événements menace d'emporter sans retour.
Pour moi vous n'en doutez point, je partage toute
votre douleur, et plus que jamais je suis de cœur et
d'âme avec vous.
Mgr. (Dupanloup) qui aimait beaucoup M. le direc-
teur a été très affecté de la nouvelle de sa mort.
« Quel malheur, m'a-t-îl dit, que la perte d'un tel
prêtre ! > et il me prie de vous dire toute la part qu'il
prend à votre deuil. L'abbé Lagrange m'a exprimé les
mêmes sentiments. Veuillez en attendant, en faire part
à la famille de votre cher défunt. C'est une consolation
pour ceux qui souffrent de voir leur douleur partagée
par des âmes qui savent en apprécier l'étendue.
En apprenant par moi cette nouvelle M"" Caroline
Herzog n'a pas pu s'empêcher de pleurer, tellement
elle était affligée et de cette mort elle-même, et du
nouveau malheur qui frappe le Collège libre, et de notre
commune douleur.
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-78 REVUE D' ALSACE
M. et M** Lefébure ainsi que Léon ont également
-appris avec un véritable chagrin cette triste nouvelle.
Enfin, prions pour notre pauvre cher ami. 11 a
-quitté le théâtre de nos luttes et de nos épreuves
ipour une patrie meilleure. Ce n'est pas lui qu'il faut
plaindre, ce sont ceux qui sont condamnés à survivre
-ciux amis et aux choses d'autrefois. Mais quoi qu'il en
soit, ce qui se passe sur cette terre nous enseigne à
lever plus haut nos regards et à nous réfugier, en
■quelque sorte, avec tout ce que nous aimons, dans
■cette éternité de Dieu où rien ne meurt et où nous
sommes sûrs de retrouver pour toujours ce que le
temps et la mort semblent nous arracher à jamais.
Adieu, mon cher ami, présentez toutes mes meil-
leures amitiés à tous ces Messieurs. Rappelez-moî au
souvenir de mes anciens élèves. Dites à M. Ignace
-ChauObur que j'attends les vacances pour lui écrire à
tête reposée, et croyez-moi toujours tout à vous de
«œur.
A. GUTHLIN.
Un mot de nouvelles. Mgr. est en très bonne santé,
toujours bon, toujours excellent pour moi. Avouez que
la calomnie ne l'a guère épargné ! Vous savez tout ce
que l'on disait et prédisait. Eh bien ! voilà bientôt six
jnois que je vis avec lui dans l'intimité la plus grande
qui se puisse concevoir, et je n'ai pas encore surpris
■en lui un seul mouvement de mauvaise humeur, du
moins à mon égard. C'est un bien grand et noble
cœur, et cela suffit pour expliquer l'admiration de ses
-amis et la haine de ceux que nous savons.
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UN VILLAGE
DE LA VALLÉE DE SAINT-AMARIN :
WESSEELING
A quelques pas du Stœrenbourg, sur le chemin qui
■fut l'ancienne voie romaine à l'entrée de Hùsseren, on
voit, à droite, l'important hameau qui fait partie de ce
village, et qui est principalement composé de fabriques,
-de magasins, d'ateliers, de bureaux, de chalets entourant
le château situé au sommet d'une colline : c'est WeS'
serling.
Cette colonie est célèbre. Des journaux, des revues,
-des livres même en ont fait connaitre les choses essen-
tielles. Nous allons à notre tour, les fondre ensemble
-en les groupant sous les titres qui leur conviennent.
1. Avant l'histoire.
La colline allongée en travers de la vallée, le Wesser-
Jing Hubel comme l'appelle le Reicksland i), n'était au
-temps préhistorique qu'une moraine < nue et stérile > >),
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8o RRVUE D'aLSACB
qui barrait les eaux d'un lac dont une ancienne tradi-
tion locale a conservé le souvenir.
Ce lac s'étendait entre Hiisseren, Urbès, Schlifflels,-
Kelia (ou Kôlm) et Wesserling. De là le nom du
hameau, Wesserling (terme adouci pour Wesserring,.
eaux en forme de cercle). De même plus tard, quand
les eaux du lac se furent écoulées, et qu'il ne restait
plus que l'amphy théâtre des terres abandonnées par'
les eaux, on donna le nom de Fellringen ou Feldrin-
gen (terre en forme de cercle) à une autre^ localité qui
naquit sur les bords du lac desséché. Aujourd'hui
encore le langage vulgaire appelle le hameau dont
nous faisons l'histoire, WasserHng, nom évidemment
dérivé du mot «Wasser> eau.
A côté des charmes de son paysage, ta vallée of&e-
aussi des particularités intéressantes au point de vue
géologique. Le massif qui l'entoure appartient au ter-
rain primitif. La rive droite, surtout en amont de-
Wesserling, est presqu' exclusivement composée d&
roches cristallines. Sur la rive gauche, la roche strati-
fiée, schiste et grauwacke, prédomine. On ne trouve
dans ce terrain aucune trace de débris organiques de
quelque nature que ce soitY par contre, certains phé-
nomènes erratiques y sont très remarquablement pro-
noncés, comme nous le verrons dans la description
des moraines nombreuses que nous rencontrons dans-
les environs de Wesserling et dans la haute vallée.
Jusqu'à présent nous n'avons remarqué, dans le
champ de la géologie, à Bitsckwilter, à Willcr et à
Moosch, que des mines avec leurs différents produits.
A Wesserling, et au delà nous touchons aux restes du
glacier de la vallée.
Le Hasenbiikl, entre la gare de Wesserling et le-
Steinaker de Fellering, les moraines d'Odern et de
Kriit, d'Urbès et de Mollau, de Hiisseren et de Wes-
serling, ont été formées par des rochers en place
encastrés dans le glacier. Autour de ces morùnes par
obstacles sont venus s'échouer, arrêtés dans leur
marche, les matériaux transportés par le glacier.
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WESSERLIMC 8l
Les pentes abruptes en aval, très adoucies en
amont, qui résultent de ce phénomène sont bien des-
sinées à chaque moraine, surtout à celle de Wildenstein.
Les roches polies et striées sont également nom-
breuses dans les environs de Wesserling. Plusieurs
sont recouvertes de terre végétale qui en rend la
recherche peu aisée. Les plus remarquables qui sont
à découvert sont le GlaUslein que nous avons signalé
dans Ihistoire de Hiisseren, le Bœrenbi'rg et le Has.n-
bukl dans la vallée supérieure.
L'entrée du pittoresque vallon de Ramerspach
(moraine du SchUfffds que nous décrirons plus loin),
est également barrée par uno accumulation considé-
rable de matériaux entassés à droite et à gauche du
lit du torrent qui a percé la partie frontale.
Le vallon de Mitzach présente aussi des dépôts
erratiques... galets striés, blocs et autres. Tous les
autres vallons de la rive droite comme de la rive
gauche, conservent des dépots erratiques.
Pendant ta première période de formation de la
vallée le glacier descendait jusqu'à Wesserling, sur
une longueur totale de 12 kilomètres. Au tronc prin-
cipal venaient se réunir des glaciers débouchant des
vallons latéraux d'amont. Tous ces glaciers étaient
limités par une moraine commune, au moins pendant
la durée de cette période qui correspond à la forma-
tion des deux ondulations extrêmes de la moraine de
Wesserling. Les vallées latérales d'amont et d'aval
étaient partiellement occupées par les glaces dans les
limites indiquées par la carte de Collomb.
Dans la deuxième période, le grand glacier s'arrê-
tait à la moraine de Kriit, et les glaciers latéraux de
Schlifïfels, d'Urbèa et de Mollau donnèrent naissance
aux moraines frontales qui se trouvent dans ces vallons.
L'état de ta vallée à l'époque glacière a été repré-
sentée d'une façon fort intéressante dans une gravure
de J. Weber. La moraine de Wesserling se présente de
face ; en arrière émerge le monticule d'Odern, formant
Seras ^ÂUaa, IWW. t
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83 REVUK d'aLSACE
moraine par obstacle. A gauche s'étend le glacier de
Ramerspach avec sa pente rapide j à droite, le Hasen-
biihl. Les sommets qui encadrent le glacier ne sont
pas encore arrondis par l'amas des terres végétales,
mais abruptes et dénudés ■).
A la fusion totale des glaces succéda un temps
assez long, durant lequel les eaux, emprisonnées entre
les sommets et les moraines frontales, formèrent des
lacs sur les emplacements abandonnés par les glaciers.
De ces sortes de lacs ont certainement existé au delà
du rocher de Wildenstein et dans la plaine de Felle-
ringen. Il en subsiste des restes dans la vallée d'Urbès *).
Quand on remonte la vallée depuis la plaine d'Al-
sace, Wesserling s'offre à l'observateur comme la pre-
mière moraine de l'ancienne vallée glacière. Elle se
trouve à douze kUomètres en amont de Thann et
barre la vallée dans le sens transversal. Elle est triple
et forme trois ondulations principales. Elle a été coupée
par les eaux de la rivière. Six fragments restent sur
place : trois sur la rive droite et trois sur la rive
gauche. Ces fragments se correspondent exactement.
Le point culminant de cet amas est situé k 35 mètres
an-dessus du niveau de la rivière. M. Ed. Collomb 3)
en 1847, a mesuré l'ensemble de ces matériaux. Il y
avait encore à cette époque 12759.000 mètres cubes
sur place.
Si l'on y eut ajouté ceux qui ont été enlevés par
les eaux et qui forment la coupure actuelle entre les
deux fragments de la moraine, on serait arrivé au
cbiflre de 18 millions de mètres cubes. Les plus gros
blocs répandus sur cette surface sont anguleux, les
moyens sont arrondis et les menus débris sont presque
1] Ri«umt d'une élude dont noui avon* (roovt le> tnil> prîncipaus
dans (VtnerliHg il la ealUt di Salnt-Amari», p. 35 et luiv.
a) El 11 tut permia de croire que le Uâ du Billou et celui dn
rarchaa ou du Sierniee ii'utit pm d'autre origine.
3) Chimat* à We**erliaj[ en 1847. Nou* lui eoprunloBa la pla-
part de cet (euMi|[netD<ala aur Wtwerliiig au poiiil d« vue gtologlqtlê.
,db,Googlc
WESSBAUNO 83
tous Striés et rayés quand ils proviennent de roche
tendre et sédimentaire ; quand ils sont de granit ou
d'autre roche cristalline, ils ne sont pas striés. Dans
les coupures pratiquées dans cette moraine pour
extraire des matériaux de construction, on remarque
une absence complète de stratification. . . Les sables
qu'on y recueille sur certains point sont disposés en
amas, en sacs, sans qu'il y ait des couches bien pro-
noncées.
Le terrain étant en grande partie couvert de cons-
tructions, de f^riques, de jardins, de plantations, les
gros blocs ont été successivement déblayés de la sur-
face. Il en reste cependant un certain nombre sur le
dernier pli du terrain en aval et d'un assez fort calibre.
Un des blocs entre autres est remarquable par sa
position sur le revers méridional de la moraine. Il sert
de pUrre-bome de limite entre la commune de Rans-
pach et celle de Hiisseren']. Il a 15 mètres cubes.
Ce bloc est posé légèrement sur une de ses petites
faces, sa forme est polyédrique et ses arêtes ne sont
que médiocrement usées ; un Ëtible effort suffirait pour
le faire chaîner de place et le précipiter au bas du
talus.
Cette moraine possède encore une autre propriété
caractéristique qu'on ne rencontre pas sur tous les
dépôts glaciers; elle est remplie dans son intérieur de
vides qui forment voûte, de petites cavernes, d'inters-
tices qui séparent les blocs entre eux comme si ces
pierres fussent tombées une à une d'une certaine hau-
teur, les unes sur les autres. Il y a de ces vides où
foo peut enfoncer un bâton à plusieurs décimètres de
profondeur sans toucher les cailloux.
On voit de ces espaces dans les talus d'éboulement
qui sont aux pieds des montagnes; mais il est assez
extraordinaire d'en rencontrer dans l'intérieur d'un
1) C'était pent-ItTâ b mloe qui lerTdt da imita ■
upériefire et [■ Tsllte inlériear*.
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«4 REVUE D'ALSACE
amas de matériaux mobiles, isolé, séparé des mon-
tagnes voisines par un petit vallon, enân dans une
position telle qu'il est impossible d'admettre que cette
accumulation de pierres et de sable sont tombés là des
flancs latéraux de la montagne. Dans les terrains qui
ont été remaniés par les eaux, on ne trouve pas non
plus de ces vides. On en a rencontré jusqu'à présent
dans cette position que dans les débris transportés par
les glaciers.
Les matériaux qui forment cette moraine ') sont
bien conformes à la description que les auteurs font
de cette espèce de terrain. On y trouve un répertoire
complet de toutes les roches qui font partie du bassin
supérieur.
Actuellement Wesserling est à 424 m. au dessus
du niveau de la mer. La température moyenne de
l'année à Wesserling de [831-1845 put être établie
à + 9° centigrades ').
II. Wesserling monacal
Tous les auteurs qui, après Collomb, ont parlé de
Wesserling s'accordent à dire que l'origine de cette
vaste agglomération de maisons aux mille formes fut
la villa ou résidence monacale que le prince de
Lœwenstein, administrateur de Murbach fit construire
en 16373). D'après le ReUksland A) la maison de cam-
pagne primitive ne fût transformée en château et ren-
dez-vous de chasse qu'en 1 699. Le travail de la
transformation dura 6 ans, et ne fut achevé qu'en
1) CeUe moraine * «li observés avant M. Colkmb par pluiiaun
issrvatsurs parmi lesquels il cite lui-m£me M. Le Blanc : llutltliit dt
1 Saciéli gcalogigue l. X p. 377; M. H. Hogird : OitlrvathHi mr
s tracit di giacicri.
t) ObaeivitianB fiilM par M. Callomb.
3) D'apr»] Baquo! et Kraua.
4) .^nicle Wesserling.
.dbyGOOgle
WeSSBRUNG 8 5
1705. L'architecte en avait été le prieur du couvent
des Antonites d'Isenheim Mathieu David.
Ce nous semble la place de donner quelques notes
historiques sur le prince de Lœwenstein seigneur de
Murbacb et de la vallée. Nous ne parlerons de lui que
depuis qu'il est devenu chef et maitre de l'abbaye.
Comment de Lœwenstein est-il arrivé à cette dignité ?
Le voici d'après des faits rapportés à ce sujet par
L. Ehret, dans son histoire de GuebwiUer récemment
paru : c L'abbé Félix Lgon, administrateur de Murbach
n'était pas encore mort, dit-il, et déjà l'on se préoccu-
pait sérieusement de sa succession. Le nonce de
Lucerne exprimait le souhait que les membres du
chapitre exerceraient, cette fois, librement leurs droits
de vote, et manifestait en même temps ses craintes
de voir un autre membre de la maison de Fiirstenberg
mettre obstacle à cette espérance. En effet, l'évéque
de Strasbourg était alors le frère d'Egon, Guillaume
de Fiirstenberg ; et le passé politique de ce prélat
permettait de le croire assez puissant pour empêcher
les moines de Murbach d'accomplir sans entraves la
future élection de leur supérieur.
Déjà l'intendant La Grange, avait donné à l'évéque
de Strasbourg des instructions touchant la succession.
Le 16 mars 1686, arrivait de Versailles un rescrit
du roi de France ordonnant que le lieutenant-général
de Montclar, l'intendant La Grange et l'abbé de Munster
au val de Saint-Grégoire étaient chaînés de se rendre
à Murbach et de présider à l'élection de trois candidats
à la future succession de l'abbé.
Le roi se réservait le droit de nommer à la dignité
devenue vacante, celui des trois qu'il jugerait le plus
apte. Un second décret fit savoir à l'intendant, que le
souverain demandait, de la part des trois élus, pleinç
soamission à sa couronne, et qu'ils fussent originaire?
de ses états.
L'élection fut fixée au 29 mars. Les commissaires
royaux demandèrent que, parmi les candidats proposés,
.dbyGoogle
86 RBVtlB d'auacb
fi^ràt le nom du prince Eberhard de LOwenstein,
faute de quoi le chapitre, en moîiu de huit jours,
aurait à éprouver les effets de la colère du roi.
Les membres du chapitre essayèrent de résister à.
cette injonction en disant que le rescrit royal ne fai-
sait aucune mention du prince Eberhard, et que d'ail-
leurs le prince n'était pas dans les ordres sacrés.
Là-dessus les électeurs reçurent pour réponse que les
commissaires avaient reçu des instructions spéciales
du souverain, et ils présentèrent une pièce attestant
que, sur l'ordre du roi, le ministre Louvoîs leur recom-
mandaient d'appuyer l'élection d'Eberhard de Lcwen-
stein.
C'était une singulière façon de leur faire savoir les
désirs du Maître. Malgré cela ils se montrèrent dociles
et réunirent leurs voix (13) sur Eberhard de LOwen-
stein, Colomban d'AndIau et Léger Zindt de Kent-
zingen.
L'élection faite, les membres capitulaires en écrirent
au roi en langue française. < Nous avons reçu disent-ils,
avec un profond respect, la lettre de Votre Majesté,
au sujet de la dernière élection. Par cette lettre, Votre
Majesté nous avait invités à lui présenter trois candidats
rel^eux, parmi lesquels. Elle désignerait comme admi-
nistrateur de l'abbaye, le plus digne de succéder i fea
M. le prince Félix de Fiirstenberg. En même temps
nous reçûmes, de vive voix, des commissaires royaux,
l'ordre de placer au nombre des trois candidats, le
prince de Lowensteîn. Nous avons obtempéré i ces
ordres, et nous avons présenté aux soSnges du soa-
Tenin, avec deux autres candidats, le 00m demandé.
Nous venons mùntenant prier notre souverain, de
vouloir bien nous accorder on abbé qoï Sf>it Fdigietu^
comme 11 l'a été précédemment Noos sommes ob%és
en conscience de solliciter cette faveur de Votre
Majesté, pour qu'autrement nous nous eiqmsaions ^
la dtagrice du Souverain Pontife. . . »
.dbyGoogle
WB8SERUN0 S^
Signé : Antoine de Beroldingen, doyen; Meinrad
de Bade, sous-prieur ; Placide de Waldlàrcb.
A la même date, les membres du chapitre s'adres-
sèrent à Louvois, le priant d'obtenir du roi la faveur
qu'ils venaient de solliciter directement de Sa Majesté.
Ils appuyaient cette pétition sur des raisons particu-
lières. La principale étnt que tous les bâtiments à
l'usage des religieux, y compris l'église, étaient dans
le plus grand délabrement, et que seul un abbé reli-
gieux pourrait y porter remède, parce que les abbés
commendataires ne s'étaient jamais occupés à Murbacb
dont ils étaient toujours absents, que des riches reve-
nus que rapportait la charge.
Le 23 avril, les bons moines n'avaient pas encore de
réponse à leurs lettres. Aussi ils se décident à renou-
veler leur pétition, et cette fois «avec larmes».
< Le Souverain Pontife, écrivaient-ils, peut après
trois mois de vacance du siège de l'abbé, nommer
lui-même son successeur, nous supplions donc votre
Mijesté de vouloir bien désigner elle-même, quelqu'un
parmi nous, comme abbé.
< Seul un religieux peut s'intéresser à la vie et à
l'existence des religieux... Aujourd'hui nous ne sommes
plus que quinze membres nobles du chapitre qui ont à
peine de quoi vivre, tandis qu'autrefois ils étaient au
oombre de trente. Depuis qu'il y a des abbés com-
mendataires à notre tête, presque tous les revenus
sont absorbés par eux. Et ce qui nous inquiète le
fdus, c'est" que notre faiblesse à nommer selon vos
<»dres un candidat non religieux, nous expose à être
excommuniés parle Souverain Pontife ». Ces suppliantes
instances ainsi qu'une nouvelle lettre à Louvois n'ob-
tinrent aucun résultat. Le 1" mai 1686, ce dernier fit
savoir aux capitulaires qu'ils avaient à reconnaître pour
leur abbé la personne d'Eberhard de Lowenstein.
Ainsi ce prince devint-il abbé de Murbacfa, adminis-
trateur de l'abbaye, seigneur de la vallée, propriétaire
de Wesserling.
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88 REVdK D ALSACE
Nous avons tenu à insérer ici ces notes sur Lœwen-
stein, afin que notre population ue confonde point, à
propos de Murbach, les abbés laïques avec les abbés
religieux ; et qu'elle n'attribue point aux pauvres
moines, ce qui était le fait des abbés comméndataires
qu'on leur avait imposés.
Dans les deux derniers siècles de leur existence les
moines de Murbach furent les victimes plutôt que les
partisans des usurpations de l'autocratie royale, du
luxe et de la prodigalité des princes-abbés. Nous
l'avons déjà dit ailleurs : c'est aux gens chargés d'ad-
ministrer leurs domaines plutôt qu'aux religieux eux-
mêmes que doit remonter, pour la plus grande part,
cette vague impression de tyrannie qui pesait sur nos
ancêtres, et dont ils nous ont transmis le fâcheux sou-
venir.
On a fait de cette ancienne résidence des seigneurs
de Murbach à Wesserling des descriptions longues et
détaillées '). D'après celle que nous a -laissée Baquol,
elle devait être très belle et très agréable. L'auteur la
met au rang des résidences princières les plus renommées.
Voici quelles en étaient les principales parties : un
édifice central flanqué de tourelles carrées, un spacieux
vestibule communiquant avec le jardin, une galerie
régnant tout le long du bâtiment, . des salons, des
chambres, une chapelle richement ornée, une salle à
manger, une cuisine, une cour, une écurie, une étable,
des hangars avec dépendances diverses, une grande
terrasse, des fontaines, des cascades^ des bassins, une
suite de petites terrasses communiquant entre elles par
de vastes escaliers en pierres. Autant d'éléments qui
devaient faire de cette villa seigneuriale un séjour pit-
toresque digne d'être recherché par les abbés et les
grands du monde. < Wesserling, écrivait un historien de
l'Alsace au xviii' siècle, est un petit château bâti par
l) Voir «uiai R.-vm J'Aliait, inn*» 1862, p. J40 et J13 pu Ch-
.dbyGOOgle
WESSBRLING 89
le prince de Lœwenstein ; de loin il fait V effet d'un
■théâtres, c Sans doute, écrit M. Huot ■] l'auteur, plus
familiarisé avec le dialecte alsacien qu'avec la langue
française, veut dire par là, que cela ferait une jolie
décoration théâtrale. Et, en effet, il est difficile de
trouver une plus charmante toile de fond.
Complétons ces traits sommaires par la description
détaillée que fit du vieux château M. Philippe Gros
en 1846.
< Le château de Wesserling. . . bâti sur cette même
■moraine par le prince abbé de Lœwenstein adminis-
trateur de l'abbaye de Murbach et seigneur de la
vallée de Saint-Amarin, se composait alors (1636) d'un
rez-de-chaussée de to fenêtres cintrées de front, inter-
rompues au milieu par une porte ornée dans le goût
rococo. Cet édifice était recouvert d'un lourd toit en
tuiles à deux pans, suivant l'ancienne mode du pays
et flanqué aux deux bouts de tourelles carrées à toits
pointus surmontés de girouettes. La distribution inté-
rieure prouve que les abbés avaient déjà des idées
assez avancées en tait ds bien-être et de confort. La
porte du milieu, qui était élevée de deux marches
au-dessus du sol, donnait accès à un spacieux vestibule,
-communiquant avec le jardin et coupé en deux par
une galerie. Cette galerie régnait tout le long du bâtt-
jnent et se trouvait éclairée par les dix fenêtres don-
nant sur la cour : lieu merveilleux, pour se donner un
■«xercice modéré et faciliter la digestion les jours de
pluie. Cinq chambres, toutes pourvues de cheminées
et de portes, avaient leur entrée indépendante sur
-cette galerie. La dernière à gauche, qui servait proba-
blement de salon, communiquait par une porte de
-côté. . . avec une petite chapelle assez richement ornée
comme le témoigne son autel qui décore encore
aujourd'hui la chapelle d'Urbès *), travail compliqué en
1) Du Vetgtt au Jtkiri,
3) Noni diroM plu* loin ob le trouva ■cruellemeDt <•! anteL
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90 REVUE D ALSACE
bois doré assez curieux, mais d'un goût détestable^
comme tout ce qui se faisait alors.
« Les mitres qui se reproduisent souvent dans-
cet amphigouri d'ornements, témoignent du haut rang-
temporel, occupé par les abbés de Murbach. Cet autels
sauvé de l'incendie qui détruisit le château en 1776.
fut donné par M. Johannot à l'église de MoUau. Il passa.
de là, plus tard, à la chapelle d'Urbés, on ne sait pour
quel motif.
• Les autres pièces du château se composaient de-
deux vastes chambres à coucher à alcôves, d'une salle-
à manger et d'une cuisine. La cour était formée comme
maintenant, par deux ailes en équerre, l'une, celle de-
droile renfermait une écurie pour g chevaux, et une
étable pour 4 vaches. La terrasse, tant de la cour que-
du jardin, s'arrondissait aux quatre angles en forme de
tourelles, d'où la vue s'étendait sur les forêts qui cou*
vraient alors, non seulement les montagnes, mais le-
fond même de la vallée.
L'avenue n'existait pas alors. La grille du château,
s'ouvrait sur la cour même à l'angle nord de la ter-
rasse en question. Au milieu, et contre cette terrasse^
en face de la porte du château, se trouvait une fon-
taine avec un bassin en. forme de conque, qui 'extste-
encore, et sert au même usage pour la fontaine de
l'avenue. Derrière les dépendances et sur le penchant
de la moraine les abbés, qui aimaient apparemment à.
boire frais, avaient fait construire une glacière. De
l'autre côté, un grand bassin circulaire, qui existe éga-
lement encore, distribuait l'eau dans les jardins, sous-
forme de jets d'eau et de cascades. Ces jardins for-
maient une suite de terrasses, communiquant entre .
elles par de vastes escaliers en pierre dessinés dans-
le style rococo le plus pur ')>.
1) Extrait! d'une noiiec hiiloriqu* «nr Wonrlinj; (1846). 1
iilqate par M. Engtae )i«rlh->ud, pp. a, 3 at 4.
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WESSERUNO çr
Wesserling n'était donc à l'origine qu'une agréable-
maison de campagne, pois un superbe rendez-vous de
chasse élevé au milieu de la verdure, par le prince-^
administrateur de Murbach. Tant que les abbés en
furent les propriétaires, cette belle villa n'eût pas
d'histoire. A peine le < Diarium > de Murbach parle-t^iL
da séjour qu'y firent quelques abbés, du passage de-
quelque grand seigneur, ou de quelques parties de
chasse organisées pour le passe-temps des nobles visi-
teurs du château. C'est ainsi que le « Diarium » à la.
date du 31 mai 1750, par exemple, signale le passage-
à Wesserling de l'intendant de l'Alsace, Paul de Brou
de Fejrdeau, se rendant aux bains de Plombières.
L'abbé de Murbach eut l'honneur de lui offrir
l'hospitalité dans son château, où il lit oi^niser en
son honneur une joyeuse et fructueuse partie de-
chasse ■).
Des moines eux-mêmes, il n'est resté, dans la-
mémoire du pays, que quelques vagues souvenirs. Le-
grand-père de feu M. Mény racontait avoir souvent.
vu le prince-abbé partir à cheval de Wesserling pour
s'en aller dire la messe à la chapelle de Notre-Dame
à Odern. Arrivé là, il se faisait tirer les bottes par-
son domestique, qui les remplaçait par une chaussure
mieux appropriée à la circonstance. Le père de-
M. Schuffenecker, contre-maître à la filature de Wes-
seriing en 1 862, possédait encore, dans les années-
de 1850, une carabine dont l'avait gratifié un de ces-
seigneurs qu'il accompagnait dans ses chasses. Il s'est
malheureusement défait de cette précieuse relique et
l'arme féodale est devenue archî-républicaine, en pas-
sant dans les mains d'un certain Conrad Winter, menui-
sier de la filature, qui l'a emportée en Amérique *}. Eiv
1900 à Oderri, dans la maison d'un ancien garde 3) au~
', m, p. 18.
s) Manmcrit Bertboud, p. j.
3j Ub Donmè Antorne Siffarlen.
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'<)> RBVUE D'ALSACB
service de MM. de Murbach, on montrait encore une
vaste salle, semblable à celle de l'ancienne cour colon-
gère de Saint-Araarin, où les seigneurs, après leurs
parties de chasse, allaient dit-on, prendre leur repas.
Des terres mêmes de l'ancien Wesserling, les vieux-
■■* Urbar » (cadastres) en indiquent quelques-unes. La
plus importante nous semble être celle même sur
laquelle fut bâtie la c villa > monacale qui est devenue
château, qui est devenu le Wesserling d'aujourd'hui :
cette terre, avant d'avoir appartenu aux abbés de Mur-
bach, était la propriété d'une dame nommée Maria
Grunnenwald. Une partie payait redevance d'abord à
•cette dame, puis aux abbés et enfin à la société qui
fit l'acquisition de leurs biens à Wesserling. C'est ainsi
que nous trouvons dans les archives un M. Schôn-
wetter, directeur de l'établissement primitif à Wesser-
ling, qui, en 1777, perçoit au nom de la société qu'il
représente, les intérêts des terres achetées, situées
entre le Hasenbiihl et une propriété de Pierre Herrgott
-(Bleich) ').
(A sttivrej. G. Sifferlen.
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LIVRES NOUVEAUX
Sept neuvelUs, par Hippolyte Scheffler. Edition de Horréal,
place Sala2zo, Nice, in-8° de 62 pages. Prix : 4 fr.
LuTcueuse édition de nouvelles, au nombre de sept, qui
fleurent le terroir lorrain. Le style est impeccable et bien
loin de la décadence et cea récits sont pleins de fine
observalion. Pourquoi à ces éloges que nous donnons sans
réserve à la forme, devons-nous ajouter quelques réserves sur
le fond ? La première nouvelle, peut-être la meilleure, est une
excellente étude d'un de ces typts que l'on rencontre presque
dans chaque localité, même en Lorraine, répondant à je ne
sais quel antique atavisme de vie sauvage au milieu de la civi-
lisation. Elle se termine sur une note émouvante par un acte
d'amour allant jusqu'au sacrifice de l'homme envers un de ses
frères inférieurs La deuxième est une parfaite étude de psy*
chologie campagnarde, mais pourquoi l'auteur craint-il de
faire épiloguer l'aventure devant M. le maire et M. le curé;.
c'eût été vieux jeu peut-être, mais sans doute plus vrai. Quant à
la troisième on peut regretter ce récit d'un fait-divers banal.
Ce septième à la demi-douzaine eût facilement manqué et fera-
que le recueil ne pourra être mis tntri toutes Us mains. Le
saint de ia forêt se rapporte à nos vieilles légendes vosgiennes
et la nouvelle est peut-être vécue, en raison de l'attirance du
mystère sur l'enfance. D'une haute psychologie morale encore
la nouvelle de Léon ffennequin ; nous aurions aimé cependant
que l'auteur fasse mieux ressortir le rôle de la religion sur
l'idéal de justice. Délicieuses, amusantes et fines d'observations-
les deux dernières. Alsata.
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■4)4 REVUE D ALSACE
Pfeffèl, FaMn und poetische Ertàklungen. Volksausgabe mit
einer biographischen Einteitung, von A. Buhl. Colmar,
chez l'auteur, ia<i3 de 96 pages avec plusieurs illustra-
tions.
A l'occasion du centenaire de sa mort, l'infatigable
M, Buhl donne une nouvelle édition (la 3<°*) améliorée et
-augmentée, de son travail sur le célèbre poète colmarien. En
neuf petits chapitres l'auteur étudie PfeSel sous toutes ses faces,
^eut-on dire, et la brochure, très élégamment éditée, se ter-
mine par un recueil des plus jolies compositions du poète-
aveugle. Outre la silhouette de Pfeffel qui orne la couverture,
on trouvera encore dans l'ouvrage de M. Buhl la reproduction
'du médaillon de bronze placé il y a quelques années sur la
maison de PfeSel, sa maison natale, la maison où était l'école
militaire (et non l'école de guerre comme dit M. Buhl), quatre
.portraits d'élèves de cette école, la statue qu'on a érigé à
Pfefiel à Colmar et enfin son portrait lorsqu'il dicte ses poésies
.à sa fille, jolie composition qui achève de faire de ce livre une
-charmante publication. A. I.
,Beifort auiay* siicle, d'après les comptes communaux, par
DufiAiL-RoY. Extrait du Bullelin de ia Société Belfor-
taint d"" émulation, Devillers, 1908, in-8* de 54 pages.
On sait de quelle importance sont les vieux comptes pour
'l'histoire locale et quelle source inépuisable de renseignements
détaillés ils offrent à l'historien. La ville de Belfort a la chance
-de conserver de ces documents qui remontent à l'année 143a.
M. Dubail-Roy, le distingué secrétaire de la Société Belfortaine
-d'émulation, a extrait de ces comptes et budgets la matière
-d'une description de Belfort au xv siècle ofi l'on trouvera
^l'état des fortifications et de l'armement de la ville, les événe-
ments politiques, les mœurs et les coutumes, les expéditions
r.guerriëres, etc. L'auteur a ajouté comme pièces justificatives
les extraits textuels de ces comptes de 1431 à 1499. Voilà une
.précieuse contribution à l'histoire de Belfort. Alsata.
.Alb, TsoHBSRT. Le Draptmt. Paris, Chaix, 1909. In-ii de
70 pages, avec sept illustrations. Prix : i fr. 50,
L'auteur du livre charmant intitulé Sommtrs d'Ahatt,
-dont il a été question ici, noua donne, sous le titre qu'on vient
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LIVRES NOUVEAUX 95
de lire, une suite à ce livre. Nous avooi parcouru ces pages,
toutes vibrantes du plus pur patriotisme, avec une émotioa
croissante, mais aussi avec une croissante tristesse. Hélas ! o£i
est la France de 1875 et de iSSi à laquelle nous reportent ces
.-souvenirs? Humainement peut-on encore espérer son relève-
cnent? A. I.
.Hansi. Die Hohkânigtburg im WasgeHwalii und EintveihuHg.
16 Bilder. Text von Prof. D' Knatscbke. Mulhouse, Bahy,
1909. Prix : 6 M.
Tout le monde en Alsace sait qui est Hatisi et Knstschke.
X.a nouvelle publication de notre si excellent caricaturiste,
-qui manie aussi bien la plume que le pinceau, n'aura pas
-moins de succès que les précédentes : un succès de bonne et
(raoclie hilarité ! Quelques-uns cependant riront. . . jaune. Mais
aussi pourquoi vculeot-ils implanter en Alsace les mœurs
d'outre-Rhin en nous ramenant de cent ans, et plus encore, en
arrière, à l'époque où, comme l'a dit Epi rituellement Hansel,
-on ne savait encore se servir proprement d'une fourchette et
-d'un couteau. A. 1.
A. ScuERLEH, Die Herrtn van Haitstatt und thre Benttungen.
Colmar, impr. strashourgeoisc, 1908. In-8*de4ii pages,
avec table d'armoiries, une table des sceaux et dix
arbres généalogiques.
Travail d'une quinzaine d'années, nous dit l'auteur dans sa
-préface, et qui, rien qu'à cause de ce labeur considérable,
mériterait l'attention. M. Scherlen n'a négligé aucune source
d'information, et les archives tant de notre paya que des paya
voisins ont été patiemment consultées.
La maison de Hattstalt méritait une monographie de cette
-importance. Elle a été en effet l'une des plus anciennes et des
plus importantes de la Haute-Alsace. < Uraltes machtiges
Freiherrngeschlecht, dos den Dynasten zuzurechnen ist, wofUt
■-sein Besiti, seine Alliancen und die Reitersicgel sprechen *, dit
Kindler de Knobtoch.
Après quelques considérations générales sur les nobles de
'HatlsUlt (nom, origine, rang, château), l'auteur étudie la sei-
gneurie de Hattstatt (Eigengut, Ffandgut et Lthtgut), et, après
l'histoire de la branche principale, termine par celle des
«branches cadettes et alliées. Quelques pages dramatiques sont
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96 REVUI
consacrées à Nicolas de Hattstatt (1510-1585), le mallieureux
dernier du nom, et c'est incontestablement la partie qui inté-
ressera le plus le lecteur : le reste étant assez aride et plulAt
une sorte de répertoire de documents qu'un récit. bien suivi et
bien rédigé. Enfin deux bonnes tables, la première exclusive-
ment consacrée aux Hatlstatt, la seconde générale achèvent
magistralement ce beau volume qui Tait le plus grand honneur
à SOD auteur. A. M. P. I,
Abbé L. Fischer. PiUrinagt de La Mecque. Strasbourg,
Strasbourg, impr. Hauss, 1908. 10-8" de 81 pages. (En
vente chez l'auteur, à Neukirch par Trimbach, Basse-
Alsace. I m.).
M. l'abbé Fischer, qui a rapporté de son séjour à Constan-
linople une mine inépuisable de documents et de renseigne-
ments, a réuni sous cette brochure quelques articles donnés
récemment à la Revue-Delsor. Une vue de la Kaaba orne
cette élégante publication, où l'auteur, familiarisé par un séjour
de sept années en Orient, nous donne, d'une plume facile et
alerte, une idée exacte du célèbre pèlerinage de la Mecque.
VOGESAN (T.) V Ami Sripouillot, imprimerie A, Barbier, quai
Choiseul, 4, Nancy, gr. in-8° de 416 pages, avec nom-
breuses illustrations par Galerie. Br. 4 U. Relié (rouge-
et or), 4 fr. 75.
Charmante nouveauté, dédiée • aux enfants de Lorraine et
d'Alsace > ; très amusante pour garçons et filles de huir à douze-
ans surtout. Récit d'aveutures merveilleuses comiques et tra-
giques, arrivées à toute une bande d'animaux, dont les princi-
paux personnages sont le moineau Fripouillet, la bonne cigogne
Toutenbeck, la gentille Martinette l'hirondelle ave? sa maman
Martine, sans compter au second plan la mère Ajar la pie, le
gros Patapouf l'éléphant avec son amie Fantine et le petit
Nékirma, Bruni l'ours avec sa cousine Bouchecœur, etc. Tous-
sent de véritables personnes d'une intensité de vie remarquable.
Et, malgré son caractère très amusant, le livre est vraiment
éducateur, bonne leçon constante d'initiative, d'énergie et dc-
solidarité, voire de charité. Illustrations parfois assez réussies.
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L'ALSACE PAYS D'EMPIRE
A PROPOS
De
CIVIUSATION ET PATRIOTISME EN ALSACE
DU PROFESSEUR WERNER WiTTICH
DI L*UNIVn5ITi DB STHASHOURO <)
L'intéressante étude du professeur Wittich mérite
la reconnaissance des Alsaciens, à cause des sentiments
humanitaires qui s'en dégagent : nous sommes heureux
de le reconnaître hautement et d'exprimer toute l'estime
que nous inspire son auteur.
Le problème qu'il a abordé est ardu et il a scru-
puleusenlent dépeint la situation de l'Alsacien sous le
régime allemand. Nous éprouvons cependant quel-
qu'hésitation à admettre, sans certaines réserves, la
l) Pabtii« dan I* Rtmt aliatiennt iUmIrit de jinvier, l'ftudi de
M, Willich ■ piru à part, aux bureaux de la mime Revue, en traduction
françaiie arec nne priface de M. Henri Lichteaber|;er, maître de con-
rérencet 1 b Sortranne. (ln-8° de vi-ii pages).
A cause de l'împoitance de cette broctiiire, lious fiisona, pour ane
fois, exception à la loi qne noua nous tommei imposte de ne point
faire de poliliqne niodeine, et nous insérons volonlien tei réflexions
qu'elle a inggéiéea à un de noa collaborateur!. (N. de la D.)
Btsat d'Altaet, l»a». I
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<)8 REVUE D ALSACE
solution finale, concernant la transformation du senti-
ment alsacien en amour pour l'empire allemand.
L'auteur a essayé de résoudre un problème de
psychologie humaine des plus délicats, puisque ce
problème repose sur l'interprétation de sentiments
intimes dont la généralisation expose à des solutions
inexactes. Suivant l'importance attribuée à l'un ou à
à l'autre des facteurs mis en cause et le point de vue
où se trouve placé l'observateur, il peut en résulter
des conclusions différentes et même contradictoires. De
même, l'omission d'un facteur, quelques lacunes invo-
lontaires, peuvent compromettre l'ai^umentation la plus
serrée, dans ses déductions iînales. Nous allons donc
essayer d'exposer les quelques réflexions qui nous ont
été suggérées par la lecture de cette élude si conscien-
cieusement entreprise par le savant professeur.
II nous paraît intéressant et juste de mettre en
ligne de compte, parmi les nombreux mobiles qui
s'encadrent dans ce problème, certaines particularités
du caractère alsacien qui lui ont été léguées, comme
héritage de son passé et qu'il serait regrettable de ne
pas mettre en pleine lumière.
I. L'ALSACE : SON PASSÉ.
Jetons un rapide coup d'ceil sur le passé historique
de l'Alsace, pour bien nous rendre compte des influences
dominantes qui ont formé l'héritage dont l'Alsacien a
bénéficié.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de l'Alsace
au Moyen-âge.
Qu'il nous suffise de rappeler qu'au traité de West-
phalie (1648) dont le bi-centenaire a été fêté, dans
toute l'Alsace et particulièrement à Strasbourg, en
1848, l'Alsace avait une organisation bien hétérogène.
Sous la dépendance, en quelque sorte purement nomi-
nale, du Saint-Empire, qui n'intervenait que comme juge
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l'alsacb pays d'empire 99
suprême, pour trancher certains différents qui nais-
saient entre ses vassaux, elle donnait asile au repré-
sentant impérial à Ensisheim où se trouvait le siège
du tribunal chargé de la juridiction d'appel.
Nous constatons l'existence de dix villes libres, for-
mant la Décapole et jouissant de toutes les prérogatives
de la souveraineté, battant monnaie, ayant leurs poids
et mesures et rendant la justice, avec droit de vie ou
de mort sur leurs justiciables, en un mot se gouver-
nant à leur guise.
D'autres villes constituaient des fiefs dépendant de
princes et seigneurs laïques en religieux, sous la suze-
raineté desquels elles se trouvaient placées. Ces sei-
gneurs, résidant souvent loin de leurs domaines,
déléguaient leurs pouvoirs à un de leurs vassaux
habitant sur place. Ces derniers prenaient une grande
latitude dans leur administration.
Les fortifications et les murailles dont s'entourèrent
nombre de localités et dont nous retrouvons encore
aujourd'hui les vestiges, nous révèlent combien chaque
groupement était jaloux de son bien, de son indépen-
dance relative, puisque les communes s'imposaient de
lourds sacrifices pour se mettre à l'abri des surprises
de toutes natures qui surgissaient, dans ces époques
troublées par les guerres civiles, religieuses ou sociales.
Dans ces conditions, la vie se concentrait dans
chaque milieu et se modelait aux convenances locales
qui en constituaient la base de culture intellectuelle et
morale.
Echappant peu à peu à ce désordre, par la réunion
à la France, stipulée dans le traité de Westphalie et
confirmée par le traité de Ryswick (1697), le pays
situé entre les Vosges et le Rhin, forma la province
d'Alsace, à partir de cette époque. L'Alsace fut sou-
mise avec la plus grande modéradon et le plus grand
tact au régime unitaire de la France qui s'efforça de
mettre les nouvelles institutions en harmonie avec les
anciennes.
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lOO REVUE nlALSACK
C'est dans cet esprit que fut institué le Conseil
souverain d'Alsace, chargé des affaires litigieuses en
dernier ressort, en remplacement du tribunal impérial
d'Ensisheim. Le respect de sa langue et de ses croyances-
religieuses lui fut également assuré.
Un siècle et demi de soumission au régime français
se passa de la sorte, lorsqu' enfin la France, fatiguée
d'une royauté dont les mœurs dissolues scandalisaient
la nation, irritée, d'autre part, par les abus criants dont'
jouissaient la noblesse et le clergé, provoqua la réunion
des Etats généraux. Ce fut le premier acte de la grande
Révolution française, qui balaya toute trace du passé-
et proclama les droits de l'homme et du citoyen, dans^
l'Assemblée constituante (i" octobre 1789), Alors furent
promulguées la garantie de toutes les libertés nou-
velles, l'égalité de l'impôt ainsi que l'admissibilité de
tous aux fonctions publiques, droits inspirés par l'im-
liiortelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité : la Liberté
étant comprise dans la plus large acception ; ï Egalité,
comme correctif nécessaire de la liberté, pour assurer
à chacun les mêmes droits et les mêmes devoirs j la.
Fraternité, cette essence la plus féconde du christia-
nisme.
En pleine incubation de son nouveau r^ime, éclate-
le manifeste du duc de Brunswick. (25 juillet ijçï)-
La France se trouve bientôt en face de la coalition
des puissances européennes venant pour étouffer dans-
ses germes la Révolution qui constitue un danger pour
les têtes couronnées.
La France alors se soulève, et décrète la patrie e»
danger. Ses enfants s'enrôlent en masse à son appel
et l'Alsace y répond avec enthousiasme.
Grâce à cet élan irrésistible, la France triomphe
partout de ses ennemis du dehors et du dedans.
C'est aux mâles accents de la Marseillaise, composée
et chantée à Strasbourg pour la première fois par
Rouget de Liste, en présence de la famille du maire,.
M. de Dietrîch, que les bataillons vont à la victoire.
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L ALSACE PAYS d'eMPIRË lOl
Pendant toute la durée de cette lutte héroïque,
-qu'était devenue l'Alsace? Elle avait confondu son âme
avec l'àme de. la France devenue sa mère-patrie. Elle
£gure partout dignement. Nous la trouvons dans les
sommités du pouvoir avec Reubell, un des présidents
du Directoire. (179 s), qu'il avait, dès les débuts, repré-
.senté aux Etats généraux. Elle se distingue sur tous
Jes champs de bataille, avec les Kellermann, les Kléber,
■les Rapp, les Lefèvre et tan( d'autres.
Mais pourquoi insister sur cette sublime période
^l'émancipation de tout un peuple?
Une ère nouvelle s'ouvrait et c'est celle dans
laquelle l'Europe vit encore. Nous assistons ensuite à
ia chute du premier Empire, aux invasions des Alliés,
nous traversons la Restauration, la Révolution de 1S30,
ia royauté constitutionnelle, la Révolution de 1848, la
■deuxième République , le coup d'Etat , le second
Empire, son elfondrement à Sedan, le gouvernement
■de la Dérense nationale, pour aboutir finalement au
traité de Francfort (1871) qui stipule l'annexion de
J'Alsace et d'une partie de la Lorraine, avec Metz, à
J'empire allemand créé à Versailles, en face de Paris
■agonisant.
L'heure de notre épreuve avait sonné.
Qu'allions-nous faire? Qu'allions-nous devenir?
Pouvions-nous songer à défendre notre indépen-
dance ?
Comment seulement y songer, sans forces organi-
sées, sans armement, contre une armée formidable et
victorieuse.
C'eût été une folie, un vrai suicide.
Un individu peut arriver à ce triste acte de déses-
poir. Un peuple ne se suicide pas. Il se recueille,
s'oriente, fait appel à toutes ses énergies, et cède aux
événements. Il conserve la place à laquelle il a le
tiroit de vivre, en attendant du temps et de sa volonté
l'amélioration de son sort Nous allons suivre l'Alsace
dans cette nouvelle phase de son histoire, qui constitue
son Présent.
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lOa REVUE D'ALSACE
II. L'ALSACE : SON PRÉSENT.
Le pays annexé prend le nom de Pays d'empirer
devenant ainsi le gage, le lien des états confédérés,
groupés sous le nom d'Empire allemand. Il est destiné
à rappeler aux £tats leur participation commune à la
guerre de 1870-71, leurs victoires et leur conquête.
L'empereur est investi dw pouvoir suprême. Un gou-
verneur, puis un statthalter, exercent, en son nom, le
pouvoir discrétionnaire qui leur est confié, avec rési-
dence à Strasboui^, la capitale du pays. Le Conseil
fédéral de l'Empire, dont l'Alsace est exclue, possède
an droit de coopération et de surveillance étendu sur
toute l'administration de la province. La chambre légis-
lative de l'Empire (ReUhstag) légifère sur les projets-
de lois destinés au Pays d'empire, que lui soumet le
gouvernement impérial.
Le Pays d'empire participe, par la voix du suffrage
universel, à l'élection des délégués constituant cette
assemblée (1874). Il est soumis à tous les devoirs
politiques incombailt à l'Empire. Le Landesauschnss,
chambre purement consultative du Pays d'empire est
organisé d'après un mode électoral compliqué. La
langue allemande devient la langue officielle. Le ser-
vice militaire est imposé à la jeunesse et cela dès les
premières années. Des lois et ordonnances successives
règlent l'administration civile et judiciaire. L'enseigne-
ment est placé sous l'étroite surveillance de l'autorité.
Le régime fiscal ftancais, maintenu d'abord, est com-
plètement bouleversé et prend pour base te revenu.
L'organisation communale est maintenue et remaniée^
plus tard. La division territoriale est modifiée. Les
deux départements du Haut et du Bas-Rhin deviennent
Haute et Basse-Alsace. Les arrondissements et les sous-
préfectures sont remplacés par des cercles, à la tête
desqueb se trouve un directeur, en rapport immédiat
avec le pouvoir central de Strasbourg. Le personnel
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L'ALSACE PAVS D EMPIRE lOJ
administratif est recruté dans tous les Etats confédérés.
Telle est, rapidement esquissée, l'organisation politique
et administrative du Pays d'empire.
AUacifns et allemands.
Animons maintenant ce tableau et mettons en pré-
sence, l'Alsacien, le Français d'hier et l'Allemand,
l'ennemi vainqueur, le maitre absolu du jour.
Rien que l'épithète accolée au nom des deux pro-
vinces conquises, l'Alsace et la Lorraine, révèle à la
population toute l'étendue de sa chute.
Elle n'est plus rien, ne compte plus, comme une
esclave, un serf d'autrefois, elle passe à l'état de chose
devenue la propriété d'une collectivité sous le nom de
Pays d'empire.
Le détenteur du pouvoir use de l'autorité discré-
tionnaire qui lui est conBée, pour étouifer les plaintes
et les réclamations de la population, qui se font jour
dans la presse du pays. La mesure des passe-ports
ferme la frontière de l'ouest, prive les familles de leurs
réunions intimes et entrave leurs anciennes relations.
L'administration, remise entre les matns d'étrangers, ne
connaissant point l'Alsace, se distingue à tous les éche-
lons, jusqu'au gendarme, par une sévérité excessive,
qui prend ombrage de tout.
Le directeur du Cercle (Krcisdirector) véritable poli-
cier aux pouvoirs étendus, détient, sous sa coupe, les
communes, par les maires dont il fait le triage.
Les divisions territoriales nouvelles, sous le nom de
cercles, partent du Rhin aux Vosgt;s et englobent des
populations dont les intérêts matériels et le mode
d'exploitation du sol peuvent facilement être mis en
opposition, au grand profit de l'autorité.
Toutes les occasions sont mises à profit pour rem-
placer l'indigène par un administrateur étranger, un
maire de carrière, grassement payé sur les revenus de
la commune.
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I04 RÇVOK D'ALSACE
, La délation est à l'ordre du jour. Les réunions pri-
vées sont espionnées et la moindre manifestation sert
de prétexte à des poursuites. Tout cri à l'adresse de
la France est qualifié de séditieux et sévèrement puni.
Les prisons deviennent trop étroites. Les mesures
vexatoires et souvent grotesques, prises pour effacer
tout souvenir du passé français, fleurissent et se mul-
tiplient. Les enseignes, la mode, les couleurs, tout y
passe, et les pauvres marguerites ne peuvent plus s'as-
socier aux tendres bleuets et aux brillants coquelicots,
ces innocentes parures de nos champs. Toutes les lois,
ordonnances et instructions administratives, sont appli-
quées avec la plus grande raideur et à la lettre, sans
tempérament ni douceur.
Il en est de même des lois fiscales. Les charges loin
de diminuer vont en progressant et les impôts d'Em-
pire, dits matriculaires, viennent s'y ajouter encore.
L'Alsacien, traité de suspect, est systématiquement
écarté de toutes les positions administratives.
L'enseignement du français disparaît du programme
des écoles primaires. Son usage est entravé par tous
les moyens.
Les rapports avec les autorités deviennent pénibles,
par l'imposition de la langue allemande et le bon
plaisir avec lequel sont appliquées les lois, — qui, tantôt
le sont à titre de lois françaises lorsqu'elles servent les
visées de l'autorité, tantôt le sont comme allemandes
lorsque la teneur française déplait, — est à l'ordre
du jour. C'est le règne de l'arbitraire. Enfin, l'applica-
tion du nouveau code civil allemand bouleverse notre
assiette et nous inspire les plus vifs regrets pour la
belle institution du code Napoléon, dans l'esprit de
laquelle ont été conçues toutes nos transaptions fami-
liales.
Au point de vue politique, l'Alsacien n'a reçu de
l'empire qu'un seul droit, sa participation aux élections
. pour le Reichstag, faible compensation pour toutes les
charges, tous les devoirs qui lui incombent et qu'il
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l'alsace pays dempirb 105
remplit intégralement. La Délégation, dont le mode
d'élection par l'écart du suffrage universel, empêche
J'opinion de se prononcer librement, ' manque' dii pres-
tige et de l'autorité nécessaire. Elle n'A qu'un setfi-
^lant de pouvoir qui se résume" au vote des impôts,
puisque le gouvernement peut faire intervenir, à son
gré et dans son sens, le Conseil fédéral. L'absence de
participation du Pays d'empire dans ce conseil, privé
ainsi la province de la défense de ses intérêts les plus
primordiaux.
L'Alsacien surpris, hébété, ahuri, se retire dans son
for intérieur. Il subit toutes les mesures sans le moindre
geste de rébellion et sans mot dire. La force lui fait
-défaut, d'ailleurs son usage lui répugne. Quant aux
récriminations, elles n'ont d'autre effet que de resserrer
d'avantage les chaînes sous lesquelles il ploie.
Arrive enfin l'occasion de pousser le cri du cœur,
il la saisit avec fièvre et donne aux premières élec-
tions pour le Reichstag une délégation qualifiée de
protestataire, parce qu'elle protestait, non pas contre
le traité de Francfort qui était un fait accompli, mais
contre le mépris de son droit d'intervention dans le
contrat qui disposait de son bien, de sa personne.
Cet élan dans la protestation, qui étonna le vain-
-queur et eut un retentissement dans toute l'Europe, se
manifesta, malgré toute la pression du pouvoir pour
-étouffer notre cri de détresse, cri poussé aux risques
de perdre à tout jamais ce droit politique.
La conscience soulagée par cette manifestation,
nécessaire pour le sauvegarde de sa dignité, l'Alsacien
Teporta son attention et son activité sur ses intérêts
les plus pressants et tous ses efforts vont tendre désor-
mais à améliorer sa situation matérielle, retrouver son
-autonomie et s'assurer l'égalité des droits dont jouissent
les autres états de l'empire. Car il souffre de la tutelle
sous laquelle il est placé par la limitation de ses droits
politiques et du manque d'égalité et de justice à son
-égard.
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Io6 REVUE D'ALSACB
Et maintenant encore, après 38 années de patience,,
de sagesse, de dignité, la qualification de Pays d'em-
pire reste toujours une cause d'humiliation. Il compare
sa situation avec celle qui eut été la sienne sous le-
régime Français. Sans doute la mesure des passe-port»
ne ferme plus la frontière de l'ouest aux parents et
aux amis. Les relations d'intérêt peuvent se développer
plus aisément. Les angles tes plus aigus de la situation,
telle que nous l'avons dépeinte à ses débuts, se sont
émoussés.
Le temps accomplit son œuvre. Mais les premières-
et douloureuses impressions restent profondément gra-
vées dans le cœur Alsacien.
Les Jeunes générations, élevées sous le régime
Allemand n'eut plus le souvenir de l'ancienne patrie.
Mais elles conservent la conscience de notre infériorité
politique et s'associent au mécontentement des anciens.
Etudions maintenant la civilisation, telle qu'elle s'est
développée en Alsace et l'origine, le caractère, la ten-
dance de son particularisme.
L'Alsace. Aa civilisation.
La civilisation représente le développement des-
organisations sociales qui toutes sont susceptibles de
perfectionnement constant.
Chaque peuple s'inspire de son milieu géogra-
phique, de son passé historique, de ses besoins, de
ses intérêts journaliers qui ont pour résultante ses
mœurs, qu'il traduit dans les lois qu'il se donne.
Il en résulte que chaque état possède une civilisa-
tion particulière, une culture propre.
L'Alsace, au même titre que les autres états pro-
vinciaux de l'empire allemand, vit de sa culture propre.
Ce serait une conception singulière et contraire à la
réalité des faits que d'en ignorer l'existence. Chaque
population se trouve imprégnée de tout ce qui est rois
en contact avec elle, ce qui forme à toute époque
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l'alsace pays d'bupire lor
le résumé des mœurs de son passé et des cooditions-
de sa vie présente. L'état de civilisation de la popu-
lation alsacienne était arrivé au même degré de déve-
loppement que celui de la France, au jour où elle en.
a été séparée.
Nous avons suivi les conditions dans lesquelles sa
culture s'est développée.
L'Alsacien possède à un haut degré le sentiment.
de la dignité humaine et la conscience bien nette de
ses droits, ainsi que l'amour de la justice et de l'égalité.
D'une nature franche et loyale, il ne se gène pas
pour exprimer, parfois sous une forme un peu rude^.
le fond de sa pensée. Sa langue maternelle est ou
française ou allemande, suivant les familles et leurs
conditions sociales respectives. Les liens de famille,- <
qui unissent les différents membres, ne connaissent pas
de frontière et nombreux sont ceux qui s'étendent sur
tous les coins de la France, de Beliort à Brest, de
Dunkerque à Marseille. C'est la conséquence naturelle
de t'avantage offert par la France à tous ses enfants,
dans toutes les carrières administratives, judiciaires,
militaires de terre et de mer qui leur ouvraient larger
ment les portes de tous les départements au nombre-
de 89, de l'Algérie, de toutes les colonies, sans aucune
distinctioft, au même titre que tout autre Français trou-
vait accueil dans les deux départements du Rhin.
Ajoutons à ces liens légitimes les relations sociales
qui se sont cimentées pendant du nombreuses années,
et l'on trouvera la raison de l'usage de la langue fran-
çaise dans bien des familles. La langue allemande,
devenue la langue officielle, est apprise et pratiquée,.
par toute la jeune génération, avec la même aisance
que la langue française. Mais chez lui, dans son inté-
rieur, l'Alsacien ne tolère aucune ingérence. L'inviola-
bilité du foyer domestique est un des privilèges les
plus précieux auquel nul ne saurait porter atteinte sans
s'exposer à la réprobation du monde civilisé.
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108 RHVUB D'aLSACE
La civilisation alsacienne présente avec celles dans
lesquelles elle se trouve mêlée des différences considé-
•rables où tout'déton'ne et fait d'autant plus ressortir
la raison de rattachement que nous lui témoignons et
de l'énergie avec laquelle nous la' défendons.
La culture des sens, comme la dénomme M. Wit-
tich, cet instinct du beau, du goût, dans les manifes-
tations artistiques, la mesure, le tacte, la politesse dans
les i;açport5 entre gens, , enlîn les mœurs, les habitudes
journalières qui conviennent à notre nature sont moins
primitives, pour ne pas employer un autre terme, que
ce que nous en entrevoyons ailleurs, parmi ceux qui
prétendent s'imposer comme des modèles à suivre.
Nous avons conscience du niveau que nous avons
■atteint et nous ne saurions nous en laisser choir, sans
nous amoindrir à nos propres yeux. Chacun a droit à
la liberté de ses appréciations, il en est de même pour
les peuples.
L'Alsace. Son particularisme.
Si l'on voulait rechercher l'origine du particularisme
alsacien,' il faudrait remonter bien loin dans son his-
toire. '
Les premières étincelles de' la conscience alsacienne
ont dû se manifester, par intermittance, dans le cours
du moyen-âge, lorsque dés contingents alsaciens ser-
vaient sous une même bannière, allant par exemple
au secours de ses voisins les Suisses, en lutte avec
Charles-le-ïéméraire, le vaincu de Morat (1476), ou,
marchant ensemble, sur l'ordre de la Décapole, contre
^'étranger qui menagaït son bien.
Mais c'est surtout à partir de sa réunion à la
France et sous le régime de la' royauté que ce parti-
cularisme se développa, par le partage d'un sort
-commun étendu à toute l'Alsace et par l'unité admi-
nistrative ' lui donnant la conscience de son caractère
j)rovincial.
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L'ALSACE PAYS D EMPIRE 109-
Au moment de l'annexion à l'empire allemand
(1871), la province d'Alsace n'existait plus que comme
souvenir historique ; les deux divisions territoriales du
Haut et du Bas-Rhin possédaient la culture nationale-
unitaire française.
■ Revendiquée comme province d'origine allemande,
c'est-à-dire comme ancienne. Alsace, il était tout natu-
rel que la population recherchât, dans ses souvenirs, les
traditions qui étaient invoquées pour jusUBer le nou-
veau sort qui lui était fait. Le particularisme alsacien
est donc une conséquence toute logique de l'anaexion.
Nous participons du passé dont nous subissons les
conséquences et dont nous représentons aujourd'hui la
résultante dans tout notre être et nous n'avons ni la
possibilité, ni la volonté de supprimer cette empreinte
indélébile.
Notre particularisme procède de notre situation
géographique qui nous met en relation avec nos voi-
sins, de notre climat qui mûrit nos vignobles, de notre-
sol aux cultures variées, de notre race issue de croi-
sements entre latins et germains, de notre histoire si
tourmentée.
Il en est résulté un ensemble original, harmonieux,
auquel nous sommes attachés comme à notre hieiv-
patrimonial.
Ce qui nous intéresse donc particulièrement, c'est
notre origine, notre histoire, depuis les époques les
plus reculées, sans nous inquiéter de l'épithète, du
qualificatif qu'on donne, à ce passé; que sa culture, son
art, son génie aient été Allemand ou Français, Romain-
ou Franc, les manifestations lapidaires faites dans nôtre-
pays et dont il nous reste tant de témoins nous sont
devenues de plus en plus chères. Nous continuons à
nous intéresser à notre développement moral, ciyil et
politique, que nous voulons digne de nous, de notre
passé historique et moderne, et sans rien devoir aux
mœurs et habitudes qui n'ont pas pris naissance, qui
ne se sont pas développées dans notre milieu et qui.
resteront étrangères à notre sympathie.
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■flO REVUE d'aLSACE
Et en cela nous agissons à l'égal de tous les autres
Allemands, qui n'ont que ce nom de commun et qui
-tiennent avec raison, eux aussi, à leur passé dont le
présent conserve le fidèle reflet.
L'Alsacien a beau regarder autour de lui, il se
■trouve dans une situation exceptionnelle qui ne res-
«emble en rien à celle de ses voisins. Ni le Grand-
-duché de Luxembourg, ni la Bavière rhénane, ni le
Grand-duché de Bade, ni la Suisse ne présentent les
caractères de sa situation spéciale.
L'Alsacien n'est ni Suisse, ni Souabe, ni Latin,
.{Sckwitser, Sckwob, Welsch), il est et reste Alsacien.
Englobé en 1871, par le traité de Francfort, dans
l'empire allemand, comme Allemand de 1648, alors
•que les traités de 1815 avaient respecté sa nationalité
reconnue comme française, dans le règlement d'alors
.des états européens, grâce il est vrai à l'intervention
de l'empereur de Russie, Alexandre I", il se sent tout
à coup seul.
Quoi d'étonnant qu'il cherche à se reconnaître et
-à se débrouiller dans cette situation si nouvelle, et si
imprévue, qu'il replonge ses souvenirs dans son passé
pour y retremper son caractère qui en a grand besoin,
■au milieu des épreuves qui l'attendent dans ce nouveau
milieu qu'il ne connaît pas et qui le gouverne à sa
guise, qu'il se particularise de plus en plus des autres
milieux ambiants. Peut-il intéresser ses voisins à ce
-qui le concerne au plus haut degré, directement? lui
-seul est mis en cause et la communauté de sentiments
partagés par tous les Alsaciens, constitue le grand
■ciment de son union, qu'on lui donne le nom d'âme,
ou de mentalité, de culture ou tout autre nom quel-
■^conque.
Ce fait est évident, indéniable et les causes, nous
J'avons vu, en sont multiples.
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l'alsack pays D BUPIRB 1 1 1
m. L'ALSACE : SON AVENIR.
Il est loisible à chacun de se faire une image plus
■ou moins fantaisiste de l'avenir. En tenant compte de
toutes les influences qui ont agi dans le passé, on ne
peut mente prétendre arriver à en fixer la tournure
■avec quelque probabilité. Car les facteurs qui paraissent
^es plus influents peuvent perdre une partie de leur
-valeur ou disparaître avec le temps. Cependant on
peut essayer de soulever le voile qui cache l'avenir, à
ia condition de ne pas embrasser une trop longue
période future.
Nous pouvons donc prévoir que les causes d'infé-
riorité qui pèsent sur l'Alsacien et blessent son senti-
ment d'égalité le pousseront à les écarter, à conquérir
son autonomie et jouir des mêmes droits que les
-autres parties de l'empire.
C'est le minimum de ses aspirations.
11 aura sans doute une longue lutte pacifique à
soutenir pour arriver à ce résultat. Et il se passera du
4emps jusqu'à ce que l'Alsacien se retrouve au même
niveau politique qu'il avait atteint avant son englobe-
ment dans l'empire allemand.
Cette période, dont on ne peut prévoir la durée et
dans laquelle toutes les forces vives de l'Alsace seront
appelées à contribuer, ne fera qu'augmenter son parti-
4:ularisme.
La culture qualifiée de mixte, et qui constitue à
proprement parler la culture alsacienne telle que l'a
-si él^amment dépeinte notre sympathique compatriote
A. Laugel, conservera tout son éclat et tendra à se
-développer de plus en plus, en accordant une parité
«gale aux deux langues dont la connaissance est pour
lui d'une nécessité indiscutable.
La situation géographique de l'Alsace, ses rapports
de famille, ses intérêts commerciaux, tout contribue à
rendre l'usage de la langue française indispensable et
jjrofîtable à tous ses enfants.
.dbyGoogle
REVUE D'ALSACE
La langue allemande étant la langue ofScielle doit
être possédée à fond pour les rapports constants avec
les autorités, Aussi.ne fera-t-elle que gagner en pureté
et gn ÇQrrçction, de forme. L'avantage de connattre-
deupc langues .dont bénéficie l'Alsacien, le place en
quelque sorte comme un trait d'union entre deux civi-
lisations et l'oblige à retjdre service à ses voisins, tâch&
qu'il s'efforcera de remplir avec la plus grande com-
plaisance.
C'est en effet à lui qu'il appartient de servir dç
véhicule à toutes les idées qui émanent des deux côtés-
de ses frontières et dont la diffusion tend de plus en
plus 31) rapprochement de deux civilisations puissantes,
en favorisant leur -développement social et l'essor réci-
proque de leur génie.
Nous avons dit que l'Alsacien avait le sentiment
de la dignité humaine. C'est ce sentiment qui l'inspire-
dans sa conduKe au milieu des écueils qui l'entourent.
C'est la tète haute, avec la conscience de l'accomplis-
sement de ses devoirs qu'il entend poursuivre sa des-
■ tinée. Il faut qu'il s'estime tout d'abord lui-même avant
de chercher à s'assurer l'estime des autres et imposer
le respect à tous. Le reste lui importe peu. Aussi se
sent-il attiré vers tout ce qui est humain, juste, beau,
et s'efforcera-t-il de se maintenir dans le grand mou-
vement humanitaire qui entretiendra et développera
son caractère, enrichira son patrimoine et lui inspirera,
confiance dans l'avenir.
Assimilation,
Si dans l'état historique conquérant, par conséquent
fondé sur la puissance, d'après la définition de l'auteur
qui nous occupe, les populations se sont plus ou moins-
rapidement ralliées et assimilées à l'état, il ne faut pas-
commettre un anachronisme, mais tenir compte des situa-
tions de l'époque d'alors, de l'insécurité constante, des-
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L'ALSACE PAYS D'KMPIRE 1 13
troubles de toutes natures provoqués par les discus-
sions locales, les divergences religieuses, les aspirations
sociales, les transformations politiques qui se tradui-
saient en guerres incessantes.
De nos jours les contacts sont si rapides entre
les peuples, que le chemin de fer rapproche et que
la télégraphie met en communication constante, sans
parler du rôle prédominant de la presse qui répand les
idées, que tout se passe à l'avenant, que le monde
marche vite. Les deux époques ne comportent pas de
comparaison. Il en résulte que tout progrès accompli
chez les ans a son écho immédiat chez les voisins, et,
de proche en proche, l'état de civilisation des états
européens tend à se mettre au même diapason.
Le courant d'attraction exercé par la puissance du
privés dont chacun profite, est irrésistible et nous
donne l'explication du rôle et de l'influence de la
France, dont le développement de culture, de civilisa-
tion occupe, sans conteste, le premier rang.
Devant choisir entre deux étapes de la civilisation,
ce sera toujours la plus avancée qui l'emportera.
M. Wittich reconnaît une civilisation particulière à
chaque état, L'Empire allemand représente le groupe-
ment d'un certain nombre d'états, c'est-à-dire une véri-
table fédération. Si l'Alsace y est admise, aux mêmes
conditions que les autres unités, sa culture est et res-
tera sienne. Il ne saurait en être autrement.
Si cette culture a des points de ressemblance avec
celle de ses voisins, elle ne saurait être badoise,
bavaroise, wurtembergeoise, à plus forte raison ignore-
ra-l-elle toujours les cultures lointaines comme par
exemple celles de la Saxe, de la vieille Prusse ou de
la Poméranie.
Quant à développer une culture unique nationale,
autant dire impériale, cette culture n'existe que dans
l'imagination des théoriciens qui prêtent à l'Empire
tons les caractères d'un état homogène, comme l'est
Btm i'AUad, ISM. a
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114 REVUE D ALSACE
la France, alors que l'Empire n'est, en réalité, qu'une
conception politique qui n'existe que par la réunion
de plusieurs états volontairement confédérés.
Comment alors comprendre une annexion morale,
l'adhésion au nouvel état de choses, l'assimilation à
laquelle l'auteur fait allusion?
L'Alsacien supporte toutes les charges qui lui sont
attribuées. Son adhésion est de fait et il n'en saurait
être autrement, car l'expatriation seule pourrait l'en
dispenser. Or, il ne viendra à aucun homme d'état de
l'Kmpire, l'idée de nous demander notre adhésion, à
moins de nous reconnaître le droit de la refuser et
comme conséquence de disposer de nous-mêmes.
Pour bien apprécier ce qui est entendu par assimi-
lation, il faudrait en préciser la signification. S'agit-il
de rclatioi^ privées, intimes? Les rapports sociaux se
font en raison de sentiments semblables qui développent
les sympathies mutuelles. Ces sentiments ne se com-
mandent pas, à plus forte raison ne comportent-ils
aucune contrainte.
Ils sont toujours précédés par l'estime réciproque
éprouvée par deux personnes. Parfois les caractères
contraires se rapprochent pour se compléter, mais
généralement l'amitié se contracte par des goûts par-
tagés, ainsi pour les arts, entre musiciens, peintres,
littérateurs, ou par des occupations communes, une
éducation similaire, des conditions sociales analogues,
qui engendrent et provoquent l'échange de goûts, de
sentiments, de pensées semblables etc. ■
L'adhésion à un fait accompli, que rien ne saurait
changer, pourrait passer pour un non-sens. Et d'ailleurs,
comment mettre en doute l'adhésion d'une population
paisible et laborieuse, qui accomplit loyalement tous
ses devoirs et dont l'obéissance et le respect pour
l'autorité sont complètes?
Quant à l'annexion morale, elle procède de sentï-
ments qui se confondent avec les sentiments patrio-
tiques dont nous allons dire un mot, en ce qui concerne
le Pays d'empire.
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l'alsacb pays d'bupire
Patriotisme.
Pour que le sentiment de patriotisme naisse et se
développe, il faut que la patrie s'affirme et, par la
réalisation d'idées supérieures, contribue non seule-
<nent au développement du bien-être moral et matériel
de ses enfants, mais encore apporte un progrès à l'en-
semble des différentes patries, à l'humanité.
Nous entendons par là : le développement du
droit moderne national et international ; l'application de
l'esprit de justice dans tous ses actes ; l'égalité des
droits assurée à tous les citoyens ; la participation la
plus active de la part de tous à la confection des lois,
à l'organisation des rouages administratifs, politiques et
de défense nationale ; le sentiment de l'unité de la
patrie dont tout le territoire reste ouvert à ses enfants»
pour toutes les carrières, avec les mêmes avantages ;
l'autorité animée d'un sentiment bienveillant, tout pater-
nel en un mot ; l'estime méritée par les détenteurs de
l'autorité, à tous les degrés, et dont la délicatesse, le
tempérament dans l'exercice de leurs fonctions sont
le point de départ donnant naissance à la sympathie ;
la lutte côte à côte pour la défense de la patrie qui
synthétise tous ces avantages.
L'Empire allemand est encore loin de réaliser, pour
l'Alsacien, toutes ces conditions. Il ne peut prétendre
constituer une patrie, dans son système politique fédé-
ratif. Le Bavarois, ou n'importe quel Allemand d'un
autre état, ne se sentira dans sa patrie qu'en Bavière,
dans son pays natal et partout ailleurs il aura conscience
d'être hors de chez lui. La constitution, la législation
de chaque état diffère sensiblement. Comment conce-
voir pour ce qui constitue des éléments palpables de
l'Empire, son armée, ses services des postes, des
douanes, des chemins de fer, un sentiment moral bien
élevé? Les services confiés à l'Empire par les états.
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Il6 REVUE D'ALSACB
aussi parfaitement organisés qu'ils soient, ne sauraient
donner lieu à des sentiments patriotiques. On en recon-
naîtra, s'il y a lieu, avec satisfaction, la perfection, et
c'est tout. L'armée échappe à notre action. Elle obéit
à un chef unique, l'empereur. Sans doute nous nous
intéressons vivement à nos enfants qui y sont encadrés,,
mais nous vivons dans la crainte de les voir exposés
aux horreurs de la guerre, qui peut éclater sur nos
têtes à l'improviste. Cette perspective angoissante qui
mettrait en face, les uns les autres, nos amis, nos
parents, nos frères, n'est pas faîte pour nous inspirer-
des sentiments d'amour pour l'armée.
Si l'Allemagne devait tenir un jour ou l'autre, la
tête de la civilisation, il est certain qu'un grand pas-
serait fait en Alsace pour le développement du senti>
ment national, t Le patriotisme repose sur des motifs-
de culture et l'état moderne n'a pas tes moyens néces-
saires pour aboutir à l'absorption radicale de la culture
étrangère », nous dit M. Wittich, « Il est tout aussi
impossible, poursuit-II, aujourd'hui, d'imposer à un
peuple, contre son gré, une culture étrangère que de
lui imposer une confession religieuse étrangère ».
N'est-ce pas le plus beau résultat des progrès,
réalisés, en Europe, par la conception moderne des-
droits réciproques des hommes et des peuples, et quoi
de surprenant si nous en invoquons le bénéfice ?
Qu'on nous laisse donc être Allemands à notre
façon, comme le demande pour nous l'auteur de Civi-
lisation el fiairioitsme, qui nous prouve ainsi et la supé-
riorité de son intelligence et la générosité de son.
cœur. Merci!
CONCLUSIONS.
Pour tout observateur, il se dégage une impression,
d'insécurité, dé malaise qui règne sur l'Europe. Il est
certain que le développement incessant des forces de
terre et de mer, en Allemagne comme partout ailleurs,.
D.gtzodoyGOOgle
L' ALSACE PAYS D'BMPIRE 11?
contribue pour une large part à cette inquiétude géné-
rale. C'est que la conception du droit moderne, con-
traire, en principe, à tout acte de violence, manque
de sanction dans les rapports internationaux, et les
-conséquences de cette lacune sont incalculables.
Voyons l'opinion émise par l'auteur qui nous
-occupe, sur l'état historique et l'état moderne.
Le premier comprend le passé durant lequel se
sont groupés, sous différentes influences, les éléments
variés qui constituent actuellement l'état moderne dont
la base est l'unité de culture nationale.
Cette définition impliquerait la reconnaissance et,
par conséquent, l'inviolabilité' de tout état moderne
-dont les éléments possèdent la même culture et dont
l'homogénéité est complète.
Pour ce qui concerne l'Alsace, voyons ce qui s'est
passé. Cest en raison de son ancienne culture alle-
mande, c'est-à-dire de sa langue, et sous le nom de
« frères reconquis *, que l'annexion s'est justifiée, alors
-que l'Alsace était Irançaise par sa culture, dans toute
l'acception du terme. La confusion entre l'état histo-
rique et l'état moderne, dans son application à l'Alsace,
A donc eu pour conséquence d'enrichir l'état moderne
■allemand d'une province de culture différente, alors
que le principe reconnaît comme base de l'état moderne
l'unité de culture nationale. C'est donc une contradic-
tion manifeste avec la compréhension de l'état moderne.
Cette contradiction qui dérive de la revendication et
de la consécration d'anciens droits sur l'Alsace, ouvre
la porte à toutes les revendications ayant pour origine
le passé et à toutes les conceptions susceptibles, par
leurs actes, de bouleverser l'équilibre européen, l'assiette
-du groupement par états des nationalités actuelles.
Quelle proportion gigantesque prend -ce danger, au
cas où le principe des nationalités déterminé par la con-
formité de la langue, devient un programme, ou, si les
grands états sont hantés du désir de s'épanouir en
empires mondiaux ! C'est la raison de l'inquiétude
;dby Google
Il8 REVUK D ALSACE
éprouvée en Europe, par toutes les nations, menacée?
des conséquences du retour .vers le passé historique
ou des caprices des états les plus puissants.
L'absence complète de droit moderne, au point
de vue international, entretient cette inquiétude qui
durera tant que sa cause subsistera.
Il en résulte l'augmentation des armées qui pro-
curent la force et donnent la sécurité, mais dont les
dépenses épuisent les finances des états. Une telle
situation ne saurait se prolonger indéfiniment. Un jour
DU l'autre il faudra y renoncer, par la force des choses,
le manque de ressources financières.
Et qae deviennent dans cette atmosphère de paix
armée, les petits peuples qui ne peuvent sauvegarder
leur indépendance par la force de leurs faibles armées ?
La reconnaissance des principes modernes, par les
puissances, mettrait un terme à l'inquiétude énervante
qui plane, depuis 1871, sur l'Europe.
Il importe à la sécurité du monde moderne de
trouver les bases internationales inspirées par les pro-
grès de la civilisation et d'en assurer le respect, au
prix de n'importe quel sacrifice.
La reconnaissance du libre arbitre des peuples,
principe moderne, succédant au principe historique
basé sur la puissance et la conquête, marquera un
grand progrès réalisé dans le développement de la
civilisation et réduira les perspectives de conflits san-
glants qui déshonorent l'humanité.
Un Alsacien.
.dbyGoogle
,db,Googlc
Les Redoutes
du Col du Bonhomme
DigilizMwGOOglc
LE FORT GALLAS
(LES REDOUTES DU COL DU BONHOMME)
Dans le courant de l'année 1906, un bûcheron
français tronvait dans la forêt communale de Fraize
(Vosges), à quelques mètres seulement de la frontière
et à peu de distance du col du Bonhomme, une lame
d'épée toute rouillée mesurant environ 40 centimètres
de longueur. Cette arme, acquise par M. Hoffstetter,
receveur des douanes françaises à Plainfaing, figure
actuellement dans la magnifique panophe que son
■ propriétaire montre obligeamment aux amateurs d'an-
tiquités alsaciennes et lorraines.
Peu intéressante en elle-même, cette découverte
nous revint à la mémoire quand, récemment, nous
avons eu l'occasion d'examiner la feuille 59 de la
carte de Cassini, ou de l'Académie, éditée en 1740.
Grande fut notre surprise en constatant que cette carte
indiquait un fort, situe sur le versant alsacien, à pro-
ximité du col du Bonhomme et par conséquent très
près de l'endroit où avait été découverte la lame
d'épée. Non seulement un fort" est nettement indiqué,
mais son nom même est donné ; Fort Calasse. Si on
en juge d'après sa position sur la carte de Cassini, ce
fort avait été incontestablement construit pour défendre
la Lorraine contre un ennemi venant d'Alsace.
.dbyGoogle
I30 REVUE D ALSACE
Le nom Gâtasse étant absolument inconnu dans la
région, on peut se demander s'il ne rappelle pas le
nom d'un homme de guerre célèbre à l'époque de la
construction du fort.
La réponse semblera catégorique à quiconque vou-
dra se souvenir qu'en juin 1633, Charles IV, duc de
Lorraine, plaçait une garnison sur la rive gauche de
la Liepvrette, faisait réparer les forts existants et fermer
les passages de la montagne ■) pour défendre la Lor-
raine contre les Suédois qui occupaient déjà une
partie de l'Alsace. Bien certainement les ingénieurs de
Charles IV ne négligèrent pas le col du Bonhomme,
et comme les troupes impériales commandées par
Mathias, comte de Gallas, remportaient en 1634 la vic-
toire de Nordiingen sur les Suédois de Bernard de
Saxe-Weimar, il est permis de supposer que le nom
du général victorieux fut donné au fort qu'on venait
de réparer ou de construire. De 1634 à 1740 le nom
se sera transformé dans le langage populaire et Gallas
sera devenu Gâtasse.
Ce fort dût d'ailleurs bientôt être enlevé par les
Suédois puisqu'ils occupèrent Saint-Dié en 1635 et en
1639 ; la tradition qui rapporte qu'une bande de
Houèbes fut détruite par les paysans vo^iens embus-
qués au lieu dit la Pontrant, entre Plainfaing et Fraize,
fait supposer que les envahisseurs passèrent, en partie
du moins, par le col du Bonhomme.
En 1636 d'ailleurs le fort n'était certainement plus
occupé par les Lorrains, puisque le 25 janvier le corps
du cardinal de La Valette allant ravitailler les défen-
seurs de Kaysersberg passait sans encombres le col
du Bonhomme ^).
Le fort Gallas, construit ou réparé vers 1634, exis-
tait encore du temps de Cassini. En restait-il des
1) Voir Bovi, Im HaïUu Chauma. Cti*p. X, p. aSj.
1) Voir L, BSRNARDIK, Ketmt dm Ctnli militairt, 19 et *6 janvier
D.gtzodoyGOOgle
LE FORT GALLAS 131
traces aujourd'hui bien que la carte de l'Etat-major
français au quatre-vingt millième, et la carte allemande
au vingt-cinq millième, bien plus récente, soient absolu-
ment muettes à cet égard?
li était facile de s'en assurer et bien vive fut notre
satisfaction en trouvant au col du Bonhomme, non pas
un fort, mais trois redoutes parfaitement visibles.
L'une au sud de la route départementale, à tracé
bastionné, de très faible relief, est bien connue des
habitants de la région; elle a été construite en 187O,
-exactement sur la ligne séparative des deux départe-
ments; elle ne nous intéresse pas.
Quant aux deux autres, situées sur le versant alsa-
cien, dans la forêt communale du Bonhomme, l'une
de forme circulaire, à fort relief, paraît bien être le
fort Gallas car elle commande parfaitement l'ancienne
route, dite vieille route de la Poste, qui seule existait
au xvii' siècle.
La deuxième, de forme rectangulaire, a un relief
moins accentué. Elle ne commande pas la vieille route
•de la Poste mais seulement l'ancienne route construite
du temps de Stanislas. Aurait-elle été élevée alors pour
défendre le passage, ou bien ne daterait-elle que de
1814?
Des fouilles pratiquées dans les fossés et les terre-
pleins de ces deux redoutes élucideraient probablement
<Ia question, car il ne parait pas douteux qu'elles
donnent des résultats. Le tracé de la voie romaine de
Saint-Dié à Colmar par Remémont, Scarupt, le Bon-
homme doit d'ailleurs se confondre avec celui de la
vieille route de . la Poste, de sorte qu'en pratiquant
des fouilles dans le voisinage de la redoute circulaire,
on pourrait peut-être trouver des antiquités romaines "}.
0 Voir TepegrapUi antitnm dm é^artimmt 4a Veigit p>r A.
.PouiNlEB. (Annaln de l> sociflé d'imulatioD dei V<»£«, >Dnt«, iSga,
p. 137) cl JoLLois, Antiquitit nmarçuaila d» défaritmitit du Vtigu.
'Parii, 1S4J, p. XXIV. — Ce dernier autaiir bit piiier 1> voie romaÎDC
prèi de U Ridùult dti Suideii : Ici (Uîl donc en 1S43 le nom qne
■l'on donnait dan» la rép'on in Fort Galiu.
.dbyGoc^le
Dans cette étude sommaire nous avons eu un
double but :
Le premier de signaler ces restes de travaux de-
défense élevés à diverses époques, et de rendre au
plus ancien un nom depuis longtemps oublié. La ligne
de bornes qui jalonne maintenant la frontière, ne nous
permet pas de pousser plus loin nos recherches : à
d'autres la récolte, non seulement au col du Bonhomme,
mais encore sur les points où selon toute vraisem-
blance des ouvrages de défense ont été élevés lors de
la Guerre de Trente ans. Et ils sont nombreux dans
la chaîne des Vosges, les uns parfaitement figurés
sur les cartes, comme par exemple : les deux redoutes
du col d'Odern (carte française au quatre- vingt-mil-
lième) qui ne datent peut-être que de 1814, et VAltr
Schanze à 400 m. à l'est du Hohneck (carte allemande
au vingt-cinq-millième). Silbermann en 1749, et après
lui, Grad, attribuait ces retranchements aux Suédois,
mais il est plus probable qu'ils sont de construction
lorraine et contemporains du fort Gallas ; ils comman-
dent l'ancien chemin, dit chemin des marchands, con-'
duisant de Munster à la Bresse.
D'autres ouvrages de fortification sont simplement
signalés par les lieux-dits : le col du Hantz (die
Schanse de la carte allemande au vingt-cinq-millième) ;
Schanematte à 1000 m. à l'est du rocher du Tanet sur
le chemin de Stosswihr au Valtin, etc.
Notre second but a été d'attirer l'attention des
chercheurs sur cette vénérable carte de Cassini qui,
malgré des erreurs (bataille de Turckheim en 1696) et
une orthographe fantaisiste des localités alsaciennes, est
un véritable trésor pour tous ceux qu'intéresse le passé.
Ils y trouveront quantité de renseignements précieux
ou tout au moins curieux.
Le forestier y constatera l'ancien développement
des bois dans la plaine d'Alsace notamment au nord
de Colmar.
.dbyGoogle
LE FORT GALLAS laj
L'agronome pourra peut-être faire des remarques
intéressantes sur l'emplacement des vignobles au
XVII I' siècle.
L'historien découvrira, sinon des villages, du moins
des hameaux disparus ou dont les noms auront
changé. Nous nous permettrons de signaler dans le
ban d'Orbey, la malheureuse ferme qui avait nom
Meurfroidfaim. Ce nom terrifiant ne figure plus sur
les cartes actuelles, mais la ferme a-t-elle réellement
été abandonnée ou bien lui a-t-on simplement donné
un nom de moins mauvaise augure?
Et maintenant à d'autres la récolte. Comme nous
l'avons dit plus haut, au fort Gallas surtout, elle ne
peut manquer d'être fructueuse. Souhaitons que ce soit
un enfant de l'Alsace qui entende cet appel.
Hubert Ingold
IntpHltttT litt eaux tl ferilt.
,db,Googlc
SOUVENIRS D'UNE ALSACIENNE "
:SUR LES DERNIERS JOURS DU P. QRATRY
(Montreux 8 octobre 1871 — 7 février 1872)
I
Nous avions invité le Père Gratry à venir nous
voir dans cette Alsace où nous l'avions connu au
■début de son apostolat : mais la guerre vint entraver
nos projets et mettre une distance infranchissable entre
nous. Ayant dû abandonner notre résidence dans une
petite place forte de l'Alsace, nous nous étions réfu-
giées, ma mère et moi, dans notre belle vallée natale,
auprès du jeune ménage de la famille. Nous n'y avions
qu'un appartement provisoire; mais ceux des nôtres
que le devoir retenaient au loin, s'étant annoncés pour
I) L'KQtear de cet ■ouvenin, M'" Emilie Mohler. née à Suote-
Mirie->uz-Miaee, en 1S31, dont It hmille iUit liée de longue <bt«
avec le célèbre onlorian, eit morte l'*n dernier à Siinl'Dilïar. S>
Meur, M*' B***, a bien voulu donner à li Jltvue ifAtioit la pri-
meur de cei pa(ei < récit ainiple et touchant, comme dit l'bUtoriaD
da P. Gratry (p. 433, note) qai témoigne d'une nobletie de lentimsnti
et d'une génénuité chrétienne peu commuoei *.
La correepondance complète du P. Gratry avec Meedame* Mohler
.«era publiée proehaiDemeat,
(£jt Rédaitùn),
.dbyGOOgle
d'une alsacienne , 115.
l'été, nous nous installâmes dans une charmante habi-
tation, parf^tement située sur le penchant de nos-
montagnes. Celles-ci nous devenaient plus chères et
nous paraissaient encore plus belles depuis que les
malheurs de la patrie en avaient détaché notre beau
versant, et que nous savions qu'il faudrait nous en
séparer bientôt
Alors nos instances auprès du bon Père devinrent
très vives ; il fallait venir nous voir encore dans cette
belle terre d'Alsace ; il nous trouverait réunis et rever-
rait cet Edmond qu'il avait tant aimé ').
Le 8 juillet 1871, le Père répondait à nos invita-
tions :
«Je pense très souvent à vos si bonnes invitations.
Je me représente votre jolie maison, ce beau et bon
pays que j'aime, et votre mère et vous, et cet accueil
tout cordial, et je me demande s'il serait possible d'ar-
river jusque-là. Possible ? ■ . ■ Oui, peut-être, mais avec
quelles difficultés ».
Du 29 août :
«... J'étudie les moyens de faire en Alsace un-
assez long séjour >.
Puis du 15 septembre :
«...Parlez-moi encore du climat de l'Alsace. Y
peut-on passer l'hiver, quand on a besoin d'assez de
chaleur et de beau temps 7
Je suis de plus en plus souffrant de cette tumeur ;.
on dit pourtant qu'elle n'est pas de mauvaise nature >.
Déjà au mois d'août, il nous avait écrit : «Je traite
avec soin cette tumeur glandulaire ».
L'intérêt que nous portions à ce bon Père nous-
obligea de lui dire en conscience que le climat de
l'Alsace très beau en été et en automne, était froid,,
variable et humide en hiver et qu'il ne lui convenait
1) Un frtre de Mlle Mobler qai itiII tlé t'ilève du P. Gra(r)r
dan» ritablitwaMiit dlrigt par M. BaaUia k Struboorg.
.dbyGoogle
436 REVUE D'ALSACE
nullement dans l'état actuel de sa santé. Nous lui par-
lames de Moiitreux ou du Midi, comme de climats
doux et salubres ; mais nous le suppliâmes de passer
du moins par Sainte-Marie avant de se rendre dans sa
jésidence d'hiver. •
Le projet fut ainsi arrêté et nous attendions notre
illustre et cher ami, le 4 octobre; l'itinéraire avait été
choisi, l'heure et le jour de l'arrivée avaient été fixés.
Nous allons à la gare mon frère et moi, nous atten-
dons le train. Le Père n'y était pas! Fort désapointés,
nous remontons auprès de notre mère qui avait déjà
le mot de l'énigme : le Père Gratry lui avait écrit de
Paris :
«... Modification d'itinéraire, sur renseignements
reçus et autres raisons trop longues à dire. Je pars
toujours ce matin, mais je vais tout droit à Montreux
par Dijon et Dôle. Cela retardera de quelques jours
notre entrevue, nos entrevues à tous, mais j'espère
que nous pourrons être assez longtemps ensemble >.
Comme cela renversait nos chers projets! Nous
avions rêvé de voir ce bon Père au milieu de nous,
comme l'ami vénéré que la famille entoure et qui
apporte la joie, la lumière, la bénédiction. Il nous
semblait qu'il aurait eu plaisir à vivre dans une famille
groupée par le sentiment du devoir, par l'affection, par
les vertus antiques de probité et d'honneur ; qu'il aurait
aimé connaître des hommes exempts d'ambition, enne-
mis de l'intrigue, des femmes simples, laborieuses et
dévouées. Mais ce rêve était trop beau pour l'époque
troublée où nous vivions. Il fallait se soumettre aux
duretés du temps présent :
Le départ fut encore retardé, le bon Père nous écri-
vait du même jour : < Plaignez -moi de toutes ces
complications et ne m'en voulez pas; ne vous moquez
pas! >
Se moquer? qui le pourrait, qui le voudrait?...
Vous plaindre i" Ah ! oui, et de tout notre cœur.
Enfin il est en route et nous écrit du 5 octobre :
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SOUVENIRS D UXE ALSACIENNE lï?
< Arrivé à Sens. J'ai dû aller à Monlreux pour y
-commencer un traitement qui ne peut se faire plus
tard.' Le mal est sérieux, très difficile à guérir et il
augmente tous les jours. J'aurai besoin des soins les
plus suivis; je compte un peu pour cela sur vous et
les vôtres».
De Dôle maman reçoit la lettre suivante datée du
7 octobre :
«J'espèrti être demain à Neucliàtel, très près de
Montreux. Là je combattrai enfin cet ennemi qui
menace de m'étouffer. Vous m'y aiderez, vous et vos
chers enfants. Mais comment vous verrai-je tous? Médi-
tons cela 1,
Enfin le 8 octobre il arrive à Montreux.
« je suis à Montreux très près du débarcadère,
ma santé générale n'est pas mauvaise et se trouvera
bien de cet air. Mais le mal local croit toujours et
m'effraie.
Je prie Dieu de vous bénir tous ; à bientôt j'espère • .
Ce cher voyageur nous écrit encore du lo octobre :
• Me voici donc enfin arrivé. Il était temps ! Et si
je me suis ainsi précipité vers le but médical du
voyage, c'est que cela devient sérieux.
Il me semble qu'il s'agit de me sauver la vie; le
mal est terrible et avance toujours. On ne prévoit pas
quelle peut en être l'issue. Il me semble que si la
tumeur continue ainsi elle m'étouffera dans deux ou
trois mois.
Espérons mieux et combattons vigoureusement.
Je me figure, chère et digne amie, que vous et
l'une de vos filles viendrez à mon secours. Mais com-
ment organiser cela f . , . >
Voici comment, pendant ces jours où avaient grandi
nos inquiétudes pour la santé du Père, nous avions
modifié et rebâti nos plans.
Mon frère dont le congé était à son terme, au lieu
-de prendre la route d'Orient par le Tyrol, se dirigerait
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13» BEVUE D ALSACE
par Bâie, Lausanne vers Montreux et par le Simploit'
gagnerait la ligne de Milan. Maman l'accompagnerait
jusqu'à Montreux. On verrait le Père, on jugerait de
son état et l'on tâcherait de lui être utile.
Je suppliai mon frère de m'envoyer une dépêche
si le mal était grave et la vie menacée. D'autre part
j'avais prié ce bon Père de me faire la faveur d'aider
à le soigner.
Il avait enfin reçu nos lettres et connaissait nos-
dispositions.
Il me répondit te 1 1 octobre :
« Ma bonne enfant. Non, vous ne vous faites pas-
illusion, et vous êtes une bonne enfant de Dieu. J'es-
père que dans peu de jours vous viendrez à Montreux
vous-même, et je suis bien touché de la bonté et cha-
rité avec lesquelles Edmond et votre mère se sont
décidés à venir à mon secours >.
Il
Maman et mon frère arrivèrent à Montreux le 15.
octobre à 5 heures du soir ; ils trouvèrent le Pèr&
triste et sombre, inquiet et frappé.
Durant ces huit jours, le malade avait erré de pen-
sion en pension, ne trouvant de repos nulle part; cette-
vie de table d'hôte, ce rapprochement d'étrangers et
d'indiiférents ne pouvaient lui convenir, à lui amateur
de la simplicité, du calme, du silence et de la solitude.
A ta pension quelques dames charitables en eurent
pitié et l'entourèrent de leurs soins, de leurs délicates-
prévenances. Elles se demandaient quel pouvait être
ce prêtre à la fois si vénérable et si distingué, si
simple et si modeste.
Pendant une conversation sur la littérature contem-
poraine ces dames citèrent le Récit d'une, sœur. ■ Ah,
dit doucement te prêtre, j'en connais l'auteur, il. m'a
communiqué son manuscrit >. Ces mOts intriguèrent
.dbyGoogle
SOUVENIRS d'une ALSACIEMNC I IÇ
une jeune Irlandaise : elle courut au livre des étrangers,
y trouva le nom du Père Gratry et revint en informer
la société. On allait se mettre à table, ce nom en fit
le tour, on cbuchottait, on regardait le bon Pcre et t'en
se disait : Est-ce donc là cet écrivain célèbre, ce
prêtre illustre? mais lui ne s'aperçut de rien.
Ces dames se mirent à la recherche d'un apparte-
ment pour le Père et trouvèrent ce qu'il lui fallait :
un second étage, exposé au midi, [ranquillt, indépen-
dant, donnant sur la route, les jardins, le lac, les mon-
tagnes de la Savoie. Il 36 composait de cinq pièces
et était de plein-pied, par les terrasses, avec la rue assez
escarpée de Montreux. 11 était difficile de trouver
mieux; le bon Père était ravi et s'installa le jour même
de l'arrivée de maman et de mon frère. 11 fut heu-
reux de pouvoir leur offrir rhospitallté.
I,e lendemain, lundi, ma mère et mon frère pas-
sèrent la journée à Rolle, chez les vieux parents du
D' B*", allié à notre famille; ils prièrent le docteur
de venir aussitôt visiter le malade. Le résultat de cette
consultation fut très peu rassurant.
Mon frère devait continuer sa route le lendemain,
mais il comprit qu'on ne pouvait abandonner le malade
à lui-même; il soumit donc ce plan au grand conseil :
maman fermerait son appartement de Sainte-Marie et
ferait venir ses filles, dont l'une de retour des Indes
était d'une santé très délicate et avait besoin d'un
climat plus doux que celui de nos montagnes d'Al-
sace. Nous prendrions le premier étage <le la maison,
<t nous serions aussi à même de veiller sur la santé
si précieuse et si atteinte de notre digne et vénérable
Dès le i6 octobre, le bon Père m'écrit ! «Chère
enfant, madame votre mère vous écrit de venir avec
Jeannette, et moi aussi je vous convoque avec grande
joie. J'espère qu'en temps opportun, nous trouverons
moyen de voir aussi lîlisa. Arrivez bientôt porteuse des
objets demandés. A bientôt, ma chère enfant >.
Brmt i'AUatt, IM» ■
.dbyGOOgle
IJO REVUR D'ALSACE
Mais ma sœur étant tombée malade, mon voyage
fut retardé de quelques jours. Le Père craignant
quelque hésitation, écrivit à ma sœur :
« Ma chère enfant, n'hésitez pas à venir tout de
suite. Vous aurez une bonne chambre au soleil, où
vous pourrez rester seule tant que vous voudrez. Vous
pourrez entendre ia messe tous les jours si vous le
désirez. Cette installation pour 1 hiver dans un climat
très doux vous est nécessaire d'après ce que l'on me
dit. En outre madame votre mère ne peut entretenir
deux ménages, l'un pour elle et ses deux filles, l'autre
pour sa chère Jeannette. 11 faut donc qu'elle soit rai-
sonnable et vienne tout de suite. Elle ne le regrettera
pas. Elle sera reçue comme une bonne servante de
Dieu qui s'est dévouée presque jusqu'à la mort et qui
est forcée maintenant de se reposer d'un repos que
Dieu bénira! Mon enfant, je vous bénis de tou,t mon
cœur >.
Ma mère ajoutait la liste des objets demandés : du
linge, de l'argenterie ; la maison fournissait mobilier et
vaisselle.
La lettre de maman était des plus alarmantes. « Le
Père, nous disait-elle, voyait sans cesse des hommes
armés de revolvers et tirant sur lui. — Je n'y pourrai
jamais échapper — murmurait-il >. Il éprouvait de fortes
congestions à la tête, une grande gêne dans les, muscles
du cou, éprouvait déjà de la ditlîcultc à, manger et
passait des heures dans un mutisme absolu; il disait
quelquefois à maman : < Si vous ne m'aidez pas à
vivre, vous m'aiderez du. moins à. mourir!» . .
m , , ., I
3f octobre.
J'avais donc bien hàle de partir. Je m'embarquai
le 24 octobre et j'arrivai jusqu'à Bille où je passai la
nuit. Ce voyage se fit dans les plus sonibres prévisions
et cependant la journée du 25 fut splendide. -Au sortir
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SOUVENIRS d'une ALSACIENNE IJI
•du tunnel de Lausanne, on croyait entrer dans un
-océan de lumière : les Alpes savoisîennes brillamment
«clairées formaient une magnifique ceinture au lac res-
plendissant qui apparaissait à nos pieds. Mais j'avais
l'àme oppressée et je ne voyais ces magnificences qu'à
travers ma tristesse.
Maman m'attendait à la gare ; le bon Père y était
venu lui-même au train de deux heures ; il en était
<:inq alors. Je trouvai donc le Père chez lui et mieux
que je ne m'y attendais; seulement la tête était bien
<:olorée et la tumeur bien grosse déjà! 11 me dit :
« Mon enfant, ma bonne petite, avez-vous fait bon
voyage.'' Vous voilà donc ici! — Cher Père, comment
êtes-vous, souffrez- vous ,' — Cela va mieux aujourd'hui,
contimia-t-il, je suis bien heureux de vous voir ».
Les jours suivants le mieux se soutint ; les conges-
tions cessèrent, les idées noires ne revinrent plus. Le
Père sortait chaque jour deux ou trois fois, faisait la
<;ure de raisins, recevait quelques visites.
Parmi ces visiteurs se trouvait M. Sergnegeff,
savant Russe. M. Ernest Naville, de Genève, venait
aussi voir le Père qui eut de longs et fréquents entre-
tiens avec ces Messieurs. Il les aimait beaucoup et
nous disait combien on était heureux de se rapprocher
£t de se tendre la main lorsqu'on rencontrait de vrais
serviteurs de Dieu.
M. Naville dîna le samedi à notre table. La con-
versation roula sur le groupe lyonnais : Ampère, Maine
^e Byran, Ballanche, Bredin.
Au moment de nous quitter, le philosophe Gene-
vois demanda l'heure de la messe du Père, parce qu'il
-désirait y assister, nous dit-il ; je le regardai un peu
surprise, 11 s'en aperçut et me dit avec un fin sourire:
« Ne croyez-vous pas. Mademoiselle, que nous aimons
à prier sous le même toit, comme nous vivons sous
le même çiel?> J'en étais bien intimement convaincue
«t, comme je lut disais que ma surprise était une sur-
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133 REVUB d'aLSACE
prise de joie, nous nous serrâmes la main dans ce
sentiment de confraternité.
Le Père dit le lendemain sa messe à sept heures.
M. Naville y assista, et je me rappelle avoir prié tout,
particulièrement pour tous ces chrétiens, qu'un grand-
amour du Christ et. de sa loi unissent au-dessus de-
toute division. Je répétai avec foi ces paroles préférées
du Père : « Que votre règne arrive, ô mon Dieu ! dans,
nos cœurs et dans le cœur de tous les hommes >.
Ce jour-ià le Père constata un mieux général et
moins de gène dans les mouvements de la tête.
La soirée fut splendide ; nous ne pouvions nous-
détacher de nos fenêtres. Le lac s'étendait devant nous-
parfaitement uni ; le massif de? Alpes s'y projetait tout
entier. Au loin le ciel se colorait des teintes du soir..
Le soleil avait perdu ses rayons pour devenir un globe
de feu qui lançait dans le lac une large coulée d'or..
On eût dit une immense gerbe de flammes moissonnée-
dans le ciel et déposée au sein des eaux . . .
Mais le soleil disparaît, les Alpes s'assombrissent^
la neige de leurs sommets est seule brillante encore..
Le ciel et le lac, du côté du couchant, prennent des
teintes pourpres et violacées qui vers nous s'adou-
cissent et se fondent en des nuances de nacre et
d'opale.
Puis le crépuscule enveloppe ces splendeurs de son.
ombre bienfaisante, et tandis que l'ceil ébloui se repose,
le cœur ému traverse les espaces et s'incline devant
son Dieu, son créateur et son père.
_jo octobre.
Le lundi 30, je fis une réclamation : < Mon Père,
donnez-moi à travailler ; je ne puis vivre dans le
désœuvrement; s'il n'y a rien à faire pour moi, je -
vous coudrai des chemises >.
Je fis ce jour-là pour passer le temps une longue-
et solitaire promenade jusqu'à l'antique et formidable
château de Chilien et revins par les hauteurs en passan
.dbyGoogle
SOUVRNIRS D UNE ALSACIENNE
133
par Veytaux, Vrey, la route de Glion et l'église de
Montreux, si hardiment posée sur son roc perpendicu-
laire et si gracieusement encadrée de verdure et d'om-
brage. Une bonne vieille qui se reposait là me nomma
tous les villages qui s'échelonnaient sous nos pieds :
-voici à droite de Clarens, Tavel, le Chatelar, Vernex,
Montreux; ici à gauche la commune des Planches,
Territet, Vrey, Veytaux, Chillon, Villeneuve ; là-bas,
Aigte, etc., etc. Bonne et paisible population, heureuse
■de vivre dans un si beau ciel, au milieu d'une gran-
■diose nature ! et ce n'est pas en vain : la bienveillance,
Ja politesse, la dignité sont naturelles à la paysanne
vaudoise. On aime à causer avec elle et c'est de tout
■cœur, qu'en la quittant, on lui tend la main.
Le lendemain le bon Père me donna mes attribu-
tions : aérer fréquemment les appartements, le grand
■air, le bon air du lac lui étant expressément recom-
mandé ; inscrire la dépense, écrire sous sa dictée,
<:opier des manuscrits, faire la lecture.
Je copiai la première épitre de saint Pierre que le
Père avait traduite des textes latins et grecs en regard ;
puis le commentaire de l'Evangile de saint Marc. A
ce sujet il m'avait écrit de Bruxelles : « Ma santé tou-
jours passable. Quelque travail un peu meilleur. Com-
mentaire de l'évangile saint Marc qui est celui de
saint Pierre et traduction soignée de la première
épitre de saint Pierre. Mais pour la France craintes
«ffroyables >.
Je réclamai encore deux emplois : préparer et ser-
vir le premier déjeuner et lui faire chaque jour son
lit ; car je voulais servir réellement cet homme de
Dieu. Ce fut accordé. A partir de ce jour, j'étais
-occupée et j'étais satisfaite.
A cette époque le Père descendait à sept heures et
prenait sa demi-tasse de chocolat et son thé. H remon-
tait dans sa chambre, faisait sa méditation, se mettait
au travail et m'appelait pour me dicter ses lettres. II
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134 RKVUE D ALSACE
sortait entre dix heures et demie du côté de Clarens-
sur la route qui longe le lac entre les jardins et les
villas.
Après midi, il prenait un temps de repos, lisait,,
sortait encore. Puis arrivait le courrier avec des jour-
naux et des multitudes de lettres. Je lui lisais celles
d'une écriture peu lisible, car déjà il se fatiguait aisé-
ment. Je lui lisais également un ou deux articles du
Français ou du Temps (ce dernier journal nous était
communiqué par une excellente famille d'Alsace dont
le fils avait été élève du Père à Strasbourg'),
Nous dînions à six heures; après quoi on causait
longuement et la soirée se terminait par une lecture
récréative. Les ravissantes scènes champêtres des romans
et des contes d'Erckmann-Chatrian plaisaient au Père ;
il m'interrompait aux jolis passages et me disait: «Ne
lisez pas si vite, mon enfant, mon intelligence ne peut
pas vous suivre >.
Vers neuf heures nous nous séparions et c'était,
la montre à répétition du Père, {qu'il se plaisait à faire
sonner) qui nous donnait le signal de la retraite.
IV
Le Père avait demandé à Mgr. de Fribourg l'auto-
risation de dire la messe chez lui et il l'avait obtenue.
Il en fut très heureux. Lorsque sa chapelle fut arrivée
de Paris, nous organisâmes un autel mobile au salon.
Louis ï) étant en congé, je fus chargée de dire, de ma
place, les répons de la messe et je les étudiai sous la.,
direction du Père.
5 novembre.
Le dimanche 5 novembre nous eiîmes donc lï-
messe dans notre appartement. Que je trouvai le Père-
1) U bmitle Kasgler.
ij Le dome^ique du Père Grilr^, Aloïa Anlz, i
.dbyGOOgle
SOUVENIRS D UME AI-S.iClEXXIÎ I 35
beau à l'autel ! comme ce caractère sacré idéalise
l'homme ! et comme cette belle prière de l'inlroït
■n'allait au cœur et nourrissait mon espoir!
* Je m'approcherai de l'autel de Dieu.
* Du Dieu qui remplit de joie ma jeunesse!
< C'est vous, ô Dieu, qui êtes ma force! faites luire
sur moi votre vérité.
« Pourquoi donc, mon âme, êles-vous triste et pour-
quoi me troublez-vous ?
* Espérez- en Dieu, car je le louerai encore parce
(|u'il est mou Sauveur et mon Dieu.
» Notre secours est dans le nom du Seigneur qui
a (ait le cii.1 et la terre! >
lit celte autre prière de l'OITertoire :
«Je laverai mes mains parmi les innocenls et je
me présenterai, Seigneur, autour île votre autel, pour
entendre la voix de vos louanges et pour raconter
toutes vos merveilles. — Seigneur j'ai aimé la beauté
lie votre maison et le lieu où réside votre gloire! —
O Dieu ne faites point périr mon âme avec celles des
impies et ne me faites point iînir mes jours parmi
ceux qui aiment le sang! Leurs mains sont souillées
Je crimes, leur droite est chargée de présents ! Mais
je me suis conduit avec innocence, rachetez-moi et
ayez pitié de moi ! J'ai marché constamment dans le
droit chemin. Je vous bénirai Seigneur dans l'assemblée
des peuples» .
Ces moti sacrés d.ms leur simplicité élisaient défiler
cicvam mon esprit ces hommes dont la légèreté, la
cupidité, l'ambition avaient attiré tant de malheurs sur
les deux nations voisine?. Mais la bienfaisante image
du juste succédait à ces sombres visions et je sentais
alors :îans cette humble chapelle — une planche recou-
verte d'un triple lin, la pierre sacrée, deux flambeaux,
ua Christ, le livre saint et la coupe sacrée — combien
ie yrai prêtre est grand devant Dieu. Je comprends le
miracle de l'amour, la consécration, où le divin Ami
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13*1 REVUE D'.ALSACE
des hommes descendait à la voix d'un cœur pur pour
nous guérir et nous fortifier.
Le mardi j'allai à Vevoy cliargée d'un petit objet à
réparer ; je le remis à M. le curé Bauer et lui transmis
un message du P. Gratry. Déjà M. Bauer était venu
voir notre niatade et s'était mis à sa disposition avec
une extrême obligeance. Jamais il ne passa à Montreux
sans venir rendre ses devoirs à son illustre confrère,
Nous étions de ses paroissiens. Cette paroisse de Vevey
qui allait être dotée d'une si jolie église ne s'étendait
pas à moins de vingt-deux lieues à la ronde.
Le mardi 8, le Père commença une série de jours
de repos après sept jours de teinture d'iode. Comme
nous insistions pour qu'il persévérât plus longtemps, il
nous répondit d'un ton persuasif : «J'en suis saturé !>
11 éprouva ensuite un bien-être relatif, se sentit dégagé,
allégé. Comme cela nous donnait de l'espoir !
Le 10, le Père me pria d'assister à la consultation
du D' Carrard; je fus très touchée de cette marque
de confiance. Le docteur était simple, cordial, sympa-
thique ; le Père lui expliqua devant moi l'origine de la
tumeur. Pendant son séjour à Bruxelles (mars, avril et
maij il eut une discussion avec quelques personnes qui
soutenaient devant lui'la Commune de Paris. H s'anima,
éleva la vuix par un effort et sentit tout-à-coup une
douleur aiguë dans son gosier. Cette sensation fut si
forte et si douloureuse qu'il se dît aussitôt : «Ceci
sera ma mort ! > Hêlas ! il ne se trompait pas !
Nous demandâmes au docteur de bien nous détailler
le traitement à suivre, il était conseillé au Père de
sortir autant que possible, de respirer le grand air; un
léger dégrossissement de la tumeur fut constaté; la
cure de raisins étant terminée, le Père devait prendre
de l'iode à l'intérieur.
Cette journée fut encore superbe. Dès sept heures
du matin, les cimes aiguës et neigeuses des Alpes
savoiâiennes réfléchissaient les feux du soleil levant-
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SOUVENERS DUNR ALSACIENNE I37
On eût dit de magnifiques cristaux de roche enchâssés
-dans un sombre émai).
Vers le soir j'allai jusqu'à la terrasse de l'église de
Montreux ; je vis distinctement le fond du lac, l'entrée
■du Rhône et cette large et paisible vallée que ferme
et domine la Dent du Midi. A l'autre extrémité du
lac, le couchant était superbe. Heureux pays, me
•disais-je, et puisqu'un te! spectacle, le plus beau que
l'œil de l'homme puisse contempler, est donné à tous,
riches et pauvres, grands et petits, que pouvons-nous
■envier ? Oui, Dieu a fait la demeure de l'homme bien
belle ; si au lieu de tenir nos regards rivés à terre,
pour ne voir que ce qui nous divise, nous savions
regarder autour de nous et les élever au ciel, nous
serions plus heureux, nous respecterions l'œuvre de
Dieu en nous et autour de nous, nous sentirions mieux
que nous sommes les enfants d'un même Père, et je
répétai cette prière que le bon Père nous avait envoyé
au début de la guerre :
€ O Dieu ! qui nous avez donné ce globe pour le
■cultiver, faites que nous n'ayons qu'un cœur et qu'une
-âme, comme nous avons une seule et même demeure».
La journée du 12 fut pluvieuse. Le Père dit la
messe à sept heures et demie, puis je lui servis son
déjeuner, après quoi il demanda son beau missel rouge
et il nous traduisit l'épitre, l'évangile et l'oraison du
jour.
Lorsque ce bon Père remonta dans sa chambre, il
me vit occupée à la ranger et me dit : *Eh bien, mon
-enfant êtes-vous satisfaite ? Voilà vos utopies réali-
sées ! * Depuis, quand il me voyait un peu affairée, il
me répétait : « Toutes vos utopies sont réalisées ! »
C'est que j'avais rêvé d être la servante de ce
grand serviteur de Dieu ! C'était sans doute élever
bien haut mon ambition, et quand j'avais écrit à ce
bon Père : *Je me ferai aussi petite qu'il le faudra
auprès d'un si grand homme», sa réponse tomba sur
•nies illusions comme une pluie glacée :
D.gtzodoyGOOgle
*Je reçois à l'instant votre lettre, m'ccrivait-îl en
post-scriptum, bien affectueuse et bonne et généreuse^
mais avec des utopies qui demanderaient dix années
de méditations! >
Cependant le Ciel avait entendu mes vœux et mes
rêves devaient se réaliser, mais avec quelle rapide et
douloureuse issue !
La France et l'Alsace formaient l'objet principal de
nos conversations. Nous étions encore pénétrées de ces ,
sentiments d'angoisse et d'horreur que les dévastations
de la guerre et le sang humain répandu à flots avaient
déposé dans nos cœurs. Nous avions à parler de ce
froid vandalisme Prussien, de ce génie du vol, et de
l'arbitraire odieux et tracassier dont on usait dans nos
provinces conquises pour nous germaniser.
Nous pleurions notre chère et belle France, perdue
pour nous les victimes de ces odieuses querelle?.
Puis pour corriger ces sombres tableaux, nous par-
lions aussi de notre espoir de retrouver un jour notre
patrie française, et nous racontions ta charité spontanée,
la générosité sublime <jui contrebalançait, en partie du
moins, ce retour aux temps barbares. Hn Alsace,
disions-nous, les femmes auraient rougi d'acheter un
vêtement de' luxe ou de se livrer à quelque travail
futile. On ne voyait que de sombres costumes; on ne
se réunissait que pour tailler, coudre, tricoter avec la
fièvre du travail, afin de couvrir tant de dinùmcnt et
de soulager les souflrances et les misères de ceux c[ui
combattaient pour nous 'J.
I] Notre comité dtt Damt» de Silntc-.M*rie m'avill chargée d«
pluiieun ballola de vétemenU de Binelle pnur nos piavret bleaté» de
Meli, lorsqu'ipièa la reddition de celle ville j'ulliï y rejoindre une dé-
nies Eceur>. Avec eile, je diitribuii dm* les divrrseï anibulineu, che-
mises, cuIrtniiB et cligusteltes, un peu d'irgeiit et quelques douceun,
,db,Googlc
SOUVENIRS DUNE ALSACIENNE 139.
Le Père écoutait nos récijs, il parlait peu; mais je
trouve la substance de ce qu'il nous disait dans ses-
lettres de Pau et de Bruxelles. Je les recueille ici ;
c'est le cri du cœur. C'est ausfi le cri du Français et
du chrétien trompé dans son espoir, mais non point
dans ses provisions.
Dès le début des hostilités le Père m'avait écrit de
Paris le 21 août 1870 :
«Quelle abomination que cette guerre ! Quel crime!
Quel sera devant Dieu l'état de l'àme ou des âmes
— Dieu les connaît — de ceux qui ont été cause de
ces massacres ! et jusqu'à quand les peuples se laisse-
ront-ils ainsi conduire à la boucherie?»
Du 1" septembre de Villers-sur-Mer, (Calvados) -■
« Ces deux gouvernements causes de cette abomi-
nable guerre sont des gouvernements criminels ».
Le 22 octobre 1870, réfugié à Pau au milieu
d'une famille que sa présence consolait un peu, il
m'avait écrit :
«Ma santé est comme à l'ordinaire; bien humilié
de n'être en ce moment bon à rien pour la France.
Mais l'heure viendra où tout ce que je porte dans
l'àme fera son explosion et sera plus utile qu'une cita-
delle qui saute par le feu mis aux poudres. Ce n'est
pas beaucoup dire, c'est pourquoi j'espère mieux.
«Je me demande si l'Europe continuera le culte de
Mars considéré comme dieu des dieux.
« On dit que l'on a brisé les idoles ! on croit être
entré dans l'ère chrétienne? C'est pousser trop loin la
sottise! Oui, il y a quelques chrétiens dispersés parmi
les payens, mais il leur reste toujours à briser les-
idoles, à abolir bien pis que les jeux du cirque et les
meurtres des gladiateurs ! »
Puis le 8 novembre cette exclamation de désespoir:
« La F'rance vendue, trahie de tous côtés ! »
Ces chagrins altéraient déjà la santé du Père ; it
m'écrivait encore de Pau le 24 novembre :
.dbyGoc^gle
-I40 REVUE D ALSACE
c Je suis malade de fatigue, la tristesse y contribue.
J'aime la France comme ma mère, mais j'aime les
Allemands comme mes amis. Je suis navré de les voir
entraînés par des chefs pervers, (je ne parle que de
Bismarck) entraînés, dis-je, à tant d'horreurs qu'il nous
font subir et qu'ils ont à subir. L'on se tue à peu
près en nombre égal. C'est du plus odieux paganisme;
-c'est de la satanique antiquité!
< Malheur au misérable qui est cause de tout cela ! >
Nous étions alors emprisonnées au fond de cette
vallée des Vosges où les Prussiens faisaient de rares
■ apparitions, mais où les nouvelles du dehors n'arri-
vaient qu'à grande peine. Il nous semblait être de
malheureux naufragés dans une Ile déserte au milieu
de l'Océan soulevé. On ne correspondait que par la
Suisse. Combien de nos lettres ont pris ainsi des sen-
tiers délournés, pour arriver, par les chemins de nos
montagnes couvertes de neige, à la poste de Bâie.
Les lettres du dehors, adressées sous première enve-
loppe à nos amis de Suisse, nous arrivaient aussi par
•des voies secrètes. Elles étaient souvent bien vieilles
déjà, mais toujours les bienvenues. C'est ainsi que je
reçus du Père, le 22 octobre 1871, une lettre datée du
31 décembre 1870 :
«Je m'efforce de travailler et d'écrire sur nos devoirs
■envers la France! Je m'efforce aussi de réagir contre
.4a douleur écrasante qui nous accable.
< Mais nos affaires ne sont pas perdues ! >
Du 4 janvier :
«Je suis ici parfaitement bien, chez des amis'),
très confortablement, ce dont je suis honteux, et nous
sommes tous -honteux. On se reproche de manger du
îbœuf. C'est toute une colonie de familles parisiennes
-qui habite cette' maison et les maisons voisines. Je me
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SOUVENIRS DUK
porte assez bien et je prépare des travaux qui pour-
raient avoir pins d'efficacité que les canons Krupp. Ce
n'est pas beaucoup dire. Mais il y a dans les âmes
une masse d'indignation terrible qui ne sera pas sans-
effet ..
Du 27 janvier r
• Je suis assez bien, je m'efforce de travailler >, et
tout au bas ce post-scriptum :
«Vive la France! ne désespérons pas ! >
La capitulation de Paris devait cruellement tromper
cet espoir.
Le 15 février le Père m'écrivait :
< Je vous demande de m'écrire souvent. Il ne faut-
pas que ces événements nous séparent. Je me porte ■
assez bien et je m'efforce de travailler*.
Puis, du 5 mars, alors que les préliminaires de paix
venaient d'arracher à la France ces deux beaux fleu-
rons, l'Alsace et la Lorraine, le Père s'associait à notre-
douteur et essayait de relever notre espoir :
< Quant à la France, je ne comprends pas comment
ne peuvent pas mourir de douleur ceux qui n'ont pas
l'espérance. L'espérance de quoi ? . , . De guérir la
France, et de l'élever plus haut que jamais. J'ai cet
espoir et j'espère y contribuer. Je vois les moyens,
mais quoiqu'ils soient simples et praticables, nous
avons des ennemis tellement redoutables par l'excès
de leur stupidité, joint à l'excès de leur ignorance et
de leur oi^ueil féroce, qu'il ne sera pas facile de les
vaincre et ils sont notre plus grand fléau. Lisez dans
la Morale les deux sens du mot révolution, et les
violents >.
J'avais lu et relu les deux chapitres sur notre Révo-
lution dans ses causes, dans ses généreux commence-
ments, dans ses tristes excès. J'avais suivi l'historien
dans sa prévision de l'avenir où il posait cette ques-
tion:
< Les violents, les tyrans, spoliateurs ou meurtriers,.
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142 REVUE D ALSACE
vont-ils donc conduire à sa ruine le plus beau royaume
de la terre?
« N'est-ce pas là le terme où nous conduit la
-guerre civile en permanence depuis trois quarts de
siècle ?
« Nous sommes environnés d'une ceinture de forces
{i868j et nos ennemis disent : «Tenons-les, ce sont
des furieux, toujours en lutte et en révolution, qui ne
laissent à l'Europe nul repos. Les voici domptés main-
tenant ; tenons-les ...»
Je l'avais suivi dans son appel aux hommes de
bonne volonté :
<Oh! oui, ceignez vos reins, hommes qui aimez,
hommes qui voyez, vous qui connaissez le devoir et
l'ordre du moment présent, ceignez vos reinset prenez
en vos mains ces flambeaux lumineux et ardents dont
parle l'évangile. N'est-il pas temps de chasser l'igno-
rance et la nuit de la face de la terre? Et n'est-il pas
possible d'apprendre enfin à tous les hommes, la loi
unique et simple, évidente, qui, si elle est observée,
suffit? Répudier l'esprit de Caïn, toujours vivant; ne
plus tuer, et ne plus dépouiller son frère du fruit de
son travail.
< Ne plus tuer, c'est là la première conséquence
qui mène aux autres de la formule éternelle et uni-
verselle de la vie : Tout ce que vous^ voulez que les
hommes fassent pour vous, faites-le pour eux ; c'est
là la loi > i}-
Dans la Connaissance de l'àme j'avais trouvé cette
belle prière sur la liberté et le courage :
« Mon Dieu puisque la liberté vient de vous, faites-
nous la grâce d'aimer la liberté. Ne permettez pas
-qu'on profane ce mot évangélique en l'appliquant à la
licence qui conduit à la servitude. Guérissez-nous de
I) La mirait et I9 loi dt l'khiaire, chip. X, l'iMue ; p>g«s '
,db,Googlc
SarVEN"[ES D UNE ALSACIENNE I43
l'habitude funeste de reserver le nom de liberté aux
formes polittqueà qui la promettent. Donnez-nous, ô
nrioii Dieu, la substance de la liberté. La substance de
la liberté, c'est l'âme libre. Mettez la liberté dans notre
cœur... qu'elle y soit la source de l'effort, du travail,
■de la constance et du courage, augmentez-nous la force,
augmentez-nous la volonté, augmentez-nous la liberté.
Délivrez-nous de celte vie passive où s'endorment les
âmes. Apprenez-nous à trouver en elle notre vie, notre
source, notre amour »,
Et plus loin :
« 0 mon Dieu, en ce temps de faible intelligence
et de plus faible volonté, donnez-nous le courage !
Apprenez l'emploi du courage aux jeunes hommes
encore purs, encore sincères et généreux. Donnez-leur
jJès l'enfance le courage d'obéir et le courage de tra-
vailler. Donnez-leur, dans ces aimables commencements
de libre obéissance et d'effort personnel, le germe
■de la liberté. Montrez-leur que le courage sert à con-
quérir ta liberté, à la déployer toute entière en vous
suivant.
t Le courage sert à traverser la terre jusqu'au
foyaume de Dieu et puis à ramener le royaume de
Dieu sur la terre. C'est par lui que l'homme libre
défend le globe, sa patrie présente et le cultive. C'est
par lui que l'homme libre, n'ayant d'autre désir ni
d'autre crainte, vit et meurt pour disposer le globe
dans l'ordre et la justice... >
Le 15 mars le P. Gralry quittait Pau avec l'espoir
de rentrer à Paris; mais les effroyables événements de
la Commune l'en chassèrent; il passa quelques jours à
Versailles, puis se rendit à Bruxelles où il avait des
parents et des amis et d'où il m'écrivait le 2i mars :
< Me voici à Bruxelles. Paris n'est plus habitable ;
^ucun travail n'y est possible. Je ne puis vivre sans
gravait, sous aucun point de vue. Je vais essayer de
travailler chez ce petit peuple libre, qui n'est point
D.gtzodoyGOC^gle
144 REVUE U ALSACE
gouverné depuis un siècle par l'émeute retranchée ai»
centre et opérant de là ses coups d'état tous les quinze-
ans.
< Hélas 1 hélas ! quel effet produit ce spectacle sur
nos chers Alsaciens : nous maudissent-ils et leur cœur
va-t-il nous abandonner? ou bien prendront-ils en con-
sidération que la France est malade, qu'elle peut guérir
et que ceux de ses enfants qui, comme elle (et comme-
moi en ce moment) sont loin de ses frontières mater-
nelles, doivent tout faire et d'autant plus travailler pour-
la sauver, pour accumuler la lumière qui peut la
guérir. , . »
Du 12 avril :
« Que va devenir la France dans ce tremblement
de terre qui sévit sous nos yeuxî
«Ma santé toujours médiocre, brisée par l'état de-
la France ! »
Est-ce là qu'il faut placer cet effort de voix qui
fit naitre la tumeur et qui devait causer la mort de-
notre bon Père ?
Du 29 avril 1
«Je vais mieux que le jour de ma précédente-
lettre. . . Mon domestique Aloïs (Louis) Antz (né près-
de Sélestat) a été pris par le service militaire, a été-
cinq mois dans les tranchées près de Paris, n'a pas-
eu une égratignure et est venu reprendre son service-
près de moi. Quel brave garçon! je suis bien content
de l'avoir ! .
Du 24 mai :
* Enfin les Français vont donc peut-être rentrer
dans Paris ! >
Et apprenant le sort terrible des - otages, le Père-
écrit à maman du 30 mai :
< L'assassinat de l'archevêque et de mes frères du
clergé de Paris me perce d'une douleur qui ne guérira
jamais ! >
.dbyGoogle
SOUVENIRS D i;SB ALSACIENSE I45
Et à moi du g juin :
• Je viens de recevoir votre très bonne lettre
inquiète. Non, je ne me porte pas beaucoup plus
mal qu'à l'ordinaire. La douleur et l'horreur et le
dégoût et l'exlrême difficullé d'espérer le retour du
progrès humain, m'accablent et me blessent et me
ruinent, je le sais. Cependant, je résiste de mon
mieux >.
Enfin pour terminer ces pages rétrospectives, voici
une lettre que le Père m'écrivait le 8 juillet sur les
affaires de la France et de l'Eglise:
« Voici un point sur lequel je voudrais vous parler
de vive voix ; c'est le P. Hyacinthe et tout ce qui
concerne l'Eglise. Pour moi, je n'agirais pas comme le
P. Hyacinthe. En principe, je ne vois pas ce que peut
produire cette activité isolée ; l'Eglise ne procède que
par mouvements de totalité. Les réformes qui sont à
désirer et qui se réaliseront un jour, ne se feront pas
autrement.
« Puis, chère enfant, soyez, non pas moins énergique,
et moins cordiale et moins sensible à l'iniquité, mais
prudente, calme, clairvoyante en tout. Ne vous excitez
pas et n'excitez personne à la colère contre les Prus-
siens; ne fomentons pas la haine, même contre l'en-
nemi. La violence ici encore ne peut servir à rien. Ce
qui sert, c'est de répandre la vérité et l'amour ardent
. de la justice : Heureux ceux qui ont faim et soif de
la justice, car ils seront rassasiés. Et : Bienheureux
ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre.
« Pour ce qui est de la République, voici son
essence : Plein et entier gouvernement de la nation par
la nation. Voilà l'essence, la forme est secondaire.
Pour l'avenir, je pense que la forme sera républicaine
proprement dite, chef non héréditaire. Mais aujourd'hui,
qui veut la République, qui donc en est capable? C'est
une question que je pose sans la résoudre >.
Reeae dMliocr. I«09 10
.dbyGOOgle
140 REVUB D itLSACB
VI
Ma sœur arriva le i6 novembre et reçut l'accueil
le plus cordial de notre bon Père : « Mon enfant, que
je suis heureux de vous voir ici. Je craignais que vous
ne pussiez venir. Mais vous allez vous soigner; nous
serons deux malades et nous nous exhorterons au cou-
rage et à la patience >. Ma sœur fut bien touchée de
ces bienveillantes paroles et en conserva un précieux
souvenir.
Le i6 novembre, le Père rae chargea d'un message
pour M. Carrard. Je m'en acquittai et je profitai de
l'occasion de le voir seul pour lui demander son opi-
nion sur ce mal étrange et tenace,
M. Carrard avait peu d'espoir : i C'est grave, me
dit-i), je ne vois pas de guérison possible, mais je puis
rae tromper >,
C'est donc sur cette faible base, que l'homme de la
science peut se tromper, que je bâtissais humainement
mon espoir ; car j'avais de l'espoir, je voulais en avoir,
malgré tout, parce que je le plaçais en Dieu. Aujour-
d'hui je me demande comment j'ai pu me faire illusion
jusqu'au dernier moment P Etait-ce une grâce du Ciel
pour que je conserve autour du malade la quiétude
et la sérénité que la pensée d'une mort prochaine eût
entièrement détruites?
11 me semblait impossible qu'un homme sain de
corps et vigoureux d'esprit ne put pas vaincre ce qu'il
appelait son mal local. Mais ce mal s'était localisé là
où les organes de la vie sont le plus étroitement liés.
Le Père le savait et un jour que je lui reprochais
doucement de ne pas continuer son traitement à l'iode,
il me répondit :
«Mon enfant, c'est en vain que nous lutterons, si
c'est la volonté de Dieu que je meure! »
Je me récriai : « Mais, mon Père, c'est du fatalisme
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SOUVENIRS D'UKE ALSACIENNE I47
-cela! Il est dit : (Aide-toi, le ciel t'aidera !>. Si je
savais qu'il n'y eût rien à espérer, je m'enfuirais, je
ne pourrais pas vivre auprès de vous avec cette pen-
sée ! . . , — * Comment, mon enfant, vous m'abandon-
neriez, vous ne m'aideriez pas à mourir?... Ce ne
serait pas bien cela ! . . . >
Depuis ce bon Père ne m'en pariait plus, et lors-
■qu'il me voyait préoccupée, il me disait avec un bon
sourire :
< Eh bien, parlons de nos grandes espérances ! ... *
Ce bon Père éprouvait à cette époque déjà des
angoisses et des oppressions qui l'impressionnaient
vivement. Pour avoir plus d'air, il me demanda de lai
«éder ma chambre en me disant : « Vous conserverez
là, à sa place, votre table de travail, j'ai besoin de
vous, vous le savez ; vous séjournerez dans votre
chambre, car elle reste la vôtre, tout le jour, comme
une Sœur de charité veillant près de son malade et Je
vous appellerai quand vous me serez nécessaire.
Le 1 7 novembre, le lac fut très agité quoique tou-
jours beau. Nous entendîmes et nous vîmes venir < la
vague » comme une barre transversale qui s'avançait
menaçante. Elle était couronnée d'écume, se brisait et
rejaillissait contre les murs des jardins sous nos fenêtres.
Sur la demande du D' Carrard, M. le D' Rouge
de Lausanne vint voir le Père. Ces Messieurs entrè-
rent en consultation et proposèrent un sondage pour
connaître la nature de la glande, des ponctions au cas
où elle contiendrait de l'eau, et enfin l'ablation de la
tumeur.
Ces propositions furent soumises aux médecins de
Paris, mais ne furent pas approuvées. L'opération n'ayant
pas été faite dès le début, qui eût osé l'entreprendre
ou seulement la conseiller ? Mais ces Messieurs étaient
tous d'accord pour prescrire le traitement à l'iode.
Le 19 novembre le bon Père dit la messe au salon
et nous reçûmes la communion de sa main.
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RKVUE d'aLSACE
VII
Le 20 novembre une obligeante et aimable com-
patriote, qui habitait Clarens avec son Père, vint me
chercher pour aller au Rigi vaudois, la promenade
obligée de Montreux. «Sortez, mon enTant, me disait
le Père, vous tomberez malade, il faut prendre l'air ».
Ce fut la dernière promenade.
C'était le matin ; en une heure nous gagnâmes le-
plateau du Rigi qui surplombe et domine Montreux
et qui repose sur une immense muraille de roche,
tandis que derrière lui s'en élève une autre non moins
formidable, aux arrêtes tranchées, dont la pointe la
plus saillante porte le nom de dent de Jaman. De là
haut, l'œil plonge dans la gorge du Chaudron, dont
ie torrent, étroitement encaissé entre des falaises de
granit, forme plusieurs cascades. Au loin, le regard
embrasse tout le littoral du lac et distingue de Lau-
sanne à Villeneuve toutes les échancrures de la côte
vaudoise si peuplée de villages et de villas, si riche
de culture, si pittoresque et si hospitalière. Le massif
imposant des montagnes savoisiennes formait déjà con-
traste, le froid avait roussi les flancs abrupts et les
sommets et les ravins étaient couverts d'une neige
brillante. La paisible vallée du Rhône fermait le lac à
nos pieds. C'est sur ce plateau qui porte le village de
Glion et de grands hôtels que se réfugient les touristes
de Montreux, lorsque sa chaleur de serre chaude
devient intolérable.
J'aurais voulu ne point Jouir seule du spectacle de
cette grande et belle nature et j'espérais qu'aux pre-
miers jours du printemps nous pourrions y amener
notre bon Père. Au retour j'essayai de lui décrire ces
splendeurs, mais qu'est-ce que la voix de l'homme
pour décrire la nature? elle reste au-dessous de l'œuvre,
la parole est trop faible et le pinceau trop pâle !
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SOUVENIRS D U.VB ALSACIENÏJE I49
Ces impressions passaient vite pour faire place au
triste spectacle de la souffrance humaine. Les nuits du
Père devenaient mauvaises : * La tumeur m'opprime,
«Ile m'étouffe!* et il avait à lutter contre ces sombres
-dispositions jusque vers dix heures du matin. A cette
Jieure il se faisait comme une éclaircie : » Cela va
mieux, nous disait-il, je vis, je respire ! » « Ah, me
dit-il un jour, avec une larme dans les yeux, si je
pouvais vivre trois ans seulement je serais satisfait ! >
t Cher Père vous vivrez quinze et vingt ans » lui
■répondais-je, et nous supputions les chances de vie.
Le corps est sain, aucun mal ne l'a jamais atteint ;
celui-ci est purement accidentel et local, il suivra une
période d'accroissement et cédera enfin au traitement
■et au régime qui doivent le combattre dans sa racine.
Pauvres prévisions humaines, qu'elles sont courtes
et bornées ! Les plans de Dieu ne sont pas nos plans
et nous ne les comprenons pas toujours.
Dieu voulait soustraire son serviteur au spectacle
de nos luttes et de nos divisions. Sa grande âtne avait
-assez souffert; elle avait aussi donné toute son essence.
Que nous eût-il dit encore qu'il n'avait pas dit?...
Ah! je le sais, ce sont des vérités sanglantes!...
Ces méditations de la dernière année, je les ai copiées^
■et en les copiant, j'admirais la fermeté, ta profondeur
et la sagesse de ce véritable chrétien, ces paroles si
énergiques dans leur brièveté, si lucides dans leur sim-
plicité. Plus d'une fois, en les copiant, j'ouvrais la porte
et je disais : < Mon Père ce sont là des paroles vraies
et fortes; c'est là ce qui réveillerait les cœurs et leur
■donnerait de généreux élans; c'est là ce que les grands
et les petits devraient entendre. Il faut publier ces
commentaires! >
Mais le Père souriait de mon enthousiasme et ne
répondait pas.
Je veux pourtant espérer avec une des âmes que
Je Père avait consolées et raffermies dans le chemin,
<<iue de même qu'après que JÉSUS fut monté au ciel,
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150 REVUE D'aLSACE
it se fît une plus large expansion de sa doctrine, de-
mème notre incomparable ami exercera sur le monde
une influence salutaire en faisant mieux comprendre
l'Evangile.
Oui, là est notre espoir et quand chaque soir et
chaque matin nous disons : Que votre règne arrive, ô
Père céleste ! nous croyons et nous espérons que l'es-
prit de Caïn diminue et que l'esprit de l'Evangile
triomphe.
VIII
Depuis son retour de la guerre, Louis avait réclamé
une vacance pour aller vers les siens en Alsace. Il
était parti et vint reprendre son service au bout de
trois semaines. Il avait risqué de rester enfoui sous la
neige, en s'aventurant au milieu de la nuit, par des
chemins non battus, à la recherche d'un cousin doua-
nier qui venait d'être envoyé dans les Vosges, sur la
nouvelle frontière, près de Sainte-Marie. « Ni les Kabyles
ni les Prussiens ne m'ont mis en si grand danger, nous
disait-il; je tombais d'un trou dans l'autre; je ne sais
comment j'y ai échappé >. Le siège sous Paris, la
tyrannie prussienne en Alsace, dont il venait d'être
témoin, lui fournissaient matière à maints récits que
le Père écoulait avec sa bienveillance accoutumée. Il
y avait entre le maître et le serviteur une affection
fondée et réciproque. Le Père était d'une douceur et
d'une bonté constantes et ménageait son domestique
comme on ménage un frère. < Quand je suis entré à
son service, disait Louis, je ne savais pas grand-chose :
Faites pour le mieux me disait le bon Père, vous
apprendrez; en attendant faites comme si c'était pour
vous. « Ah ! disait encore le domestique attendri, c'est
un maître comme on n'en trouve pas deux I »
La tumeur devenait très sensible au froid et te
Père redoutait de sortir, même sur la galerie qui lon-
geait la maison. Il ignorait aussi le plus simple confort».
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SOUVENIRS DUNE ALSACIENNE I5I
n'ayant pas de vêtements d'hiver, rien de souple et de
chaud pour couvrir ce pauvre corps endolori.
Nous le persuadâmes à grand-peine d'avoir au
moins une robe de chambre et nous primes le patron
d'une de ses lourdi?s capotes de drap pour lui faire un
vêtement de flanelle ouatée et doublée de soie.
«C'est prodigieux, disait-il, en nous voyant travailler
sans relâche > ; mais lorsque la robe de chambre fut
terminée, il ne la quitta presque plus ! Ce bon Père
avait un plaisir d'enfant à ces travaujc sortis de nos
mains.
Mais il fut moins charmé d'un autre ouvrage que
j'avais fait à son intention et pour lequel je fus dou-
cement grondée. J'avais fait une tapisserie destinée à
un fauteuil et je la fis monter par le tapissier du rez-
de-chaussée. Pendant une de ses promenades, je fis
substituer ce meuble à celui dont il avait l'habitude.
Lorsqu'il s'en aperçut il me dit : «Ceci, ma chère
enfant, est une chose inutile ; vous savez que je n'aime
pas les choses inutiles». Mais, cher Père, lui dîs-je,
légèrement désappointée, * ce qui fait plaisir à travailler
et à donner, n'est pas une chose inutile >. Il sourit et
me tendit la main.
2Ô novembre :
Le dimanche 26, nous priâmes nos voisines de la
pension Monney à dîner. On parla beaucoup de l'Ir-
lande leur patrie, de ses malheurs, de sa misère, de sa
sympathie et de son enthousiasme pour la France. Ces
dames restèrent pour le thé et je dus leur lire un ■
article du Correspondant sur la réception enthousiaste
faite, par leurs compatriotes, à la délégation française
de secours aux ble^isés.
Mais l'eff'ort avait été au-dessus des forces du bon
Père ; il fut pris d'une de ces crises névralgiques dans
la tête, qui devinrent bientôt journalières et qui le
firent tant souffrir. Ces douleurs s'étendaient du sommet
de la tête jusque dans i'épaulc et la poitrine et étaient
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■ s» REVUE d'ALSACB
accompagnées de lancées aiguës dans la tumeur et de
spasmes nerveux qui fatiguaient .beaucoup le malade.
Alors le travail lui fut presque interdit. Cependant
tous les matins, il me dictait ses lettres. Après midi
il dépouillait son courrier et après la lecture d'une ou
deux missives, il me priait de lire les suivantes. La
lecture du soir fut abandonnée ; les crises douloureuses
le saisissaient entre sept et huit et exigeaient un repos
absolu.
tin scrupule nous saisissait alors. Le Père était-il
bien à Montreux? Le séjour de Paris n'eut-il pas été
préférable.' Nous craignions que cette vie trop égale
lui fut à charge et nous le suppliâmes soit de rentrer
dans son milieu habituel pour avoir autour de lui ses
médecins, sa famille, ses amis, soit d'appeler à Mon-
treux quelqu'un des siens. Les médecins lui assuraient
qu'il supporterait le voyage.
Mais il nous répondait : cNon, je ne puis retour-
ner à Paris, je prendrais la fièvre et mourrais en
route ; autant me dire de traverser le lac à la nage.
Puis à Paris on n'est pas siîr du lendemain et j'irais
au-devant non de diversions, mais de préoccupations
et de latigues, car j'aurais chez moi tout le retentisse-
ment des affaires.
* Quant à mes médecins et à ma famille, je ne puis
leur demander de venir. Ma sœur est plus malade
que moi, mon neveu se doit à sa jeune famille, mon
beau-frère est surchargé de travail ; ne parlons plus
de cela ».
Ce que le Père recherchait avant tout, c'était la
solitude. Nous n'entrions chez lui que lorsqu'il nous
appelait, maman ou moi, et lorsqu'il voulait rester
seul, il me disait avec un geste d'adieu et un aimable
sourire : * Mon enfant, je vous rends votre liberté ».
C'est ainsi qu'il se recueillait devant la mort dans
le calme, le repos, le silence. II avait écrit ;
«Je vois venir sur la face de mon âme le froid,
la glace et comme la destruction. Je vois venir peu
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SOUVENIRS DUNE ALSACIENNE 153
à peu, la fatigue, le silence, l'inaction, l'indifférence,
le chagrin, la séparation !> et ces autres paroles :
« Quant à moi, quel que soit mon passé, je n'ad-
mets pas qu'un âge arrive où mon cœur ait cessé de
battre. D'abord parce que je vous ai demandé, ô mon
Dieu ! de me retirer de cette terre avant cet âge, puis
parce qu'en mettant ma main sur ce cœur, et l'ob-
servant de près, je sens qu'il est et sera dans mon
âme, ce qu'il est dans mon corps, je veux dire le
-dernier vivant ')>.
I] CoHnaitiaHct di Càmi, p(g» 433 el 44.4-
(A suivre).
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. UN ARTISTE ALSACIEN MÉCONNU
LE GRAVEUR EN PIERRES FINES BAER, DE SÉLESTAT
Dans la liste des biographies d'artistes Alsa
que publiera le gigantesque Allgrmeines Lexikon dcr
bilden dcr Kunstler de Leipzig, sous la direction de
MM. les D" Ulrich T hieme et Félix Becker, je plaçai,
l'an dernier, le nom d'un des nombreux maîtres qui,
au XVIU' siècle, abandonnèrent leur pays natal pour
Paris : le graveur en pierres fines Baer, de Sélestat.
Ce choix était dicté par les indications du Cata-
logue de l'exposition rétrospective de Strasbourg en
1893 :
n" 60. Tabatière, écaille blonde, portrait de Baer, de
Sélestat, graveur du roi Louis XVI, par Greuze,
n' 63. Cachet : Napoléon I", par Baer de Sélestat.
(Collection de M. le vicomte P. de Bussière).
Si l'on démontrait que Greuze soit réellement l'au-
teur du portrait de la dite collection, le graveur Baer
gagnerait à figurer dans l'entourage du maître de-
Tournus, à côté de Wille et autres naturalisés pari-
siens.
Quoi qu'il en soit, Baer avait existé, et sa place-
loe semblait marquée dans un lexique d'art.
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va ARTISTE ALSACIEN MBCON'N'U I55
Ici commença la difficulté. D'une part, MM. Thieme
et Becker me communiquaient la notice d'un de mes
confrères du lexique essayant d'identifier Bair de
Sélestat avec son homonyme Jean-Frédéric Bacr,. l'or-
fèvre strasbourgeois qui vécut de 1724 à 1794. D'autre
part, les auteurs les plus graves, à commencer par
M. Babelon, membre de l'Institut et conservateur du
Cabinet des Médailles à la Bibliothèque Nationale,
accordaient un crédit illimité à l'opinion de Leturcq,
dans son livre sur Jacques Guay : «Je crois que si cet
artiste [Baer] est peu connu, il ne faut pas accuser la
postérité d'ingratitude à son égard ».
Détruire l'hypothèse de l'identification Baer, de
Sélestat, et Jean-Frédéric Baer, de Strasbourg, était
chose facile. Réviser son procès après le verdict de
juges aussi autorisés me semblait périlleux. Toutefois,,
l'opinion de Leturcq, basée sur l'examen d'une intaille
de Baer — sans doute médiocre — égarée dans sa.
collection particulièrement riche en chefs-d'œuvre me
laissait sceptique. Quelle que soit la confiance que
Leturcq ait inspirée à l'auteur du Catalogue des Camées
antiques et modernes de la Bibliothèque Nationale, tel
témoignage de contemporains de Baer eut fait mieux
l'affaire.
Dans les Tablettes de Renommée de ijçt, je décou-
vris enfin ce témoignage :
« Baer, quai de Conti, vis-à-vis le Pont-Neuf, célèbre
graveur en pierres fines de Mgr. le comte d'Artois,,
grave supérieurement les antiques, les chiffres et devises
sur chrystaux, le cachet et le portrait d'après nature».
Ce texte servit de base à ma notice pour le ■
Lexique de Leipzig, en dépit des opinions dites scien-
tifiques, et je souhaite qu'il soit utile, s'il est encore
temps, à M. Fr. Edouard Sitzmann, l'auteur du Diction-
naire de biographie des hommes célèbres d' Alsace.
André Girodie.
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LA SUPPRESSION
DE L'ADMINISTflATION PROVINCIALE
ET LE NOUVEAU RÉGIME. 1790.
(Suite')
CHAPITRE QUATRIEME
"Noit éa 4 loAt — Lettre àa cnré Pinelle i «et comoieltiiits. — Pro*
tetlilion de U Chambre eccIttUMiqae. — Elle chirge l'ibbé
d'Eynin de la dépoter lur le bureau de la Chambre. — Gobel
A l'époque où le Conseil général de la commune
■de Colmar sollicitait de l'Assemblée nationale le main-
tien des divers établissements civils et ecclésiastiques
■de cette ville, on connaissait déjà, quoique d'une
manière un peu confuse, les bases de la nouvelle orga-
nisation religieuse. On savait qu'il y aurait un évêché
par département, que l'on se proposait de réformer
l'ancienne constitution du clergé, et bien que les décrets
déjà rendus ne pouvaient guère laisser de doute sur
le sort que l'Assemblée réservait aux biens ecclésias-
tiques, on avait du moins quelqu'espoir d'obtenir une
-exception pour l'Alsace,
1) Voir la livraiaon de j:
,db,Googlc
LA SUPPRESSION! DE L ADMiMISTRATIO^ PROVINCIALE I57
Le S août 1789, les députés du clergé de notre-
province, on se le rappelle, cédant à t'enthousiasme
universel, avaient fait le sacrifice public des privilèges
de leur ordre. « Mais comme il nous est particulièrement
demandé dans nos cahiers, écrivait à la date du 8 août
le curé Pinelle, de veiller à réclamer la conservation des
privilèges, exemptions et immunités de notre province,
ainsi que le maintien des juridictions établies et beau-
coup d'autres articles, nous n'avons donné notre assen-
timent que sous la réserve expresse du consentement
de nos commettants, laquelle réserve a été signée et
déposée par nous sur le bureau ; je me fais un devoir
de vous en informer ». Toutefois il prie ses commet-
tants de bien peser les avantages et les inconvénients
du sacritice qu'on leur réclamait, avant de prendre une
décision ; et si alors ils ratifient la renonciation condî<
tionnelle de leur député, qu'ils veulent bien lui envoyer
d'autres pouvoirs généraux, ne contenant plus ni réserve
ni restriction. Au contraire, si, contre toute attente, ils
croyaient devoir le désavouer, ils devront lui tracer
une ligne de conduite, ne voulant et ne pouvant
oublier qu'il est leur mandataire et qu'il doit se con-
former à leurs ordres et volontés. Dans ce dernier cas
cependant le curé Pinelle les supplie de bien considérer
qu'ils s'isoleront, et alors * la loi impérieuse de la néces-
sité et peut-être les persécutions dans la province même
qui ne se sont malheureusement déjà que trop fait
sentir >, les obligeront bien vite à revenir de leur
velléité de résistance. Par ce mot persécutions, nous
ne croyons pas qu'il faille entendre des mesures vio'
lentes et arbitraires dont nous n'avons trouvé aucune
trace, mais bien cette hostilité sourde, contre l'ordre
du clergé, conséquence des doctrines en vogue et
source d'une foule de vexations, qui fut cause de
la vivacité des doléances de l'assemblée de Colmar-
Sêlestadt.
Cependant le curé Pinelle ne parvint pas à com-
muniquer à ses commettants, l'enthousiasme dans lequel
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55* RF-VL'I
il se trouvait, car la réflexion et le calme leur mon-
trèrent la situation sous un tout autre jour que celui
sous lequel leur député l'avait aperçu, lin effet on
pouvait redouter que les décrets du 4 août et jours
suivants n'aboutissent qu'au dépouillement et à la ruine
du clergé, car tout faisait craindre que {'.assemblée,
une fois, sur cette pente, n'allât jusqu'au bout : à la
séance du 8 août, le marquis de la Coste lui avait
déjà proposé de supprimer les ordres religieux et de
s'emparer des biens ecclésiastiques •}'. Aussi la Chambre
ecclésiastique de Colmar protesta contre les décrets
du 4 août dans un Mémoire que nous regrettons de
n'avoir pas retrouvé. Il faut remarquer que la Chambre
ecclésiastique était uniquement instituée pour faire U
répartition et le recouvrement des impôts du clergé.
Elle n'avait donc point qualité pour défendre les inté-
rêts politiques de l'ordre, pas plus qu'il n'appartenait
aux consistoires de s'occuper d'autres intérêts que des
intérêts religieux des protestants. Quoi qu'il en soit,
nous savons que la Chambre faisait valoir la situation
particulière du clergé d'Alsace, régi par le concordat
germanique, qui n'a jamais été confondu avec le clergé
de France. Cette situation a été créée et spécialement
0 Voici celle propoiEtion : L'AsiembUe deviîl décUrer • 1° que
(OUI le« bien* dîli cccliiiiulïqaei *pp*rtienaent k !■ nation ; 10 qu'l
dater de l'annie 1790, toulei Je« dîmea eCcUiiattrqa» seront et demea-
ceronl lupprimèei ; 3° que lous les tituliirEt quelconques garderont peo-
dant leur vie un revenu égal an produit actuel de leurs bénéfices; qua
-celle tomme leur sera payée par lei Aatembléca provinciales, eo obser-
vant de plut que la dotation de> coiia doit tUt senaiblemenl augmen-
tie ; 4° que le» Assembléeii provinciales régleront pour l'avenir le taux
de* honoraires des iv^quei. qui lont, avec les curéa, les seuls minislm
easentieli du culte divin; qu'elles fixeront également les fonda destinés
.au service des cathédrales et aux retraites des anciens pasteur* ;
5* qu'elles pourvoiront aussi i pensionner d'une maniâre équitable les
personne* de l'un el l'autre seie, engagées dans les ordres taonasiiques,
lesquels ordres seront supprimés >. . — Les motifs de cette proposition
étaient la nécessité d'éteindre la dette publique et l'impossibilité d'y par-
venir par te moyen du peuple épuisé. L'adoption de celte proposition
parsisssit tellement probable, qu'i la séance du 11 août, le clergé de
.France pour la faire rejeter, renonça aux dîmet, sans indemnité et de
.plein gré, en ■« reposant sur la nation pour «on entretien à l'avenir,
.{CemidéraihHt, XI, p. 165).
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LA SUPPRESSION DE I. ADMINISTRATION PROVINCIALE I59
garantie par le traité de Manster, notamment par les
articles 75 et 109, qui sont formels, puis confirmée
par le traité de Ryswick. La respecter est donc une
des conditions sous lesquelles l'Alsace a passé sous la
domination de la France et par conséquent la consti-
tution, les possessions, les droits et privilèges du clergé
d'Alsace ne peuvent être, ni attaqués, ni mis en ques-
tion, sans violer le droit des gens et la foi publique
sur lesquels reposent les traités de paix. Telle était
évidemment ta thèse principale, à l'appui de laquelle
très probablement, on invoquait encore des considéra-
tions d'équité, comme celles que l'on trouve dans les
-différents écrits du temps, qui furent publiés sur cette
question.
Ce Mémoire fut déposé au secrétariat de l'Assem-
blée, fin septembre 1789, par l'abbé d'Eymar, vicaire
général de Strasbourg, prévôt de Neuwiller, député du
clergé de la Basse-Alsace, par préférence à ses collègues
^u clergé de la Haute-Alsace, qui se plaignirent de
n'avoir pas même été prévenus ou avertis, et en furent
froissés, d'après une lettre du député Meyer{i" octobre).
Dès lors ils prétendirent que ce Mémoire n'avait aucune
valeur, parce qu'il était l'œuvre personnelle du vicaire
général de Klingtin, président de la Chambre ecclé-
siastique, et de ses dix ou douze secrétaires, sans avoir
pris l'avis d'aucun membre du clergé. Que l'un ou
l'autre de ces députés se soit senti particulièrement
Wessé et ait exhalé de cette manière son dépit ou sa
mauvaise humeur, nous voulons bien le croire; mais
il est impossible qu'ils aient tous improuvé les motifs,
alors connus de tout le monde, pour lesquels la Chambre
ecclésiastique eut recours de préférence aux bons offices
■de l'abbé d'Eymar. Voici ces motifs.
Parmi les députés du clergé d'Alsace, celui qui
l'emportait par le rang et la dignité, était sans con-
tredit J.-B. Gobel, évêque de Lydda, suffragant et
vicaire général du prince-évêque de Bâle. C'eût été
«ionc à l'évèque de Lydda de déposer la protestation
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l6o REVUE d'aLSACE
de la chambre au secrétariat de l'Assemblée nationale,.
Mais sans parler de la légitime déSance qu'inspiraient
déjà la conduite et les opinions de ce prélat, la Chambre
ecclésiastique de Colmar eut le malheur d'encourir s»
disgrâce, voici à quel sujet. L'Assemblée du clergé
de Huningue-Belfort, dans sa dernière réunion, avait
accordé un louis par jour à l'évêque de Lydda et
quinze livres au curé Rosé, à titre d'indemnité pour
frais de voyage, de séjour et d'entretien à Versailles ;
et en attendant que le Roi désignât sur quels fonds
serait prélevée cette somme, puisque les Etats géné-
raux pouvaient traîner en longueur, elle priait la
Chambre ecclésiastique d'avancer immédiatement à cha-
cun des deux députés, la somme de 200 louis sur
laquelle ils devront imputer leur indemnité, sauf à
rendre leur compte plus tard. Cette décision fit diffi-
culté. La Chambre en effet n'était instituée que pour
faire la répartition et le recouvrement des impositions
qui frappaient le clergé; elle n'avait point de revenus
particuliers, et il n'était pas en son pouvoir d'augmenter
les contributions à percevoir d'une somme quelconque,
quelque légitime que parut la dépense. De plus, si l'on
accordait une avance aux députés de Huningue-Bel-
fort, il n'y avait aucune raison de la refuser à ceux
de Colmar-Sél estât, et par conséquent il eut fallu grever
le budget d'une charge qui aurait, à juste titre, provo-
qué les réclarpatîons des contribuables. Soit qu'il se
rendit à ces raisons, soit pour tout autre motif, le curé
Rosé n'insista point. Mais Gobel, toujours à court d'ar-
gent, obtint de M. de Beroldigen, grand doyen de
Murbach, mandat sur le trésorier de la chambre pour
la somme de 200 louis. Toutefois les commissaires
désavouèrent leur collègue et le trésorier refusa de
payer, de telle sorte que Gobel dut emprunter 50 louis
à Colmar 1), Cet incident fit assez de bruit, parait-il ;
l) C'est peul-#tre lu cause pour Uquetle l'évtqas de Lydda était
ptraonnellement en fort mauvïis tercrta avec M. de Klinglin, vicalr»
génicti, et préaident de la Chambre.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DE L'ADUINISTRAT10>f PROVINCIALE l6l
car l'évêque de Lydda publia une justification, dans
laquelle il ne ménagea pas la Chambre qu'il accusa
d'avoir agi par haine, envie et jalousie. Dans ces con-
ditions, la Chambre ne pouvait guère, on le conçoit,
se servir de l'intermédiaire d'un homme qu'elle avait
si profondément blessé. D'un autre côté le prince-abbé
de Murbach était souffrant. Par lettre du 25 juillet,
adressée à M. Chauflour, lieutenant du Roi, il annonçait
à ce dernier qu'il avait résolu de donner sa démission
pure et simple pour cause de maladie <),-et le priait de
lut faire nommer sans délai un suppléant, c'est-à-dtre
un successeur. Il est vrai que M. Cbauifour répondit
au prince qu'il se méprenait beaucoup sur les pouvoirs
d'un lieutenant de bailli d'épée, et le pria de se reporter
aux règlements ; il est vrai encore, que le prince-abbé
obtint du ministre, le 22 septembre 1789 seulement,
l'autorisation nécessaire à M. Chauffour pour convoquer
une nouvelle assemblée du clergé. Maïs il n'en est pas
moins certain, que dès le 25 juillet l'abbé d'Andlau
devait être considéré comme un homme fatigue, mala-
dif, cherchant autant que possible à se tenir à l'écart,
en dehors du bruit et du tumulte des affaires '). Les
deux autres députés de la Haute-Alsace étaient de
l'ordre des curés. Mais à cette époque l'Alsace ne for-
1) Il ■onffrait de la gravelle et voul*it poster une siiiwn 1 Con-
trezèville.
3} Dam la lettre par laquelle il «nToyait t M. Chauffour I« aato-
ritilioiu nèceauimi pour convoquer l'Aistmblèe du cl' igé, il disait ;
'Noua alloni ai lentement à notre Assemblée que c'ebt une pitii. . .
J'en ai en six moii sur le dosi j'en ai eu pour ma vie el »i peraonn*
ne voulait venir, ce que je ne préBume pa>, je m'en irai #galemirt
dam le courant d'octi>lire. L'hiver lera horrible dani notre aaile qui
cet de planche et de toile et Dieu smll quand on aura fini; op en veut
teriiblenient au' prêtre et on a (ait la motion de défendre de recevoir
det novice* dani les oidreB rrli|rieui des deiii seies ; et je ne doute
nulleoient qu'elle ne passe, ainii que le roi ne nomme à aucun bènèlîce
qui n'a pas charge d'imes >. 1^ démission du prinee-abbé ne paraît
pas BTo r été acceptée; en tout cas il n'eut pis de suppliant el
demeura à l'AssemMée. L'ibbi l'inelie également demanda un sup-
pléant ; il a'ttait brisé deux c&les I'é(é passé ; et l'humidité de l'xutomne,
raeivant ses donlenra, lui Taisail craindre de ne plus pouvoir remplir
•on mandai. Mai* il n'obtint pal de suppliant et resta i, l'ABsemblée.
Rem d'AUaet, IW)]. 11
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l6a REVUE d'alsacb
mait encore qu'une seule province, et bien que tous
les députés se considéraient comme les représentants,
particuliers des districts qui les avaient élus, ils ne
répudiaient ni le titre ni les obligations de députés
Alsaciens, députés de la province d'Alsace, surtout
dans les questions d'intérêt commun. Or la question
qui nous occupe était précisément une de ces ques-
tions qui intéressait au même d^ré le clergé de la
Haute et de la Basse-Alsace, à quelque diocèse qu'il
appartient et 'sur laquelle ses représentants à l'Assem-
blée ne devaient pas, ou n'auraient pas dû se diviser
d'opinion. Il convenait par conséquent, et les idées
d'alors sur l'ordre des préséances en faisaient à la
chambre une loi, de s'adresser à celui qui hiérarchi-
quement pouvait prétendre avoir le pas, a'est-à-dire à
Tabbé d'Ejrmar, vicaire-général de Strasbourg, et pré-
vôt de l'abbaye de Neuwiller. D'ailleurs l'abbé d'Eymar
avait fait ses preuves : le 22 septembre il présenta à
l'Assemblée nationale les protestations et réclamations
du clergé du diocèse de Strasbourg et de toute la
Basse-Alsace auquel s'étaient joint les chapitres de Mur-
bach et de Lautenbach, contre les décrets des 4 août
et jours suivants I), et à la suite des explications qu'il
avait fournies, l'Assemblée renvoya à plus tard l'exa*
men de ces réclamations, et suspendit quant à l'Alsace,
on le croyait du moins, les effets des décrets qui les
avaient provoquées. Il est évident que ce demi-succès
n'enlevait en aucune - manière son opportunité au
Mémoire de la Chambre ecclésiastique de Colmar, et
expliquerait suffisamment, à défaut de toute autre
considération, le choix de l'abbé d'Eymar pour remplir
l) Ce Mémoire parlait 13 à 1400 ligniturei ; il nppeUil tel (îrrei
■ur Icsqueia étiient fondé» le« droili du cicrgt d'AlMCe, H offrait en
■an nom, li I1 coniervation de .sei biens et propritlèt lui Mail {garantie,
ta moilit dea revenua d'une année pour le* corps eccitsiattiqaes et lea
cures dont le revenu annuel eicidait aooo liv., el le quart, pour tous
Iss MnèGces au deU de 400 liv., 1 rialiier daim le délai de Iroii
«nntei, etc., etc. Ce Mémoire a été impnmé.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DB L'a DU IN IST RATIOS PROVINCIALE [63
une mission dont Gobel d'abord ou le prince de Mur-
bach eussent dû être chaînés.
Gobel cependant fut vivement froissé de cette pré-
férence ; les anciennes blessures se rouvrirent, et il prit
le parti de dénoncer à l'Assemblée le mémoire de la
chambre ecclésiastique de son diocèse, et de demander
la suppression de cette chambre comme inutile et oné-
reuse pour les contribuables, depuis que les privilèges
du clergé avaient été supprimés. Nous ignorons en
quoi consista cette dénonciation et quelles en furent
les suites, mais nous savons qu'elle provoqua en Alsace
un cri d'indignation, augmenta le nombre des adver-
saires de Gobel et valut à ce dernier l'épithète odieuse
de délateur.
Cependant, de jour en jour, les intentions de l'As-
semblée se manifestaient plus clairement, et tout le
monde se demandait avec tant d'inquiétude quel allait
être le sort du clergé tant séculier que régulier de
notre province, que l'auteur de la Correspondance de
réplique de Lydda a pu écrire : «Les décrets de l'As-
semblée nationale concernant le clergé, tiennent l'Al-
sace en suspens ! >
La suppression des ordres religieux et la confisca-
tion des biens ecclésiastiques ne pouvaient être indif-
férents à la conscience de tout catholique, et ce motif
expliquerait suffisamment à lut seul l'agitation qui se
manifesta dans la province. Mais elles froissaient de
plus les intérêts les plus légitimes du Tiers Etat. A
l'exception du grand chapitre de la cathédrale de
Strasbourg, du chapitre équestral de Murbach et des
trois chapitres de chanoinesses, réservés à la noblesse,
tous les autres chapitres, couvents, bénéfices étaient
ouverts et accessibles aux enfants de cette classe de
la société. La cause de l'abbaye de Marbach menacée
de suppression au profit de la noblesse, par arrêt du
Conseil d'état du 25 août 1786, avait trouvé dans la
province de si chaudes sympathies, que non seulement
la première assemblée complète du district de Colmar
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104 REVUK D'ALSACE
en 1787, mais en 1789 tous les cahiers du Tiers et dv
Clergé de la province, et le cahier des Villes impé-
riales, protestèrent unanimement contre toute suppres-
sion fie chapitres, corps ou maisons régulières ouverts
aux personnes du Tiers, et réclamèrent nommément,
quelques-uns du moins, la conservation de l'abbaye de
Marbach ■). Gobel, dans un de ses discours à l'Assem~
blée dans la séance du 15 février 1790, dont nous-
parlerons plus loin, constate combien ces sympathies
étaient vives et universelles. La suppression d'isen-
heim et des Trois-Epis, de l'ordre de Saint-Antoine,
au profit de l'ordre de Malte, dit-il, « avait soulevé les
esprits en Alsace». Le public cependant ne fit qu'en
murmurer, parce que les formes canoniques et civiles
avaient été observées >), mais là suppression de Mar-
bach, ordonnée et confirmée par deux arrêts du Con-
seil d'Etat, sans aucune des formalités requises, avait
1) Voyci tt dirnitr atbi Jt Murbath, p>gE 33 el >uivant«s. Voici
IM articles des cihieri de nelfort-Hiimiigue el Higueiiiu-Wiisembourg
que l'an ne trouve pu iurnlionniB dtni cette brochure : Clirfi lit
HuningHi-Hit/nrl : * Que les miiaons et communautés religieuses éta-
blies pour le Tiers Etst, dans U proiince d'Alsace, el notamment l'ab-
baye de Marijach, lui soient conservés». Lt clirgi dt f/anuiHou-Wii-
ttrntourg chsfge aea députés « de demander nommémfnt qu'il sotI
reodu à l'abbsye de Maibsch une eiiatence qu'elle est menacée de
perdre, et d'ordonner que pareilles suppreitions ne se fusent plus I
l'avenir, non plus que celles des autres religieux, même mendianla,.
duni l'exîatence a été et est encore de la plus grande milité i la reli-
gion, et paraît même de néceisité absolue, vu la position de la pro-
vince •. Lt Titri de Hagutnau-Witiimiturg ; • Sa Majesté sera suppliés
d'ordonner qa'il ne pourra élre supprimé en Alsace, aucun corps, cha-
pitres et maisons religieutes remplies par les personnes du Tiers Eiali,
L'arliele il du Caiiir dt> Villet imffrialti iiippliail Sa Majesté de ne
plus supprimer désormais d'ordre, d'abbayes, de chapitres ou aiitre*
fondationa remplies par des sujets du Tiers Etat, pour attribuer leurs
revenus à des corps de la noblesse... toute suppression privant le
Tien de places destinées ji leur ordre pour les fondsteun, et Ira
pauvres des aumânes qui lea font subsister. Les cahiers particnllers da
quelque* villes, comnie Ksyaerabeig, demandaient en outre etpreaiément
la conservation de Marbach.
i) t Dispositions très injustes par laquelle le Tiers Etat était privi
de beaucoup de revenus au proHt de la noblesse qui n'était pas plu*
utile t l'Eglise el à l'Elat que ceux qu'on supprimait; mais pour lors,
la noblesse emportait tout et creusait sa foise sans s'en douter >, (Mit~
tain d''j1/i<Kt, du syndic Chauffoui).
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LA SUPPRESSION DE L'ADHlNISTSATIOTi PROVINCIALE 165
■*plus que jamais révolté les esprits dans toute la pro-
vince, attendu qu'il en résultait une nouvelle perte
pour les familles de roture de quatorze à quinze
.{tlaces*. Si donc toute la province se révolta à l'idée
du sort qu'allait subir une seule maison rel^ieuse
réservée au Tiers, quelle ne dut pas être l'unanimité
-de son indignation lorsqu'elle sut que l'Assemblée se
-disposait, non seulement à supprimer tous les couvents,
mais encore à s'emparer de tous les biens du clergé,
-à quelque ordre de la société qu'il appartint. < Je ne
^uis pas étonné de l'effet qu'a produit en Alsace, la
motion relative aux biens du clergé, écrivait le 30
-octobre le prince de Sroglie à M. ChaulTour ; elle a
■déjà excité de grands débats dans notre Assemblée, . .
Quant à moi, ajoutait-il, je voudrais qu'on usât de
toutes les ressources dont la France abonde, sans
ruiner personne ; mais ce système de modération n'es^
pas dans ce moment-ci le plus à la mode! >
La Noblesse et le Tiers d'un certain rang n'étaient
pas les seuls à perdre, selon l'expression de Gobel, des,
places pour leurs enfants qui se destinaient au service
■de l'autel. La plupart des religieux et des religieuses,
-comme le plus grand nombre des curés, étaient de
très modeste origine, et il n'était pas défendu aux
familles de cette condition d'éprouver les mêmes regrets
■que les familles plus aisées et de déplorer la perte de
ressources, qui, disait-on, allaient devenir la proie
de capitalistes insatiables ou de cupides agioteurs i).
Ensuite les abbayes, les chapitres, les couvents, même
beaucoup de simples bénéficiers ne faisaient pas valoir
-eux-mêmes leurs terres; ils les affermaient. Or, dans
1) < Mail qu'on me diaa a'il n'ed pu égil pour ceux qai n'ont
fMi acheté [da domainei nalîonanx), que c* uîent leur* (rèrn, leun
parenlt, Isuri a^ii, leun compatriote* qui «n joniasanl, comme ecclé-
•lattiqoe*, pour l'utiliti des pauvres et de leara famillea, ou bien qu«
«e lotent le* richei habitants des villas, des étrangers, des lulhèriena,
cl dea juifs qui poatèdeni cea biens consacrai 1 l'entretien du culte
-divin et de' ses miniatrei? ' (Jt vont dirai vit viriti». .. 1791, p. 11).
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l66 KBVUB D' ALSACE
la classe des fermiers, classe alors si nombreuse, les fer>
miers des biens d'Eglise étaient incontestablement de la
condition la plus avantageuse. Ils payaient un modique-
canon ; obtenaient facilement des remises assez notables-
dans les mauvaises années, même contrairement à la
teneur expresse de leurs conventions ; et étaient telle-
ment assurés de la continuité de leurs baux, qu'ils
considéraient le champ qu'ils caltiraient comme leur
patrimoine. Aussi n'était-il pas rare de rencontrer la
même famille établie sur la même terre depuis plu-
sieurs générations i). Quoi d'étonnant que parmi les-
20.000 signataires de la protestation qui fut signée à.
la campagne contre les décrets spoliateurs, les fermiers
des biens d'Eglise, comme le fit observer Reubell à la
séance du 1 1 mai 1 790, eussent signé eo plus grand
nombre et avec le plus d'empressement? puisqu'ils-
allaient être tous privés brutalement et sans transition
de tous ces avantages. En quatrième lieu, la brochure-
întitulée : Le citoyen contemplateur, se demande * que
deviendront en outre tous ces pères de famille, offi-
ciers de justice et autres attachés aux princes-états,.
aux chapitres, aux abbayes, aux seigneurs même i* Ne
sont-ils donc pas des citoyens .' . . . Que fera toute-
cette domestication (domesticité), tous ces ouvriers et
tant d'autres individus livrés au désespoir et à la faim ?
Ne sont-ce pas des citoyens ? De quoi vivront tous les-
pauvres auxquels le clergé faisait distribuer de la
soupe, du pain, des viandes, des grains et de l'argent ;
toutes ces familles honteuses qui recevaient des secours
secrets t Dira-ton que ces créatures ne méritent aucune-
1} Voir YAliatt a» xviii' litcti, I, livre I, chapitre l". La ptlîlion
de Colmar contre !> vente des bieni ecclitiuiiques de 1791, dJMJl :
€ Vjt» fermiera, d« comBiunti entiirei, de* cullivitenn, de pire en-
G ta, tenaient à bail des bien* d'Egliie pour det canona louvent
modiqun lana moyen pour Ira icqafrir. lia trouvaient ane lubtittance
■iaie dani la aimple culture. Bient&I dei crtancier* de l'èlat, dc«.
tien, dea étrsngera lei eipulieronr peut-ftre ou Im aceaUerout d«-
oiMoi rehauilfai.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DB L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 167
attention ? ■)>. Enfin si l'on se souvient que la plupart
des revenus ecclésiastiques se consommaient sur place,
que telle maison enrichissait un canton qui aurait été
sans elle dans la niisère et se voyait maintenant sur
le point d'y retomber»), on ne s'étonnera nullement
du mécontentement et de la mauvaise humeur qui se
manifesta partout alors dans la province 3).
Sans doute les principaux chapitres et abbayes
étaient également seigneurs. Mais leurs sujets savaient
parfaitement distinguer le seigneur temporel du corps
ecclésiastique; et s'ils avaient lutté et luttaient encore
contre le seigneur pour obtenir abolition ou remise de
droits seigneuriaux gênants, ils n'entendaient en aucune
façon détruire le chapitre ou l'abbaye comme corps
ecclésiastique, sous prétexte que ce serait le meilleur
moyen d'arriver à leur fin. Nous avons dit un mot de
la guerre continuelle que les bourgeois de Guebwiller
faisaient au chapitre de Murbach leur seigneur. Leur
hostilité s'affirma hautement par le concours qu'ils prê-
tèrent aux insurgés de 1789, par leurs doléances du
2 août 4), par l'attitude aggressive de leur première
municipalité; néanmoins jamais il ne leur vint même à
la pensée de demander la suppression du Chapitre.
Bien loin de là. Car en 1791 le meilleur argument que
trouvèrent le procureur de la conlmune, et la munici-
palité de Guebwiller, pour obtenir le siège du nouvel
évêché fut le suivant : «Ne nous dissimulons not»
,t) Lt pétition de Calmar contre la vente des liiena eccltiîaalîquet
([791) dinail ; < Le* pauvre*, celte purlioa nombreuBe infortunée d'une
nilion atitrtr, reccviirnl dei Mcniin abondinl» ; il* avaient droit à dei
trient conmcrtB à iitM religion bienfiitante; ili y pa il ici paient; et dtji
celte r«>ource a dj^p•^u t •
a) Imtnutitnâ peur U Chapilrt et X. IjSi}.
3) Teltet aonl lea principale* con>idè(*linni que l'on trouve dan»
lea écrtii de l'époqne ; il y en eat d'antre», en ([rind nombre, et de
trè) imporliBce ; mail noua n'ivon* pu la prétention de lei ènumfrer
4) Doltencea en 19 arliclea auxqueU ili voulaient talii>raction fc
tool prji, hllnt-il aller ju^qu'l Venaillea pour l'obtenir ! Ellea «ont
publié** t la luite de la CkrenifHt da Dominicniai par X. MostMANN.
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108 RBVOE d'aLSACB
plus, messieurs, que la perte que nous faisons du
Chapitre et des maisons religieuses, qui avaient donné
naissance à notre ville, et qui pour leur consommation
en ont été jusqu'ici l'unique soutien, la réduit à l'état
le plus piteux. Nos maisons n'ont plus la moitié de
leur valeur; nos nombreux artisans sont sans travail,
sans moyen même de donner de l'essor à leur indus-
trie ; et notre ban, privé de terres labourables, n'offre
aucune ressource à l'agriculture >.
Quelques curés royaux, ou à portion congrue,
furent les seuls qui accueillirent favorablement les pro«
jets de l'Assemblée, non pas qu'ils se réjouirent de la
spoliation du clergé tant séculier que régulier. Non;
mais comme ils touchaient tout au plus de 4 à 500 tC
de traitement par an-i] et que l'Assemblée promettait
aux curés conservés un minimum dé rzooST, c'est-à-dire
trois fois plus qu'ils ne recevaient jusqu'ici, de pauvres
qu'ils étaient, ils se croyaient déjà arrivés à l'opulence.
Leurs illusions cependant furent de courte durée.
* Depuis le dernier quartier qui leur a été acquitté
par le Clergé, à la fin de décembre dernier (1789),
aucun d'eux n'a touché le premier sou. .. (fin de 1790),
M. l'évêque de Dora a en vain épuisé toutes les solli-
citations, soit près de la Commission intermédiaire, soit
près du Ministre principal et du Contrôleur général des
finances, soit même près de l'auguste Assemblée, on
ne lui a pas même répondu, et messieurs les curés ,
royaux doivent, comme les religieux de France, s'at-
tendre à la consolante réponse de M. Treilhard : Ik
n'ont qu'à attendre; on ne peut pas faire autrement*.
Bien que le décret du 2 novembre 1789 eut mis les
biens de clergé de tout le royaume < à la disposition
de la nation >, on espérait encore qu'il y aurait une
exception pour l'Alsace -, car indépendamment des con-
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LA SUPPRESSION DB L'ADMINISTRATIOM PROVINCAILE 169
-sidérations particulières que le clergé de cette province
pouvait faire valoir, et sur lesquelles nous avons déjà
-dit un mot, il invoquait, nous l'avons vu, tes traités de
paix qui lui garantissaient expressément l'inviolabilité
de ses droits '). On se souvient que le 22 septembre
178g, à la suite des explications de l'abbé d'Eymar,
l'Assemblée renvoya à plus tard l'examen des récla-
■mations que le clergé de la Basse-Alsace avait chargé
son député de lui soumettre, et suspendit pour la
province, on le croyait du moins, les effets tant des
décrets du 4 août et jours suivants que de tous ceux
qui en seraient la conséquence. On se rappelle que
vers la même époque la protestation de la Chambre
-ecclésiastique de Colmar, au nom du clergé de la
Haute-Alsace, fut déposée au secrétariat de l'Assemblée
par le même abbé d'Eymar : le clergé de la province
-était donc unanime dans ses justes revendications.
(A suivre). Ch, HOFFMANN.
0 Ce titra leur ét>
It commun tvec !■ noblene. Voill ponrqnol
r.bbè d'EyniM diuit à
l'Auemblie ; • L. nobleHe d'AI»ce le (roiive
-dsD* la même po«ition
: eUe ■ droit 1 l> ménie jiit!ic« et noni com-
bïllron» Bur U même
>li d'Empire, «Oient doublement ■tteioli, d'tbord
pir iM d^creL* ibolisMi
nt le régime f«od*l, puii pir ceux qui cooSi-
.qu.ierit 1e> bien, du clergé. (Cfr. Con.iJirathn.. . . XI, paMim).
,db,Googlc
UN ALSACIEN
CORRESPONDANT, AMI ET OrSCIPLE DE UMENNAIS
DAVID RICHARD
DIRECTEUR DE L'ASILE DE STEFANSFELD
(Sitite) I
II
PARIS. BORDEAUX (1836-1839).
Un an s'était écoulé depuis la lettre de Lamennais-
à Richard du 29 mars 1835. Celui-ci, dans l'intervaHe,.
avait enfin dégagé sa parole et fait le voyage de La
Chesnaie où il se trouvait en février 1836 »), comme
nous l'apprenons d'une lettre de Féli à M"' de Tréme-
reuc, datée du 6 de ce mois. On y lit en effet :
1) Voir la liïr.iwn de j.nviïr-févr ïr. — Quelque» e.reiir» >e tonl
glJMies dans ce premier arlu le. I ■ plupart auronl Ht facilement cor-
rigie» par le lecteur, mais 11 en ei.1 deux, plua
imporle de hignaler : p. si, r ' " '
et non dt l'kiqtiitHi p. 37, i
et non 1833.
1) L'un det ancien* dj>clp1ei de La Chenille, Godin, ècr:*ait à
ion Matlte k la date du 35 novembre 1B3S : •...Veuillex avoir la bonté
da dire à M. Richard que j'ai appris la nouvelle de (a maladie et de
•00 rétablissement avec nne gnnde peine et un grand rlalalri. Ces-
lignei aemblenl pronver, que, dte celte époque, David Richard était
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DAVID RICHARD I7<'
«Nous sommes quatre à la maison : le jeune Ker-
tanguy qui ne m'a point quitté depuis sept à huit ans,
un de ses petits-neveux dont il fait l'éducation ') et un
de mes amis, médecin, avec lequel je revins de Paris-
l'an dernier » »), Ce médecin, c'était Richard.
Celui-ci dut rentrer à Paris, au commencement
d'avrils), et recevait une première lettre de Lamennaia-
le i8 avril 4), et huit Jours après la suivante:
A M. David Richard, rue du Regard, 6, à Paris.
Le sg avril 1836, (rép. le 4 mai).
Je reçus hier, mon cher ami, une lettre de M"" D. '), qur
m'annonce qu'ayant été prise de douleurs très vives pour
lesquelles les médecins lui ordonnent le repos, son voyage à
la Ch. sera au moins retardé. Si donc M. S. a toujours l'inten-
prh de son *mi <t qae c'eit dnrint m villiRiiIure ea Bretagne qu'il
fit cette maUdie.
■ Il p*na * L> Cbeanâie, dit M. CKmpaui (loc. cil. p. 136) une
partie de rtli et l'automne tout entier. La lempa s'y tcoula pour lui de
îm fafon la plui allacliante eo promenade* el en convertilion» pleines
dlnttrét avec le maître, el an leclorei lirieuiei comme le Degmt
gintraltur du calkalitiimt de l'abbé Gerbil, leg IrtilfB de pbiloiophle
de Malebranch* el la Sammi de S. Thomas d'Aquin qu'il lut toute
•alière en quelques mois, concurremment avec la Droint cemidii de
E)ante, oU il retrouvait presque toutes les solutions données par le
grand théologien sur les questions lea plu* ardues >.
t) Sam doute le petit David dont il est plus d'une foia question-
dans eells correspondance.
3) FoBOUlS, ti, 460.
3) Dès le 13 en effet Bore mandait 1 ton Maître : iCesl avec
grand plaisir que j'ai revu M. Richard parce que j'ai pu savoir de*
■Movelles détaillées sur votre santé el sur vos occupationa >. {Laminnait-
inlimt, p. 406),
4) Lettre publiée par M. Campaui, loc. cit., p. 154.
5) Il s'iKit de M" de Vaui à qui Lamennaia écrivait le 6 avril:
• . . . Vous jugez bien que dés que vous n'été* point effrayée de la.
pauvre hoapïtalilé que je puis vous offrir, je serai 1res empteisé d«
profiter de* jours que vous vondrei bien m'accorder. Ce sera donc
pour le mois de mai, ai rien d'ici là ne dérange votre projet >,
Nouvelle lettre du l" mal :
• Je suis eilrémenient peiné d'apprendre votre nouvelle indisposition. .
Ne songez pas, quant au présent, au voyage de deux eenla lieues que
vous vouliez bien entreprendre pour me procurer le bonheur de paaaer
quelques Jours avec vous >.
Aa fond Lamennais tenait peu i cette visite, à cause du qu'e»
dira-t-on.
,db,Googlc
t7> REVUE D ALSACE •
-<tion de venir animer pendant quelques jours ce solitaire coin
du monde, je pense que le mois de mai serait le marnent le
,plus favorable. La campagne commencera à être agréable
dans quinze jours, et comme je suis complètement seul, nous
-causerons tout à l'aise.
J'ai peu de chose à vous mander d'ici. Nos mariages ■) se
-sont faits le ai, et les deux familles paraissent très contentes.
Elles sont venues me voir de Trémigon où elles retournèrent
. après avoir passé ici deux heures. Pour moi je passe presque
'tout mon temps avec les ouvriers. J'ai envie d'être hors de ces
«tracas, mais il faut bien finir ce que j'ai commencé. On a vidé
Je puits. 11 ne contenait que tes eaux pluviales, on n'y a pas
-trouvé trace de souice. Je serai obligé de le faire recombler.
Ainsi la dépense considérable que l'on a faite pour le creuser
-sera entièrement perdue.
Le pauvre Villéon ■) va de mal en pis. La famille est très
4nquiëte et a lieu de l'être. Je crains beaucoup qu'elle ne le
.perde et même prochainement. Il achever (sic) d'arranger sa
Villemesent pour s'y âicer avec sa femme et ses enfants, ce
-qui était son plus vif désir. L'étrange chose que nos projets et
•que l'Ecclésiaste avait raison : omnia vanttas.
M. Marion et H. Louvel ■) ont beaucoup regretté de ne
■vous avoir pas revu avant votre départ. Je serais heureux
-d'apprendre qu'il se présente pour voua et pour Didier un
-cours d'occupations utiles et selon votre goût.
N'est-il plus question du Frogrh ^ Je crois toujours au
succès qu'aurait cette publication si l'on en faisait un journal
-qui fût pour l'industrie ce qu'est le Droit pour la classe de
rlecteurs auxquels il s'adresse. Mais il faudrait pour cela quel-
i) Elit de KertangD/, le Gdèle compignon du lolitiire d« La
Cbcuiwe, el Mn frère aviient épousé le mïme jour (l [ avril) lei deux
niècn de Lamennais, MM"'^ Auguitine et Marie Slaize, dont la lamill*
babitait le cflâlein de Trémigon, dant la commune voiiine de Combourf.
l) Ctleatin de ta Villton le remit de cette maladie comme noat
l'apprend la letlre suivante, et iiirvtcut mime i Lamennaii. DaiM
VHtrmint (1906) la correipondanee des deux coimldi qui furent aoMl
■deux amii, a été publiée par M. Rounel.
3) M, Marion était l'homme d'aifairea dea deux Lamennaii. M. de
U Villerabel a publié en 1SS6, auui le titre de CtnfidiHcci d* Lamtnr
■■nah, tet leltrea que lui adreaaa le grand écrirain. Ellee tant paiti-
-.eulitrement intéreatanlea.
M. Louvef de la Couche était le gendre de M, Marian.
,db,Googlc
DAVID KICHARD I 73.
ques peraonnefl qui eussent des connaissances spéciales pra-
tiques et solides dans les différentes branches du commerce.
L'hiver nous est revenu, si tant est qu'il nous ait quitté.
Nous avons aujourd'hui un vrai icmpe de janvier, noir, âpre et
froid. Patiensal Souvenirs affectueux à tous nos amis. Je vous-
embrasse de cœur ainsi que Didier.
F. M.
Nouvelle lettre quelques jours après ;
La Chânaie, 9 mai 1836.
Votre lettre, mon cher ami, m'a trouvé encore tout souffrant
d'une forte indisposition qui s'est terminée par une toux très
fatiguante. Je vous écris donc à peu pr^ uniquement pour
voua dire que diverses circonstances m'ont diîterminé à avancer
mon voyage à Paris, et qu'à moins d'empéchemcnls imprévus
je partirai vers la fin de ce mois ou au commencement de
l'autre. Faites en sorte, je vous prie, que M"" S. ■) en soit
prévenue, afin qu'elle ne prenne pas la peine de faire denx-
cents lieues sans nécessité.
Votre malade est dans le même état. La polion vermifuge
n'a rien produit. Viliéon est en convalescence.
Si les ciseaux ne s'ont pas achetés déjà, n'en faites point
l'emplette : ils me seraient inutiles quant à présent.
M. Manon et M. Louvet qui vinrent me voir hier ont été
fort sensible à votre souvenir, et m'ont bien instamment recom-
mandé de vous offrir les leurs. Je ne verrai EUe que dans quel-
ques jours. Tout à voua de cœur.
La correspondance que nous publions subit ici une -
interruption de deux ans et plus. D. Richard avait
quitté Paris, au printemps de 1836, pour remplir auprès-
du préfet de la Gironde, M. de Preissac , pair de
I) Le 6 mai Bore mindait t ion mittre : • Richard qae j'*i vu
dernièrement m'* dit que M. George* P. reoonstil poor le momtnt à
aller i b Cbtiuie; de< allaifea l'appellenl dam ton pa^ Mme de
VaDX eo a toujoun le plai grand déiir et vous la rendrez henreuie,
•i voHi lui accordez cette perminlon. Elle n'attead que votre ilgoal .
pour partir a. Le «ignal ne vint pai.
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^74 BEvuK d'alsacb
France, les fonctions de chef de cabinet. Il resta à
Bordeaux pendant près de trois ans. Entr'autres rela-
tions qu'il s'y fit, notons celles du futur évèque d'Alger,
]*abbé Dupuch : des questions de charité avaient mis
en présence ces deux hommes si bien faits pour se
comprendre •}. Lamennais et Richard, durant ce lapa
de temps, ne furent pas ^ns s'écrire, et l'on peut
conjecturer que leur amitié ne subit ni éclipse, ni
refroidissement.
Le 3 août 1838, Lamennais mandait à son beau-
frère le lâche attentat dont le fïls de celui-ci venait
d'être victime :
Hier au soir, en sortaut de chez M. Moullin, Ange fut
attaqué par six hommes, à trente pas de ta maison, au coin de
la rue de Bagueux. Il reçut d'un de ces misérables une blessure
au-dessous de l'épaule droite, à peu près à la bauleur de la
-clavicules. M. Richard et le premier chirurgien qu'on a pu
trouver lui donnèrent les premiers soins.
A la fin de ce même mois, Lamennais recevait de
son disciple la lettre suivante :
Bordeaux, le 30 août 1838.
Mon vénérable ami,
En partant pour une course en Hollande, Didier m'a écrit
que l'Omnium ■), réputé mort momentanément, venait de faire
une belle résurrection, et il m'a donné l'espérance que vous ne
me trouveriez pas trop indiscret, si je vous priais de vouloir
bien me mettre en règle pour les cinq actions que je dois &
votre sollicitude toute paternelle. C'est presque avec un reproche
.intérieur que j'ose vous les adresser, et vous détourner de vos
travaux pour songer à mes affaires. Mais puisque Didier n'est
1) Camfaux, p. 169 et Sfach, p. ïjS.
3) L'OmniHin iUit ane anocïition de crMit gintral préconitèe par
t.ioienaii* qui publie, dani I* Mqhiù, à ce eujet, eu 1S37, tut ■rticle
réédité plu* terd (1839) avec d'eutret, eoiu le titre de Patitiqut i
rniagi du ftupU (![• vol„ p. 175 et euiv.).
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DAVID RrCHARD I75
]>1ii3 à Paris, je ne saurais, en vérité, à qui recourir. J'ai confiance
dans la bonté dont vous m'avez donné tant de preuves. Vous
serez dans le cas, mon eïcellent ami, de faire pour moi quel-
ques avances. Dès que vous aurez l'obligeance de m'en Taire
connaître le montant je m'empresserai de vous adresser la
-somme nécessaire.
J'ai appris avec indignation la brutalité dont voua avez été
victime. Il faut être bien tourmenté par la peur pour croire que
vous, adversaire si franc, si loyal, vous, possesseur d'une plume
cent fois plus puissante que les canons et tous les appareils de
guerre, vous iriez fondre des balles et lutter avec des armes
inintelligentes. La visite domiciliaire qu'on a faite chez vous
me parait une des plus honteuses démarches de ce siècle ■).
H y a là-dessus un tel oubli de la dignité intellectuelle et un
tnalérialisme si repoussant que j'en ai gémi pour notre temps.
Où en est, vénérableami, votre grand travail philosophique.'
J'en ai beaucoup parlé à mes nouveaux amis de Bordeaux et
nous l'attendons avec une grande importance. Les convictions
Ven vont de toutes parts,' et votre livre fera beaucoup de bien.
Le catholicisme semble se raffermir extérieurement, mais de
toutes parts j'aperçois des symptâmes de son dépérissement
moral. On ne croit plus guères à l'infaillibilité papale et, à dire
vrai, les nouvelles qu'on reçoit de Rome sont de nature à filer
tout ce qui reste de prestige à cette grande et jadis si utile
fiction religieuse . . .
Je ne sais quel miracle pourrait raffermir l'échafaudage
-extérieur du catholicisme actuel. Certes il ne se défend point
lui-même; il se livre lâchement à ceux qui l'attaquent et dans
les jours d'irrévérence où nous vivons, il achève de se dépouiller
■de sa splendeur passée. Les grands dignitaires de l'Église eoot
sans direction et se conduisent chacun selon ses caprices ou
ses lumières personnelles. L'uniU, cette clé de voûte du catho-
licisme, n'est conservée qu'en apparence. On la proclame et
-elle n'est plus; on l'offre dans les chaires comme un remède
1) Voici en qneli termea, dans Dite lettre i Marion du 10 ao&l
-{[838} l..uDennai« parlait de celle viule domiciliaire : < Cnrioiiti infime,
cDvie da me vexer, voilà, en deux moti, mon cher ami, l'bidoire de
ma perquUitioa. Quant aux comploti, j« ne croii qu'à un *eul : celui
■du pouvoir contra iai-niïme. Il faudrait ttre bien fou pour en ourdir
-d'autres. Que leruent-ils prèi de cclui-li?i. (Canfideitcej, p. 163).
.dbyGOOgle
176 RBVHK D ALSACE
aux incertitudca du doute, et on ne sait pas, on ne peut pas-
prouver qu'elle se trouve quelque part ').
Dans cette espèce de sauve qui peut Azs croyaucea certaines
lueurs commencent à poindre. J'ai été profondément frappé
d'un sermon prêché à Bordeaux par un professeur fort éloquent
de la faculté protestante de Montauban. Ll passe pour l'homme
le plus avancé et le plus vraiment chrétien de notre communion.
On le dit méthodiste, mais son méthodisme n'est plus celui que
j'ai connu à Genève, et se rapproche infiniment du catholicisme
considéré dans ses dogmes, non dans son vêtement, dans sa
hiérarchie extérieure. M. Adolpkt Monod, c'est le nom de ce
pasteur, est plus âgé que moi, mais il étudiait à Genève dans-
le temps où j'y faisais aussi mes études, et nous nous y sommes-
connus. Aussi à son arrivée à Bordeaux, où il a passé 3 jours,
avons-nous renoué ensemble. Il entend la Trinité comme vous,
admet le salut par grâce, demande les œuvres comme preuve
de la grâce, cite Pénelon comme s'il était son confrère à Mon-
tauban.Voslivres,surtout celui des j^^mVMrf^Jom^, l'ont beau-
coup frappé, et il vous admire avec un laisser-aller qui m'a
ravi. Comme plusieurs autres pasteurs de ma connaissance, il
croit à une révolution religieuse prochaine, et il semble ceindre
ses reins pour cette grande bataille morale. — Je vous avoue,
mon excellent ami, que le christianisme de M. Adolphe Monod
me semble avoir de l'avenir, précisément parce qu'il est large^
dégagé de pratiques inutiles, et qu'il puisé courageusement et
scrupuleusement à toutes les sources religieuses de la tradition
humaine. Ce n'est plus là le protestantisme que vous avez si-
fort ébranlé dans votre Essai sur Pindifférence, c'est quelque
chose qui me parait devoir amener, sinon réaliser le christia-
nisme de l'avenir, celui que nous rêvons.
1} M. Richard ne devait pM tarder à reconniîlr* qu'il *vail vu, ce-
joiir-U, l« Cklholiclime et ta Papauté \ traven le priime calviniste de
Genève, je veux dire à travers se» anciens préjuges. Pour Adoiphe-
Monod (iSo4-lSj6) dont il va «tre question, Rictiird ae déprit bien
vite aussi de ta religion sina dogmes, ni pratiques, el son engouement
fut aufsi éphémère qu'il avait été vif. Son nom ne devait même plu*
reparaître dans sa correspondance. Le proteituitisme, pays natal de-
M. Richard ponriani, était une lerre morne et glacée, une aorte é'iii-
land d'oh ion lm> avait hite de sortir pour une région plus chaude,,
mieux ensoleillée.
,db,Googlc
DAVID RICHARD I77
Mais je m'aperçois que je me laisse entraîner au plaisir de
m'eut retenir avec vous, sans penser que je vous iiacriËe. Adieu
donc, aintiet-moi toujours comme je vous aime.
Votre fîls respectueux
David Richard.
Hôtel de la Préfecture.
Si vous voulez bien me répondre quelques lignes, n'oubliez
pas de me donner des nouvelles de votre santé. — Pour moi
je suis bien. Ma vie est très remplie et mon entourage excellent.
Nous sommes dans les luttes du Conseil général.
Amitiés' à votre excellent neveu M. Biaise. Qu'est devenue
la loterie des pistolets de combat ?
Lamennais répondit en effet peu de temps après ■)
à son jeune ami, lui donnant toutes les nouvelles qu'il
désirait apprendre. La lettre que nous trouvons ensuite
par ordre de date dans les documents qui nous ont
été confiés par le petit-fils de D. Richard, est adressée
à Madame Thiodosie Biooire^ à Saint-Pierre de Mar-
tinique.
L'histoire de la rencontre providentielle de cette
personne avec D. Richard dont, sept ans après, elle
devait devenir la femme, a été trop bien racontée par
M. Campaux *) pour que nous puissions mieux faire
que de reproduire ici cette page intéressante. Ce n'est
du reste pas un- hors-d'cêuvre et expliquera l'origine
des relations de Lamennais avec Madame Rlvoire.
«Un jour, — c'était dans l'automne de 1835, —
lors d'une de ses visites à La Chesnaie, D. Richard
voyageait dans la diligence de Rennes en compagnie
d'autres voyageurs, et, en particulier, d'une jeune femme
de l'extérieur à la fois le plus modeste et le plus dis-
tingué. Tout à coup, pendant la route, un de ceux-ci
1) Le 4 iept«Dbre iSjS. Lettre publile par M. Campiûi, loc. cl
'S-5-
a) Loc. cil., p. t-ji.
.dbyGoogle
178 REVUE D'aLSACE
est frappé d'une attaque de choléra qui, de Paris, s'était
propagé dans la province. On voit d'ici (a panique de
toute la voiture. C'est à qui s'écartera du malheureux.
Seuls D. Richard et la jeune femme s'empressent auprès
de lui et lui donnent les soins qui le metteot en état
d'atteindre un relais où il peut trouver des secours
moins improvisés. Cependant la connaissance s'était faite
entre le jeune docteur et la jeune femme au moyen de
cette collaboration de charité. On imagine aisément
l'intérêt qui s'y mêla pour l'un et pour l'autre. C'étaient
deux natures qui venaient de se reconnaître. Les con-
fidences s'échappèrent d'elles-mêmes. Richard apprend
de M"' RiToire, — c'était le nom de la Jeune femme, —
qu'elle va à Rouen rejoindre M" Javouhey "), avec qui
elle doit prochainement s'embarquer à Brest pour l'Amé-
rique et la Guyane, où elle va à Cayenne, dans l'hôpital
de la colonie de Mana, remplir une mission du gouver-
nement, mission qui n'était autre qu'un ministère dé
charité.
« Richard, de son côté, lui dit qu'il va voir sur son
invitation le solitaire de La Chesnaie qui voulait bien-
l'honorer de son amitié. Il faut se rappeler qu'à ce
moment le nom de Lamennais retentissait partout, en
politique comme en religion, et que tout ce qui n'était
pas illettré suivait avec une attention palpitante les
moindres démarches du fondateur de XAvetàr.,. il était
encore pour tous lé grand champion, admiré et vénéré,
de l'Eglise catholique, et d'autant plus vénéré qu'il
semblait -persécuté.
< A cette confidence des rapports d'amitié qui unis-
saient son compagnon de route à l'illustre écrivain, et
i) La aainta fondatrice de la Congré^tJon de Salnt-Jiweph de Clnay.
On «ait que la cauae de biatiGcation a i\k introdaite.
Deux «Œari de Mme Rivoire iliienl également entrée* dan* là
même congrégation. L'une d'elle. Mari* de la Croix, kIIi au Mexique
avec l'armée fran^aiie pour y aoifi^er lei bleMéa. L'aatre, KBur Ana-
tolie, fut aapérreure de la maiion de Cliantilly. Let deux, «n le verra
plui loin, furent en relations a
,db,Googlc
DAVID RICHARD 179
qui le rehaussaient singulièrement à ses yeux, M™ Rivotre
laisse entrevoir la satisfaction qu'elle aurait, ainsi que
M" Javouhey, de se trouver en présence de t'illustre
écrivain. Richard lui répond qu'il se charge de ménager
l'entrevue. Là-dessus il prend congé de la jeune femme,
arrive à La Chesnaie, raconte à Lamennais son aventure
«t le désir exprimé discrètement par M"* Rivoire de
lui présenter ses respects. Lamennais, qui n'était pas
du tout l'homme farouche qu'on est porté à s'imaginer,
-autorise Richard à écrire à M~ Rivoire que la solitude
-de La Chesnaie sera heureuse de la recevoir avec sa
vénérable compagne et de leur donner à toutes deux
l'hospitalité.
< En elTet, à quelque temps de là, avertis de leur
-arrivée, Lamennais et Richard allaient au devant des
deux visiteuses et les amenaient à la Chesnaie qui se
mettait pour elles en fête pendant la journée qu'elles
y passèrent ')• Le lendemain, Richard les accompagnait
jusqu'à Saint-Brieuc, d'où elles allaient retrouver le
prochain port, afin de s'embarquer pour l'Amérique...».
■ ) II y • Ici nna petite erreur : p&r luite de js ne uii quel empt-
«hement U R. M. Jivouhey ne put accompagner Mme Rivoire à La
Cbnnaia, comme noua l'apprend cetle lettre de Lamenoait qa'aUe rap-
(tortalt à u lupérieare ta la rejoignant à Saint-Brieuc :
< La Cheaiwie, 17 leptenbre 1835.
■ Hme R(ivoire) voua dira, Midame, combien j'ai regretti qae lea
«ircoiulaneea n'aient paa permii qne j'aie eu l'honneur de vont voir.
J'aurai! ttè heureux de voue aipritoer l'admiration que m'inapirent let
<eiivre« de chârilt vraiment chrètlennea auiqnellet votre vie entière a
étt conaacrée avec un dévouement ai infatigable. Que Dieu, Madame,
voua btniaae et voua rèconpenae pour tout le bien que voua faite* anz
hommee 1 voai rencontrerez de* obetacJea, dea contradictiona de toutes
aortei ; ne voua en effrayez point. La Providence as lea permettra
que pour éprouver votre constance. L.a doctrine de Jtsui aal nae
doctrine d'aoour, mais on ne aalt point aimer, et c'est pourquoi oa
ne la comprend paa.
RecevM, Madame, avec l'expreftaion de mea vcenx, celle de ma
«ympalhie U plu* vive et d« mon plu» profond reipect.
' F. de la Mennaii >.
Citi dan* La K. M. Javtmhty fcndatriet <U ta MngrigalUn dt
S, Jattfh dt Clmny, ttitltiri dt la vit, dtt auvra tt mitticiu dt la
ttmgrigatitit, par le R. P. Delaptace, de la (M>ngrtgalioD du 5. Eaprit
«t du S. Coeur 4e Marie. Paria, LecolTre, 1SS6. Tome «econd, p. 119,
.dbyGoogle
l8o REVUE d'aLSACB
Nous retrouverons désormais le nom de M"' Rîvoire-
dans tout le reste de cette correspondance. Mais voici
]a lettre que lui adressa te grand écrivain, le i6 août
1839 î
Paris, 16 aofit 1H39.
Voua voyez, Madame, par la date de cette lettre combien
la vAtre a mis du temps à me parvenir. Elle a ctieminé cepen-
dant plus vite encore que le tabac Macouba que vous avez ea
l'extrême bonté de m'envoyer. Car celui-ci est encore entre les
mains de la douane, qui ne parait pas disposée à s'en dessaisir.
Les gouvernements sont agréables et aimables en toutes choses,
petites et grandes, et je ne sache rien de doux comme de vivre
Eous leur aile : ^ est proprement un ekarme, comme disait Jean
Lafontaine '). Soyons donc charmés. Je l'ai été, Madame, d'ap--
prendre que votre santé se raOermissait à la Martinique. Elle
serait parfaite, s'il vous rc\-enait seulement une faible partie du.
bien que vous faites aux autres. Les détails que Richard m'a
donnés à ce sujet m'ont vivement touché. Héla»! dans no»
vieilles sociétés oCi l'esclavage est inconnu, sous la forme du
moins où il existe aux colonies, les souftranccs humaines ne
sont pas moindre grandes; elles sont plus profondes encore,
et quelque immense que soit la charité qui voua anime, je ne
sais si elle ne serait pas effrayée presque jusqu'à en perdre
l'espérance, La misère est extrême en ce moment, et l'hiver
s'annonce de la manière la plus sinistre •). Priez Dieu qu'il nous
soit en aide, car pour les hommes il n'y faut pas compter. Il y
a une malédiction sur la richesse; quand elle vient l'Ame s'en va.
Je lisais l'autre jour, je ne sais où, que le climat de la Marti-
nique était très malsain. Cela est-il vrai } j'aime à croire que'
non et j'ai surtout besoin de le croire à cause de vous. Afin
d'avoir une espèce d'asitc en imagination , veuillez me dire
aussi, si sur le penchant de quelque colline, au bord d'un bois^.
1) Fatltt, liv. Vil dédicace à Mm* de Monleapkn.
3) On n'ilnit qu'ku moii d'soùt cl déjà l'hiver l'aononçut en effet
dt ta fagtK ia plui liniitri. Lameanaii écrivait, cinq joara pla* tard,
1 son ami Marion, lur le mtme (ujel. c J« craini qiM le* pluiei coD>
tinuellei ne rendent la récolte difficile. Elle ■ manqué en beauconp
d'endroiti. Ici le pain de 4 livret te vend 17 loni ; que sera-ce cet
hiver?* (Op. cil 101). L* tort de U ctaue ouvrière le préi>ecapail
«iirtont, car cltei lai, en altendant que vint la richeise, l'Ime reliait^
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DAVID KICHARD l8l
-«vec la mer en perspective, on vivrait sans trop de gêne dans
une petite maison, avec une très petite fortune '). Au temps oii
nous vivons c'est quelque chose que de pouvoir se réfugier
-quelque part, ne Tut-ce qu'en esprit.
Agréez, Madame, avec l'expression de ma reconnaissance,
-celle de mes sentiments aussi respectueux que dévoués.
F. Lamennais.
La lettre suivante est adressée à M. Gronbert, aumô-
nier du pensionnat royal de Saint>Pierre, Martinique,
«lis sans doute en relations avec le grand écrivain par
-M"* Rivoire.
Paris, 16 aoQt 1839.
Je n'ai reçu que depuis très peu de jours, Monsieur, la lettre
que vous m'avez fait l'bdnneur de m'écrire et voilà pourquoi
je n'y ai pas répondu plus tôt. Les paroles de sympathie et
d'encouragement que vous m'adressez du Tond de l'Atlantique
m'ont été douces, et je vous en remercie. Il y a bien des tris-
tùsea dans le siècle où nous vivons, énpèce de vallée obscure
■«t profonde creusée entre deux mondes dont l'un s'évanouit et
dont l'autre apparaît à peine comme une faible lueur dans
J'borizon lointain. Mais l'aslre montera, ayons coniiance.
4^u'importe le temps? Dix-huit siècles de christianisme ont été
oécessaires pour amener l'humanité où elle est, et ce qui se
prépare sur la terre est plus grand que tout ce qu'ont vu les'
^es antérieurs. L'avenir auquel la vieille société oppose une
«i vive résistance, ne sera pas un simple changement, mais une
t) C« n'était pu U prcmiire fois que Lamcnniii rénit d'*l1er Knir
-■et jODTi i rtlnnger. Dil 1834, il y peinait. L^e 4 jtnvier d« c«tt«
•nnée, il mindait au m«me Marion : ifai pria le parti dame retirer,
•I je le pnii, en Orient., i d'après lea reiueigncmenta que m'a donnéa
M. de Lamartine (qui terminait ion fastueux voyage de Syiie), c'eat an
{>ieH du Liban, i Beyroultl, que je 6i«rai ma demeure. Le paya c«t
-mai^niGqoe ainai qae le climat, la population ttonne et aimpte et la vie
i t>4i baa prii *, (Ibid. 97)-
En rialil^ il ne quitta jamaia la France. [1 le fixa mime 1 Parit.
Md* pour donner nna certaine lalitfactiàn à %oa humeur incanataMte,
«non voya^euie, il changea fort aouvent de domicile, cooime en
Himoifne la mtnie corresponilanee qni renferme, k ce «ujet, lea dttaiti
let pim curieux. Lea atjoura 1 la Cheanaie devinrent de plu* en plus
«are* et de plat en plua abrigèi. Il lui prtftratt dtaormaia Trtmifon.
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l83 KEVUB d'aLSACE
totale transTonoation. Rien ne subsistera de ce qui est, qu&
rimpérissable racine des choses et de cette racine sortira uae
magnifique vérité, que travailleront à accomplir, avec la cons-
cience du but où elles tendent, les générations successives. It
n'est rien maintenant qui n'ait pour effet de diviser les-
bomroes, de les armer les uns contre les autres, de les pousser
au fratricide: les organisations politiques, les croyances reli-
gieuses, le droit, le devoir mal conçus. Est-ce donc que cet
état pouvait durer toujours l est-ce que dans les trésors de sa
sagesse et de sa bonté Dieu n'avait aucun remède à ce désordre?'
à cette maladie efl'rayanle ? n'est-il pas écrit : SanabiUs ftcit
nationes terrai') Oui, elles sont guérissables, et elles guériront^
lentement peut-être, lentement pour nous qui passons si vite,
mais certainement.
L'intelligence en se développant nous a ouvert des perspec-
tives nouvelles, nous a montré des régions plus belles, plus-
beuEcuses, plus calmes, éclairées d'une plus douce lumière;^
l'amour nous y introduira. Je via dans cette fol que rien ne
saurait ébranler dans tna raison, ni dans mon coeur. Elle me
console, m'anime; elle colore à mes yeux comme de teintes,
célestes la vie terne et blafarde dont nous portons le poids.
Mes relations avec le peuple me font découvrir en lui, au milieu,
de bien des infirmités, des germes admirables de bien. Ce qut
lui manque le plus, c'est une religion qui rassemble et fixe ses-
pensées flottantes. H en sent le besoin, mais je ne sais quel
instinct invincible pour lui le repousse de celle qu'il a quitté
parce qu'elle-même s'est détachée de lui. Deus prci'idebit*)^
Là où vous êtes, Monsieur, il y a comme partout des dou-
leurs et des joies, des maux qu'on déplore slérilementet d'autres
qu'on peut soulager. Je désire que Dieu accorde à votre zèle la
seule récompense qui ait ici-bas quelque prix, celle qu'on
éprouve en voyant germer quelques grains de la bonne semence-
qii'on a répandue dans le champ du Père de famille.
F. Lamennais.
Comme l'on voit, Lamennais se plaisait à vaticiner.
D rêvait d'une république universelle, dont il croyait
i) Sip. I. 14. (Orbi* lerniruiD).
a) GeniM, XXII, 8.
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DAVID RICHARD 183
voir déjà l'aurore. Jusque • là , le christianisme était
demeuré lettre morte; l'avènement de la démocratie
devait enfin donner à l'Evangile sa vraie signification !
Le pauvre prophète vécut assez pour voir la République
de 1848 et la juger à l'œuvre. Qu'eût-il dit s'il avait
connu la République actuelle, celle des Combes et des
Clemenceau, lui l'apôtre de la liberté, de toutes les
libertés ?
(A suivre).
A. ROUSSEL & A. M. P. INGOLD.
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LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE
DE L'ANCIEN DIOCÈSE DE METZ.
CAHIER nE DOLÉANCES DES BAILLIAGES DE BOOLAV
ET BOUZONVILLE
M. l'abbé Dorvaux, directeur du Grand Séminaire
de Melz, vient de compléter sa magistrale publication,
terminée il y a plusieurs années déjà, sur Ixs Anciens
pouillés du diocèse de Mêla'') par un Atlas historique »)
de i6 cartes in-folio, fait en collaboration avec M. l'abbé
Bourgeat, supérieur du Petit Séminaire 3) de Montigny.
Ces deux publications réunies forment un superbe
ensemble dont nous allons essayer de donner une idée
à nos lecteurs : ils regretteront avec nous que le dio-
cèse de Strasbourg n'ait pas encore été l'objet d'un
travail de ce genre où sont accumulés pour l'histoire
d'un pays tant de précieux renseignements.
i) Nsncy, impr, Crépi n-Lcblond, 190Î, In-8" de xicvrn-86l p>ee«
<tome iS dei Mémairei di ta teiiili d'arekiohgit tt d''huloire dt la
Moulie). Prix : 10 M.
3) Atlai hiitariqut du dhriu dt Mu». Ouvrage couroDoi par
l'Acadèmi* de Melz. In-folio de 9 pige* et xvi doublea c*rt«i, Cbe^
le* «uteur». Prii : 1 5 M, (Le FeuUU et VAtlai prii eniemble : ïo M,
3) H'oreDi diocèae qui a encore lOD Grand el (on Petit Siminairel
Le* soi-di>anti proneura de la icience Catholique allemande n'ont pa«
«ncora paut par 11 pour y accumuler Ici minet qnf dtaolinl l'Altace.
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LA GÉOQBAPHIB HISTORIQUE 185
A la suite d'un avant-propos détaillé où l'auteur
raconte comment après diverses tentatives infructueuses
de publication analogue tentées dès 1868, il a été amené
-à entreprendre à son tour la chose, il donne dans une
savante introduction un aperçu de l'ancienne organi-
sation du diocèse de Metz, nous explique ce que l'on
entend par bénéfices réguliers et séculiers, dîmes et
portion congrue, patrons et collateurs. 11 y a dans
ces quelques pages des notions précises, toujours utiles
4 relire et à se remémorer.
Viennent ensuite, dans leur ordre :
I. Le Fouillé du XIV siècle.
II. Des fragments d'un pouillé du XV' siècle.
III. Le Pouillé du xvi= siècle.
IV. Le Pouillé de 1607. (Avec un intéressant appen-
dice sur les lieux compris par la clause du traité de
Ryswick relatif aux églises qu'il fallait ou non partager
-entre les habitants catholiques et les protestants).
Enfin, V, le Pouillé général et raisonné, du XVlll»
siècle, le plus important et qui remplit les deux tiers
du volume de M. Dorvaux.
Chacun de ces précieux documents est copieuse-
ment annoté par l'auteur qui donne encore un appen-
dice sur le diocèse de Metz au XIX' siècle, ainsi divisé:
I. Le concordat. Etat de 1808. (Le diocèse com-
prenait les trois départements de la Moselle, des Forêts
•(Luxembourg), des Ardennes (Mézières).
IL Après 1815. (Le diocèse réduit au seul départe-
-ment de la Moselle).
m. De 181S à 1874-
IV. Nouveau démembrement et réorganisation du
-diocèse en 1874 (par suite de l'annexion).
V. Dernières érections et modifications.
Enfin une table générale des noms de lieux ter-
mine ce beau volume où les historiens alsaciens auront
bien des renseignements précieux à glaner, notamment,
-cela va sans dirai sur les localités qui, sous l'Ancien
.dbyGoogle
régime, avaient appartenu au diocèse de Strasbourg :
quelques paroisses de l'archiprétré de Phalsbourg et
l'archiprêtré entier de Bouquenom-Saarunion ■}.
"L'Atlas historique qui accompagne le volume des
PoitiUés est dû, comme nous l'avons dit, à la collabo-
ration de MM. Dorvaux et Bourgeat. Il se compose,-
après une introduction,, l'explication de chaque feuille
et un index alphabétique (ce qui en fait un tout com-
plet), de i6 cartes dont voici l'énumération :
I. Province ecclésiastique de Trêves (dont Metz,
dépendit jusqu'à la Révolution française), avec les
cartes accessoires de Trêves, des nouveaux diocèses
de Nancy et de Saint-Dié créés en 1778, et deux
cartes de la province ecclésiastique de Besançon ea
1802 et 1822,
II et III, Plans de la ville de Metz en lôto et 1784..
Très intéressants l'un et l'autre. Notons que celui de
1610, qui est reproduit par la photogravure, mentionne
49 églises (ou chapelles) et en indique l'emplacement.
IV. L'ancien diocèse de Mets (tel qu'il existait à la
fin du xvni' siècle).
V à XI. Cartes des divers arckiprèîrés (avec cartes
accessoires de Pont-à- Mousson en 1765, de Metz et ses
environs avant le siège de 1552, des environs de la
cathédrale en 1738, des archiprétrés modifiés par le-
protestantisme, notamment Bouquenom),
Ce sont ces sept cartes qui constituent, disent les
auteurs, l'objet premier et principal de leur travail.
XII à XIV. Lf diocèse de Mets après le Concordai
(1808) et en 1832. Avec les cartes accessoires du dio-
cèse en 1823, des cantons de Couvin et de Pliilippe—
ville en 1823 détachés de la France, et du Luxem-
1) L'anlear cU« avec éloge let Inlérenuntrs élHdti de do> cotUbo-
rateun Et amis fan A. Benoit et M. l*abbi Ltvy. Peul-tlre aurait-il pu-
ûler, à propoi de l'ahbaye de Craufthal, ce qo'en dît Graodidiei',.
AUatia Sacra, 1, p. 1S3.
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LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE I 87'
boui^ qui ne Ht partie du diocèse de Metz que de-
i802 à 1824.
XV. Le diocèse en iSçç. (Avec cartes accessoires de
r Alsace-Lorraine à cette date et de la ville de Metz
en 1898).
Enfin la feuille XVI nous donne Le diocèse en iço6..
« C'est disent les auteurs, la carte précédente avec cer-
taines variantes. . . permettant de constater le mouve-
ment économique et administratif ' qui prétend renou-
veler le pays».
Toutes ces cartes à une échelle assez grande (ait
150.000") sont excellentes, nettes, faciles à lire. Nous
regrettons cependant que, pour excès de clarté, on ait
renoncé à indiquer le relief du terrain pour se borner
à indiquer le tracé des cours d'eau ; ce qui suffit sans
doute pour la détermination des limites, mais les
cartes eussent été d'une lecture plus agréable et d'un
plus grand intérêt.
Celte lacune ou ce défaut n'empêcheront pas \' Atlas
historique "de rendre les plus grands services : on peut
dire que réuni aux PouilUs, il constitue un instrument
de travail indispensable à tous ceux qui s'occupent de
l'histoire, religieuse surtout, mais aussi civile, générale
de toute la région de l'Est.
Avec la collaboration d'un autre maitre du Petit
Séminaire de Montigny, M. Lesprand, le même auteur
vient de commencer la publication des Cahiers de
doléances des communautés de ijSç pat ceux des bail-
liages de Boulay et de Bouzonville '), sous les auspices
de la Société d'histoire et d'archéologie lorraine. La
Revue d'Alsace a déjà annoncé à ses lecteurs >) qu'en
1903 avait été instituée en France une commission-
char^ée « de rechercher et de publier les documents-
■ ) I11-4' de S47 pap«i. Meti, Irbriirie Scriba, 1908.
3) Novtmbr* 1906, pp. 641-648, arlicle de M. Raymond Guyol.
.dbyGoogle
488 REVUE d'aLSACB
■ d'archives relatifs à la vie économique de la Révolution
française), et que les premiers travaux de çetle com»
mission avaient porté sur les Cahiers de lySç. Stimulée
par l'exemple du comité spécial de Nancy qui a publié
en 1QO7 les Cahiers du bailliage de Vie, la société
■d'histoire de Metz commence par le beau volume qui
vient de paraître la publication des Cahiers conservés
-aux archives de Metz.
Cette publication, accompagnée de cartes dues à
M. Bourgeat que nous connaissons déjà, est faite avec
'beaucoup de soin, comme on pouvait s'y attendre de
■la part de M. Dorvaux, si compétent dans tout ce qui
-concerne l'histoire et la géographie de la Lorraine.
' Elle sera continuée par les Cahiers des bailliages de
Dieuze, Thionville et Metz, et à ce dernier, le plus
important, sera jointe une appréciation d'ensemble de
-ces documents. Nous y reviendrons à ce moment.
En attendant signalons seulement, pour l'édification
-de M. le rabbin de Soultz, les plaintes, sinon de la
plupart, du moins de beaucoup de ces cahiers contre
l'usufe des juifs, « les sangsues du pauvre peuple
•{p. 413)», «la perte de la Lorraine (p. 511}», etc. i).
A. M. P. I.
1) Puitque, t propot de ca deux ouvrages, nous venoai de faire
■ une petite iacunion chei noi voiiins de Lorraine, aou> en profiterooa
pour lignaler k l'ittention de noi leeteun la table que vient de publier
l'Acadtmie de Meti de la collection eolière de >ea Mémeirti dt 18I9
•à IÇOJ. Ce trii précieux initrnment de travail, qui n'a pu maini de
434 page* ia-8<, contient en outre uns intéreninle introduclian ob l'on
trouvera nombre d« documenta sur la Svtiili rtyoli da làineet il arli
.di Mtit de 1757 k 1791 a' «a reconilitulioD sur le titre i'AtadtmU
Jt Mit» en iSiQ. Le tout e»t l'œuvre de M. B. Flenr, agcal de U
L«ociitt,
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LIVRES NOUVEAUX
Zts anciens artùUs-peintres tt dicgrateurs MuthousUns ju8--
qu'au xix* siècle. Matériaux pour servir à l'HistoJFe de
t'Art à Mulhouse par Ernest Mbininger, Vice-Président
du Comité d'adminiatratioa du Muaée hiatorique de Mul-
house. Avec une Lettre- préface de M. André Girodie,.
directeur des * Notes d'Art et d'Archéologie », à Paris,
et 13 planches en phototypie. Ua volume grand ia-8*,
broché, prix lo TraDCS.
Ce livre est un tirage à part, sur beau papier d'amateur,.
d'un travail qui a paru dans le dernier Buihfin du Musée
historique lie Mulhouse et sur le compte duquel à la séance du.
33 juin 1908, le Comité des Beaux-Arts de la Société indus--
trielle s'exprime comme suit :
< M. Ernest Meininger a publié, dans le bulletin du'
( Musée historique, un travail très documenté sur les artistes-
< mulhousiens, peintres, graveurs et verriers, à partir du
* Moyen-âgé ... Le Comité rend hommage à ce travail
('très intéressant et exprime à M. Meininger toute sa satis--
( faction la plus chaleureuse. C'est un véritable monument
< élevé aux artistes qui ont illustré notre ville, et c'est en
I même temps une révélation, une réhabilitation d'une ville-
• qu'on croyait jusqu'alors confinée exclusivement dans-
t l'utilitarisme le plus étroit M. Meininger mérite, à tous
« égards, l'expression de notre plus sincère gratitude pour
f ce beau travail. >
Augmentée de nombreux renseignements inédits obtenus-
depuis lors et de trois notices supplémentaires concernant trois
peintres découverts après coup, la présente édition de biblio—
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«90 REVUE D ALSACE
Jhique olFre aux amateurs de noire histoire locale une valeur
toute spéciale par l'addition de la planches en phototypie
sortant des ateliers de la maison Braun, Clément & Cie, de
Dornach. Parmi ces planches ligure la reproduction des
Tableaux de heurgmeslra el de maires de Mulhouse, ornant la
salle du Conseil à l'Hôtel de la ville et donnant les blasons
-(environ 117) ^^ ces fonctionnaires, depuis leur origine jusqu'à
nos jours. Ces tableaux n'ont jamais été photographiés et con-
stituent donc à eux seuls un attrait de premier ordre.
Ajoutons que l'auteur, qui est son propre imprimeur, a fait
de cet ouvrage une véritable édition de luxe, qui ligurera k une
place d'honneur parmi les alsatiques de l'année. '
J^s Forges Vosgiennes à l'époque révolutionnaire (1788 an II)
par Léon Bernakdin. Epinal 190S.
Intéressants détails sur l'exploitation et l'activité des établis-
-sements métallurgiques des Vosges et sur la fabrication dans
ces établissements des piques dont étaient armés les gardes
nationales révolutionnaires,
■Gesehithte der Stadt Strassburg, yon Emil v. BoRRiBS. Stras-
bourg, Trllbner, 1909. In-B" de xii-348 p. Avec 154 gra-
vures, 6 tableaux et 7 cartes. Prix 7 m. broché. Relié :
8.50 et 10 m.
M. de Bornes à qui l'on doit déjà divers beaux travaux sur
"Strasbourg, devenue, depuis30BnB, dit-il, pour lui une seconde
patrie, nous donne aujourd'hui une excellente monographie de
la capitale de l'Alsace.
Elle est divisée en dix chapitres dont voici les titres;
I. Epoque romaine; H. Epoque germanique jusqu'en looo;
J[I. Strasbourg ville épiscopale; IV. Strasbourg en lutte pour
son indépendance; V.-VII. Strasbourg ville libre; VIII. Stras-
bourg ville libre française; IX. Strasbourg chef-lieu du dépar-
-tement du Bas-Rhin, et X. Strasbourg chef-lieu de l'Alsace-
Xorraine,
Un appendice littéraire, suivi d'une bonne table terniine
l'ouvrage, qui est soigneusement et copieusement illustré, et
fait honneur à l'éditeur non moins qu'à l'auteur.
Celui-ci, bien qu'allemand de naissance, a su rendre justice
4i ce que la France a fait pour l'Alsace. A peine, ça et là, se
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LIVRES NOUVEAUX I9I
trahissent ses préjugés d'origine et de conression. On s'éton-
nera cependant de lui voir répéter que la bibliothèque de Stras-
bourg a été incendiée par suite d'une erreur des plans de
l'assiégeant, et ta cathédrale bombardée parce qu'elle servait
-d'observatoire. A part ces erreurs et quelques autres, ') M. de
B. a* manifeste ment fait un bon livre, de sérieuse et générale-
ment impartiale histoire, et que nous recommandons bien
volontiers à nos lecteurs.
Article* de Journaux et de revues.
Revue catholiqutif Alsace. Novembre. Brunck de Freundeck,
L'Allemagne et la France après le traité de Ryswick. — Jan-
vier. Schickelé, A travers YOrdo de Strasbourg au 19* siècle.
Sirassburger Di&cttanblaU. Novembre. D' Gass, Ëlsâssische
Kapuzi nerschrirtsteller.
Le Gaulois. 24 nov. La question d'Alasce-Lorraine, par le
général Zurlinden.
La Grandi Revue. Juin. Jeanne et Fr. Regamey, Le Glacis :
l'Alsace<LorTaine et l'Empire allemand.
Lt Nomtlliste ^ Alsace - Lorraine (ancien Journal de
Calmar'). 38 décembre et suivants : Les soldats alsaciens sous
Napoléon.
Zeitsehrift f. d. O. dis Oierrheins. 1908, H. 3. Zur Ueber-
lieferung der altesten Urbarien des Bistums Stiassburg, par
H. Kaiser. — Zur iltteren Gescbichte des AugustinerstifU Itten-
■weiler, par Wentzcke. — 1959, H. 1. Zur Ariovist-Rcblacht,
par Ë. Fabricius. Die elsassischen KOnigspIfizea Kirchheim und
Mari euh ei m, par P. Wentzcke.
Images d» Musée alsacien. V fascicule de 1608. Images de
baptême des 18* et 19° siècle, avec texte de Th. Knorr, —
!•■ fascicule de 1909. Oberseebach, Broderies paysannes. Ferme
au temps de la fenaison. Costumes de 1800.
I) Oa pourrait aoni relev«t quelques loftta taiami : mind l'abW
JLoaii Biotain Mt appelé CÂarlti.
;dbvGoogle
It)3 REVUE d'aTSÀCE
Le Messager ^ Alsace- torraine. 19 décembre 1908. La
bataille de 1638 sur l'Ochsenfeld, par C. Oberreiner. — 30 fév.
1909. La garde d'honneur à Strasbourg en 1744, par H. De<
fontaine.
Le Bibliographe moderne. Janvier-Juin 1908. Archives de la
Tour des Prisons à Berne, par G. Gautherot. (Utiles indications-
pour les travailleurs alsaciens).
Feuilles d'histoire, i" février, Mérimée à Strasbourg.
Btitràge tur Kulturgeschiehte des MitUlalters. Leipzig.
1908. IL J. Drehmann. Papst Léo IX und die Simonie.
Revue alsacienne illustrée. 1909. 1. Châteaux d'Alsace :
Oberkirch, par F. DolHnger. — Civilisation et patriotisme ea
Alsace, par W, Wittich, introduction par H, Lichtenberger.
TVp. t. Saim éCit— SiaMm -
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LA MÈRE BARAT
SON CEUVRE EN ALSACE
Il y a tantôt un an, le 24 mai iço8, Sa Sainteté
le Pape Pie X daignait reconnaître les mérites et les
vertus de la R'*' Mère Barat, fondatrice de la Société
du Sacré-Cœur et l'élever au rang de Bienheureuse.
■ Comme notre Alsace possède elle aussi une maison
fondée par la Mère Barat nos lecteurs nous saurons gré
de leur dire quelque chose de la nouvelle Bienheureuse
et de son œuvre en Alsace.
Madeleine Louise Sophie Barat naquit à Joigny le
12 décembre 1779 d'une modeste famille de vignerons.
Sa constitution était plutôt frêle, mais elle était
douée d'une intelligence vive et précoce et d'une nature
vive et ardente. Son frère Louis Barat, professeur au
petit séminaire de Joigny se chargea de son éducation
et de son instruction. Non content de lui enseigner les
choses élémentaires nécessaires à une enfant de sa con-
dition il lui fit faire les études classiques, lui donna des
leçons de grec et de latin comme il en donnait à ses
futurs séminaristes, et Sophie ne tarda pas à être à
même de lire couramment les auteurs anciens et de
s'édifier aux faits et gestes des héros de l'antiquité.
Sophie avait 14 ans lorsque la Révolution française
vint lut ravir son frère. Louis Barat dénoncé comme
réfractaire à la Constitution fut enfermé à Paris à la
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194 REVUE D'aLSACE
Conciergerie. 11 n'en sortit qu'à la chute de Robespierre
après avoir passé 20 mois dans les angoisses et dans
l'attente de la mort.
La tourmente révolutionnaire passée, Louis Barat
vint s'établir à Paris et décida sa jeune sœur à venir
s'y fixer avec lui. Ils logeaient ensemble, vivaient pau-
vrement, et Sophie, de concert avec d'autres jeunes filles
pieuses et dévouées comme elle, s'occupait de l'œuvre
des catéchismes et préparait les enfants pauvres à la
première communion.
Jamais la pensée de fonder une congrégation reli-
gieuse ne fut venue à l'idée de notre jeune catéchiste.
La direction de son frère l'abbé Barat était plutôt rude
et bien faite pour la maintenir dans de grands senti-
ments d'humilité. L'initiative de la fondation du Sacré-
Cœur est due au zèle d'un saint prêtre de S'-Sulpice
nommé François Léonor de Tournély. Ce prêtre issu
d'une noble famille française, obligé de quitter la France
pour échapper aux massacres de la Révolution, s'était
réfugié en Allemagne avec un groupe d'ecclésiastiques
animés des mêmes sentiments que lui. Ils séjournèrent
d'abord en Bavière, puis finirent par se fixer à Schœnbrunn
près de Vienne. Leur dévotion de prédilection était
celle du Sacré-Cœur de JÉSUS et sous ce patronage ils
avaient constitué une petite société à laquelle la règle
de l'ancienne Compagnie de JÉSUS servait de base.
M. de Tournély mourut en exil à Schœnbrunn âgé
de 30 ans à- peine. Sur son lit de mort il supplia le
Père Varin, son ami, de réaliser le projet, qu'il caressait
depuis si longtemps, de fonder un ordre enseignant de
religieuses entièrement consacrées au Sacré-Cœur. Il
mourut, comme ravi en extase, répétant ces paroles qui
ne pouvaient se rapporter qu'à la Société du Sacré-Cœur :
Elle existera, elle existera.
Le Père Varin entré en France devint supérieur de
Ja Société des Pères de la Foi et après le rétablissement
de la Compagnie de JÉSUS en 1814, il s'empressa de
s'y agréger.
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LA MÈRE BARAT I93
C'est en l'année 1800 que le P. Varin fit la con-
naissance de l'abbé Barat et de sa sœur. L'abbé Barat
s'attacha au P. Varin et devint Père de la Foi. Quant
■à Sophie, elle semblait avoir été comme formée par la
Providence pour réaliser le rêve de M. de Tournély.
Le Père Varin, appréciant les qualités de son intelligence
-et de son cœur, n'hésita pas à en faire le fondement
^e la nouvelle Société du Sacré-Cœur.
Le 21 novembre 1800 Sophie, avec trois autres com-
pagnes, se consacrait solennellement au Sacré-Cœur dans
la modeste chapelle de la maison qu'elle habitait avec
son frère. Cette consécration elle la renouvela à Amiens
le 21 novembre 1801, Le 7 juin 1802, elle fit ses vœux
de religion et le 21 décembre de la même année elle
était nommée supérieure de la nouvelle société du
Sacré-Cœur. La prédiction du Père de Tournély était
réalisée. La Société du Sacré-Cœur existait et elle allait
■atteindre en peu de temps un accroissement extra-
■ordinaire.
Après la maison d'Amiens (ancienne maison de
l'Oratoire) qui est appelée le berceau du Sacré-Cœur,
nous voyons toute une série de fondations se succéder
les uns après les autres.
En décembre 1804, le Sacré-Cœur va prendre pos-
session de l'ancien monastère de la Visitation de Sainte-
Marie d'en haut près de Grenoble, sauvé de la ruine
pendant la Révolution française par les soins de celle
■qui devait devenir la première religieuse missionnaire
de la Société et qui s'appelle la Mère Duchesae.
En 1806, la Mère Sophie Barat, âgée de 26 ans à
peine, était élue à Amiens supérieure générale des
maisons du Sacré-Cœur et elle devait le rester pendant
presque 60 ans, jusqu'à sa mort.
Nous dépasserions de beaucoup le cadre restreint
d'un article de. revue, si nous voulions faire l'histoire
de toutes les maisons fondées sous le généralat de la
R"^ Mère Barat. De 1806 à 1865, on ne compte pas
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196 REVUE D'ALSACE
moins de 1 16 fondations, dont voici les noms cités par
ordre chronologique :
lin 1806, fondation de Poitiers; en i8o8, Niort^
Gand, Cuignière. En 1816 Beauvais; en 18 [7 Paris et
Qutmper.
En (818 fondations en Amérique de S'-Charles dû-
Missouri et de S'-Ferdinand et en Savoie, Chambéry.
En 18 19, ia Férandière à Lyon et la maison de
Bordeaux.
En 1820, acquisition du magniHque hôtel Biron ài
Paris, rue de Varenne. En 1821, Grand Coteau dans Ik
Louisiane, et en France, Le Mans et Autun.
En 1823, Besançon et Turin; en 1824 Metz.
En 1827, Lille et Lyon, rue Boissac; la même année^
S'-Michel en Louisiane et S'-Louis du Missouri.
En 1828, La Trinité -des -Monts à Rome; et en
Amérique, Hayon la Fourche (Louisiane) et S'-Charles-
du Missouri.
En 1829, Perpignan et Avignon,
V.n i8jO, pour fuir les menaces de la Révolution,,
fondation du noviciat de Middes en Suisse.
En 1831, translation du noviciat de Middes à Montet
non loin du lac de Neufchàtel.
En 1832, fondation d'Annonay et d'Aîx-en-Provence.
En 1833, fondation du noviciat de Kome à S"-Kufine.
V-n 1834, Parme; en 1835, Conflans. En 1836, fon-
dation de Charleville ; de Paris, rue Monsieur ; de Mar-
seille; de Jette S'-Pierre en Belgique et de Tours.
En 1837, acquisition de la Villa Santé à Rome au-
pied du Mont Janicule.
En 1 839, Nantes, Pignerol, Toulouse, Kicuzkeiiu,.
Lorette, Nancy, Laval, Montpellier.
En 1841, \e\v-Vork, Suger-Creek, Mac Scherrys-
town, Si-Jacques de l'Achigan en Amérique; et en
Angleterre Rochampton, près de Londres.
En 1842, Roscrea en Irlande, Berry-Mead en Angle-
terre, puis Saluces, Alger, Lemberg en Galicie, Padoue-
en Italie et au Canada Sault au Récollet,
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LA MÈRE BARAT 197
En 1843, Cannington en Angleterre, En 1845,
fondation à Gênes et à Turin. En 1846, Sarria (près
Barcelone, Espagne), en France Bourges et Rennes,
Montfleury, près de Grenoble, enfin Gratz en Autricbe.
En 1847, Bluiïienthal, près d'Aix-la-Chapelle et Mar-
«noutiers. En 1850, Dublin, Warendorf, en Westphalie,
Moulins, Milan et Bruxelles.
En 1854, fondations en Amérique de Natchitoches,
Bàton-Rouge, S"-Joseph, S'-Michei, S'-Louis, S^-Marie,
Manhattanville, S'- Vincent, Rochester, Edenhall, Halifax,
BufTalo, Détroit, Sandwich, London, Albany, Kennwood,
S'-Jean, New-Bru nswick, Santiago du Chili, La même
-année fondation de Mount-Anville, près de Dublin en
Irlande.
En 1855, fondation de Riedenburg, près Biegenz;
■en France, S'-Brieuc et Calais.
En 1856, Angoulème, S^Ferréol, près de Besançon
■€t Pérouse. En 1857, Montigny, Posen, la Havane,
Chicago, Talca et Clamartin, près de Madrid.
De toutes ces fondations celle qui nous intéresse le
plus c'est évidemment celle de Kienzheim, effectuée
■en 1839. L'histoire de Kienzheim est trop intimement
liée avec celle de Montet, pour que nous puissions passer
outre sans dire quelques mots de cette dernière fondation.
Quatre ans à peine après le bref de Léon XII
approuvant la constitution et les règles de la Société
.du Sacré-Cœur, la- France était bouleversée par la Révo-
lution de 1830. Il fallut songer à quitter Paris et à
transférer le noviciat dans un lieu plus sûr. Au com-
cuencement du mois d'août 1830, la Mère Barat se rendit
-en Suisse, où l'appelaient les pressantes invitations de
M. le marquis Théodore de Nicolay. Elle choisit ea
âuisse comme asile un petit établissement connu sous
ie nom de Montet, situé près d'Estavayer sur le bord
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198 REVUE d'aLSACB
du lac de Neufchâtel. En attendant que Montet fut
aménagé de manière à servir de noviciat, elle s'installa
provisoirement dans le château de Middes situé non
loin de là. Les Jésuites du collège de Frlbourg et ceux
de la résidence d'Estavager devinrent les prédicateurs
attitrés de la communauté et l'abbé Pieau, ancien cha-
noine d'Evreux, homme d'un dévoument à toute épreuve
remplit dès l'origine les fonctions d'aumônier.
Montet, sous la direction prudente et sage de la
digne Mère Henriette Coppens, ne tarda pas à attirer
des jeunes filles de Suisse et d'Alsace. Parmi les Alsa-
ciennes accourues à Montet, pour se consacrer au Sacré-
Cœur, il faut citer Joséphine Gœtz, originaire de Stras-
bourg. Entrée à Montet en 1832, à l'âge de \J ans,
elle reçut après quelques mois seulement de postulat
le voile de notice de la main même de la R''* Mère
Barat. Qui se serait jamais douté que, dans la personne
de cette jeune novice, la Supérieure générale venait de
bénir celle qui devait lui succéder?
D'autres Alsaciennes, entre autres^une petite-nièce de
Monsieur l'abbé Maimbourg, curé de Col mar ■ ), arrivèrent
dans la suite à Montet pour y recevoir l'éducation des
religieuses du Sacré-Cœur'). Montet devint célèbre e»
Alsace, et le curé de Colmar n'eut bientôt plus qu'un
désir, celui de doter l'Alsace d'une maison semblable
à celles qu'il avait appris à connaître et à apprécier à.
Besançon et en Suisse.
1) 1 Je vom conSe ce que j'ai de ptui cher en ce monde > écrivait
i ta Supérienre le vtntré Cari. (ArAiva Jt tu paraiitt dt Cttwutr).
1) Parni les jennei Gllei de notre p*yi qui enlrtreat k ce moment
et pini tard dani la congrigation de 1* Mère Barat cilona, outre le»
Mère* Ingold, de Cernay, dont il irra queition plui ban, Madame
Anguitin, auigi de Cernay, Meidamn Boillut, Chavane, Fuch^ Koenig,
Geng, PHug et Wiederkehr de Colmir; Hervé, Polydoro et Feraiino-
de Strasbourg; de Lusignan, de Soulti ; AnatetI et Diapot, de SéleeUdt;.
Itoudolphi, de Schiltigheim; Levèque, de Saint.Louia; Bernard et ChritI,
de Ribeauvillt ; Juster, de Belforl ; Linder, d'Obemai ; HUFTei, de
Hacnenau, etc.
.dbyGOOgle
LA MÈRE BARAT iqg
Les premiers pourparlers entre Monsieur Maimbourg
et les Dames du Sacré-Cœur par rapport à la fondation
de Kienzheim eurent lieu en l'année 1838.
, Le 16 août 1838, la R''* Mère Henriette Coppens,
accompagnée de la Mère Gœtz et de l'abbé Pieau^
arrivait à Colmar. L'accueil y fut des plus gracieux et
des plus empressés. M. Maimbourg fit voir à ses hôtes
plusieurs emplacements qui lui semblaient propices à une
fondation et entre autres la propriété d'une dame pro-
testante, nommée Balllet. Une maison de campagne
entourée d'arbres fruitiers et de vignes, située dans la,
commune de Kienzheim, non loin du château de M, le
conseiller de Golbéry, formait le domaine de cette dame.
L'abbé Pieau, devenu plus tard aumônier de Kienzheim,
aimait à se rappeler la première entrevue qu'il avait eue
avec la propriétaire de ce qui devait devenir le jardin du
Sacré-Cœur. C'était la première fois de sa vie qu'il avait
eu à faire avec une protestante et il riait de tout cœur
en pensant à l'amabilité de son hôtesse et à son bon
vin, • On dira tout ce qu'on voudra, répétait-il, cette
vieille Huguenotte avait du bon vin >.
On finit par s'entendre sur l'achat de la propriété
et la Mère Henriette s'en retourna à Montet, emme-
nant avec elle une jeune postulante, tille d'un officier
en garnison en Alsace, Corinne Duponchel.
Elle ne revint en Alsace qu'au mois d'avril 1839^
pour examiner et approuver les plans élaborés par
l'architecte Griois,
Le plan primitif comprenait la démolition de la vieille
maison Baillet et une construction monumentale dont
les frais se fussent élevés à une somme relativement
assez considérable. On recula devant la dépense. On
décida que la vieille maison serait incorporée dans la
nouvelle, et on vota pour la construction, dont l'entre-
preneur M. Pétin était chargé, une somme moindre
mais bien suffisante.
Pendant ce temps, M. Maimbourg ne restait pas
inactif; il sollicitait auprès des autorités l'autorisation
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aoO REVUE D ALSACE
d'ouvrir un pensionnat du Sacré-Cœur à Kienzheim, et
adressait à M. de Golbéry la lettre suivante:
€ Monsieur le Conseiller,
L'intérêt, que vous portez à nos religieuses de Montet
me fait espérer que ma lettre ne vous importunera pas.
Vous trouverez un moment à me donner et je suis sûr
qu'après m'avoir lu vous continuerez vos démarches
bienveillantes au ministère des Cultes. Le nouveau ministre
ne manquera pas de faire autoriser l'établissement que
nous sollicitons. On n'a pas fait de difficultés de les
admettre dans les provinces voisines. Metz et Besançon
ont leurs maisons qui prospèrent. Il n'y a pas de raison
pour les refuser à notre Alsace qui manque d'une
bonne maison d'éducation pour la haute société. Vous
apprendrez sans doute avec plaisir ce qui s'est fait
depuis votre départ sur la demande de Madame la
Supérieure générale de le Congrégation résidant à Paris.
Ces dames ne manquent pas de confiance. Elles comptent
sur votre coopération et ne doutent pas un moment
de l'obtention de l'autorisation et de la réussite de leur
entreprise. Colmar et les environs ainsi que les Badois,
surtout les bonnes familles de Fribourg en Brisgau,
attendent leur arrivée pour y placer leurs enfants.
Vous connaissez cette ville intéressante et vous savez
qu'elle reçoit la noblesse de l'Alsace et celle du Grand-
Duché. Nous aurons à nous féliciter de pouvoir donner
une éducation française à ces jeunes allemandes. Cette
considération doit engager le ministre à se rendre
favorable à notre demande. Veuillez, Monsieur le Con-
seiller, etc. i »
l) On voit que M. Maimbourg peat ilre conudiri comoie l'un des
fonduteun de Kienzhvim. Auasï l*Brchev4qii« de Be»nç»n, le Culur
orrtiiul Milhiea, pouvait-il lui écrire, le 17 janvier 1S40 : ']t i>ii
•quelle est l'iaioiente pirt que voui avei eue dam rél*ti]ii«emeiit de 1*
belle malion de Kienzïieim : si votre modcttie n< s'y oppoujt il fau-
drait inscrire votre iiom sur le fronton de l'ediSce. Vout lerei la prin-
cipale et vèrilable cause des biens imiDeniea qu; fera cet eicellent
pennionn*! dans nos contrées el jusqu'en Allemigae ». (Ar^hma di Im
paroitH tb Calmar).
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LA MÈRE BARAS 301
On voit par la teneur de cette lettre que le patrio-
tisme et l'amour de la civilisation française en Alsace
-ne pouvaient que profiter de l'érection de cette nou-
velle maison d'éducation. Le gouvernement français fut
assez sage et clairvoyant pour comprendre le parti qu'on
pouvait tirer d'un établissement, qui dans notre Alsace
-catholique ne pouvait qu'être sympathique aux familles
notables du pays, et il ne tarda pas à accorder l'autori-
sation demandée.
Le pensionnat s'ouvrît le 17 avril 1839. La première
élève qui y entra fut Mademoiselle Ingold de Cernay).
A la fin de l'année 1841, la maison comptait déjà 60
-élèves. Le nombre des élèves s'accrut rapidement, et
pour ne pas être envahi par les élèves allemandes, on
fut obligé dans la suite de fonder une nouvelle maison
à Kiedenbourg, au bord du lac de Constance, laquelle
-existe et prospère encore aujourd'hui »). Les premières
Supérieures de Kienzheim de 1839 à 1857 furent les
Mères de Bouchaud, du Tinseau, Garabis et Athenosy.
Les années de 1844 à 1848 furent pour la maison
de Montet des années néfastes. La révolution dressait
sa tête menaçante dans le plus grand nombre des Etats
-^e l'Europe. En Suisse le radicalisme signalait son
facile triomphe sur le Sundcrbtind par l'expulsion des
religieux et des religieuses.
1) Delphine Initotd, U vxwt emdette île Mesdemoiiellei Angélique
«t Célmiine Ingotd. CeUe dernière devait m-iurlr i Kienzheim le 31 min
1S49. novice de chœur, 1 Tige de 19 ans. S* sœur aînée, Angélique,
tut iprè* la Mère Gœli dont elle éiiil l'amie, la plug remarqusble de»
AlucicDoei qui s'agrégèrent 1 la congrégation de la Mère Bant. Elle
utoaiul en odeur de sainteté le 19 novembre [S6S 1 Riedenbourg dont
elle avait été, atleite le traducteur allemand de VHiiloirt dt Madamt
BaTal, • comme le véritable fondement >. Sa Noiitt iiBgrafiA/fHt a été
publiée par M. A. M. I>. Ingold, ion neveu, dans lea Mintllaïua tUiatUa,
II, p. 154.
1) Le nombre de* élèvea allimandes pendant tei 33 ant que dura
(e pentiannat de Kienzheim (de \%\Q à 1S73) s'élève t 116. Parmi lei
Doma de ces éiéven nous Irouvoni ceux de Mesdemoiselles Msrie et
Jeanne de Rinck, Charlotte de Seldenecit, Marie Moufang de Miyence,
Fanny et Elèonore de Salm, Adélaïde et Elèonore Lieber, Mathlde et
Anna de Reiachich, Mesdemoiselles de JungenFeld, de Bodmana, d*
'ftoggenbacb, de Horndein, Christine et Elise Rsclce, etc.
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a03 REVUE D ALSACE
Four échapper à la tourmente les novices de Montet
furent obligées d'abandonner leur chère solitude et de-
quitter la Suisse, En 1847 elles étaient à peu près toutes
installées à Kienzheim, où elles retrouvèrent leur aumô-
nier, l'abbé Pieau, qui les y avait précédées. La trans-
lation du noviciat de Montet à Kienzheim devait donner
à notre maison du Sacré-Cœur en Alsace une nouvelle
importance. Cette importance explique pourquoi en 1 857,
sous le supériorat de la R'** Mère d'Oussières, la maison
de Kienzheim devenait le centre de la vicairie ou pro-
vince de l'Est. Kienzheim le resta de 1857 à 1 871. De 1871
à 1 897, la maison dévastée par le Kulturkampf fut annexée
à la vicairie de Nancy. Elle dépend actuellement de la
vicairie d'Autriche. Les autres Mères vicaires-supérieures
de Kienzheim furent, après 1 864, la Mère Désoudin bientôt
appelée à Paris en qualité d'assistante générale, et les
Mères Voitot. Ces dernières eurent la douleur de voir
s'effondrer en Alsace, sous les lois de proscriptions du-
régime de Bismark l'œuvre de la Mère Barat.
En 1873, le pensionnat fermait ses portes sans le
moindre espoir de les rouvrir bientôt.
Les annales de Kienzheim nous donnent d'intéres-
sants détails sur les visites que des personnages distingués
firent à la maison du Sacré-Cœur. I! y est surtout fait
mention de Mgr Rœss, évêque de Strasbourg, auquel,
le Sacré-Cœur de Kienzheim doit la plus vive recon-
naissance. Il fut lami et le protecteur fidèle de la maison
dans les bons comme dans les mauvais jours, toujours
prêt à offrir le secours de ses encouragements et de
ses conseils. Il est là pour les jours de première com-
munion et de distribution des prix, et pendant les.
vacances, il n'est pas rare qu'il descende de son château
voisin de Sigolsheim, pour venir faire une gracieuse-
visite à la Communauté toujours heureuse de le revoir.
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LA MÈRE BARAT 30J
En 1840, Kienzheîm reçoit la visite da Père de Geramb,
prieur du couvent des Trappistes d'Œlenberg.
Pendant le mois de juin 1845, Mgr. Rsess amena à
Kienzheim, le Père de Ratisbonne, Mgr, Affre et l'évêque
de S'-Dié, Mgr. Caverot, Le 10 août de l'année suivante,
c'est le grand converti Hurler qui, toujours sous la
conduite de Mgr. R^ess, vint visiter la chère maison du
Sacré-Cceur.
En 1852, le Père de Ratisbonne donna au pensionnat
une allocution sur la Sainte Vierge.
Le 4 juillet de la même année, le journal domestique
relate la visite du nonce apostolique de Suisse et de
l'abbé des Bénédictins de Maria-Stein.
Pendant le mois de juillet 1853, le vieil archevêque
de Fribourg en Brisgau, Mgr, Vicari, passa toute une
journée dans la maison du Sacré-Cœur.
En septembre 1855, le Père de Ravignan prêche
pour la première fois la retraite aux religieuses de
Kienzheim. Il la prêche de nouveau le 1 1 août de l'année
suivante en présence de la R" Mère générale.
En mai 1857, Kienzheîm est favorisé d'un sermon
du Père Félix sur la Sainte Vierge.
Le Père Eicher et le Père Roulet prodiguent pendant
de longues années au Sacré-Cœur leur parole chaude
et originale. En 1864, nous trouvons à Kienzheim le
Père de Bengy, un des futurs martyrs de la Commune.
Il prêche en janvier la retraite des enfants et au mois*
de mai une prise d'habit.
Si Kienzheim eut ses jours de joies, il eut aussi ses
jours de deuil et de tristesse. Un sujet de grand deuil
pour la maison fut la mort du saint abbé Pieau, sur-
venue le 28 octobre 1857. H y avait 27 ans qu'il servait
le Sacré-Cœur avec une intelligence et un dévouement
admirables. Plusieurs fois il eut l'insigne honneur d'être
pris pour conseiller par la Mère Barat, qu'il vénérait
comme une sainte. Son tombeau se trouve aujourd'hui
encore dans le petit cimetière de Kienzheim, au pied
.dbyGoc^gle
a04 RKVUE d'alsacb
•de la croix, et sa mémoire est en vénération non seule-
ment au Sacré-Cœur, mais même dans les familles des
environs où s'est conservé son souvenir. Pour le rem-
placer, la R'" Mère générale crut devoir recourir au
dévouement de son propre neveu, l'abbé Dusaussaix,
qui resta aumônier de Kienzheim jusqu'en 1866.
Mais ce que le journal de Kienzheim nous offre de
plus intéressant, ce sont sans aucun doute les détails
•qu'il nous donne au sujet des différents séjours que la
Mère Barat, proclamée aujourd'hui bienheureuse, fit dans
notre Sacré-Cœur d'Alsace.
Le premier eut lieu à la fin du mois d'août de l'année
1845 et se prolongea jusqu'au 8 septembre. La Mère
Barat revenait de Montet, d'où par crainte de la persé-
cution, on avait déjà fait partir la plus grande partie
des novices. Elle n'y trouva plus que les écoles des
pauvres et une quarantaine de pensionnaires.
A Kienzheim, qu'elle voyait pour la première fois,
■elle fut ravie de la foi qui régnait dans nos populations
alsaciennes et elle manifesta sa joie de se trouver au
-milieu dun peuple où l'on respectait encore si bien
la loi du repos dominical.
Quant à la maison du Sacré-Cœur, elle était bien,
dit Mgr. Baunard, de nature à enchanter ses regards.
< Cette maison est assise à l'entrée d'une vallée, au
-milieu d'un paysage à la fois gracieux et grandiose.
Au levant se déroule une plaine profonde, qui n'a
d'autre limite que la ligne bleu foncée, tracée à l'horizon
par la chaîne des montagnes de la ^orét-Noire. De
beaux villages situés au penchant des montagnes, des
cloches dressant leurs flèches parmi les toits des maisons,
■des carillons se répondant l'un à l'autre dans la vallée
-qui en a pris le nom charmant de Vallée des Cloches.
Xa Mère Barat se félicita de trouver ses novices de
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LA MÈRE BARAT ZO5.
Montet dans une solitude si propice au recueillement
et à la préparation à la vie religieuse. Chaque jour elle
leur lit de solides instructions sur leur vocation, sur les
vertus religieuses, sur le zèle des âmes. La moisson,
leur dit-elle, est immense dans cette province d'Alsace,
elle s'annonce fructueuse aussi par delà les frontières.
Quel champ s'ouvre devant vous!»
Ce fut le 2 septembre 1852, que la R'*' Mère Barat
visita Kienzheim pour la seconde fois. Dans une allocu-
tion adressée aux religieuses, elle leur fit part de son
ardent désir d'établir une maison du Sacré-Cœur en
Allemagne. Elle avait essayé, mais en vain, de fonder
une maison à Saint-Gall en Suisse, Toutes ses instances
furent inutiles. Les esprits éclairés du canton avaient
déclaré que les religieuses du Sacré-Cœur étaient des
Jésuites. C'était plus qu'il n'en fallait pour semer l'effroi
parmi les plus intrépides champions du pur Evangile.
La Mère Barat ne put s'empêcher d'exprimer son
étonnement d'avoir été prise pour un Jésuite. « Dans
ce cas, dit-elle en plaisantant, l'abbé Pîeau ne peut être
qu'une religieuse du Sacré-Cœur, car il porte une robe
aussi noire que la mienne >.
Elle eut également la douleur d'échouer dans ses
tentatives d'établir un Sacré-Cœur dans l'île de Mainau.
Par contre, elle avait eu la consolation d'ouvrir un
établissement à Wahrendorf, en Westphalie. Cette fon-
dation lui tenait à cœur, et elle en espérait beaucoup
de bien, d'autant plus de bien que la maison était
pauvre, de modeste apparence, et obligée dans ses débuts
de mener une existence assez précaire.
Pendant ce séjour à Kienzheim, la Mère Barat fit
à ses chères novices, comme la première fois, une suite
d'instructions familières sur son sujet favori : le zèle des
âmes et le dévouement aux intérêts du Cœur de JÉSUS.
Elle disait un jour ; * Où trouverai-je une âme qui
apporte autant d'ardeur à la cause de Dieu que le démon
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■ 906 REVUE D ALSACE
•met -de rage à combattre contre lui? Si je savais la
trouver au fond de l'Océanie, je traverserais les mers
pour aller la chercher*.
Le journal de la maison relaté aussi qu'un soir elle
-communiqua à la communauté la triste nouvelle de la
maladie de la Mère Duchesne. Elle se mit à parler avec
enthousiasme des vertus de cette religieuse, de sa pro-
fonde humilité et de ce zèle ardent qui l'avait poussée
à franchir l'océan pour planter en Amérique le drapeau
■ du Sacré-Cœur. « Je ne serais pas étonnée, dit-elle d'un
ton émue, si la Mère Duchesne devenait un jour pour
nous ce que le Père Claver a été pour la compagnie
de JÉSUS » 1).
La Mère Barat quitta Kienzheim le 14 septembre,
fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix. Ses adieux sem-
blèrent empreints d'une certaine tristesse. Elle emportait
sans doute le regret de n'avoir pas pu faire davantage
pour la gloire du Sacré-Cœur dans ce vaste champ à défri-
cher et à cultiver qu'elle entrevoyait de l'autre côté de
la frontière. Elle partait en disant r « Priez pour moi
le bon Maître, lui demandant qu'il répare ce que j'ai
mal fait ici, et qu'il supplie à tout ce que j'aurais dû;faire*.
«A l'heure du départ, nous dit Mgr. Baunard, on
vit se présenter devant la supérieure un ami moins
résigné à son éloignement. C'était un agneau nommé
Robin, qui s'était attaché à cette aimable mère, par
-cette attraction dont on trouve tant d'exemples dans
l'histoire des saints. Le pauvre animal, s'élançant sur
Aes genoux de sa protectrice, bêlait à fendre l'âme.
Madame Barat le caressa avec quelques douces paroles
et elle ne l'oublia plus>.
Le 28 juin 1855, Kienzheim était en fête. Les jardins
du Sacré-Cœur s'illuminèrent le soir. On voulait fêter
ainsi le retour de la Mère Barat.
1) L> vie de l> Mite Duchesne a
Mgr, Baunard, l'autear de I* Vit di
•XmxA d'autre* eicellenlei biagriphie«.
,db,Googlc
LA MÈRE BARÀT SOJ
Le journal de la maison ne nous donne que peu de
<létails sur cette troisième visite de la Mère générale.
Une instruction aux novices est notée comme particu-
lièrement intéressante, c'est celle où elle leur parle des
qualités que doit avoir le zèle apostolipue. « Nous devons
nous faire tout à tous, disait-elle, et accepter volontiers les
coutumes des pays où nous sommes appelées à vivre.
De cette manière nous travaillerons plus efficacement
au salut des âmes. Si le Bienheureux J. de Brito avait
voulu imposer aux peuples qu'il évangèlisait, sa manière
de vivre à lui, il n'aurait rien obtenu. Il préféra s'accom-
juoder lui-même à leurs usages. Il le fit à ses dépens
et au risque de s'attirer le blâme de ses confrères eux-
mêmes. Mais bientôt on fut obligé de reconnaître qu'il
avait raison et qu'il avait trouvé le secret de gagner
les cœurs».
Le 15 juillet, la Mère Barat réunissait autour d'elle
les enfants de Marie et les congréganistes des S''-Anges.
Le soir elle faisait une allocution familière aux enfants,
distribuait des chapelets et images et accordait un jour
de congé. Elle quittait Kienzheim le 18, emportant avec
elle toute une cargaison de vêtements, confectionnés
par les élèves du pensionnat, pour les enfants pauvres
-qui auraient recours à sa charité.
La R'" Mère Barat n'attendit pas longtemps pour
venir revoir son cher Kienzheim. Le 15 juillet 1856,
elle était de nouveau en Alsace, Elle y venait accom-
pagnée de la Mère de Liminghes. Son grand désir
■était de partir de Kienzheim pour aller visiter la nou-
velle fondation de Riedenbourg sur le lac de Constance.
Dès l'année 1854, Kienzheim avait envoyé une petite
colonie de religieuses à Bregenz, pour poser les fonde-
ments d'une nouvelle maison du Sacré-Cœur. Le 19 mars
1854, Riedenbourg vit, pour la première fois, le saint
sacrifice de la messe célébré dans sa chapelle. A la fin
du mois de mai de la même année, l'abbé Pieau allait
faire une visite à Riedenbourg, et en 1857, la maison
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ao8 REvnK d'alsacë
recevait en la personne de M. l'abbé Dumoulin, origi-
naire de S^-Marie-aux-Mines, un aumônier alsacien.
Les tombes de la Mère Angélique Ingold et de l'abbé-
Dumoulin se trouvent dans le cimetière du Sacré-Cœur
de Riedenbourg, entourées du respect et de la recon-
naissance de tous ceux qui les ont connu, témoignage
authentique et indélébile de ce dont la maison de Rie-
denbourg est redevable à l'Alsace et au Sacré-Cœur
de Kienzheim.
La Mère Barat arriva à Riedenbourg vers le 20 juillet
1856. Elle fut obligée par suite d'une légère indisposi-
tion d'y prolonger son séjour. Elle y célébra sa fête,,
le jour de Sainte Marie-Madeleine, et aujourd'hui on
montre encore aux visiteurs l'arbre du jardin, sous lequel
elle réunit ses filles et ses enfants pour leur dire :
«Je voudrais être toujours au milieu de vous».
Le 10 août, la Mère Barat, de retour de Riedenbourg,
était de nouveau à Kienzheim et assistait avec Mon-
seigneur Rœss à la distribution solennelle des prix.
Le lendemain elle entrait en retraite avec les autres
religieuses de la maison, et suivait malgré sa fatigue,,
de la manière la plus édifiante, les instructions magis-
trales du Père de Ravignan. Avant son départ, elle eut
la douleur d'apprendre la mort d'une de ses compagnes-
de la première heure, la Mère de Charbonnel, entrée
depuis plus de 50 ans au service du Sacré-Cœur.
Elle quittait Kienzheirn, le 25 aoîit 1856, pour ne
plus le revoir.
La Mère Barat avait alors 77 ans. Elle était obligée
de compter avec l'âge, mais si son activité ne pouvait
plus s'exercer à l'extérieur de la même manière qu'autre-
fois, elle ne remplissait pas moins par l'exemple qu'elle
donnait à son entourage, par ces vertus devenant de-
jour en jour plus manifestes et plus éclatantes et par
une corresponce volumineuse, dont on a de la peine à
se faire une idée, le plus fécond apostolat.
Le 22 mai 1S65, une lettre circulaire signée de
notre compatriote, la Mère Gœtz, jetait la consternation
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LA MÈRE BARAT 209^
dans la communauté de Kienzheim : la vénérée fonda-
trice venait d'être frappée d'un coup d'apoplexie, son
état inspirait les plus vives inquiétudes. Administrée en
pleine connaissance par le P. Gamard, qu'elle honorait
de sa confiance et qui se trouvait par un pur hasard
à Paris, elle reçut le 24 mai à 5 \ heures du matin,
ta bénédiction du Souverain Pontife, qu'un ami dévoué
de la Société, Mgr. de Mérode, avait sollicilée en sa
faveur. Elle s'endormit pieusement dans le Seigneur,,
le jour de l'Ascension, le 25 mai 1865, à 11 heures
du soir, âgée de 86 ans. Le dimanche précédent, réunis-
sant ses novices selon son habitude, elle avait commencé
son instruction par ces paroles prophétiques qui devaient,
se réaliser à la lettre : < Mes chères Biles, jeudi nous
monterons au ciel ! en attendant je veux encore m'entre-
tenir un peu avec vous sur la terre >.
Après sa mort, la Mère Perdreau, au pinceau de la-
quelle nous devons l'image de * Mater admirabilis»,.
vénérée à la Trinité-des-Monts à Rome, s'empressa de
dessiner les traits de la bien-aimée défunte. On accourut
de toute part pour contempler une dernière fois les
dépouilles de cette apôtre du Cœur de Jésus, laquelle
avait su enflammer tant de cœurs d'amour envers le-
divin Maître. Les personnes pieuses venaient faire tou-
cher des chapelets et des médailles à ce corps de sainte,
conservé intact jusqu'à nos jours.
Le corps de la Mère Barat resta exposé jusqu'au
29 mai. Ce jour-là, Mgr. Surat, vicaire- général et supérieur
du Sacré-Cœur, chanta la messe mortuaire et, à i heure
de l'après-midi, le cercueil était transporté à Conflans,
suivi non seulement de quelques superbes équipages,
mais d'une multitude de pauvres au visage triste, mais
au cœur débordant de reconnaissance. A trois heures
le cercueil reposait dans la crypte de Conflans, d'où il
ne devait sortir que pour échapper aux profanations
d'un bloc de sectaires, qui, s'ils avaient le sentiment
de la pudeur , devraient rougir de leurs honteuses
victoires, et qui semblent prendre plaisir à tramer dans-
Rtmu d'Altice, 1908 1>
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•aïo REVUE d'alsace
la boue tout ce qui a fait la gloire et la grandeur de
la France.
Mais pendant que l'impiété et l'avarice se disputent
les misérables débris de l'œuvre de la Mère Barat en
France, la nouvelle Bienheureuse, embrassant aujour-
d'hui de son regard la terre entière, voit sans cesse de
nouveaux champs d'action s'ouvrir à l'ardeur et au zèle
apostoliques de ses filles. Il ne faut pas désespérer de
l'avenir. Il ne faut même pas désespérer de l'œuvre de
la Mère Barat en Alsace, bien qu'ici des ruines vieilles
de plus de trente années semblent faire croire à un
anéantissement définitif.
Le moment n'est pas venu de dire tous les deuils
et toutes les privations, dont Kienzheim a souffert depuis
la guerre. Nous nous contenterons de remercier la
Bienheureuse et de lui adresser une prière.
Nous la remercierons d'abord de ce qu'elle a tant
aimé notre Alsace, de ce qu'elle nous ait donné en la
personne de la R*" Mère Gœtz, en la personne des
«nfants de Kienzheim, dont elle appréciait les goûts
simples et le caractère abacien, fait d'aimable cordialité
et de droiture, tant de preuves de son inaltérable
■affection.
Nous ferons ensuite un vœu, c'est que la Mère Barat si
compatissante ici à Kienzheim aux douleurs du pauvre
Robin, ne se montre pas moins compatissante, au ciel,
aux douleurs de son pauvre Sacré-Cœur d'Alsace. Ce
-que nous désirons, c'est qu'elle plaide notre cause auprès
de Celui qui tient le cœur des hommes dans sa main;
■et qu'elle nous obtienne la grâce de travailler de nou-
veau au salut des âmes dans un esprit d'humilité, de
mansuétude et de douceur, qui est l'esprit du Sacré-
Cœur de JÉSUS, de notre Rédempteur et de notre divin .
Roi.
H. Gendre.
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UN ALSACIEN
CORRESPONDANT, AMI ET DISCIPLE DE LAMENNAIS
DAVID RICHARD
DIRECTEUR DE L'ASILE DE STEFANSFELD
Fini)
ni
STEFANSFELD. {1843-1854).
Peu de temps après l'embarquement pour la Guyane
de M*" Rivoire, le D. Richard terminait ainsi la lettre
qu'il lui écrivait le 23 décembre 1835 : «Tout le monde
à La Chesnaie vous admire et parle de vous comme
j'aime qu'on en parle, avec affection et vénération. Mon
ami vous renouvelle tous ses vœux et ses plus vifs encou-
ragements. Quand je réfléchis au bonheur que j'ai de
connaître des âmes d'élite comme la sienne et la vôtre,
je sens bien vivement qu'un grand devoir m'est imposé,
celui de m'amélîorer afin de ne point rester trop au-
dessous de vous . . . Courage, ma bonne sœur, vous
allez à une noble conquête digne de vous. Je vous y
I) Voir I» UvftiwHi d« m*ri-*vrll 19<>9.
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313 REVUE D ALSACE
suivrai sans cesse. Entre vous et moi c'est à la vie et
à la mort et au-delà >.
On devine sans peine, ajoute l'historien de D. Richard
à qui nous avons emprunté cette citation '], que l'intérêt
qu'inspirait à l'ami de Lamennais la vaillante et religieuse
missionnaire était d'une nature complexe, mais ce que
'personne n'aurait pu ni osé prévoir c'est que ce noble
sentiment persisterait pendant des années, ou plutôt
qu'il se fortifierait dans la séparation même, et l'em-
porterait, à jour et heure donnés, dans l'àme fidèle de
Richard sur toute autre considération.
Cinq ans après, en effet, D. Richard qui avait accepté-
la difficile mission de réorganiser l'asile des aliénés de
Stefansfcld en Alsace, écrivait à M" Rivoire pour lui
offrir de partager avec lui sa nouvelle position « et de
travailler, sous l'œil de Dieu, à la guérison physique,
morale et religieuse des infortunées créatures, que la
société jusqu'ici avait à peu près considérées comme
retranchées à tout jamais de son sein > *). Madame Rivoire,.
qui n'était pas définitivement agrégée à la congrégation
des Sœurs de Cluny, accepta de devenir la femme de
D. Richard, et le rejoignit en septembre 1841.
L'ami de Lamennais n'avait pas attendu ce moment
pour faire part à son maître de sa résolution et en avait
reçu, le i" juin, une lettre de félicitations, datée de
Sainte-Pélc^gie où il était alors emprisonné 3).
1) Sfach, p. Ï56.
a) Spach, p. 16;.
3) Lamennaii kvnit Hé condamné à un *n de pri«on, te tS dècembre-
1340, pur U cour d'asiiaes de J'aria, pour ton ouvriKe : Lt payi tl tt
i^atrvirnimtnt. Voici en queJ» lermcs il dépeignait ta captivité dans ane
lettre à Manon du 15 novembre ; i Ptnd.nl une année entière, je na
hcrai pis lorti une iieuie fois d'un troa de J piedi 8 pouce* de hauteur,.
dont lei ouverture!, maïquées de barreaux épais, n'ont en tout que-
10 pouces de jour >.
Le lendemain de ion internemenl il mandait an baron de Vilrollet^
au sujet de sa chambre;
• Ce qu'elle a de désagréable, c'est l'élévation des impostes armées
de barreaux de fer. Cela lui donne l'air d'une Cave; mais j'y peux faire
neuf pas dans la diagonale, et c'est beaucoup pour un pauvre homme-
,db,Googlc
DAVID RICHARD 913
Lamennais disait à Richard qu'il 'ne pouvait rien
faire de plus s^e ni un plus heureux choix. < Vous
trouverez, ajoute-t-il| dans votre union avec une personne
'douée de qualités si rares, et dont tes sentiments comme
les goûts s'accordent si parfaitement avec les vôtres,
toutes les conditions du seul vrai bonheur qu'on puisse
espérer ici-bas ; et me voilà désormais tranquille sur
votre avenir •)>,
Les nouveaux mariés ne manquèrent pas d'aller
"visiter le prisonnier s); puis partirent pour l'Alsace où
ils allaient se dévouer de concert à l'œuvre difficile qui
leur était confiée, et où David Richard devait, par la
nouveauté des méthodes qu'il eut l'intelligence d'em-
j>Ioyer, s'acquérir une réputation universelle 3).
Comme l'on pense bien il restait en relations épisto-
Jaires avec Lamennais qui lui écrivait le 27 octobre 1842
pour le féliciter de la naissance d'un fils 4), puis de
nouveau au commencement de 1843, la lettre suivante
qui est inédite :
Paris, 14 janvier 1843.
Je suis toujours heureux, mon cher ami, de recevoir de vos
nouvelles, et plus heureux encore lorsqu'elles me donnent
J'assurance que vous continuez d'être content de votre position,
car votre bonheur en est un pour moi. Je vous aimerais mieux
ici, je TOUS l'avoue; mais peut-être y a-t-il de l'égoTsme en
'Cela. En attendant ce que la Providence décidera là-dessus,
-«onGnè pour iin >a cUni celle etpica de c*ge. On monle 105 iskrchM
pour venir chei mai, je De comple pu lei deicendre pour aller duir
«lae petite cour où je «ariie eipogi à rencontrer le* gem avec IcKjoelt
je ne me moi aucune envie d'établir des relationa. Mon quartier Ml
celai dei banqueroutier* et antrea gen» de mtme eipiee •. (Correipon-
dance L.anieati>ii-Vitraliec publiée par M, Eugine Forguei. Parii,
Charpentier iSS6, lettre du II janvier t84t. (p. 311),
Rien d'élonnaat qu'une incarcération reltlivemenl auaai longue ait
influé sur la aaolé d'un bomme quasi uiagénaire, et qui avait toujontt
•été d'an tempérament débile.
Il Lettre pablièe par Spach, p. >To. et par Campaui, p. 156.
») Même lellre.
3) Cf. JANIT, Kanu Jtt Daui-MeHiiti, avril 1S57,
4) CtMraux, p. 157.
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914 REVUE D'AtSACB
TOUS faites dn bien là où vous êtes et c'est le grand point. Elle-
vous a traité arec prédilection, en vous donnant une femme
excelJente et qui réunit une foule de capacités précieuses qu'il
est très rare de rencontrer même iBolémeot. Vous n'aviez à
désirer après cela qu'un fils et il vous a été donné aussi. Que-
Dieu voua conserve tous ces biensi c'est ce que je lui demande-
de tout mon cœur.
Pour moi ma santé n'est pas bonne. J'ai laissé mes forces-
en prison avec mon estomac, et voilà que depuis le commen-
cement de l'année la poitrine s'est prise, mais ceci, je l'eapère,
ne sera que passager. Au milieu de ces misères j'ai achevé un
ouvrage qu'on imprime en ce moment. Vous le recevrez dès-
qu'il paraîtra, c'est-à-dire, je pense, vers le milieu du mois pro-
chain. C'est une aorte de peinture de la société présente, par
conséquent rien de fort agréable, ni de fort consolant. 11 n'est
pas probable qu'on me tracasse à ce sujet. En tout cas je ne
m'en inquiète guères. Si on me laisse en repoa j'essaierai de
finir V Esquiise, et déjà, ce matin même, j'ai préparé mon pre-
mier travail. Je me croirais très avancé, si j'étais débarrassé de
la science. Ce n'est pas qu'elle offre, dans les généralités où.
je me tiendrai, des difficultés trop effrayantes. Mais je dois-
m'attendre à ce qu'on m'en crée d'autres à côté de celles-là. On
n'examinera, on ne discutera point ; on dénigrera. L'homme
est ainsi fait; et cependant il viendra vous dire que c'est le
vrai qu'il aime et qu'il cherche. Il a'aime lui-même, se chercbe-
lui-même, et se moque dn reste. Intérêt de vanité, intérêt d'ar-
gent, c'est son histoire et l'histoire du monde. Si je vous avaia-
près de moi, vous m'encourageriez et vos lumières en outre me-
seraient bien utiles. Je n'ai personne avec qui causer de ce
volume aii j'aurai à parler de tant de choses. Les deux autre»
tracassent moins mon imagination. J'y serai plus sur mon terrain.
On ne demandera pas là de quoi je me mêle, j'ai des droits
acquis, comme on dit à présent. Il me semble aussi que mon-
esprit serait plus à soi à la ciimpagne et que ma santé s'y.
raffermirait. Mais l'état de mes affaires me hxe à la ville forcé-
ment. J'y suis cloué, rivé. Il me faudrait pour en sortir me faire-
ailleurs une demeure stable, c'est-à-dire renoncer à voir le peu
de personnes dont le commerce répand quelque charme sur
ma vie habituellement assez solitaire et très isolée par le fonds.
Il est triste de vieillir seul. Il le sera tous les jours davantage^
Mais à quoi cela revient-il i Le mieux serait de s'étourdir^
Heureux ceux qui le peuvent.
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DAVID RICHARD 315
Mon neveu vous remercie de votre souvenir. H vouB offre
les siens qui partent bien du cœur. C'est toujours la même
bonne et droite et gënifreuse nature que vous avez connue. II
cherche à s'ouvrir une carrière et ce n'est pas chose facile.
Voilà près d'un an qu'il postule un emploi gratuit chez un négo-
ciant, afin de se Toimer aux affaires; il n'a pu encore l'obtenir.
Je vois Didier de temps en temps. Lui et sa femme se
portent bien. 11 poursuit son projet de journal et parait conser-
ver l'espoir de réussir'). [1 me semble que cela traîne beaucoup,
et comme ce qui traîne manque le plus souvent, je ne suis pas
sans crainte sur l'issue. J'aimerais qu'en attendant il s'occupât
de quelque ouvrage qui lui Tût une ressource au besoin. Il a
comme vous le savez, présenté un drame aux Français : scra-
t-il joué^ Les gens au fait de ce tripot paraissent en douter.
Les avenues en sont gardées par quelques hommes qui se
sont fait un monopole de ce théâtre : Scribe, Dumas, Victor
Hugo et Casimir Delavigne, les trois premiers surtout. Somme
toute, il est bien difficile de trouver quelque part un coin pour
s'y caser. Je m'étonne toujours, en rentrant chez moi, de n'y
point rencontrer quelqu'un qui me dise : que venez-vous faire
ici? Et qui me prie, plus ou moins poliment, de déguerpir. Ce
ne sera pas agréable de ce temps-ci par cette pluie qui gonfle
les ruisseaux, et ce vent qui abat les cheminées. Quel est votre
climat de Stepliansfeld ? Il Hoit être moins humide, mais plu»
froid que celui-ci. Voyez-vous, cher, ce qui m'en dégoûterait:
ce sont vos pauvres administrés. Le spectacle de la folie m'ins-
pire une tristesse et comme une sorte d'horreur que je ne puis
surmonter. Heureusement pour ces malheureux, vous êtes plus
fort contre celte impression. Pensez-vous qu'ils soient en réalité
aussi misérablesqu'ilsnous le semblent? Les plupart ne sentenL
pas leur état, mais n'en sont-ils pas plus à plaindre?
Faites agréer, je vous prie, à M"" Richard et mon respect
et mon affectueux dévouement, avec l'expression des vœux si
sincères et si vifs que je forme pour elle, pour vous et pour
votre cher petit enfant.
Tout à vous de cœur et à jamais.
F. L.
.dbyGoogle
Xl6 BEVVE H'ALS&CK
Uo assez long interraUe sépare cette lettre de la
suivaote qui en donnent les raisons. Rtdtard y raconte
divers détvis intéressants sur son œuvre. Sa graade
âme d'apôtre se UÎ5«e entrerw dans ces confidences à
son maître. Rompant avec un s>'âtèine a«sâ barbare
qu'impuissant, c était par la douceur, et en fajgwt appel
â ce qui pouvait leur rester de ratscm et de bons senti-
ments, qu'il eœayajt de guérir les inioftonés ctHifiés à
ses s<Ha*').
Siepbansfeld, 19 avril 1&45.
Mon vénéré ami.
N'attribuez poiat, je vous en cunjutv, i on rcfrotdineneBt
d'affection le long riicDce que j'ai gardé k rotnc égard. Voyci-y
plutôt UD effet de la respectueuse réscnre que m'iaspiieat aotre
triste éloignement, vo* importants ttavauset la bcilité d'obtenir
de vos chères nouvelles par noi amia Didier. Vous ne sautici
croire combiea vous étct présent au milieu de ma petite bmillc,
et combien ma feromc et mon fils répëteot souvent votre nom
vénéré. Presque tons les jours mon petit Auguste fait une halte
devant votre portrait et répète ce que sa mère lui a apprn:
Jf. de L. %ratid et eourageuje pkUetopkt, ckiri de f^f* tt dt
maman. C'est comme vous le voyez, de la biographie i l'usage
d'un enfant de deux ans et demi, mais ce sont des impressioos
qui restent, et je ne doute pas qu'un jour cet enfant ne vous
admire et ne vous aime autant que ses parents.
Didier vous aura dit tous les ennuis que j'ai éprouvés l'an
dernier au sujet d'un comptable négligent dont j'ai dû provo-
quer la révocation. Je n'ai pas encore pu réparer tout le mal
qu'il a Tait à l'Atile, mais bienlAt tout sera rentré dans l'ordre
et alors je serai moins accablé de besogne et plus libre de
')Cfr.l _
pu»i;i : < Le directeur M. I). R. qai lembU doaè d'oi
cijlitre pour In délicilei fanetioni dont il «*t invnli, y ■ rtiliii pu ï
pM, avec une hardime prudente, tootn I«i ■■néliorationi que l'expirience
■v*it juiliEéM et il en * iniroduit quelqaei'anci que le uicci* ■ coa-
« Sa convcrMlion riche d'expérience, nuiai rtmarqaable p*r le «enti-
nienl que par la ptnaèe, « lingulitreoient facilité l'enquête poycbolofique
<)ae noui ivlon* déairé entreprendre aar la (alie. •
.dbyGoogle
DAVID RICHARD SIJ
-reprendre mes études favorites. Tout est encore mystère dans
l'atiénation mentale et l'on doit le plus souvent se borner à
-combattre des symptômes au lieu de s'attaquer directement
aux principes essentiels du mal. Je suis chaque jour plus frappé
du grand nombre d'aliénés chez qui la volonté est presque
complètement inerte, et qu'on ne peut faire agir que par une
impulsion étrangère. OCi chercher, où trouver la source de cette
'force primordiale qui leur manque?
lia n'ont pas la puissance de prier, et ils sentent à peine ce
-qui leur manque. On n'a d'autres ressources que de s'adresser
à leur intelligence et à leurs affections, mais là encore on trouve
-un vide immense et l'on n'obtient que des manifestation stériles
auxquelles manque le souffle de la spontanéité. En général les
aliénations les plus difficiles à surmonter sont celles qui tiennent
■ à un difaat dans les facultés fondamentales. Quand il y a extis
-on les ramène moins difficilement à l'harmonie. Les salles
•d'études que j'ai établies nous rendent de grands services, en
empêchant les derniers vestiges d'attention de disparaître tout
à fait, et en détournant le cœur des idées des mono maniaques
toujours très nombreux.
Que j'aimerais à pouvoir parler avec vous, bien cher ami,
de tous ces infortunés, et combien je regrette ces entretiens
précieux dans lesquels vous me communiquiez toujours des
•lumières nouvelles et des vues profondes. Cette privation est
mon plus grand chagrin dans mon isolement.
Du reste je continue à être satisfait de mon sort. La mission
-qui m'est confiée est assez intéressante pour m'absorber tout
-«ntier, et je trouve dans mon excellente femme une consola-
■tion toujours prête pour mes jours de tristesse et d'ennui.
Madame Richard aime la solitude et n'aspire pas à une autre
4)asîtion que la nâtre. C'est là pour moi un grand repos d'esprit.
J'ai su par Madame Didier, que vous vous occupez d'un
travail sur les Evangiles'), et je m'en suis réjoui. Vous jetterez
l) L'onvnga dont parla {ci Richu-d parut en 1S46, chu Pi^crre,
aou* ce litre : Lit Evaitgilil, IraJiuHvn nouPlllt asit dis ngtes il itt
riflamnt i la fin dt chaqtu ihafilrt.
L'jdta Dillreue de ce livre, celle que l'MUteur ne le [a»e pas
d'incalquer, c'eit que le Chritt n'a ttaia qu'un précepte, celui de a'iimer
i|ea nna lai antrei. Taui le) autrei dogmea lont d'invention postérieure.
Ji. l'en croire, Dieu, par le Meeaie, aurait tenu à l'homnie à peu prèa
D.gtzodoyGOOgle
3i8 ssvue d'alsace
certainement de grandes lumiëreH sur ce code du chriBliantsme-
dont on a fait de g! pitoyables applications, Apièa votre beau
livre des Armscharfands et Darvands que j'ai lu avec ui^
intérêt infini et dont je voua renouvelle tous mes remcrciments,
il sera bien, il sera salutaire que vous montriez quelle société
nouvelle on organiserait en pratiquant fidèlement l'Evangile^
^dieu, mon vénérable ami, gardez-moi, je vous prie, une
place dans votre cœur, et cr«yei aux scntimenta de tendre
respect et d'affectueux dévouement que ma femme et moi nou»
vous porterons toujours.
David Richard.
P. S. M"* Julie Michel à laquelle vous portez intérêt est
sensiblement mieux, mais ne peut êlre encore considérée comme-
guérie complètement. 11 y a chez elle une lutte dont elle n'est
pas encore sortie victorieuse. Tantôt elle est découragée jus-
qu'au désespoir, tantàt elle monte son amour-propre jusqu'à
l'orgueil. Espérons qu'un équilibre normal s'établira entre ce»
extrêmes. Ma femme et moi faisons ce que nous pouvons pour
répondre à la confiance des amis qui nous l'ont confiée.
Lamennais ne tardait pas à répondre à D. Richard.
Paris, le 6 mai 1845.
Quoique j'ai souvent, mon cher ami, de vos nouvelles par
Didier, je suis heureux d'en avoir reçu directement, et je serai»-
plus heureux encore, si vous veniez nous en donner vous-même.
Est-ce que vous ne ferez pas enfin ce voyage, qui ne vous
détournerait pas, après tout, pour longtemps de vos occupations-
habituelles? Quelque dédommagement que vous trouviez à cc-
qu'elles ont de pénible, par le scniimcnt du bien fait et di»
devoir rempli, un peu de relâche et de distraction ne serait
pourtant pas de trop et vous devez en avoir besoin.
Ce que vous auriez à me dire des résultats de votre expé—
rience et de vos réflexions m'intéresserait singulièrement. La
ce langage : * Tu peux croire ce qu'il le plaît, admellre t ton gré o»
rejeter mon txittence, pourvu que tu aimen ton lemblable t.
Il y » cependant, «u milieu Ae cea rèflexioiiB impies et dtmagogiquei,.
dei pensées fort belira qui mèillaient (t'èire ti1*e« el réuniea i part^
C'eil ce que j'ai cru devoir faire dan^ une rtcenle publication^
coniacrfe à Lamennais moraliHIe. (l'aria, Téqui, 1909). A. R.
,db,Googlc
DAVID RICHARD at<^
maladie que voua avez constamment sous les yeux sera long-
temps encore, je croiii, un profond et Iriste mystère. Elle paraît
se multiplier d'une manière effrayante. Six personnes, dit-on,
ont été arrêtées le même jour, subitement atteintes d'aliénation,
dans les rues de Paris. Je l'ai vue. après des intermittences, par-
venir tout à coup à son dernier terme chez cette pauvre Julia
Michel que je vous recommanderais bien instamment si ce
n'était chose tout à fait superflue. Si elle peut guérir quelque
part, c'est certainement près de vous et de Madame Richard,
à qui je vous prie d'ofirir mes plus affectueux et mes plus res-
pectueux souvenirs. Embrassez pour moi voire petit enfant
que peut-être ne vcrrai-je jamais, car je sens que mes forces -
s'en vont vite. Il y a deux mois que je ne suis sorti. La grippe
d'abord m'a retenu pendant cinq semaines clicz moi, Elle avait
été précédée d'une longue syncope déterminée par des douleur»
.aiguës, et a été suivie d'une espèce de foulure qui m'empêche
encore de marcher. Sfisèrc, vie humaine.
J'ai fini le volume où je traite des sciences. Il est entre ies^
mains de J. Reynaud qui le trouve, me dit-il, très exact et très
clair et qui parait frappé du travail qu'il suppose. Je le remettrai-,
ensuite à M. Arago'), et s'il me le rend à temps, il pourri
paraître vers la fin de l'année. Je compte sur à peu près une
centaine de lecteurs, parmi lesquels je serai fort heureux s'il
s'en trouve trois ou quatre qui comprennent véritablement.
Ma traduction des Evangiles, avec des notes et des réfle-
xions, me prendra plus de temps que je n'avais pensé, à cause
de mon afiaiblissemcnt graduel. Je voudrais, à l'aide de cette
sainte et magnifique parole, établir, dans les cœurs surtout, la.-
notion du vrai christianisme, sans controverse et sans dogma-
tisme. J'aurai bien des gens contre moi, mais il y en a aussi qui
seront pour, et j'ai foi en l'avenir. Les hommes passent, le
temps les emporte avec leurs passions, leurs opinions, leurs -
i) Frangnii Arigo (i786-iS$3) l'illn^lre «tronomt, éuil rrèa lié
■vee LirnsoDiis, en dépil de l«ur divcrailé de g^nie. Son tnTiil de
réviaïon n'*vant>it guère lu grè de Laotoniii, comme on le verra'
L'autre (mi de I.imenna» «Oit T»n Reyniud (1S06-1S63), connu
torlont par son livre Ttrri il ciil, puMit «n 1S54, plein d'idée* para-
doiilet. En jS4o, il avait donné à V EncfiUpéiiU nauvtlli son DiBCoun
tor la condition physique de ta terrv. Il fut qnelque (eippi Saint--
abjGoOgIc
REVUS D'ALSACB
piéjugés de toute sorte : Veritas autem Domini manet i
■ attrnum.
Adieu, cher boa ami ; tout à voua de cœur.
La lettre qu'on vient de lire semble un écho de
' celle que Lameanùs écrivait, le 9 mars précédent, à son
ami Marlon. Il y mandait : <J'ai beaucoup souffert de
la tête et de l'estomac depuis six semaines. Il s'ensuivit
il y a huit jours, au milieu de la nuit, une longue
syncope. Heureusement j'eus le temps de réveiller quel-
qu'un. Cet accident qui n'est pas, comme vous le savez,
nouveau pour moi, n'a point de conséquences graves,
'mais il m'oblige de me tenir autant que possible sur
' mes gardes . . .
< Je viens -d'achever le quatrième volume de ma
Philosophie. J'y traite des sciences, c'est fort ennuyeux.
Je ne sais pas encore quand il paraîtra, parce que Arago
et un autre de mes amis veulent le lire avant que je
le publie. 11 me reste deux volumes à faire pour achever
-VEsqutsse. Mais avant de les commencer, je veux finir
un travail moins long, et en train déjà, lequel me prendra
quatre ou cinq mois, c'est-à-dire à peu près l'été » i)-
- Ce travail moins long, c'était, on l'a vu, la traduction
-des Evangiles.
Le 13 juillet nouvelle lettre de David Richard à
Lamennais :
J'ai reçu avec un vrai bouheur la lettre que vous avez bien
■ voulu m'écrire le 6 mai deroier, et qui me donne de ai intéres-
sants détails sur votre santé et vos travaux. Certes, j'avais un
{[rand désir d'aller vous embrasser, mon vénérable ami, et ce
-voyage me Terait du bien sous tous les rapports; mais je ne
i) ConSdtact; p. 303, 304.
;dbvGoogle
DAVID RICHARD 3il
suis pas assez riche pour me permettre une pareille jouissance.
C'est là un de ces mntirs très puissants et qu'on ne peut pas
cependant dire à tout le monde. Ce n'est pas précisément
l'augmentation de ma famille qui me met dans le gène, car ma
femme administre parfaitement son ménage et avec mon seul
traitement noua serons riches plus tard, mais ce sont mes
vieilles dettes que j'ai à cœur de liquider complètement. J'y
travaille depuis 5 ans, et je suis bien près de toucher au port.
Alors je serai infiniment plus libre à tous égards, et certes je
ferai le voyage de Paris pour vous voir, et vous renouveler les
témoignages de mon tendre respect.
Mad(ame) Didier m'a écrit ces jours-ci pour m'annoncer la
mort de son grand-père et le changement que cet événement
va apporter dans sa position. Après avoir touché cet objet
en quelques lignes, elle s'étend beaucoup sur votre santé et
sur une douleur à la jambe qui voua ferait beaucoup soulTrir et
vous empêcherait de faire la moindre promenade. Elle ne sait
pas médire si c'est un rhumatisme ou une affection nerveuse,
de sorte que je suis très inquiet et viens vous prier de me
rassurer'). Je vous plainsde toute mon âme de ne pouvoir sortir
de chez vous. Avec un tempérament nerveux comme le vôtre,
l'exercice et le grand air vous sont aussi nécessaires que le boire
et le manger. Pourquoi ne suis-jc pas du moins auprès de vous?
J'essaierais de vous distraire un peu de vos tristes préoccupa-
tions, en amenant quelques-unes de ces bonnes conversations
dont vous faites d'ordinaire tous les frais, mais où cependant
l'interlocuteur a aussi sa petite utilité.
Je ne sais si Mad. Didier s'est acquittée auprès de vous, mon
digne ami, de la commission que je lui ai donnée de vous annon-
cer l'heureuse délivrance de Madame Richard qui m'a donné
un second fils pour ma fête, la veille de la S.-Jean. Impossible
de vous exprimer la joie de cette pauvre mère. Elle s'attendait
à de longues et affreuses souffrances, comme l'an dernier de
1) Umennaia écrivait li Minon, de PsHb, le 10 juin 184; : • J»
tuis loQjonn enlrepris, non uiilemïnt de la jimbe mail <te toul la e6t6
giucha depnii U hinche. Cela me gtne beaucoup, cl je ne voU guère
d'espérance de guériion ; aoni laistè-je aller les choaea comme ellM
veDiCDt et peuveni, sans m'en occuper autrement. Le mal el le traite-
ment, ce sérail deux maux ; je me conleole d'un seul >. (Coofidences,
.dbyGoogle
-322 REVUE D ALSACE
-triste mémoire, et gikce au ciel l'accouchement a été court et
-aussi heurcuE que possible. Ce sont les enrants de M. Jordaa
Geoffroy qui sont le parrain et la marraine du nouveau>né. En
leur absence, M"' Julie l'a tenu devant (sic) les fonts, ce qui a
fait à cette intéressante personne un très grand plaisir. Nous
^vonscru pendant quelques jours que ce nouvel intérêt d'affec-
tion (sic) opérait comme une révolution dans son état, mais son
■fôle nouveau n'a pas persisté au même degré, malgré tous mes
efforts pour l'entretenir. L'indifférence se montre déjà. M'" Julie
-revient parfois à l'idée de la fin prochaine du monde, et à ce
Messianisme qu'elle a puisé, je crois, dans les conversations de
Mickiewicz. Ce n'est point à moi, ni à ma femme qu'elle en a
•parlé, mais à une jeune dame, sa voisine, qu'elle a presque con-
vertie à sa conviction. Que faire quand on s'appuie sur la
ibi individuelle et qu'on refuse d'accepter les raisonnements
logiques? J'use alors autant que je puis du grand principe de
l'assentiment universel, et j'oppose la foi générale à la foi par-
■tictilière.
J'ai eu dernièrement un plaisir trfis vif, celui de causer de
vous quelques heures avec Liszt qui est venu donner des con-
certa à Strasbourg. Nous noua sommes rappelé les bonnes
journées que nous avons passées jadis ensemble, sous votre toit
hospitalier de la Chênaie. Liszt parle de vous avec une grande
vénération. Il a mit en musique et exécuté devant moi votre
4>oéBie en prose des Forgerons '). L'accord entre les paroles et
la musique est parfait, et l'effet général est admirable. Liszt m'a
i) Voici ce (■mvui chmnt da Fargtront, Le lecteur, l'il d'> pu k
' u diipoiitiaa ; Unt veix dt prùart , ce putiche dei l'artla ^uit
■ Croyant, ne «et> peut-ïtre pas flchi d« le trouver ici:
< l.e (er eat dur, le fer nt dor, rrappona, (rtppont.
Le Boleil t'ett [evt li beaul 11 inondait de » ipleadear la monta.
In plainei, let l>oii, lea laci; mail non pour nous, lerb de la faim.
Le fer eit dur, etc.
Au dehors une fraîche brits careise le* Heora, courbe lea joncs sur
le bord des eaux; ici notre poitrine haletante aapire nn air embrasé.
Xc fer est dur, etc.
Heureux qui voit le aoleill Heureux qui sent paucr sur son front
Ja fraîche briae, L* fer est dur, etc.
Mon vieux pèr«, ^uîsé par les ans et le Ut>eur, attend dans la
4)auvre cabine le pain que lui gagneront mei brai. Le (er eit dur, etc.
Met pelita enfants et leur mire as disent : Qu'il tsrde longtemps!
-Quand il reviendra nous mangerons. Le fer est dur, etc.
Couverts de haillons, presque nus, qui ]•* vttini cet hiver? Oii
,db,Googlc
DAVID RICHARD 333
■dit que VOUS lui aviez Tait espérer quelques autres morceaux
-dans le même genre, mais qu'il ne vous en parlait point par
réserve, quel que fût son désir à cet égard. Je crois, bien cher
-ami, que vous ne sauriez trouver un plus digne traducteur
musical, et je joins ma prière à celle de Liszt pour que vous lui
-confiez quelqu'une de vos productions inédites qu'il sent ai
tien. Nous avons conféré longtemps de votre philosophie dont
'la Gn est impatiemment attendue. Il croit que vous feriez bien
•d'imprimer à part le volume qui concerne les divers arts. Tous
les artistes voudraient avoir ce livre, tandis que la plupart sont
un peu effarouchés par la métaphysique inévitable de votre
.premier volume. Je soumets cette idée à votre examen, mais je
-crois que vous ne consentirez pas à dépecer votre œuvre avant
fnëioe qu'elle soit terminée. Je vous félicite de l'achèvement
■du volume où vous traitez des sciences, et j'en suis heureux
pour moi-même et pour tous les amis de la vérité. La partie
-qui vous reste à terminer est relative à la société. Je crois que
c'est celle que vous traiterez avec plus de facilité, mais non pas
avec le plus de plaisir. Au reste, j'ai tort peut-être, il y a tou-
jours du plabir à'semer ce qu'on croit le vrai, dût-on ne jamais
voir soi-même la moisson.
J'oubliais de vous dire que Liszt qui est présentement à
"Zurich reviendra à Strasbourg vers le so; il y donnera peut-
-4tre un concert au profit des pauvres. Les aliénés indigents ne
«eraient point oubliés. Ensuite il se rendra à Bonn, pour l'inau-
guration de la statue de Beethoven. Quelle vie merveilleuse
■4|ue celle des artistes arrivés & ce point de talent et doués d'un
tel génie!
Si vous pouvez me donner proœptcment de vos chères nou-
velles, vous ferez un très graod plaisir à ma femme qui vous a
-IroavEront-ili un refuse, lonque la plaie gUcèe tomberi, loraque lifflera
le vmt du nord? Le fer eat dur, etc.
Celai qui me vend pour quelques joari le leui uile qu'ili aient en
ce monde, me dit hier : Le terme eit échu, paye ou va t-en. Le ftr
Ohl qae la vie rit nidel Mata l'amoar l'adoucltl que lea maux (ont
«ombreai. Mail le courage le* dompte, l^ fer est dur, elc.
Courage donc, me* frire*, ne cidona pat : luttoni en hommei;
TXoa sera pour nauR, il noua regarde d'en haut. Leur fer est dar, etc.
La peiae aujourd'hui, demain le repoil l> not fila un avenir meilltar:
i-e fer eat dur, t« fer at dur : frappon*, frapponl. t
,db,Googlc
334 RBVUB D'ALSACE '
voué la plus tendre véni^ration et à moi'inéme qui suis ^
toujours
Votre respectucui ami
David Richardl
Nous avons reçu de pénibles nouvelles au sujet de ma bclte-
sœur, supérieure à Senlis, et qui a eu dans le temps l'honneur
de vous aller voir. Il parait qu'elle se meurt lentement d'une
phthjsie pulmonaire. Ma Temme en est si affligée que cela nuit
quelque peu à ses Toactions de nourrice que du reste elle
remplit à merveille.
Le second fils ■) de David Richard, dont il sera
question encore dans la réponse de Lamennais qu'on
va lire, Albert, est le père de celui à qui nous devons
communication des lettres du grand philosophe ").
Paris, 17 juillet 1845.
J'avais en effet appris par Didier, mon cher ami, l'heureux
accouchement de M"" Richard, à qui je vous prie d'offrir mes
bien affectueuses félicitations, je prends également part au
chagrin que lui cause la maladie de M"* sa sceur. Espérons jus-
qu'au bout qu'elle n'aura pas la triste issue que la nature du
mal fait craindre. Quant à cette pauvre Julia, j'ai bien peur
qu'elle ne se rétablira jamais parfaitement, et qu'elle ne soit
sous ce rapport, moins heureuse que M"' Mickiewicï, très réelle-
àt poittriti de son iDiriige avec M"- Brunel , d'une «ncienns et
honorible fimillc de la Rtunion, sœur du député acluel de celte Sle an
parlement français.
3) J'étais trop intimement lié avec Albert Richard pour qu'il me
Eoit permia de m'arréter ici sur son éloge. Je rappellerai seulement qu'il
devait mourir i 30 ans, profesMur agrégé de philosophie au lycée
d'Amiens et qu'à ses funérailles un inspecteur général de l'univertité
déclara que la mort • éleil une perte pour l'enseignement public»,
{Cfr. \:HîUoirt du Callege libre de Calmar, p. 60.1
Pendant la guerre de 1870, réfugié i Fribourg avec son beau-père
M. Cimpaui, professeur à la faculté des lettres de Strasbourg, Albert
Richard y donna quelques eonféiences et publia quelques articles dans
la Revue dt l" Smsit catholique, notamment une remarquable étude
sur Les iourtes du dei/iolhtte. {A. 1.)
.dbyGoogle
DAVID RICHARD 325
ment guérie, et cela en un instant, par l'homme qui a tourné
la tête à son mari, lequel, A son tour, tourne nombre d'autres.
Cela Tait guère d'honneur k notre chélive cspèoe; mais que
voulez-vous î noua n'y pouvons rien et chacun a sa part dans
la faiblesse commune. Opiimus est ille qui minimis urgetur,
(Horace).
Je ne demanderais pas mieux que de donner quelques frères
encore à mes Forgerons : mais je n'y ai pas l'esprit disposé en
ce moment L'hiver m'a bien-veilti; le travail m'est pénible,
ce qui tient en partie A l'état de l'estomac. Ce sera beaucoup
si je parviens  finir cette année mes Evatigiies, quoique plus
de la moitié de l'ouvrage soit faite. Aurai-je assez de force
après pour continuer YEs^uisse et pour l'achever i Je l'ignore
entièrement. Le volume sur les sciences est toujours entre les
mains d'Arago, qui probablen>ent ne l'a pas ouvert et tout
aussi probablement ne l'ouvrira jamais. L'embarras est de le
redeoiander et pourtant il m'importe de plusieurs manières
qu'il paraisse.
J'ai reçu il y a quelques jours une lettre de M"* Didier. Elle
est, comme vous le savez, avec Didier près de sa grand'mërc,
laquelle n'est plus qu'un estomac. Mais à cAté d'elle il y a de
mauvaises létes et de mauvais cœurs, de sorte que cette vie de
famille ressemble beaucoup à une vie d'enfer. Je ne sache rien
qui divise autant les hommes que l'argent : sitôt qu'on louche
à cette corde, toutes les autres se taisent ou se mettent à vibrer
de la façon la plus discordante. Il y aurait cependant, et au-
delà, de quoi contenter beaucoup de gens sages dans ce que
laisse à ses héritiers l'honorable M. Gendarme. On parle d'une
douzaine de millions accumulés à l'aide d'une avarice sordide,
au profit d'une progéniture dont le défunt ne se souciait pas le
moins du monde. Aussi le lui rendait-on bien: Le beau cAlé
de l'affaire, c'est le changement qu'elle va apporter k la situa-
tion de Didier et de sa femme, et dont je me réjouis bien
Je m'en réjouirais encore plus, si cela facilitait votre voyage
à Pari». Peut-être le quitterai-je, soit cette année, soit l'autre
pour me retirer à la campagne. J'y songe très sérieusement.
La vie qu'il faut mener ici me fatigue. Malgré les précautions
qu'on peut prendre on est accablé d'importuns. Puis toujours
les quatre murs d'une chambre, jamais le grand air, jamais de
Rtcitt d'Altaa, IM» IS
.dbyGOOgle
^a6 REVUE D'aLSACE
silence ai de verdure, rien qui repose avant le dernier repos.
Je Guis las de cette glèbe du corps et de l'esprit ■).
Pour ce qui est de ma douleur de jambe, elle m'a quitti:
dans les grandes chaleurs. Peut-être reviendra-t-elle et je m'y
attends, car ces sortes d'indispositions sont tenaces, à mon âge
surtout. Les médecins n'ont su <)ue me dire. Est-ce nerveux?
est-ce rhumatisme ? est-ce une foulure, l'effet de muscles tiraillés?
Ils n'en savent rien du tout. Vous les reconnaîtrez bien là. Cepen-
dant le fait reste, ou restait, et ce fait c'était que je ne pouvais
marcher. Je ne sens plus qu'un peu de faiblesse dans le côté
gauche, et de fois à autres quelques douleurs vagues et tràs
fugitives.
Adieu, mon cher ami, vous savez ave<^ quelle tendresse je
vous suis dévoué.
P, Lamennais.
Si vous voyez Ltstz, veuillez lui dire mille choses affec-
tueuses de ma part.
Dans une lettre à Marîon (op. cit. p. 306) datée du
16 août suivant, Lamennais revient sur plusieurs détails
de la lettre qu'oa vient de lire : < J'ai retrouvé l'usage
de ma jambe, malgré quelques douleurs intermittentes
et vagues qui passent, je ne sais comment, d'un côté à
l'autre, sorte de variété dont je me passerais bien, mais
on ne m'a pas demandé mon avis . . .
1) I^mennsiB songeait toujours, on le voit, i, quitter PirÎB, pour le
gnnd air, U vitle pour li cimpigne. Le 30 novembre 1S44, il tcrivil
■u baron de Vitroltes (Op. cit. p. 417) en fiigant ■[luaion su départ de
M"* Climent et de ion Ëti pour TAIgérîe : ■ Si j'tlaia jenne, cei aortes
d'aventures me lenleraient, mais Beulement pir le cfitt que pr£Ie à
l'imagination une nature nonvelle et puissante : la montagne, le désert,
ta vie gou> la lente, les chaudes nuits sou* nn ciel constellé. Et se dire
tout cela dam ta rue du Tronchetl*
Et La Chênaie, que n'y retournai t-il, puisque son (rire U tenait ton.
jours k sa disposition? 11 s'en expliquait! Marioo dana la lettre cl-deuoui:
< Je vous remercie des détails que vous me donnes snr La Chinai e,
quoique je détourne ma pensée de ce lien dont le nom me rappelle
Tout lui eût, en effet, rappelé ses croyincai d'hier, et son actuelle
apostasie. Il essayait de donner le change en poursuivant ; 'J'ii pour
maxime de regarder loojours en avant. L« passé est trîsts comme la
réalité, l'avenir est beau comme l'espérance, ou, si vous le voulet,
comme l'illusion. La difTirenee, s'il y en a, n'est pas grande •.
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DAVID RICHAKD 337
* Il est vrai que je traduits les Evangiles, tout en
m'apercevant qu'ils ne sauraient être traduits. Cela ne
m'empêche pas toutefois de continuer le moins mal
que je peux, parce qu'il me faut un texte quelconque
■de cet admirable livre, pour y joindre des réflexions
-qui sont le principal but que je me suis proposé ....
< Le quatrième volume de ma Philosophie est, depuis
plusieurs mois, entre les mains d'Arago. 11 l'a trouvé,
-quant aux faits, parfaitement exact, et c'est pour moi
le point principal. Nous devons prendre une demi-
journée pour causer ensemble de certaines vues théo-
riques sur lesquelles il a des observations à me com-
muniquer. H s'agit de la lumière qui n'est pas la chose
la plus claire du monde >.
La lettre suivante, encore de Lamennais, roule sur
«n triste épisode de la vie de Ch. D,, l'ami com-
mun de nos deux correspondants, d'ordre trop intime
pour s'y arrêter. Lamennais revient sur ce pénible sujet
-dans la lettre qu'il écrivait à Richard un mois après.
Voici ces deux lettres ;
Parid, le 22 février 1847.
Vous avei, mou cher ami, écrit à D. une lettre qui l'a
virement affecté. Dans la droiture et la candeur d'une âme qui
ne soupçonne point le mensonge, vous aurei cru à ce qu'on
vous disait pour vous tromper et s'autoriser de ce que vous
pourriez répondre. J'ai connu cette affaire depuis son com-
mencement presque, et j'ai pu en suivre jour par jour le triste
développement. D. n'a rien h se reprocher, il est simplement
la victime de ta corruption d'autrui. Des deux personnes qui
l'ont jeté dans la position cruelle où il se trouve maintenant,
l'une est une femme sans cœur et sans tête à qui la fortune a
tourné l'esprit, l'autre un monstre d'ingratitude et de perversité
exerce sur elle une fascination de reptile sans l'ombre de
passion, sans autre but que celui d'un intérêt ignoble, et il n'en
^tait pas à son apprentissage sur ce point. Je vous parle selon
ma conscience et avec une parfaite certitude des faits. Il n'y a
pas deux jugements parmi les tiers choisis pour confidents par
celle même qui voudrait, au besoin, se créer quelqu'appui dam
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3l8 RBVUB DALSACB
l'opinion. Elle est, certes, bien à plaindre, car elle se perd Al
tout jamais et je ne vois que des ablnies devant elle. Mais-
l'aveuglement parait complet, et j'y remarque l'effet <l'an>
ciennes linisons, d'un milieu funeste habile trop longtemps. On-
veut aussi Taire son roman, goûter du scandale, s'affranchir cniin,.
et on s'attache à cette idée avec l'obstination d'une âme oècbe,.
d'une raison perdue et d'une vanité sotte et Toile. Au milieu de
tout cela, D. a besoin d'être soutenu et consolé par ses amis.
Vous êtes celui de tous qui peut le plus pour cela. Qu'il vous
trouve donc en cette occasion tel que vous fûtes toujours, teV
que jamais vous ne cesserez d'être au fond du cœur pour lui.
Veuillez présenter mes rcepectueux hommages à Madame-
Richard. Il serait superflu de vous assurer de nouveau de ma.
vieille affection et de mon dévouement.
F. Lamennais.
Paris, 20 mars 1847.
I, avenue Biron, Champs>Elysées.
Je vois, mon cher ami, que vous avez eu dans ces derniers-'
temps, votre large part de chagrin et d'inquiétude : c'est le
fond de la vie pour tout le monde, d'oii je conclus qu'heureux
est celui qui approche de la fia. On ne saurait être, plus las-
que (je) ne suis de cette terre, qu'au reste je n'ai jamais aimée.
Leroux me prêcherait longtemps avant de me donner l'envie
d'y revenir').
Je n'ai lu aucune de vos lettres à D. : il m'a seulement dit
ce que je vous ai mandé. Je conviens que son caractère a des-
inconvénients; mais ces inconvénients, sauf quelques nuages-
dissipés bientôt, on les a supportées pendant huit années, et l'on
paraissait même, à tout prendre, fort heureux. Tout a changé-
au moment où la succession du grand-père a fait à chacun, en
ce qui touche la fortune, une position inverse de ce qu'elle était
précédemment. Un misérable habitué à vivre de ce genre d'ex-
ploitation, a saisi ce moment pour s'emparer d'une tête faible-
et pousser aux derniers excès du scandale et de l 'ingratitude-
une femme sans principe et sans cœur. Personne ne peut rien
sur elle ; son état ressemble à de l'aliénation. Elle avait désiré^
1) C« premier pmrigrsphe lenl se tronve dsni Cimpaai, loc. cit.
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DAVID RICHARD Sa^
fiour tâcher, je crois, de se ménager quelque appui dans l'opi-
tiion, que quelque; peraoanea, (notamment Béraager) s'eatre-
«aiaaent dana son afiaire. Toutes y ont perdu leur temps et leurs
çcincs, et, sur ce qu'ils ont vu d'elle, ont Bai par se retirer
^vec dégoût. Il faudra pourtant bien qu'on arrive à un dénoue-
ment. Que sera-t-il ? Toujours triste, 11 aurait été, il y a quelques
mois, beaucoup plus Tacile. Maintenant ia situation de D. se
-complique de devoirs stricts envers des tiers. Cela demanderait
■de trop longs détailu qu'une lettre ne comporte pas. Les maU
iheurs se sont enchaînés aux malheurs pour notre pauvre ami.
Béranger n'a été mon voisin que pendant deux mois. Avant
-l'hiver dernier, il est retourné à Passy où je ne puis l'aller voir
-d'ici. Je ne vois guère non plus Reynaud, et quasi pas, car je
ne sors point et n'en travaille pas davantage. Tout mon temps
-est pris par le tiers, par le quart, par mille choses de détail qui
ressemblent à des devoirs et me laissent à peine, non pasdesuits
-encore, trois heures par semaine dont je puisse disposer. Cepen-
■dant je voudrais finir VEsquisse s'il était possible. Ce n'est pas
-que le public m'y encourage beaucoup. Les frais d'impression
du 4' volume ne sont pas encore couverts et ne le seront peut-
-étre jamais. Le silence des journaux en est en partie la cause.
Béranger, quoi qu'il ait pu faire, n'a pu obtenir un article dans
le National. Si j'y prêchais le matérialisme comme Comte,
Littré, Dumont, toutes les portes me seraient ouvertes. Même
«ilcnce sur les Evangiles. C'était beaucoup qu'on ne tonnât pas
contre ce livre de sacristie. Un des points, à mes yeux le plus
important et que je me suis proposé dans les réflexions, a été
-de montrer que J.-C. n'a enseigné, ni voulu enseigner aucuq
-système dogmatique de ce qu'il appelle la loi. Hot faeU vives
(Luc. X. aSJ. J'aimerais causer avec vous de cela et de bien
<l'autres choses. Ne viendrez-vous donc point à Paris? Voilà le
printemps qui vient et puis l'été, ce serait le moment. Vous
pourriez aussi être d'un grand secours à ce pauvre D. qui a
%ien besoin qu'on le soutienne et qu'on le console.
Tout à vous et de tout cœur, mon cher ami.
F. L.
N'affranchissez pas vos lettres.
On le voit, Lamennais était mécontent de tout et
de tous, sans doute parce qu'il l'était aussi de lui-même.
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3^0 RBVtJB D'ALSACB
Il se plaint spécialement ici d'une prétendue conspira-
tion du silence sur ses récents ouvrages. Dans un certaia
camp, on lui savait, peut-être, en effet, mauvais gré-
de s'être arrêté au déisme et de n'avoir pas poussé la
logique jusqu'aux dénégations athées des Comte et des
Littré. 11 était loin le temps où il se faisait fort d'ac-
culer ses adversaires d'alors à ce dilemme, de nier leur
propre existence ou de professer jusqu'au bout le
symbole catholique ■).
Pour voir dans sa traduction des Evangiles un livre
de sacristie, suivant son expression, it eût fallu, je crois,
une forte dose de bonne volonté et se contenter d'en
lire le titre. Trop souvent les Réflexions sont celles d'un-
démagogue insensé, d'un .vrai blasphémateur, A l'en
croire, JÉSUS-Christ aurait prêché une religion sans-
dogmes, nous l'avons déjà dit plus haut, et par suite une
morale dépourvue de sanction.
Pour tout le reste de cette année, la correspondance
de Lamennais et de Richard chôme : ou tout au moins
rien ne nous en est parvenu. Au mois de mars 1848,
nous trouvons Lamennais tout occupé des élections^
Parla, 10 mars 1848 ■).
Merci de votre bî bonne et si afTecrucuec lettre, moa cher
ami. J'y réponds à la hâte et quelques roots seulement; car
depuis 15 jours je suis sur la brèche et tombe de fatigue. H s'agit
de sauver contre d'infcrnalcB factions les grandes conquêtes de
t) et d* L> Gournerie, p. 140. LamtHHah <Paéri* da dùtmmattr
iniJiM. I. iS3.
a) Cette, lettre cet reproduite d*Ds Sfach, op. cit., p 19]. P*r excep-
tion (loDlei no» >utni pitces lont intdileaj nom U pabl[on» de nouvea»
k unie de l'annonce de 1* convenion de D. Rictitrd qui ut menlionnie,
pour la première foii dîna cette correapoadance. M. Spacb publie auu»
une partie de la letrre da Richard, à laquelle répondait Lamennaia. It
l'araîl (erminte ainsi : ije von* aime et voaa vinire comme un pire,
et je voua demande avec une Eliale confiance ce que tdoi pensai qn»
jo doire (aire peraonnellement dani la dlipoiitioD d'eaprit ob je me
trouve. Voi conaeiJi aeront pour moi d'un prix inealimable et feront
-UD titre de plni à la reconDaiaaance et à la tendreue qat je vont ai
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DAVID RICHARD ÎJ»
février. Dieu nous vicnrtra en aide, et, quoique Tassent les
hommes, rhumanité marchera. Faites comprendre autour de
vous que la République seule nous sépare d'une guerre, non
seulement civile, mais sociale, d'un abîme de calamités dont le
terme serait bors de toutes les prévisions possibles '). Que ce
soit là la pens4^e qui préside aux élections prochaioes ■). Le
salut de la France en dépend. R:ile sera, je l'espère, jt.' le crois
même fermement, éclairée sur le cliuix qu'elle doit faire par
l'instinct de la vie.
Ne prenez, en ce moment, aucune détermination sur la
grave démarche dont vous me parlez. Elle doit élre pesée
sérieusement. Que ne puis-je vous voir, nous en causerions à
loisir et plus amplement qu'il n'est possible de le faire par
lettres. J'ai fini dans VEsquisse la partie importante oCt je traite
de la religion. Je pense que vous liriez cette partie de mon tra-
vail avec quelque intérêt.
Mille respects affectueux à M*" Richard.
J'embrasse vos petits enfants, et à vous de cœur.
Lamennais.
Rue Jacob, 30, chez M. Blaize.
1) LmiDcnaiia éciiviit à Afmtinn. le 13 mirs 1B48, CfS Ifgnis : <Je
ne prévoit que ciUmilét, si Im République ne l'afferminait pis loltde-
uent. Lk France ■ diiu 1» maina ion «venir ; apèronB qa'elle le fera
tel, qa'il ne uit pa> pour elle plus lard un gujet de regrets amerg >.
Loriqae cette lettre arriva au hameau de Mordreux, lur lei bordt de
la Rance où il habitait, le viiil ami de Lameonaia venait de mourir.
Il.a'élail éleinl, le 13 man, entre Jei l>ra> matemela de celte religion
qu'il avait toi^ura uaiie et lervie, et que le prttre apoatat employait
■ea dernière! année* à combattre et i blasphémer. (A. R.)
3) Lamen.iai* recommandait fortement i ses amis de voter pour des
liommea d'ordre. Seulement il lea voulait répubticainB.
• Continuez de voua occuper des étecliona proctiainei, écrivait-il à
son tailleur Deuoilaire. Envoyez-nous dts rïpublicaina fermes et honnttea,
amis de l'ordre et de la liberté. Ce* aecles communihte* font ici du
aaal parmi lea ouvHera .. (Lerire du 17 mars 1S48. Cf. BlaiM, 11, 314).
l'Iiiaifuri ciloyeni de Béliers avec qui Lamennais enlrelenait dea
relations politiques, lui écrivaient le 14 mars en parlant de l'un d'eux,
Hippolyte Izoard, qui avait vu l.amennaia, lora d'un voyage i Paris.
• .^nfourd'hui qne le grand avenir que voire voix de prophète nous
annoiiçaft eat prèa de s'accomplir, nous voulons choisir celui dont le
coar a été digne de batire tur le vôtre pour noua repréacnler lupris
de vous et de la nalion >.
A la même époque, l^mennais mandait ï M. de Vilrolles : • Deux
mol* seDlement, (her ami, pour vous remercier de votre souvenir en
cet mmaent* eilraordinairet. Vous sentez qne je n'ai pu realer tranquille
chez >Ba),.qa'on m'y aurait difficilement laissé. Je luia sur le* dents et
aéanmoiDa. pat. au bout de. me* fatigue*. J'ai quitté mon logis pour me
,db,Googlc
333 REVUK D ALSACK
Le dernier paragraphe de cette lettre fait allusion
à la conversion de Richard au catholicisme ■) dont il
va entretenir plus longuement son ami quelques mois
plus tard, dans cette admirable lettre >) :
Stcpbansfdd, 5 novembre 1S48.
Mon vénérable amt.
Voilà bien des mois que je désire tous écrire; mais j'ai
craint d'être indiscret et de vous troubler au milieu de vos
nombreuses préoccupations et de vos devoirs politiques si impé-
rieux. Je me suis donc borné à vous contempler de loin en
sympathisant à vos peines et en priant Dieu de bénir vos elfoTls
pour le triomphe de la vraie liberté et de la vraie fraternité.
Cependant je viens d'accomplir une résolution à laquelle vos
instructions passées et vos ouvrages ont eu une trop grande
part pour que ce ne soit pas pour mol un besoin de voua en
entretenir.
Ne trouvant plus dans le protestantisme qu'un christianisme
tronqué, sans unité, sans sève et sans avenir, je me suis spon-
tanément décidé, comme'je vous l'ai fait prcsscotir dans ma
dernière lettre, à rentrer dans te sein de l'Eglise catholique,
apostolique et romaine. Depuis, près. de douze ans j'inclinais
à ce retour à la foi de nos pères, mais un scrupule m'arrétait«
je craignais de faire en cela à l'autorité ecclésiastique un holo-
causte des principes de liberté civile auxquels je, tiens plus
qu'à la vie. Mais du jour où mes lectures m'ont démontré que
le catholicisme a plus d'allînité encore avec ta répubfique
qu'avec la monarchie, du jour oii j'ai, vu Pie IX se mettre à la
I) Vers iMjuelLe il k'icheminait depuia qoelqae teinp*, ténKHo ctlte
lelEre da coBUBtDgtmeat da.iS4S,.ob 1 pn>po>-de l> révolution < «ii«M
il écrivait : < Met aympalhiet Bont pour, le b. vain cm. Lca pirea de .la
canfédéralion ont évi frappfi par leurt eafantu. . Piùi panant aux
affairea d'Itali* : «La Providence a lutcitf on pape gtn«reai et bian-.
veillant. Lamennaia doit ttre .content :.lout ce .qu'il désirait. ae rialiee
pea i pçn. Pour moi je ne comprenda plui ce. que signifie I* prolea-
tantiime; je >uii oiholiquc de cœur, puiwiae le.catboHciima ae hit ami
du peuple et que l'autoriti tend la ma)*)'* lajilurlt. Je. me t«M tout
djlponè i rçntrer dans le ((rand chetlin dii chriiUaDiaine*, Crlépar
Spacli, p. agi.
1) M. Cacapaiu n'en a cité qu'une ,plira8e.' (Lac. «it^^k. i4S.) -
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DAVID RICHARD 233
tite du mouvement libéral en Europe, du jour où j'ai vu à
l'œuvre régénératrice le clergé français je n'ai plus bésité et
J'ai obéi sans réserve à mes convictions dogmatiques. Aujour-
d'hui que j'ai fait ce grand pas, j'en suis à ne plus comprendre
comment j'ai pu dtBérer si longtemps. Rempli d'un calme,
d'une sérénité et d'une joie intérieure que j'avais toujours
Ignorée, je Efens k chaque instant davantage que je suis passé de
4'erreur à la vérité, d'un scabreux chemin de traverse à ia
grande voie de la charité et de la lumière. Quand je réfléchis
au mouvement démocratique qui emporte la France, l'Europe
«t peut-être te monde entier, je suis Trappe du rôle immense
-que prennent les idées religieuses, comme élément de fusion et
d'unité. Le rationalisme et le libre examen ont présentement
leur ample pâture dans le domaine de la politique et de la
■liberté temporelle; iU peuvent et doivent conduire chaque
homme & se considérer comme indépendant et souverain. Mais
-où trouver en dehors du catholicisme le ciment qui liera toutes
ces pierres éparses pour en faire un édifice bien proportionné
et solide de foi et d'amour qui éclaire, échauffe et entraîne tous
■ces souverains moléculaires pour les fondre et les absorber
dans l'obéissance aux lois de Dieu, unique souverain véritable ?
il me parait évident que plus l'homme possédera de liberté
individuelle et politique, plus il aura besoin pour ne pas s'éga-
rer, d'une autorité morale et religieuse qui lui prêche l'unité, la
charité et le dévouement. Je balbutie bien mal, mon vénérable
ami, ce que vous m'avez tant de fois admirablement démontré.
En le faisant je veux vous indiquer les motifs qui ont le plus
agi sur mon esprit, lorsque j'ai renoncé au protestantisme.
Me permettrez- vous d'ajouter respectueusement que mon
-~vœa le plus ardent pour votre bonheur est que vous-même
■reveniez un jour à cette Eglise que vous avez illustrée, qui
vous honore, qui vous aime et qui', rentrée enfin dans la route
-que vous lui avez tracée, appelle de ses prières le retour de
cdui qui fot un de ses plus grands apAtres. Certes personne
ne vous est plus tendrement attaché que moi, personne ne vous
a voué une vénération plus profonde, et c'est précisément les
-sentiments dont je me sens pénétré pour vous, mon excellent
-aini, qui me donnent la hardiesse de voua parler avec toute la
rihcérité de rhon âme. Ce n'est pas la première fois que je me
•hasarde % vous parler ainsi, au risque même de vous déplaire.
-Mais l'affectionparle à temps et à contre-temps. Pardonnez-moi
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334 REVUE D'ALSACE
donc encore si je vous dis qu'il me semble que la politique-
pratique et de détail prend trop sur votre précieuse vie et
vous enl&ve, avec le repos d'esprit et la sérénité du cceur, Is^
possibilité de remplir pleinement votre mission sacerdotale et
providentielle de défenseur de 'a Toi et de l'unité sociale. Ahl
quel bien immense ne fericz-vous pas, si reprenant votre grande
croisade de l'Avtnir, vous apportiez â Pie IX l'appui de votre
parole et de votre influence! Vous feriez plus pour ta vraie
cause de l'unité dans la liberté que toutes les armées de la
France et toute l'assemblée réunie. On l'a dit, et tout me
prouve qu'on a eu raison : quand vous avez rompu avec l'Eglise,.
vous n'avez pas compris toute la justice qui vous était rendue.
Vous connaissez mon cœur, mon vénérable ami ; vousentcndei
mes vœux et mes espérances, et si Dieu vous destine sur la
terre un autre apostolat que celui que je rêve pour vous, vous-
me garderez, j'en ai la confiance, votre estime et votre amitié.
David Richard.
Mille tendresses de la part de ma femme et de mes enfaats.-
Si vous pouvez me donner quelques nouvelles de D. dont
personne ne sait plus rien, depuis bien des mois, je vousscraift-
bien reconnaissant.
Cette lettre honore grandement son signataire. Sans-
doute it y a quelque exagération dans l'affinité spéciale
que l'heureux converti croit reconnaître entre l'Eglise-
et la République. L'une et l'autre, il est vrai, se réclament
des grands principes évangéliques de liberté, égalité,,
fraternité, mais elles ne les appliquent pas de la même
façon.
Richard, qui semble avoir oublié la première Répu-
blique et ne pouvait soupçonner ce que devait être I».
troisième, est excusable d'avoir pu croire que ce régime
était fait pour assurer le bonheur de l'homme et rétablir-
l'âge d'or sur la terre,
Quant au rôle du clergé en 1848, on se souvient*
qu'invité par rautorité civile à bénir les arbres de la
liberté, il s'y prêta de bonne grâce et fut dupe, une-
fois de plus, de sa crédulité. David Richard, lui aussi^
.dbyGoogle
DAVID RICHARD 235.
croyait à cette démocratie, menteuse parce qu'anti-
cbrétienne. Glissons rapidement sur ce point , pour
admirer sans réserve le reste de la lettre. En lui rappelant
sa gloire passée, cette Eglise, sa mère, qui l'aimait
toujours, cette mission providentielle qu'il avait remplie
avec tant d'éclat de longues années, et qui demeurait
toujours sienne, Richard s'efforce de ramener à de
meilleurs sentiments celui qu'il continue d'appeler son.
vénérable amî. Il ignorait ce que pouvait être l'âme d'un
prêtre apostat; la lettre suivante, en plongeant danâ-
la douleur son âme de néophyte, devait le lui apprendre.
Le converti ne pouvait convertir son convertisseur ').
Paris, 9 novembre 1848.
Je reçois, moo cher ami, votre lettre du 5. Je ne suis pas.
surpris que vous ayez quitté le protestantisme, pure négatioif,.
où il est impossible à la raison de se reposer, et qui ne satisfait
pas davantage le cœur. Quant au parti que vous avez pris, il
est certainement assez justifié par vos convictions personnelles*).
Je suis, pour moi, très loin de les partager, et, au contraire, j'en-
suis chaque jour plus éloigné ; chaque jour ce qui vous apparaît
comme vrai, prend à mes yeux un caractère plus évident d'er-
1) La convereioD de David Ricbard an cittiolicismc, pour le dire en
paitant, ne lu) fit peidre aucun de tes amis parmi lea anciena camarades-
el coréllgionnairaa d'autrefoii, < (elle ttail, dit ion biilorien M. Spach,
proleatant lui-même, l'eilime pleine de lympalhie dont il jouisHÎt aupiic
de lana, lelie la certitude que l'on avait de u Binc«ritt >.
Sur le* Inslanceg de l'ïvtque de Slraibourg, Mgr Raeti, Uavid
Richard devait publier, eo juio iSjj, lei Melt/t d'uni tenvtriiûtt dit
fratatantitmi an (ntktlitiime. (Broch, in<l3 de 31 pages). Il y parle
tonpiemeut de Laaennaii,
Voir anni le premier volume dea ConviTliun-Bildtr nia dm /ç. Jahr-
ktutdtri du D' Roienlhal (Schaffouae, Hurler, 5» ïolume.) La notice anr -
David Kicbard a tlh reproduite dîna le Cerritpendant du 35 leptembre
1881, par M. \a\t\ Lacointa.
1) Cbose curieuse, dit M. Campaux, en citant cette phrase (p. 141),
c'était 1 peu de chose près ce que le Président du coniialoire calvinialo -
, de Strasbourg, le vinirable M. Mieder, de la bouche duquel nom le
tenons, avait répondu loi-méme à David Richard qui était venu franche-
Bont s'ouvrir à lui de la résolution qu'il médidail. t S'il en eat ainsi,,
lai avait-il dit, après que celui-ci lui avait eipoié tous ses doutes, s'il,
en Mt ùnsi, hltes-vons catholique >.
,db,Googlc
236 KEVLE D' ALSACE
raar. La poix que tous y arcz cbcrcbée, je fsi trouTée ■îileiin,
avec nne foi plm pleine et pins fennc, plus complèteateat en
hannooie arec toolo les puisîaiices de iDon âme, qoc je ne
l'éproareiai jamais Vous avei cfatùci on siège dans le passé
pour TOos j asseoir; yods le pouviex, je ne tous en Uâne point,
ddI ne relêre que de sa conscience. La mieone me commande
de marcber arec rhomanité que Dieu guide. En ce moment
iB^me, ao reste, je pablie nn petit lîi-re, où j'expose ma
croyaoce. tonte ma croyance, snr cet important stijeL II a pour
tilre : De la SocUti framikn it dt sis lois em de la religion ').
Disciple da Christ et non pas de l'Eglise, je me sépare entière-
meai du dogmatisme de celle-ci, pour me tenir dans l'enseigae-
ment de l'autre, dans sa loi, qu'il nommait si bien la Loi de
vie, loi impérissable, éicmclle, parce qu'elle n'est que la loi
■ouveraiue, immuable, la loi nécessaire de la nature:
Je ne puis rien vous dire de D. Il se cache et il a laisoa
-de se cacher. Dépouillé par lui de tout ce que je possédais, du
pain de ma vieillesse que sur ses instances successives, j'avais
eu la folie de lui confier, je porte la peine de l'aveuglement qui
me faisait croire à sa probité. Ceci cefkendaut entre nous, de
peur de nuire aux tentatives que je continue de £>ire pour
essayer de sauver quelques débris de ce triste naufrage.
Ne viendrez-vous point à Paris ^ Vous y retrouveriei quel-
ques-uns de CCS vieux amis qu'on aime toujours à revoir.
L'avenir est gros de tempêtes. Pourquoi ne pas, encore une
fois, se serrer ta main sur le rivage de la vaste mer qu'elles
vont bientôt remuer jusqu'en ses dernières profondeurs.
Quoi qu'il advienne, à vous de cœur.
Lameunab. '
Cette paix que Lamennais disait goûter avec une
.plénitude inconnue de lui tant qu'il était resté dans
l'Eglise, il ne la laissait guère soupçonner, s'il faut s'ea
^rapporter au témoignage de ses amis, tels que le baroQ
I) Ce nouvel ouvrage qo* Lameniuii 'Venait de pablier n'était qa*ari
'tlm de divegatioDi vscuement boDunilairei, oEi l'auteur te montrait
pliu Dtopiite qae janaii : l'bumaailé devenait «ateole rdigioa, Is
-peuple, wa unique idole.
.dbyGoogle
DAVID RICHARD 337'
Cottu et Adrien Benoit, qui affirment, au contraire,,
qu'à partir de sa rébellion sacrilège, ce ne fut plus le
même homme. Irascible au dernier point, le plus léger
incident lui suffisait pour rompre avec de vieilles ami*
liés ; il récompensait le dévouement le plus constant
et le plus désintéressé à sa personne par des soupçons
aussi odieux qu'injustifiés. C'est ainsi, par exemple,,
qu'il accusait de sa ruine, non plus seulement D.
comme ici, D. qu'il regardait la veille encore comme
son lïdèle ami, mais son beau-frère Blaize qui avait
tout fait pour conjurer cette ruine ou pour la
limiter.
Non, il demeurait ce qu'il avait toujours été : le-
jouet de ses impressions et de ses nerfs.
Tout en gardant sa loyauté native, sa droiture de
caractère que nul de ceux qui le connurent ne lut
dénia jamais, le malheureux apostat ne pouvait pas ne
pas faire parfois de tristes retours sur le passé, sur*
soi-mème, et sentir la vérité de cette parole de l'Es-
prtt-Saint qu'il avait tant de fois rappelée : Non estpax
impiis 1). L'isolement où il vivait n'était pas la seule
cause de la tristesse profonde qu'il accusait à cette-
époque. Il mandait, en effet, le i" février 1848, à son
frère Jean, après un silence qui durait depuis de longues
années déjà : « Complètement seul dans mon intérieur,.
ma vie est des plus tristes. Que faire à cela? Nul n'y
peut rien ; c'est la suite naturelle, la conséquence iné-
vitable de la vieillesse > *).
Le Christ dont il se réclamait encore, il le reniera
bientôt comme il avait renié son Eglise, pour s'enfoncer
dans les régions du déisme, régions plus froides encore -
que celles du protestantisme qu'il félicitait Richard,
d'avoir quittées.
I) IiaTe, XLVHI, 3t.
1) Glé pu Ropirii : La vit *l Its auvrit â( M. Jta» ât LameH--
au, p. 469.
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■339 REVUE d'aLSACE
La lettre suivante de Lamennais est de 1853. C'est
<Jonc de nouveau une interruption de plusieurs années
dans nos documents.
Paris, 31 mars 1853.
11 y a longtemps, en effet, mon cher ami, que nous ne nous
-étions donné signe de vie; d'où vous pouYez juger combien
voire souvenir affectueux m'a été agréable. Vous me Tailes
. espérer pour l'été prochain un plaisir plus complet encore, celui
de vous voir et de causer avec vous plus longuement et plus
librement qu'on peut le faire dans une lettre. Ce ne sont pas
les sujets d'entretien qui manquent aujourd'hui : il n'y en a que
trop pour ce qu'il» oitt de gai ; mais quand ceux-ci commencent
à fatiguer et attrister l'âme, elle peut se réfugier en des régions
plus hautes, et c'est, pour moi, ce que je fais, ou tâche de faire
Je plus que je peux. Ce n'est pas que là même on s'entende
beaucoup mieux. Un mien oncle, homme d'esprit, disait : < Il
■est difficile qu'on se choque dans le vaste champ des idées,
puisque c'est même un hasard quand on s'y rencontre*'). Je ne
sais pas si c'est difficile, mais je sais bien que cela est, et que
les pauvres humains trouvent le moyen de se choquer partout.
Entre vos administrés et la gent réputée raisonnable, vous ne
devez pas trouver la différence grande.
Ma santé n'est pas, il s'en faut, de beaucoup aussi bonne
qu'on vous l'a dit. Je souffre habituellement de l'estomac et je
deviens impotent dos pieds par l'effet de la goutte. Vous me
< trouverez très vieilli à tous égards. Savez-vous, mon ami, qu'au
mois de juin prochain j'aurai 71 ans accomplis : vrai gibier
-de fosse. Heureusement à la suite de ceux qui s'en vont, en
viennent d'autres, que d'autres suivent à leur tour, et ainsi dure
le monde.
J'ai reçu avec votre lettre le billet de banque qu'elle con-
tenait. L'arrangement que vous me proposez me convient par-
faitement, mais à une condition : c'est qu'il ne vous généra en
aucune manière. A juger des choses par le plaisir que j'ai eu
i) Cet ODcle'de Luncnnaîa, tttit M. Robert de* Snudrai* dont let
[eclear* de U Jtevui du qualhm Aiileriquii connajucnt lei lettre*
«ivoareaiei. Il élill mort en 1819, à S5 ani. Lameanaii muidait à
M"' de Sanfft d*ni une lettre du rj juin i «Je vieni de perdre mon
fuuvre oDcle qui «VBît itt pour nous un *econd père >.
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DAVID RICHARD 939
-de passer une année avec vous, c'est moi qui vous serais
-redevable ').
Remerciez pour moi Madame Richard de son souvenir et
faites lui agréer mes sentiments les plus respectueux. J'embrasse
vos enfants. Tout à voua de cœur,
F. Lamennais.
Voici ce que M. de Vitrolles écrivait à Jean, le
-lendemain de la mort de son frère, un an après la
lettre qu'on vient de lire.
c Le coup du 2 décembre avait frappé comme une
.massue sur la tête de notre ami. Atterré pendant près
-de six semaines, au point qu'il se refusait à me voir,
il ne s'était relevé qu'en employant toutes les facultés
■de son esprit à se rassurer, sur l'avenir qu'il désirait,
par des espérances vives et prochaines qu'il avait
réduites en système. Il ne sortait plus de ce cercle :
■cirea unum et idem, et ses conversations les plus
intimes étaient de longues tirades sur ce sujet et qui
duraient bien trois quarts d'heure ou une heure, sans
permettre qu'on l'interrompit. En même temps, il
s'exaltait dans ses idées et arrivait sur les sujets poli-
tiques et religieux à ces extrêmes que la raison
humaine la plus forte ne peut aborder, sans tomber
dans l'absurde. C'est dans ces dispositions qu'est venue
l'atteindre la maladie qui devait terminer, ses jours » *).
Tel est le Lamennais à qui nous aurons affaire
-désormais : un éternel utopiste doublé d'un énergumène.
Richard qui avait pu, dans l'intervalle, aller passer
quelques jours, du i8 au 30 juin, à Paris, écrivait à
Lamennais à son retour, la lettre suivante :
1) Ce panage ■ befoln d'nna eiplicalion qol est I
■Ab David Richard. Comma on l'a va, Lameonaii eat à
«inbarraa Gnanciera qui viorent encore l'ajouter i I'
altuatioa. Richard eut alon YiAtt de venir k son aide, pir dei aubven-
Koai menauellea, prélextaat dèlicitemenl qu'il n'avait pai inde m niai «in
maiire pour lea {raii qu'il lui avait occaiionnéi en pasiant, en 1S3J,
(ouïe une année i La Chetniie.
i) Cf. Lame»naii tfafrii du datmnintt i»idil>, Nauv. èdit. Il,
,db,Googlc
340 REVUE D'ALSACB
Stcfanareld, i^'aout 1853.
Très cher et très vénérable ami.
Depuis que je suis de retour en Alsace, je pense bien sou-
vent au bonheur que j'ai eu de vous revoir, et à ces bonnes et
longues causeries par lesquelles nous avons chercher à combler
le vide de douze années de séparation.
Maintenant que j'ai appris le chemin de Paris, je me pro-
mets bien de ne plus rester ei longtemps sans y retourner pour
vous embrasser et conférer avec vous des grandes questions
qui noua occupent tous tes deux à des points de vue ditTérents.
Ce qui Tait le grand charme de notre amitié, c'est, ce me
semble, notre mutuelle bonne foi et notre entière franchise;
c'est que nous ne laissonsjamais empiéter les idées qui divisent
sur le domaine des sentiments qui nous unissent. )e conserve
une vive reconnaissance, mon très cher ami, pour l'accueil tv
affectueux que vous avez bien voulu me Taire. Je n'ai qu'un
regret, c'est de m'étre laissé trop détourner par les choses di»:
dehors, et de n'avoir pu vous consacrer plus de temps. Quanr^
vous m'écrivez, veuillez me dire comment vous êtes content de
votre santé, et si vous avez beaucoup avancé l'introduction de
votre belle traduction de Dante. Permettez-moi de vous renou-
veler la recommandation que j'ai pris la liberté de vous faire,;
de ne pas rester tr(>p renfermé chez vous et de faire le plus
souvent possible quelque bonne promenade avec l'excellent
M. Gérard votre secrétaire. La belle saison passe vite, et il est
bien important d'en profiter pour être en état d'affronter la
tristesse et les rigueurs de l'hiver.
A mon arrivée j'ai retrouvé ma famille en très bonne sa nté>
Elle me charge de tous ses respects pour vous, et serait bien-
heureuse que vous puissiez venir passer quelque temps au
milieu de nous. Ce n'est pas que nous ayons toujours ici un-
ciel sans nuages. Cette année les orages sont plus fréquent»
que d'ordinaire dans notre Alsace. Si vous lisiez les journaux^
vous auriez pu y voir que dans la nuit du 13 de ce mois, le feu
du ciel est tombé sur un bâtiment agricole que j'ai fait bâtir
en 1849 et l'a complètement consumé. Les bestiaux seuls ont
pu être sauvés. Vous devinerez facilement quelles ont été nos-
Boucis pendant cette nuit terrible. Le vent était si impétueux
qu'il emportait des tisons enflammés sur toutes les parties de
tiolre établissement, et qu'on n'entendait pas même le son da
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DAVID RICHARD 34I
tocsin. Grâce au ckl nous ne dous en sommes pas trop mal
tiréa. Personoe n'a été blessé, et le feu, après quelques heures
d'eSorts, a été concentré dans son foyer primitif. Quant à nos
530 malades, qu'on a dû à tout événement faire lever au
milieu de leur premier sommeil, ils se sont beaucoup mieux
montrés qu'on ne pouvait l'espérer. Non seulement aucun
d'eux n'a profité de la confusion.inévitable dans un incendie
instantané, pour commettre du désordre ou pour s'évader,
mais une trentaine d'entr'eux ont travaillé bravement toute la
nuit à porter de l'eau et à pomper. Le lendemain tout était
rentré dans l'ordre. On a déjeuné et fait la visite comme si rien
ne s'était passé. Le dommage, évalué à environ 23 000 fr., sera
payé par la compagnie d'assurances; mais vous comprenez
que ce sinistre n'est pas de nature à alléger mes occupations
habituelles. Je vais faire placer des paratonnerres sur tous nos
bâtimcns, et rebâtir notre ferme à une distance plus grande des
quartiers habités par les aliénés.
Vous trouverez ci-inclus, mon vénérable ami, un troisième
billet de cent francs. . .
Veuillez agréer, mon très cher ami, les nouvelles assurances
de mon tendre respect et de mon inaltérable dévouement,
David Richard,
On voit par cette lettre que Richard, tout en con-
servant avec Laretennais la même cordialité dans les
relations, ne se laissait pas entamer par lui dans ses
convictions religieuses. Il avait pu constater dans ses
visites à Lamennais, combien était triste l'existence de
son ancien maître, loin des régions ensoleillées de la
foi qu'il avait si bien décrites, jadis, pour les avoir
longtemps habitées.
Lamennais répondait à Richard dès le surlendemain :
Paris, 3 août 1853.
Je reçois, mon cher ami, votre lettre du 1" août, dans
laquelle était inclu un billet de banque de 100 fr., formant
avec les deux autres que vous m'avez précédemment envoyés
la bomme de 300 fr. )e ne saurais trop vous répéter de ne vous
gêner en aucune manière pour le reste.
Rtw d'Altatt, 1K«. IS
.dbyGOOgle
343 REVUE D ALSACE
Je VOUS plains du désastre qui vient de frapper votre éta-
blisaement, à cause surtout du surcroît de soins et d'embarras
qui en résulte pour vous. Je ne sais si, dans un orage si violent,
un paratonnerre eût garanti les bâtiments incendi&i par la
foudre. C'est cependant toujours une précaution très bonne à
prendre. Vous savez qu'il faut tenir grand compte dans la poxe
des paratonnerres, lorsqu'il y en a plusieurs, de la distance où
ils doivent être entre eux. Leur action utile ne s'étend pas
au delà d'un cercle déterminé par un assez court rayon ').
Le plaisir de vous revoir après une aussi longue séparation
n'a pas été moins grand pour moi que pour vous; mais comme
tous les plaisirs il a duré bien peu. Si d'heureuses circonstances,
malheureusement peu espérables, vous rappelaient à Paris et
vous y fixaient, il me semble que ma vie, solitaire par choix,
triste par le vide qu'y crée cette solitude même, en serait toute
changée. Les sujets de causerie ne s'épuiseraient pas. Rien
n'égale à mes yeux le charme de penser tout haut. Qu'importe
la diversité, la contrariété même des idées, pourvu que les
cœurs s'entendent! Et qu'aurait-on à se dire, si l'on n'avait
que les mêmes pensées ? Il suffit que, de part et d'autre, on
cherche le vrai, et quand on le cherche sincèrement, il est bien
difficile qu'on ne le trouve pas, autant que l'infirmité de notre
esprit nous permet de l'atteindre. Le plus grand obstacle que
nous ayons à vaincre dans cette sainte et magnifique recherche,
est l'influence puissante qu'exerce sur nous, à notre insu sou-
vent, le milieu dans lequel s'est développée notre intelligence.
Voilà pourquoi le progrès de l'esprit humain est si lent, et ne
devient guère visible que dans la suite des générations : d'où,
tout à la fois, l'importance de l'histoire et la difficulté de la
bien comprendre.
Nous naissons, nous vivons, nous mourons dans une espèce
de boîte, assez mal charpentée, dont les parois sont notre hori-
zon. Les plus hardis y font un trou de vrille; mais aussitôt
effrayés, courroucés du rayon qui passe à travers, les habitants
de la boite, pieux conservateurs des vénérables ombres sécu-
laires, crient haro sur le démolisseur.
Ma traduction de Dante est terminée, ainsi que les notes.
Mais il faudra que le tout soit précédé d'une introduction que
0 Le reite de cette lettre ■ Hé pablii p*r Sp*ch (p. 30$) et
Cunpanz, (p. 158),
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DAVID RICHARD 343
je prévois devoir être assez longue et que j'ai déjà commen-
cée. Cela me contrarie, noD pas taut à cause du travail, qu'à
cause des colères qu'il soulèvera très probablement. On ne me
pardonnera (pas) mon trou de vrille. Mais qu'y faire ? ■).
Il me serait doux, mon cher ami, de vous voir au milieu
de votre famille, à qui je vous prie d'offrir l'expression des
«entiments que vous me connaissez pour tout ce qui vous
touche. Mais mon âge, ma santé, mes forces qui déclinent
rapidement, m'taterdiaent désormais les voyagea. Je ne puis
donc espérer que de vous revoir ici, oii je vous attends au plus
tard- l'annt^e prochaine. Je forme les plus beaux projets du
monde de courses et de promenades et j'y manque toujours.
Vous me direz qu'il y a fort peu de raisons à cela. Je le sais à
merveille, mais à quoi me sert-il f Une des humiliations de la
vieillesse est de se donner tort vingt fois le jour, et de n'en
valoir pas mieux.
On craint beaucoup ici que la récolte soit mauvaise. Le
pain est à i6 sous les quatre livres et l'on annonce qu'il mon*
tera encore, à moins que la ville, suivant l'usage, ne le main-
tienne à ces prix par des sacrifices très lourds pour elle, étant
déjà, de son aveu, endettée de 107 millions. Cela, et d'autres
choses, ne nous présage pas un avenir très gai. Si j'étais le
peuple, je souhaiterais que le bonheur qu'on me fait eQt pour
résultat une bonne et salutaire aliénation, pour me retirer à
-Stephansfetd.
A vous, de cœur, mon bien cher ami.
F. Lamennais.
1) L^ deraiei trou it vritU de l'impii vieillud fat cette fmeate
iHindiutitn à !■ tradactioD da 1* Devint comldU qae I* mort, «a loi
arnchuit Ik plume de la main, ne Ini permit pu de terminer. Ce fat
auiii UD dernier btMphème, une dernière iniulte jetie i la hce de
cette Egliie qui l'avait si loogtempt réchauffée dani ion lein, et à
l'aoïour Duternel de qui, il longtempi, il avait répondu par l'inoar
filial le plm paarionné, le plut ardent. On louffre de voir la rage
tnaenaie, déployée contre la papauté, par ce latme homme qui
witreroii la donnait comme le pivot nème du monde intellectuel et
moral ; dana cca page* tacrilégea que l'on dirait écrite* aaas la dictée
même de Satan, il lui prodiguait le aarcaime et l'inaulte. Il croyait
taira en cela (Burre de démoliaBcur, il ne &iaait qu'oeuvre de Uatfki-
rnaitur impuisiaitl, et ta leule ezcnae, ai elle était fondée, lerait dana
une iirnpoaaabiliti ploa ou moina grande, léinllat d'un état moral
complitament déaéquilibrè. (A, R.}
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344 REVUE d'aLSACK
Le commenceinent de la lettre suivante, du lo octobre
1853, se rapporte aux arrangements financiers de nos
deux correspondants dont nous avons parlé : ces
détails n'ont aucun intérêt pour le public. D. Richard
s'excuse de son sans-façon à l'égard de son illustre
ami ■■ «J'agis envers vous, mon vénérable ami, comme
un fils envers son père, et j'ai la confiance que vous
ne serez point mécontent de moi>. Puis il ajoute :
La maladie de M" Richard m'a inspiré de vives inquié-
tudes. Une fièvre ardente, continue, avec douleurs de tête très
vjvCB, une grande inappétence et surtout une insomnie que
rien ne pouvait faire cesser, tout se réunisî^ait pour faire
craindre une issue fatale. Heureusement un mieux assez sen-
sible s'est manifesté depuis la nuit dernière, et je commence à
respirer.
Je fais des vœux pour que votre saule soit toujours bonne,
mon excellent ami, et je vous prie d'agréer la nouvelle expres-
sion de mes sentiments de vénération et d'entier dévouement
David Richard.
M"' Richard devait se remettre bientôt de la mala-
die dont s'entretiennent les deux amis, et survivre de
longues années à son mari ■).
Lamennais répondit à Richard ;
Paris, le 4 octobre 1853.
Je suis bien louché, mon cher ami, des inquiétudes que
vous a fait éprouver la maladie de M™' Richard. Dites-lui, je
vous prie, combien je m'intéresse à sa convalescence heureu-
sement commencée et dont le progrès sera, je l'espère, rapide.
La saison ni trop chaude ni trop froide où, nous sommes, me
parait favorable au rétablissement de sa santé, bien que je ne
m'en aperçoive guère pour la mienne, 11 est vrai que, de
1) Je r»i Iwaucoup conoDC pendant le* dernièrn mnaéei it u vie
qu'elle puM dans une ctlarDinle tolilude, à NiederhuUch, un dea
plna jolia coins de nos belle* Vosge*. Elle y èUit la providence dea
infoTtunfi el de* malade* (que ion (ilre d'officier de lantt lai donnait
le droit de aoigner), digne jusqu'au bout d'avuir ilé la campagne d«
David RIcbard e( l'amie de Lamennais, (A. t)
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DAVID RICHARD I45
quelque manière que le temps passe, il est difficile qu'il ait
pour effet de nous rajeunir.
Que soixante-douze ans sont un pesant fardeau! Aussi
bienvenu sera le jour oà il me sera donné de le secouer. Je
suis comme vous me dites qu'était naguère M*" Richard : j'as-
pire au sommeil.
Ne vous inquiétez pas le moins du monde des petits arran-
gements convenus entre nous. En novembre, en décembre,
<]uand vous voudrez, pourvu que vous ne vous génlei pas.
N'oubliez pas votre résolution de faire ici un voyage tous
les ans. Vous y avez de vrais amis qui seront toujours bien
tieureux de vous revoir. Parmi ces amis, croyez fermement
qu'il n'en est point de plus tendre et de plus dévoué que
On devine trop la nature de ce sommeil auquel
■aspirait le Lamennais tombé dans l'incroyance. Sat le
point de mourir, il parlera de son repos en Dieu. Ici
ia pensée de Dieu semble absente et très vraisembla-
blement il s'agit du sommeil éternel, du nirvana boud-
-d bique, chimère que le pauvre dévoyé poursuivait
depuis qu'il avait renoncé au ciel catholique. Il était
loin, le temps où il écrivait à son frère : < Prie pour
moi Celui qui est icî>bas notre unique consolation et
qui sera, je l'espère, notre étemelle récompense » et
■à son ami Brute dont il venait de se séparer, après
un mois < trop heureux > passé l'un près de l'autre ;
■* Que j'aimerais à vivre ensemble. Ah I c'est de vivre
ensemble en JÉSUS et de sa vie îci-bas : au ciel nous
.serons unis et perdus en Lui I > ■).
Nouvelle lettre de Richard :
Stephansfeld, i" novembre 1853.
Cher et très vénérable ami.
Je trouve une occasion favorable pour vous faire remettre
-ces quelques lignes. . . par Mlle de Nancy, cette excellente
personne à qui vous avez toujours témoigné de la bienveillance
i) Lamtintait d'apris dtt datiimintt inidili, I, 34.
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346 REVUE D'aLSACE
et qui proresae pour vous les sentiments les plus dévoués et
les plus respectueux. Ayant appris directement ce matin même-
que vous êtes souffrant et ne voulant pas vous donner ta peine
de m'écrire vous-même, j'ai pensé que, par l'intermédiaire de
cette amie, je saurais l'exacte vérité. Puisse-t-elle m'apprendre
que la nouvelle qui m'est parvenue est exagérée et que tous-
êtes mieux portant qu'on ne me l'a Tait craindre! Quoi qu'il en
soit, Mlle de Nancy doit être considérée par vous comme une
véritable amie, toute prête à vous rendre loua les services que
vous me demanderiez à moi-même, si j'avais le bonheur d'être
auprès de vous. Elle est la discrétion même et vous pouvez lut
parler avec pleine confiance de ce qui vous intéresse.
J'ai le bonheur de pouvoir vous annoncer que M"* Richard
est depuis quelques jours seuaiblcment mieux et commence à
se lever plusieurs heures chaque journée. Sept semaines de
souffrances l'ont beaucoup éprouvée ; mais les forces reviennent
peu à peu, et j'en bénis d'autant plus le ciel que le danger a
' été jugé plus grand par les médecins. Ils avaient constaté-
l'existence de deux tumeurs aquirreuBCS, l'une au sein, l'autre
dans la région du foie, et leur pronostic était des plus alar-
mants. J'ai pu constater une fois de plus dans ces pénibles
circODStances combien est profonde et salutaire l'idée chré-
tienne que les souffrances sont une visite de Dieu, uu creuset
pour puritier l'âme. Pendant le cours de sa maladie, ma pauvre
femme a lu et s'est fait lire toutes les œuvres de saint Jean de
la Croix, et cette nourriture spirituelle l'a toujours maintenue
dans le plus grand calme, dans la plus grande résignation,
dans un état qui ressemblait au bonheur. Cependant elle est
d'un naturel excessivement vif, et la pensée de iMSser deux
enfants en bas-âge était bien faite pour la jeter dans de péni-
bles angoisses. Il n'en a rien été, grâce aux secours de la
religion et à la confiance filiale qu'elle a placée dans la misé-
ricorde de Dieu et dans les mérites de Notre Seigneur et
Rédempteur.
Ce spectacle a été pour moi un grand enseignement, et H
me semble, mon cher et vénérable ami, que lorsque l'heure
sera venue de quitter ce monde d'agitation, d'erreurs et de
fragilités, je saurai mieux considérer en face ce passage ter-
rible, mais glorieux, cette nouvelle naissance que vous avez si
admirablement peinte dans vos ouvrages. Quelle leçon pour
l'homme que les souf&ances volontaires et la résurrection de
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DAVID RICHARD 347
Jfisus-CnRiST, notre Dieu et notre Sauveur ! Puissé-jc ne pas
l'oublier quaott le moment sera venu, et suivre l'exemple que
m'a donné ma bonne et généreuse femme I Heureuse aujourd'hui
<]e sa santé qui renaît, elle me charge pour vous de ses res-
pects les plus tendres et les plus affectueux.
Je compte, mon très vénérable ami, que l'année prpchaine
ne se passera pas sans que je puisse aller de nouveau vous
embrasser et passer avec vous quelques bonnes journées. Votre
amitié est un trésor dont j'apprécie toute la valeur et je vous
prie de vouloir bien me la conserver toujours. Ar.ciicillez dès
aujourd'hui avec votre bonté habituelle l'expression de mes
sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.
David Richard.
P. S. Parmi les consolations qu'a eues M°>* Richard pendant
sa maladie, il faut compter In visite de ses deux sœurs dont
l'une, la supérieure des Dames de S. Joseph à Senlis, a eu
l'honneur de vous voir plusieurs fois et se rappeHe toujours
avec reconnaissance l'accueil si aimable que vous lui avez fait.
Cette lettre est la dernière que nous ayons de
M. Richard à Lamennais, et c'est la plus belle après
celle où il lui mandait sa conversion.
Cette constance, cette résignation chrétienne, dans
répreuve et la souffrance, de M. et de M"" Richard,
aurait dû, ce semble, faire rentrer en lui-même te
vieillard dont les jours étaient désormais comptés ; nous
verrons ci-dessous ce qu'il en fut.
Le lecteur admirera, nous en sommes certains, le
tact, la discrétion de M. Richard et devinera sans peine,
sous cette réserve, son zèle d'apôtre. Oh ! s'il avait pu,
i son tour, ramener à la vraie foi celui qui l'y avait
amené lui-même!
Voici par quel triste persiflage Lamennais répon-
dait à l'intérêt pour le salut de son àme que Richard
manifestait d'une manière discrète dans sa touchante lettre :
Paris, le 4 novembre 1853.
Mlle de Nancy a pris la peine de m'apportcr hier, mon
cher Richard, votre lettre du premier de ce mois, laquelle
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34 B RKVUE d'à LS ACE
contenait le billet de loo fr. que vous m'annonciez. Je présume
toujours que ceB remises ne voua causent aucune gène, sans
quoi j'en serais très contrarié.
Ce que vous me dites du mieux qu'éprouve M" Richard
me donne beaucoup de joie, et d'autant plus que j'y vois la
garantie d'un rétablissement aussi complet que prochain. J'en
suis presque aussi heureux que vous, car personne ne s'inté-
resse plus vivement k tout ce qui vous touche l'un et l'autre.
Je vous prie d'en assurer de ma part M" Richard, en lui pré-
sentant mes. respects affectueux.
Des journaux s'étaient plu & répandre le bruit que j'étais
malade et quasi mourant, ce qui a jeté mes amis dans l'in-
quiétude et m'a valu nombre de visites, y compris celle d'un
aumônier qui vint hier m'ofTrir ses services. C'est la seconde
fois que cela m'arrive. A cause des autres au moins, on devrait
bien s'abstenir de s'occuper de moi avec une sollicitude si
aimable. A trois reprises différentes on a montré le même
intérêt pour Bérangcr >) et un plus g:rand encore ; car on le
disait enterré et, pour qu'on n'en doutât, on racontait tous les
détails de son enterrement. Celui d'Arago n'est que trop cer-
tain. La Bciencc a fait en lui une porte irréparable. Qui le
remplacera dans l'emploi de secrétaire de l'Académie? On
parle de M. Regnault, de M. Chevreuil et de M. Pouillet.
L'intrigue probablement décidera du choix, comme elle décide
de tout aujourd'hui.
Vous me Taites désirer l'an prochain, par l'espérance que
vous me donnez de vous voir. Je crois que, même le reste à
part, un voyage annuel à Paris vous serait utile. A Paris il
faut se faire voir, ai l'on ne veut pas être oublié de ceux de
qui l'on dépend. Du reste Paris est fort triste en soi. On y ren-
contre à chaque pas des ruines, cl point de jour où l'on n'ap-
prenne quelque arrestation ou quelque proscription nouvelle.
/*(ut«»sii/ disent les Italiens.
Nous avons eu à la hn d'octobre dca chaleurs de printemps
et l'on se passe encore de Teu. Je crains une dure compensation.
l) Btranfter dont Ljimennui latlt ici le sort ma lien devmit
bientôt le converlir et pli» tftrd faire one Sa chrélienne, aprè* toute
une vie p*née 1 jeler le ridicole lar cette relig^lon qni ■lisil recoeillir
Lee jnftemeutt de Dira iodI lOMi impinétrablet qne lenible* I
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DAVID RICHARD 94g
mais en attendant je jouis de celte douce température. Carpe
-diem. Horace a raison. A quoi bon lant de prévoyance \
A vous de cœur, mon cher ami. Le jour me manque pour
-continuer et je ne saurais écrire à U bougie.
Moins de deux mois après, dernière lettre de
Lareiennais à Richard, lettre dont le ton enjoué apparaît
sinistre, lorsque l'on vient à considérer que son auteur
n'avait guère plus d'un mois à vivre, et qu'il s'affer-
missait de plus en plus dans la résolution de s'appar-
. -tenir jusqu'au bout, comme il s'exprimait dans une
lettre du 12 décembre précédent à Dessoliaire >), c'est-
■à-dire'de mourir loin de f-E^ise et de ses suprêmes
«onsolatinns.
Paris, 8 janvier 1854.
Je reçus bicr, mon cher ami, votre lettre chargée, laquelle
■contenait un billet de 100 Tr. qui m'est arrivé d'autant plus à
4)ropos qu'on m'a volé chez moi environ ï^oo fr,, en outre
^'effets de toute sorte. Le monde, de haut en bas, est aujour-
d'hui une caverne pire que celle de Rolande. Malheur aux Gil
Slas, simples et naïfs, tels que, depuis 73 ans, j'ai l'honneur
■d'être.
Je suis ravi que M*" Richard, à qui je vous prie de faire
agréer mes affectueux respects, ait enfin recouvré une santé
qui vous est si précieuse, ainsi qu'à vos amis, parmi lesquels
j'ose me nommer, et des premiers. J'ai souffert du froid comme
tout ie monde. Il y a un mois que je garde la chambre. Pascal
disait que c'est le secret d'être heureux. Je crois peu aux
secrets, et celui-là, s'il existe, me parait avoir été bien gardé
■depuis le commencement du monde.
Vous avez donc 6jo personnes sous votre administration.
-Quoi, rien que cela? Il est vrai que force est de faire un choix
«t comme ce sont naturellement les plus nombreux qui le font,
tant pis pour les autres 1 M*"' de Sevigné voyait des barreaux
■devant la plupart des gens qui lui parlaient et ceux-ci ne
0 CE. BUiM, 11, 366.
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a$0 REVUE D'ALSACE
voyaient (rien) devant elle, et tous avaient raison plus ou>-
moins; de aorte que le mieux peut-élre est d'en prendre son-
parii ei de réciter dévotement, les mains jointes et les yeux
fermés, ta belle oraison du P. Canaye '). ^u'. depuis tant de
siëcle», et aujourd'hui plus que jamais, est le fond de l'ensei-
gnement qu'avec un zèle si louable, on s'efforce d'inculquer
Viendrei-vous à Paris cette année? c'était votre dessein,
et je veux espérer que vous ne l'abandonnerez pas.
A vous de cceur, mon cher ami,
Lamennais.
Sur le manuscrit même de "la lettre qu'on vient de
lire David Richard a écrit cette note :
Celte lettre est la dernière que j'ai reçue de mon ami, M. de
Lamennais, avant sa mort, survenue le lundi 27 février 1854^
à 9 heures du matin, dans sa demeure, rue du Grand Chantier,
n* 15. Peu de jours auparavant, j'avais appris de M"* de
Nancy et de M"" Geoffroy S. Hilairc qu'il était en pleine con-
valescence. C'est une perte dont je ne me consolerai jamais.
Lamennais avait toujours été pour moi d'une bonté toute pater-
nelle et il m'en avait donné des preuves par la manière dont
il m'avait accueilli à mon dernier voyage à Paris du 18 au 30-
juin 1853.
Stefansfeld, le 3 mars 1854.
David Richard,
Ces lignes forment une sorte d'oraison funèbre par-
ticulièrement significative et émouvante dans sa brièveté.
Lamennais avait toujours été un komtne de cœur'}. Le
présent témoignage en est une preuve de plus.
Cinq ans après, le 1 1 juillet 1859, D. Richard mou-
rait à son tour; il n'avait que 53 ans! < «Je ne décrirai
1.) Le r. Jein Caniye ett un jétnile du xvii* (iècle (l594-l670)>
connu «urtoul par I* boaUde humori*i<que inlilul^ : CamtrialhH étr
mariihal d''Hacquintetirt et dit i'. Canayt, inifrie duia lei cenvra de-
St.-Evremond,
1) Lamt»nait d'afrit dit dacummlt iniiilt, \, XlXi
Dl9,t,z.dbyGOOgle
DAVID RICHARD 351
point ses funérailles, dit son historien!); je n'essaierai
point de prendre la stupeur des habitants de Stefans--
feld, la douleur résignée, silencieuse de ses Sœurs de
charité, l'empressement, le concours des notabilités de
Strasbourg et du département, les sanglots du voisi-
nage autour du cercueil de Richard. Ce n'était là qu'un
témoignage et une expression plus ou moins doulou-
reuse du sentiment public. Mais qui pourrait compter
les larmes versées alors en secret, et les réunir dans la
balance où Dieu pèse les mérites de l'homme de
bien » ').
Quand M" Swanton-Belloc rencontra un jour D.
Richard dans un salon où se réunissaient plusieurs
hommes de mérite, admirant sa physionomie c qui se
distinguait entre toutes par une rare expression de
douceur et de sympathie >, elle dit à la maitresse de
la maison. < 11 me semble qu'il ne manque à cette
belle tète qu'une auréole pour en faire l'idéal de la
sainteté et du dévouement > J).
A. Roussel & A. M. P. Ikgold.
■) Spach, p. 308.
1} Au cinqninicniire de !■ fondilion de l'Aiile de Stïtaïufeld,-
4 Dovembic 1SS5, • 1e récit èma d«g icte* de l'idminlitritTon de D. .
Richird > hit U plui belle pirtie de U (tCtt. Campaui,,p. 39g.
3) Afagaiin fitlorttqut, 1861.
,db,Googlc
LE VAL DE LIÈPVRE EN 1675
:Pas«age de l'armée de Turenne. — Le Grand
Condé à Sainte-Marie-aux-minet. — Le Camp
de Châtenois.
Lorsqu'après la retraite des Confédérés par le pont de
Strasbourg, le 1 1 janvier 1675, Pellisson écrivait qu'il ne
restait plus en Alsace < d'ennemi qui ne fût prisonnier >,
:4I oubliait Darh&téin.
Une poignée d'Impériaux étaient restés enfermés
dans cette citadelle, à laquelle sa situation au débouché
-de la vallée de la Bruche, donnait une certaine impor-
tance stratégique.
Turenne y envoya Vaubrun. Ce dernier était alors
• à Nancy. Sur l'ordre de son chef, il reprend le chemin
d'Alsace, traverse Sainte-Marie-aux-mines le 19 janvier
— avec un grand train, disent nos Archives") — va
prendre les instructions de Turenne au camp de Guémar
et, quelques jours après, arrive devant Dachstein. La
petite place fut bombardée pendant quatre jours et
quatre nuits ; elle résistait encore bravement quand
l'officier qui la commandait,- un Vénitien du nom de
-Contarini, la livra aux français le 29 janvier. Condamné
1) An*, eamn, et SamU-Marit-Lanai»*, CC. lol.
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LE VAL DE LIÈPVRE EN 1675 353.
à être pendu à la suite de cette capitulation honteuser.
Contarini se tua pour échapper au supplice.
Au début de l'année 1675, les belligérants qui, pen--
dant de si longs mois, avaient été en présence sur le
Rhin, se trouvaient singulièrement dispersés. L'Electeur
de Brandebourg, rappelé par un retour offensif des
Suédois qui devait aboutir à leur défaite à Ferbellinr
avait repris le chemin de ses états; Charles IV s'était
retiré à Strasbourg, où ses fidèles Lorrains d'en deçà,
des Vosges continuaient, malgré la présence de l'ennemi,
à l'alimenter de leur mieux 1); Bournonville, dont le pres-
tige militaire venait de s'effondrer dans l'issue malheureuse
de la campagne de 1674, ne comptait plus comme chef
d'armée. Les troupes impériales avaient pris leurs quar-
tiers d'hiver dans la Forét-Noire, celles de Munster et
des Cercles dans leurs pays respectifs, les Lorrains et
les Lunebourgeois dans la Souabe.
Turenne était â Versailles où, malgré la faveur toute
spéciale que lui marquait le Roi, il vivait dans une
demi-retraite, l'esprit de plus en plus tourné vers des
pensées religieuses, préoccupé surtout du soin de sa
destinée future. < Je veux mettre un intervalle entre la
vie et la mort >, avait-il dit au Cardinal de Retz. Il parlait
même de se retirer à l'Oratoire »). Son principal lieute—
nant, Vaubrun, à qui il avait remis le commandement.
en quittant les troupes, avait son quartier général à
Brisach. Quant à l'armée française, elle était répartie
principalement en Lorraine, quelques régiments seule-
ment dans la Franche-Comté, d'autres dans le pays de
Porrentruy pour punir l'évéque de Bâle de sa partialité.
Il ne restait en Alsace que neuf bataillons d'infanterie,
dont la plus grande partie était stationnée à Colmar et
quatre régiments de cavalerie.
1) Le i> février 1675, il lui fut envoyi par U commanuiti de-
Sunte-Mirie-Lorraioe, un veau gm, oa chevreuil, d«t levraoti, de»
gelinotte! et dei perdrix. (Arch. armât., CC. 101).
3) Duc d'Aumali, liiitairé dti Printt* d* Condi findant tis-
XVI* Il XVII» liicia. Vil, p. S99,
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-354 REVUE d'aLSACE
Cependant l'Empereur, décidé à rouvrir les hostilités,
■venait de choisir comme généralissime le vieux feld-
maréchal Montecucculi. De son côté, Louis XIV, qui
n'entendait pas perdre le fruit de ses victorieuses cam-
pagnes de l'année précédente, avait demandé à Turenne
et à Condé de reprendre leurs commandements, l'un
auprès de lui dans les Pays-Bas, l'autre sur le Rhin.
Sans hésiter, les deux illustres guerriers avaient, encore
une fois, mis leur épée au service de leur Roi,
Les opérations en Alsace recommencèrent au mois
-de mai et en attendant l'arrivée de Turenne, Vaubrun
s'occupa de rassembler l'armée.
Le rendez-vous était à Sélestat.
Le 4 mai 1675, un courrier de l'Intendant de Lor-
raine arrive à Sainte-Marie-aux-mines, porteur d'un
ordre concernant les mesures à prendre pour assurer
le passage des troupes.
A la lecture du message, les officiers et les comp-
tables furent atterrés. C'était presque toute l'armée qui
allait traverser le pays! Comment fournir l'étape, dans
une localité à peu près ruinée, à un pareil nombre
-d'hommes et de chevaux? ... Le 6 mai, on envoie
le contrôleur Boursault se renseigner à Saint-Dié. Bour-
sault revient sans avoir rien appris, sinon que l'armée
approche et que M. de Bonfonds, commissaire des
guerres, y sera le lendemain. Il y retourne et ne rapporte
-que la confirmation de l'ordre donné. Le 11, on écrit
à l'Intendant de Lorraine pour lui représenter respec-
tueusement l'impossibilité pour Sainte-Marie < de se
conformer aux ordres reçus eu égard que le dict lieu
n'a point ou peu de dépendances >. L'Intendant ne
répond, pas. Et au milieu de toutes ces anxiétés, au
cours de toutes ces démarches, de toutes ces allées et
venues, surgissent de nouvelles difficultés : les habitants
de Sainte-Marie-Alsace élèvent la prétention d'être
exemptés du logement des troupes et des dépenses
-qu'allait occasionner le passage. Il ne fallut rien moins
-que l'intervention de l'Intendant de Lorraine et celle
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LB VAL DE LliPVEE EN 1675 255
-de M. de Bonfonds — que l'on récompensa par le don
-de deux poulets et de quelques bottes d'asperges —
auprès de l'Intendant d'Alsace, M. de La Grange, pour
faire reconnaître le principe d'une égale répartition des
-charges entre les deux communautés.
Le 16 mai, cependant, Turenne arrivait à Raon.
Dominique Pescheur, commis-surintendant da Val de
Lièpvre lorrain et Jean Fattet, Landrichter de Sainte-
Marie-Alsace, vont y trouver le Maréchal pour tâcher
-d'obtenir que, faute de mieux, les troupes, au lieu de
< gister > à Sainte- Marie, campassent au-dessous du bourg.
Finalement les choses furent réglées ainsi : le régiment
tête de colonne fera étape à Sainte-Marie; les suivants
-camperont dans les prés qui s'étendent de chaque côté
de la Liepvrette, au-delà de la barrière Saint-Mathieu;
un des gardes' du Maréchal de Turenne, M. d'Aigremont,
sera placé en sauvegarde à Sainte-Marie * pour la con-
servation du Val de Lièpvre pendant que l'armée y
j)asserait > ■).
Le passage commença le iS mai et dura neuf jours.
Le premier régiment qui arriva à Sainte-Marie et qui,
-d'après l'ordre de marche, devait y « gister >, fut le
cégiment « La Marine >■ C'était un des plus beaux de
J'armée française. Formé de soldats aguerris par de
nombreuses campagnes , commandé par des officiers
«prouvés dont quelques-uns avaient blanchi dans leur
grade, il s'était illustré dans toutes les actions de guerre
-auxquelles tl avait pris part et devait encore se couvrir
de gloire, quelques mois après, au siège de Haguenau.
11 avait à sa tète le colonel André Mathieu de Caste-
lar, enseigne au régiment en 1638, capitaine à Rocroi
en 1643 et qui l'était encore dix-neuf ans plus tard,
-en 1662, lorsqu'il passa lieutenant-colonel 3).
1) ArtkiPtt tfmmimala dt Sainti-Marit-Larraint, CC. lOI.
3) Quand Condf, au moii d'ao&t 1675, prcicrivil à Mithiaa de
-Castclar de ritider à oalrance dam Ha^cnau , ee dernier répondit
•implement : < Tant qae Mathien >era Mathieu, Ka^enaa sera an Roi >.
Et il tint parole, car, camme ooaa le verroni plui loin, les lopiriauz,
-sprti l'être èpaiiis en vaini effort» contre U vailUnte citadelle, finirent
1^ en lever le il^e.
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356 REVUE D'ALSACE
Le 19 mai, Turenne et Vaubrun traversèrent eux-
mêmes Sainte-Marie et arrivèrent le soir à Sélestat. Le
reste de l'armée continua de s'écouler. M. d'Aigrement
qui, comme nous l'avons dit, avait été placé en sauve-
garde, reçut en cette qualité de la communauté de
Sainte-Marie-Lorraine quarante Rixdalers < à raison de
huit Rixdalers pour le premier et de quatre Rixdalers
pour chacun des autres huit jours, revenant le tout à.
deux-cent-quatre-vingts francs» ').
L'armée rassemblée à Sélestat se composait de^
12000 fantassins et de 10000 cavaliers ou dragons.
Turenne aimait à répéter que pour défendre la rive
gauche du Rhin, il fallait passer sur la rive droite. San&
se laisser intimider par Montecucculi qui, après avoir
traversé la Forêt-Noire, avait fait mine de menacer
Philipsbourg, puis s'était montré subitement dans la
Basse-Alsace, il s'avance vers Benfeld, jette un pont à
Ottenheim, traverse le fleuve et va camper à Wilktet^
sur la Kinzig, à quatre heues de Strasbourg (8 juin)>
Il barre ainsi aux Impériaux le pont de KehI.
Mais Montecucculi a traversé le Rhin et s'est arrété-
à Lichtenau (tt juin). Trouvant sa ligne trop longue^
Turenne fait descendre son pont à Altenheim et va.
prendre position près de Freistett. Les deux adversaires
sont très rapprochés l'un de l'autre; mais la position,
de Turenne est meilleure.
Dans la nuit du 23 au 24 juillet, Vaubrun se heurte-
à Gamshurst à de nombreux escadrons conduits par le
prince de Lorraine, le futur Charles V, et y est blessé
au pied. Turenne accourt, prend lui-même le commande-
ment, rassemble ses troupes, leur fait remonter la petite-
rivière d'Achern et arrive le 27, au petit jour, au bourg,
de ce nom.
1) Arci. cem. et Saint fMarit-Larraini, CC. lol. — Uno «utre
uavegtrile fut plicfe au village d'Echery et coâta i Sainle-.Uarie-Alwce,
pour les neuf jours de pitsage, 90 frsncs 4 gros (36 florini, 8 krealzer).
(Anh. ceai, dt Sainti-Marit-Ahatt in Blbliotb. J. Degermun. N' 3^54^
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LB VAL DE UÈPVK8 ES 1675 157
De son coté, Montecucculi qui avait marché pen-
dant toute la nuit parallèlement à son adversaire, s'était
arrêté à Sasbach, juste en face de la position française.
L'objectif de Turenne était de s'emparer de ce
village.
Un peu après midi, il avait gravt un mamelon qui
forme cap entre les deux ruisseaux d'Achern et de
Sasbach. La position lui avait paru bonne et il avait
aussitôt fait transmettre à M. de Lorges l'ordre de presser
son mouvement et de lui envoyer l'artillerie, La vue
dont on jouissait de ce mamelon élait admirable, et le
maréchal s'arrêta un moment pour la contempler. * A
ses" pieds le petit clocher de Sasbach perdu dans les
vergers; au' loin la chaîne bleue des Vosges, et, dans
la plaine, la flèche rouge de Strasbourg sortant de la
verdure des bois. Hamilton mit fin à cette rêverie :
Monsieur, on tire sur nous. — Allons-nous en. répond
le maréchal, je ne veux pas être tué aujourd'hui. Ei
il recula pour se garer des balles et des boulets ...»
«Survint Saint-Hilaire , lieutenant-général de l'ar-
tillerie ; Vous plairait-il. Monseigneur, venir voir l'em-
placement où je vais mettre en batterie? mes pièces
me suivent. Et Turenne rebroussa chemin. A ce moment,
l'artillerie impériale envoyait une volée. Le bras déjà
étendu de Saint-Hilaire fut emporté ; Turenne, frappé
en plein corps, roula dans les jambes de son cheval,
ouvrit deux fois la bouche et les yeux fort grands et
demeura tranquille pour jamais*. (27 juillet)')'
La mort de Turenne produisit l'effet d'un coup de
foudre : l'ennemi lui-même en resta d'abord comme
frappé de stupeur. Arrêtés brusquement dans leur marche
victorieuse, les français se mirent en devoir de repasser
le Rhin. Le mouvement commença le soir du 28 juillet,
I) Duc O'AuuaLK, Hiiloirt du Princii Hi Cendi pinJant la XVI'
tt XVIf liklit. Vil, Pirt« 1S96, pp. 611-611. — L« coin de lerre
■llenande oEi tomba Tuienne * tlè acheté pu U France, qui y a lait
élever une pyramide dont un vétéran a la garde.
Rnat d'AÎMact, IHW 17
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358 RBVCIB d'aLSACE
SOUS les ordres de Vaubrun et de Lorges. Arrivée au
pont d'Altenheim, l'armée se heurta contre les Impériaux
accourus pour lui disputer le passage. Ce fut une vraie
bataille, qui dura toute une journée (1" août 1675).
Mais vers le soir, les troupes françaises forcèrent l'ennemi
à la retraite. Vaubrun fut tué à la tête de ses soldats.
Quoique souffrant encore de la blessure qu'il avait reçue
à Gamsburst, il n'avait pas voulu quittei' son comman-
dement et s'était fait attacher sur sa selle pour prendre
part au combat >). Le lendemain, les français passèrent
le Rhin sans difficulté. De leur côté les Impériaux,
d'accord avec le Magistrat de Strasbourg qui, de nou-
veau, venait de leur livrer le pont de Kehl, s'empfes-
sèrent de reprendre pied sur la rive gauche du Reuve.
L'Alsace était encore une fois envahie.
De Lorges avait dû remettre le commandement de
l'armée à son frère le Duc de Duras. Celui-ci, jugeant
avec raison qu'il fallait avant tout barrer à l'ennemi le
chemin de la Haute-Alsace, ramena ses troupes vers le
sud et les établit à Châtenois, au débouché de la vallée
de Sainte-Marie-aux-mines.
C'est dans cette position que l'armée française attendit
le chef qui devait venir remplacer Turenne.
' Le prince de Condc était à son camp de Brugelette,
dans les Pays-Bas, quand il reçut à la fois la nouvelle
de la mort de Turenne et l'ordre de Louis XIV qui
l'appelait au commandement de l'armée d'Allemagne.
«Je vous advoue que je me crois fort peu propre à
bien servir le Roy dans l'eraploy où Sa Majesté me
destine, écrivait-il à Louvois le i" août 1675; c'est un
pays (l'Alsace) d'un travail extrême, et ma santé est
1) Le corps du lieulcnanl générml marqaii de Vaubrun, tnniporlè
d'abord à Bri»ch, fut ramené en France pai la route du Val de ]..itpvre.
L'escorte qui l'accompagnait était compoiée de nombrenl officie» et
d'uu délHcheaent de [oo hommes fourni par la garniion de Briaach.
Ce convoi traveraa Sainte-Marie le 9 août 167;. Vaubrun fui inhumé
dana la chapelle de son cblteau de Serrant (Maine et Loire), où nn
mausolée dû au cjseau de Coysevox ■ été érigé en la mémoire.
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LE VAL DE LIÈPVRE EN 1675 259
si peu affermie que j'appréhende bien d'y succomber,
particulièrement si le froid vient avant la Un de la cam-
pagne; vous sçavés que je vous le dis avant de partir.
J'obéis pourtant, et ne ferai jamais de difficulté d'ex-
poser ma vie et le peu qui me reste de santé pour la
satisfaction et le service du Roy, mais j'appréhende
bien que je ne luy puisse pas être si utile en ce lieu
là qu'il le croit et que je le souhaite, et je vous advoue
que je ne m'attendois pas à recevoir cet ordre ....
Je marcherai demain» ').
Il part le 2 août, après avoir passé le service au
Maréchal de Luxembourg. Son fils, le Duc d'Enghien
«étant d'âge à voyager plus vite que son père», le
précédait de quelques journées.
Le 13, à Vitry, Condé reçoit une mauvaise nouvelle:
le Maréchal de Créquy venait d'être battu à Consar-
briick par le Duc de Lorraine {11 août 1675) et obligé
de se jeter dans Trêves. «Ce nouveau malheur rend
les affaires bien difficiles, écrit-il aussitôt à son fils; plus
que jamais, il faut songer à ne pas faire de fautes >.
A Nancy, où il s'arrête deux jours, il assure le
ravitaillement des places lorraines menacées et donne
des ordres pour en renforcer les garnisons; le 16, il est
à Saint-Dîé et le 1 7 il arrive à Sainte- Marie-aux-mines,
où il passe la nuit.
Le commis-surintendant et clerc-juré en chef du Val
de Lièpvre lorrain, Dominique Pescheur, qui transcrivait
lui-même les comptes des recettes et des dépenses de
la communauté de Sainte-Marie, a eu soin de marquer
que ce fut chez lui que le Prince de Condê logea:
< Les Comptables ont payé le 20* du dit mois d'août
deux francs à la veuve Jean Louffet pour chandelles
fournies la nuit que Mond. seigneur le Prince gista
au logis du souscript > >).
i) Duc D*Ai;UAi.l, HUloin du friiua dt CoHité ftndanl lu XVi*
</ Xyn- liietu, VII, Pâli». 1896, p. 630.
1) Artkivtt tommuttali» dt Saiau-Marù-Lorraiiu, CC loi.
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aôo RBVUB d'alkace
La maison où demeurait Dominique Pescbeur était
proche de la place du marché; il est même probable-
qu'elte s'élevait sur l'emplacement de l'ancienne propriété-
Petitdidier. C'est donc là que coucha le Grand Condé.
Les officiers de son escorte, composée de dragons,
furent logés au Châtelet. Une garde, fournie par le
régiment de Calvo, bivouaquait sur la place.
Louis II de Bourbon, prince de Condé, plus connu
dans l'histoire sous le nom de < Grand Condé >, n'avait
en 1675 que 54 ans; mais si son génie militaire et les
remarquables facultés intellectuelles dont la nature s'était
plu à le combler brillaient encore de tout leur éclatr
son corps était déjà singulièrement affaibli. Hn proie à
de continuels accès de goutte, il ne pouvait plus se
tenir à cheval et, malgré cela, il avait brûlé les étapes-
pour se rendre à l'armée ; • Quand on considère, dit
son historien, les difficultés que présentait alors le pas-
sage des Vosges — même sur des points tels que-
Saint-Dié et Sainte-Marie, où il était relativement plus-
facile, plus fréquenté, mieux préparé, — les pentes
raides, les gorges étroites, les torrents profonds, tou»
ces chemins à peine ouverts, défoncés par les pluies,
sillonnés par les charrois (car c'était la seule voie de
ravitaillement de l'armée), on se demande comment cet
invalide a pu si rapidement, parmi tant d'obstacles, par-
courir de tels espaces. Et cependant, du fond de sa
chaise cahotée, il avait pu lire sa correspondance, recevoir
de nombreux rapports, dicter ses dépêches, expédier
ses ordres ...>'),
Le 1 8 août, le prince de Condé rejoignait, au camp de
Châtenois, l'armée que le Duc de Duras y avait ramenée
d'Altenheim. Elle comptait environ 17000 hommes :
21 bataillons d'infanterie, d'environ 400 hommes chacun-,
67 escadrons de cavalerie, à environ 120 cl^evaux par
escadron et deux régiments de dragons. Ce n'était plus,
1) Duc d'Adwalr, Hiittirt dti Prineii 4$ Csndi ftndani Iti XVI*
,t XVlf lik/tt, VU, P«rti, 1896, p. 637.
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LR VAL DR LIÈPVRE EN' 1675 36t
îi est vrai, l'année des 22 000 hommes qu'au mois de
mai Vaubrun avait rassemblée à Sélestat : la cavalerie
surtout avait énormément souffert. Un « état au vray >
-dressé par le Duc d'Enghien, le 18 août, accusait une
perte de plus de 40 chevaux par escadron. Mais le
jnoral des troupes n'avait pas fléchi. « Nos soldats n'ont
plus aucune parure, écrivait M. le Duc, mais ils ont
J'air Joyeux et n'ont aucune crainte de rencontrer
l'ennemi >.
La position choisie était d'ailleurs excellente. C'est
-à Châtenois que la plaine d'Alsace a sa moindre largeur;
elle y est comme «pincée à la taille >. Le camp, qui
se développait à peu près parallèlement à la route
actuelle de Sainte-Marie-aux-mines, avait sa gauche ap-
puyée à la montagne et sa droite à SélestaL Son front
était protégé par de nombreux travaux de fortiflcation
passagère et en arrière, le fossé provincial ou Landgrabm
Jui formait une ligne naturelle de circonvallation. Les
soldats étaient logés dans des barraques, le long des-
quelles, dit un auteur contemporain, ils avaient planté
des sapins « de sorte qu'il semblait qu'elles fussent
alignées dans un bocage > ■).
Ainsi en sûreté dans ses lignes, l'armée irançaise
put facilement, dans les intervalles de repos que savait
]ui ménager son chef, se refaire peu à peu en hommes,
«n chevaux, en bouches à feu. Et pendant ce temps
l'ennemi avait été non seulement tenu en respect, non
seulement il avait dû lever le siège de Haguenau
^22 août) et renoncer, après un furieux bombardement
de deux jours, à prendre Saverne (14 septembre), mais
il avait été à ce point harcelé, fatigué, découragé que
le 1" novembre, sans qu'il y ait eu pour ainsi dire un
seul combat livré, Montecuculli, renonçant à l'espoir de
pouvoir forcer son adversaire, retraversait le Rhin.
1) Mèaieirii dt dtHX vayagii it iljeur» in Aliaei I614-16 It l6Sl,
{inblièi d'aprii I« manotcril original. Mulhoute, Bader, 1SS6, p. 45.
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363 REVUE D'ALSACB
Mais l'objectif de Condé n'avait pas été seulement
de barrer a Montecucculi le chemin de la Haute- Alsace ;
de son camp de Châtenois, il n*avait cessé d'observer
ce qui se passait au-delà des Vosges et de ce côté sa
vigilance fut sans cesse en éveil.
La défaite de Créquy à Consaibruck, suivie de près
de la reddition de Trêves {6 septembre 1675}, avait
ouvert la Lorraine aux troupes de Charles IV. Les
places fortes étaient, il est vrai, bien gardées; mais les
campagnes étaient sans cesse sillonnées de bandes de
partisans qui tentaient de traverser les montagnes pour
joindre les Impériaux postés en Alsace.
Aucun défilé ne se prêtait mieux à des incursions
de ce guerre que le Val de Lièpvre. A cet endroit,
en effet, la frontière lorraine, franchissant la crête des
Vosges, s'avance comme un coin en plein pays d'Alsace.
A Sainte-Marie-aux-mines débouche la roule venant de
Saint-Dié; près de Lièpvre aboutit le chemin de Lubine,
si habilement utilisé l'année précédente par le colonel
lorrain Du Puy pour se porter à la rencontre de la
Noblesse d'Anjou.
Afin de défendre ces deux passages, Condé fit mettre
une garnison à Sainte-Marie. Cette garnison se com-
posait de six officiers, de quatre sergents et de soixante-
dix soldats d'infanterie; elle était commandée par un
capitaine du nom de Colommier. L'entretien devait en
incomber par moitié aux communautés de Sainte-Marie- -
Alsace et de Sainte-Marie-Lorraine, Le comniandant et
ses officiers logeaient chez l'hôtelier Martin Silberlin^
les hommes étaient casernes au Châtelet. La Compa-
gnie fournissait un détachement à Lièpvre ■).
Le règlement des dépenses occasionnées par l'entre-
tien de cette garnison donna lieu à de fréquentes con-
testations. Tantôt c'étaient les habitants du côté d'Alsace
qui renouvelaient leur refus de « fournir avec ceux de
1) ArchtBa («mmnmala di Sainte-iiarit'LarraiHi, CC.
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LE VAL DE LlÈPVRi: ES 1675 163
Lorraine la subsistance à la garnison » ; tantôt c'était
le capitaine Colommier qui faisait des difficultés pour
c bailler acquit des Tournitures faites de la subsistance
d'icelle». Le commis-surintendant Pescheur, le contrô-
leur Boursault, le gruyer Pot-d'Argent, le landrichter
Jean Fattet se multipliaient de leur mieux. Maintes fois
ils furent à Châtenois trouver le Prince de Condé pour
lui exposer leurs plaintes et il est juste de dire que
presque toujours il ctait fait droit à leurs <lemandes.
C'est ainsi qu'ils obtinrent qu'à partir du 30 septembre,
la farine destinée au pain de la garnison serait fournie
par le munitionnaire généra! de l'armée. Les commu-
nautés n'eurent plus alors à payer que les frais de
pétrissage et de cuisson.
Les dépenses occasionnées à la communauté de
Sainte-Marie-Lorraine par l'entretien de la garnison qui
y stationna depuis les premiers jours de septembre jus-
que vers la fin de novembre 1675, s'élevèrent à la
somme de 2159 francs 5 gros et comme la communauté
de Sainte-Marie- A Isa ce participa à cet entretien dans
une égale proportion, il en résulta une dépense générale
d'environ 4 320 francs pour les trois mois que cette
garnison séjourna au Val de Lièpvre ■).
Quelque lourde que dût paraître cette contribution
de guerre, il faut reconnaître qu'elle ne fut pas inutile.
En mettant une garnison dans le Val de Lièpvre, Condé
lui évita des calamités plus grandes. Toujours en éveil,
la compagnie du capitaine Colommier poussait presque
journellement des reconnaissance de l'autre côté des
Vosges ; à Sainte-Marguerite, à Etival, à La-Croix-aux-
mînes, au Cbipal. Elle réussît ainsi non seulement à
barrer à l'ennemi le chemin de l'Alsace, mais encore
à garantir le Val du pillage de ces bandes de CAcnapans,
dont Sainte-Marie-Alsace eut tant à souffrir l'année sui-
vante, après que le maréchal de Luxembourg, moins
i> Voir \'Apftitéh* pour le dèt*il de :*■ dipRnici.
.dbyGoogle
304 RKVUE D'aLSACE
prévoyant que Condé, eût laissé ies passages des Vosges
à découvert.
Le Duc Charles IV ne survécut que quelques semaines
à sa victoire de Consarbriick. N'ayant pu déterminer
ses alliés à l'aider dans la poursuite de ses succès, il
s'élait mis en route pour rejoindre Montecuccuiî, lors-
qu'il succomba, le 17 septembre, à une attaque d'apo-
plexie dans un petit village du Palatinat. 11 avait soixante-
et-onze ans, cinq mois et cinq jours. Son corps fut
transporté à Coblentz, embaumé et déposé provisoire-
ment dans le couvent des Capucins. Ce n'est que long-
temps après qu'il fut ramené en Lorraine par les soins
de son fils naturel, le prince de Vaudémont, et inhumé
dans un caveau de la Chartreuse de Bosserville.
Depuis le jour où pour échapper aux soldats de
Créquy, il avait quitté la Lorraine en fugitif, Charles IV
n'avait remis que très rarement le pied dans son duché.
Une des dernières fois qu'il y parut fut lors de ta pointe
hardie qu'il poussa dans le Val de Lièpvre, vers la fin
de r674. Il espérait bien alors reconquérir sa couronne.
Hélas! Les cloches des églises de Lorraine ne sonnèrent
même pas le glas funèbre à la nouvelle de sa mort.
Louis XIV, en ennemi peu généreux, avait interdit
aux Lorrains toute manifestation extérieure en mémoire
de leur souverain déchu et si lui-même se décida à
prendre le deuil, ce fut en noir, comme pour un simple
sujet, et non en violet, ainsi qu'il était d'usage de le
faire à la cour de France pour les souverains.
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LE VAL DE LIÈPVRE EN 1675 365
APPENDICE
DÉPENSES FAITES PAR LA COMMUNAUTÉ DE SAINTE-
MARIE-LORRAINE POUR L'ENTRETIEN DE LA GARNISON
EN 1675,
Officiers
(un capitaine et quatre lieutenants)
-Sommes payées en diverses fois à Martin '" ^'"■
Silbrelin pour le logement et l'entretien
des officierss de la garnison .... 734 8
Payé pour l'entretien des clievaux du com-
mandant Colommier, savoir :
Foin ( 1 G à 1 8 fr. la charrée) 1 7 5 fr. 6 gr
Avoine ( 1 fr. 50 le sestre) 67 fr. 9 gr
En outre, il a été payé
pour l'entretien de 6 chevaux
qui étaient restés à l'armée 70 fr. 295 3
Bois fau /hêtre) pour le chauffage de la
chambre du commandant Coiommier 5 6
Epiceries diverses pour le dit commandant 5
Total pour les officiers 1040 5
Sous-officiers et soldats
(y <;ompris le détachement de Lièpvre)
[4 sergents et 70 hommes]
Pain fourni par la communauté jusqu'au '" ^°'- ''"'■
30 septembre (à raison d'un gros huit
deniers la hvre) 162 6 8
-Cuisson de 38 sacs de farine de munition
fournis par le munitionnaire général à
partir du 30 septembre (un franc le sac) 38
Viande fournie à la garnison pendant 3 mois
(le prix de la viande a varié de 2 gr. 4 d.
à 3 gr. la Hvre) 646 10 8
Eau de vie (Brandvin) 23
Bois de sapin (à raison de 4 fr. la corde). 66
■Chandelles, sel et fromage 81 10 8
Paille 10 8
£)eux douzaines de plats en terre . . . i 6
Total pour la troupe 1010
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366 REVUE D'ALSACE
A ces sommes, il convient d'ajouter les dqns et
présents < d'honoraires > faits à plusieurs reprises au com-
mandant Colommier et à ses officiers. 1) fut donné de-
ce chef;
Au coiumandant Colommier:
2 mesures de vin blanc 35
50 truites du Valtin , . . lO 5
Une paire de pistolets fournis par un armurier
du nom de Jacques Lagarde, dont la moitié
coûta 25 fr. 8 gr, (L'autre moitié ayant été
payée par Sainte-Marie-Alsace) .... 25 8
A la table des officiers :
Un mouton, dont la moitié coula 8 fr. (L'autre
moitié ayant été payée par Ste- Marie- Alsace) 8
Du vin blanc pour 20 i
Entîn au lieutenant Beaulien, deux chemises
pour la part des comptables de Ste-Marie-
Lorraine contre ceux du côté d'Alsace, en
considération d'un service qu'il avait rendu 9 4
Total pour les honoraires au commandant et
aux officiers 108 6
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LES
BÉGUINAGES A HAGUENAU
D'APRÈS LES NOTES INÉDtTES QE M. HANAUER
Parmi les papiers laissés à la bibliothèque de
Haguenau par le vénéré chanoine Hanauer se trouve
d'abord une série de notices qui donnent, sur les
livres imprimés à Haguenau, des indications assez com-
plètes et précieuses que le regretté défunt avait col-
lectionnées en parcourant les bibliothèques les plus
importantes de l'Allemagne et des pays voisins et
qui formeront la base d'une future bibliographie de
Haguenau.
Il y a ensuite une foule de notes sur les anciens
quartiers et les anciennes maisons de notre ville.
Enfin nous y avons trouvé un petit fonds de notes
sur les béguinages, que nous avons essaye de grouper
dans les pages suivantes. Il n'est pas toujours facile de
s'adapter à la méthode de travail d'un auteur de façon
à faire de ses notes ce que lui-même en aurait fait; il
est donc certain que nous ne tirerons point de la
matière que nous avons sous la main, le profit qu'en
aurait su tirer notre vénéré prédécesseur. De plus une
certaine partie de ces pages figure déjà dans l'ouvrage
de M. Hanauer sur le Protestantisme à Haguenau. On
nous dira par conséquent que nous aurions pu omettre
ce travail sans grande perte pour la science. Nous les
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a68 REVIIK D ALSACE
'livrons quand même à la publicité, tout d'abord pour
une raison subjective, comme dirait un allemand, parce
que nous voulons faire œuvre de piété. Puis, objectivr-
ment parlant, ces notes sur les béguinages à Haguenau
sont comme un supplément à l'histoire du Protestan-
tisme à Haguenau '), les indications données dans cet
ouvrage étant ici développées et complétées. Et pour
celui qui plus tard voudra faire une histoire définitive de
Haguenau, elles ne manqueront peut-être pas de valeur.
Malgré la remarque souvent entendue que les
œuvres de M. Hanauer n'ont pas trouvé la diffusion
ni l'appréciation méritées parce qu'elles sont écrites en
français, nous publions cet article dans cette même
langue pour répondre à l'esprit du cher défunt et
démontrer en même temps que la jeune génération
alsacienne, quoi qu'on en dise, trouvera moyen de se
mettre peu à peu à la hauteur des deux cultures et des
deux langues, française et allemande.
Sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui à
Haguenau les bâtiments consacrés à l'enseignement
secondaire se sont succédées, dans les siècles passés,
divesses communautés de femmes. On y rencontre
d'abord les béguines du Gotfried Voigter gotshus et
les Recluses de sainte Catherine, puis les Repenties et
enfin les Annonciades-
I
Le béguinage de Gotfried Voigter >).
Encore nombreux en Belgique, les b^uinages
étaient autrefois très communs dans nos pays. Haguenau
comptait une douzaine de ces établissements de charité.
i) H<iNAU(ii, Le tyotataHiiimt à Haguenau, QaXmK, 1905. (BUtie-
tkiqat de la Revue d^Altaee, a" IV).
1) ArcAhet lemmunaiet di Haguenau, i£ri« GG, liule 44. —
Nom ne poDvoni iodiquer la proTCmiDce dn donnie* qui ne lont pu
,db,Googlc
LES BÉGUINAGES A HAGUENAU 269
Ils présentaient un asile, les uns pour les jeunes filles
privées de famille, les autres pour des femmes plus
âgées que le malheur avait réduites à l'isolement. Les
béguines y trouvaient le logement, l'éclairage et le
chautfage dans des salles communes, plus quelques
repas à certains jours de fête. Quant à leurs autres
besoins, elles devaient y pourvoir par leurs épargnes
ou par des travaux manuels, exécutés dans l'intérieur
de la maison ou en ville, même dans les champs.
Chaque maison était soumise à une maîtresse et à-
une règle d'ordinaire assez large. Quelques béguinages
se trouvaient en outre at!îliés au Tiers-Ordre de saint
François et formaient de véritables monastères.
C'est à cette dernière classe qu'appartenait le Got-
fried Voigter gotskits fondé par Diemar Bogener et
par Gotfried Voigter qui lui donna son nom. Le 25 avril
1,158 les sœurs Agnès de Fribourg, Bride de Kirwiller,
Agnès de Lorich et Catherine de Kirwiller remettent
aux patriciens que nous venons de nommer, le Got-
fried Voigter gotshtis et deux maisons voisines. Ceux-ci
leur rétrocèdent le tout trois jours plus tard pour en
jouir à perpétuité, elles et leurs successeurs. Ces deux
actes dont la coexistence parait si étrange à première
vue, avaient sans doute pour objet de compléter ou
de rectifier une donation antérieure.
Les béguines n'occupaient que l'une des trois mai--
sons indiquées Les deux autres furent louées, l'une à
la fille d'Ysenbart, l'autre à Behte et Grede, filles de
feu Tritsche Cleibe, qui payaient une rente annuelle
de 17 onces (de 1 10 à 120 M.) Elles s'engageaient en
outre (r36s) — pour ne pas troubler les béguines par
la proximité d'un métier bruyant ou des risques d'in-
ettniilei d« no* archivei : M. Hiniuer n'^inuit p«* 1« lomptueux
■pp*r«il *eienl)6que que l'oa ippcUe • bibliognphie • ou > Llttiritar-
«ngmbs •. Se nict»n( • m propriii > eo fiit d'hratoire d'Altice <t de
Higuenau et diipoisnt d'une mimolr* réellement ei(r*ordinùre il ne
■Dppouil uni doute pu que d'antrei punent le trouver oioln* l l'iia»
eu pareille matière.
.dbyGoc^gle
370 RRVUE D ALSACE
■cendîe, — à n'y mettre ni tonnelier, ni forgeron, ni
huilier, et à entretenir à frais communs le mur qui
séparait leur jardin du béguinage. Ces demoiselles
firent sans doute dans leur maison des restaurations
considérables. Du moins voit-on Behte la céder peu
après (1.173) aux mêmes conditions aux Recluses dont
nous parlerons plus loin, en stipulant une indemnité
de 20 ff 10;? (r6oo M.)
SI l'on peut dire des communautés religieuses ce
que l'on a dit des nations, qu'heureuses sont celles
qui n'ont pas d'histoire, notre béguinage peut compter
parmi les plus fortunés. On ne rencontre dans ses
archives que quelques titres de propriété sans impor-
tance. Hors de là on ne connaît que sa fin aussi triste
■qu'imméritée 1).
Vers 1473 la ville, d'accord sur ce point avec le
Landvogt et l'évéque de Strasbourg, se proposa de
transférer en ville le couvent des Repenties installées
jusqu'à cette époque extra muros. Dans ce but elle
leur assigna tes bâtiments autrefois occupés par les
Recluses et tombés en son pouvoir ainsi que la cha-
pelle Ste-Catherine y attenante. Tout cela était parfai-
tement régulier et si l'on s'était borné à réaliser ce
programme, nous n'aurions pas à en parler.
Mais les architectes chargés de faire les plans du
nouveau monastère ne tardèrent pas à constater que
le terrain ainsi disponible ne suiïirait point à ta cons-
truction désirée. On ne pouvait réaliser quelque chose
de convenable qu'en y ajoutant le béguinage et ses
dépendances. Le Magistrat n'hésita point. Dès que ce
besoin fut reconnu, les béguines reçurent l'ordre de
déguerpir et de se disperser dans les autres béguinages
de la ville.
Ces pauvres femmes se trouvèrent naturellement
lésées, par cette expulsion arbitraire et brutale, dans
1) Voir !• Prettttantàmt a Haguinaa, pp. 37 «l *.
DigilizMwGOOglc
LES BÉGUINAGES A H.AGUEKAt; 371
leurs droits de propriété, dans leur indépendance, dans
leur vie de famille. Elles cherchèrent au dehors la
protection qu'on leur refusait ' à Haguenau même et
recoururent à l'évéque de Strasbourg.
Celui-ci écrivit au Magistrat (14 janvier 1473) que
les béguines tenaient leur maison de Diemar Bogener
et de Gotfried Voîgter et qu'elles n'avaient jamais
cessé depuis plus d'un siècle d'y mener une vie édi-
fiante et chrétienne. La réponse qu'il reçut, mérite
d'être citée textuellement. Bien qu'elle prétende avoir
respecté les formes et présente la question sous le
jour le plus favorable pour elle, la ville n'en montre
pas moins clairement par le ton de sa missive qu'elle
ménageait fort peu les petites gens qui se permettaient
<le la contrarier dans ses desseins (18 janvier 1473).
< Quand nous eûmes décidé, dit-elle, pour des
naotifs graves et d'accord avec Votre Grandeur de
■construire à Ste-Catherine un couvent pour les Repen-
ties, nous avons consulté des hommes du métier. Sur
leur avis nous avons trouvé qu'il était nécessaire de
réunir au couvent et à l'église le susdit béguinage sans
lequel l'édifice n'aurait aucune apparence. Là-dessus
nous avons négocié avec les béguines, leur oSrant une
autre résidence plus avantageuse que la leur pour leur
service religieux et quelques rentes. Mais par mauvais
vouloir elles ont refusé cette offre. Il nous semble que,
vu les circonstances, elles ont eu tort, et comme nous
sommes intentionnés de bâtir aux Repenties un cou-
vent et une église, et que pour cela nous avons
besoin du béguinage, V. G. comprendra que les
téguines se sont opposées et s'opposent sans raison à
notre entreprise '). En conséquence notre pensée est
d'achever la construction projetée et de répartir les
béguines par moitié entre les deux béguinages (du
Tiers-Ordre, au Muklberg et à X Erdaikeimer^asse) qui
1 «ich d«r Dinge
.dbyGoogle
87» REVUE D ALSACE
subsistent encore chez nous, qui mènent une vie hon-
nête et pieuse et dans lesquels quelques-unes d'entre,
elles ont déjà autrefois été '). Tout obstacle à nos
constructions disparaîtra de la sorte, et nous espérons
que V, G, ne désapprouvera point notre conduite »,
Médiocrement satisfaite de ces explications, i'évèque
refusa d'approuver une expropriation qui différait si
peu d'une confiscation. Sun une lettre que i'évèque-
lui adressa le 4 mars suivant, le clergé de Haguenau-
dut annoncer au Magistrat que sous peine d'excom-
munication et d'une amende de 30 M. d'argent, il avait,
à réparer de son mieux les délits dont il venait de se
rendre coupable. Il avait en effet fait arrêter et gardait
en prison un certain nombre de soeurs du Tiers-Ordre,
sans jugement et sans raison plausible, « au mépris de-
la majesté divine, au préjudice des libertés ecclésias-
tiques et contrairement aux saints canons des conciles >.
Pour .comble de méfait, la maison des susdites sœurs-
donnée à Dieu, consacrée à son culte, avait été démo-
lie, détruite, rasée, sans l'autorisation de I'évèque dio-
césain ou des supérieurs franciscains. Après trois-
sommations renouvelées de trois en trois jours le
Magistrat devait remettre les captives en liberté, sans-
leur imposer aucune condition, les dégager des pro-
messes qu'on avait pu leur extorquer auparavant,,
accorder une réparation effective et réelle, à elles pour
le dommage causé par la démolition de leur maisen, ài
I'évèque pour ces empiétements sur son droit.
La ville n'en persista pas moins dans ses errements,
se bornant à en appeler de la sentence de I'évèque à.
la cour métropolitaine de Majrence. Les béguines assez
hardies pour contrecarrer les plans du Magistrat, ne
sortirent de prison qu'en s' engageant à ne pas s'éloigner
de la cité sans autorisation préalable et à ne point se-
.dbyGoogle
LES BÈGUINAGlif
*7J
venger de l'emprisonnement subi '). Elles furent dis-
persées dans les deux maisons indiquées plus haut et
durent se contenter, comme unique compensation de
tout ce qu'on leur avait enlevé, d'une somme de 20 «
(1200 M,} que la ville leur paya généreusement avec
l'argent d'un quatrième béguinage, le Satler gotskus.
Ce qui advint du procès de Mayence, nous l'igno-
rons. Mais nous savons de science certaine que les
hommes de l'art gardèrent la liberté do donner à leur
construction toute l'apparence désirée et désirable, que
le monastère des Repenties ne tarda pas à s'élever sur
les deux terrains qu'on leur destinait, celui du bégui-
nage Voigter et celui des Recluses.
Les Recluses de Ste-Catherine ')■
Nos archives renferment un acte de partage conclu
1 ï 18 juin 1371 entre sept Recluses, dont quatre
habitent Haguenau et trois Eschbach. Chacune est
dite conserver ses apports, et les biens communs sont
partages entre les deux établissements, selon le nombre
de leurs membres. D'où l'on peut conclure que les
deux maisons ne formaient auparavant qu'une seule
et même communauté, et cette communauté, ajoute-
rons-nous, se trouvait à Eschbach. Ce dernier point
ressort du fait que c'est vers le même moment (8 mat
1371) que les Recluses de Haguenau venaient de s'ins-
taller dans l'une des propriétés du Voigter gotskiis,
dans celle qu'occupaient les filles de Fritsche Cleibe.
Tenues à une stricte clôture, comme l'indique leur
nom, les Recluses ne pouvaient remplir leurs devoirs
religieux que si elles possédaient une chapelle dans
Rtvat i'AUaa, \W>
.dbyGOOgle
374 KEVUl! u'alsace
l'enceinte même de leur demeure. L'érection de ce
sanctuaire a donc dû être une de leurs premières
préoccupations, et personne ne s'étonnera qu'il ait été
consacré dès l'année suivante (1372) par l'évêque in
parlibus de Castorie, suffragant du diocèse de Stras-
bourg. La nouvelle chapelle est appelée par lui capella
mulierum inclusarum prope portant Ristcnhusen. Quatre-
vingt jours d'indulgence sont accordés à tous ceux qui
contrits et confessés la visiteront le jour de sa dédicace
{Dimanche de Quasimodo), pendant l'octave, aux fêtes
ainsi qu'aux octaves des saints auxquels on la dédia,
Ces saints étaient la sainte Vierge, saint Jean-Baptiste,
saint Jean l'Evangéliste, saint Mathieu, saint Marcel,
saint Valentin, les saintes Catherine, Marguerite, Agnès
et Odile. Le sanctuaire lui-même tira son nom de la
première de ces vierges et se rencontre, dans une foule
de documents, toujours appelé chapelle Sainte-Catherine
A l'époque de leur installation à Haguenau, les'
Recluses avaient pour maîtresse Grede Kitterin. Mais
elles ne restèrent pas longtemps sous sa direction. Dès
le 28 septembre 1373 son père Ulrich Ritter, bour-
geois de Strasbourg, mais originaire de notre cité,
réglait quelques difficultés survenues après sa mort, au
sujet de sa dot, entre lui et la communauté. Elle se
trouvait dès lors remplacée par l'une de ses trois com-
pagnes, Gertrude de Valkenstein, fille du chevalier
Ortlieb de Valkenstein, dont la famille ne tardera pas
à occuper une place importante à la Burg et dans la
ville elle-même.
En même temps (1372) Ulrich Ritter fondait, avec
l'assentiment de l'évêque de Strasbourg, Lambert H de
Buren, et du curé de Saint-George, le commandeur
Jean de Grostein, une prébende sacerdotale « dans la
chapelle de la Cluse dite de sainte Catherine». Le
chapelain avait à dire trois messes par semaine et
recevait pour ce service un revenu de 8 ff (un peu
plus de 600 M.) par an. Le premier prêtre désigné
pour ce poste fut George Strôsser, nommé par le fon-
D.gtzodoyGOOgle
LES BÉGUINACBS A HAGUBNAU 175
dateur lui-même. Ses successeurs devaient être présentés
par le curé de Saint-George à l'investiture donnée par
l'archidiacre.
La desserte de Sainte-Catherine fut complétée peu
après par la fondation d'une messe quotidienne faite
par Jean de Monburne d'abord curé de Lebendorf,
puis primissaire d Obernhofen. Il était mort en char-
geant ses exécuteurs testamentaires, Conrad d'Eschbach,
curé d'Ulviller, et Jean de Mutensheîm, vicaire perpé-
tuel de Neuviiler, de faire cette fondation soit chez les
Recluses, soit dans quelque autre communauté de la
ville (Goishus). Ceux-ci apparaissent déjà à ce titre en
1 388 ; mais ce n'est qu'en 1 390 qu'ils réalisèrent
l'œuvre projetée, avec l'assentiment du curé de
Saint-George, Jean Schultheiss, et de l'évéque Frédé-
ric II de Blankenheim.
La nomination du chapelain était réservée au curé ;
mais le premier titulaire fut un parent du fondateur
Lampert de Monburne. Celui-ci n'avait pas encore
terminé ses études et ne devait devenir prêtre que
cinq ans plus tard. En attendant, les exécuteurs testa-
mentaires s'engageaient à faire dire quatre messes par
semaine avec une partie des revenus de la dotation ;
le reste était destiné à l'acquisition d'une maison pour
le chapelain et à l'amélioration de la prébende. Les
cinq ans révolus, Lampert était tenu à une messe
quotidienne, ainsi que ses successeurs ; en cas de
maladie le bénéEcier avait à se faire remplacer, si
l'indisposition durait plus de trois jours. La dotation
représentait un capital de 267 (? (près de 18.000 M.)
avec une rente annuelle de 16 Vi^ ou tioo M., et le
fermage de terres dont l'achat avait coûté 20 8^ ( 1 300 M.)
Occupée successivement après la mort de Lampert
■de Monburne (1399-1469) par Hartung Kunig (1415-
1424), fils de Diemar Kunig, et par Pierre Mannes-
haubt {1433-1443}, cette prébende fut unie vers le
milieu du xv siècle (1454) au bénéfice Sainte-Cathe-
rine établi dans l'église paroissiale de Saint-George.
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37^ XF.VL'E {i'ALSACE
Dès lois elle fut desser\-ie. comme celte ilernîVe, par
des religieux johannîtes.
Chez les Recluses d'ailleurs les prébendes n'étaient
pas seules soumises à l'autorité des curés de Saint-
George et de leur ordre ; celle-ci s*cleiidaît à la com-
munauté elle-même. Le mardi après la Saint-Denis
1177, l'évêque de Strasbourg écrivait aux religieuses
que pour leur permetttrc de vaquer plus commodément
à la vie contemplative, il chargeait le curé de Saint-
George et ses successeurs de veiller à leurs besoins
spirituels, de les diriger, de les confesser, avec pouvoir
de les absoudre pour les cas réservés. II l'autorisait
même à dire chez elles la sainte messe en temps d'in-
terdit, pourvu qu'elles ne fussent pas elles-mêmes la
cause de cette interdiction.
Elles allèrent encore plus loin. Une charte de Cun-
rat de Brunsperg, maître des johannites en Allemagne,
scellée le vingtième Jour après Xoêl t^Hi, nous apprend
qu'elles s'étaient données, corps et bîtns, à l'ordre de
Saint-Jean. Mais il leur rend tous ces biens et leur en
laisse la libre jouissance, ne réservant à la maison de
Dorlisheim que leur héritage pour le cas ou leur com-
munauté viendrait à s'éteindre.
Les Recluses conservèrent de la sorte la gestion de
leurs biens, qu'elles accrurent non seulement par l'ac-
quisition de rentes nouvelles, mais aussi par l'achat de
plusieurs propriétés voisines de leur enclos primitif
Les contrats qui les concernent, sont en partie conclus
au nom de leurs maîtresses, en partie par leur sckafncTr
le drapier Herman Hensel (1380, 1584, 13)^8, 1396,
1404). Après Gertrude de Valkensteîn (1377). Catherine
de Kirwilre (1380), Catherine de Brumat (1390), Cathe-
rine Marstelerin (1407-09) se succédèrent à la tête de
la maison. Mais leur qualité de Recluses les forçait
sans doute à se faire assister de temps en temps et
pour certaines afTaires par le concours d'un auxiliaire
séculier.
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LES BÉGUINAGES A HACUENAU 377
La situation fut complètement modifiée en 141 1.
On recontre pour celte époque toute une série de
-minutes, parfois difficiles à concilier. Ce sont des inven-
taires qui portent sur tous les détails de l'actif et du
.passif de la maison. On y énumère les documents
déposés dans les archives, les rentes en argent et en
nature, les immeubles de l'établissement, le mobilier
■proprement dit (meubles, vaisselle, literie, linge, etc.),
les ornements, tableaux, vases, etc., destinés au cuite.
C'est un préliminaire qui doit faciliter un partage de
la fortune commune entre quelques religieuses qui
restent à Haguenau et d'autres qui se retirent à Dor-
lisheim, dans un monastère de femmes directement
soumis aux johannites.
Ces inventaires seraient intéressants à dépouiller à
plus d'un point de vue. Nous n'indiquerons que les
titres des livres conservés dans l'oratoire (bettfhus).
Ce sont ') :
eine tutsche bibel,
drei gute bredige biicher,
ein gut Kallendarium do aller heiligen leben Inné stat,
drei salter (psautiers),
vier zitbiich,
dazu manig gut clein buch,
ein gros buch do aller heiligen spruçhe Inné stant,
ein buch der ewigen wiaheit,
und darzuo vil buocher die wir nit eigentlich wissent,
-ajoutent les émigrantes attentives à trouver des lacunes
•dans les énumérations des autres.
A partir de cette scission, les Recluses demeurées
à Haguenau semblent placées sous la tutèle de la ville.
-C'est une commission municipale composée d'abord de
DiemarKunig et du boucher Sigel ou Sigelmann Smidre
puis de Voltze Hiltendorf et Claus von Selsz (1422,
i42$), de Jean Bock et Claus von Selsz (1434). qui pré-
J) V, Hanaubb, Bibllatkiqucs a archiett di Hagtuitau, p. 4,
.dbyGoogle
side aux destinées de l'établissement. Elle reçoit les
nouvelles religieuses, s'entend pour la dot avec celles-
qui quittent la maison et intervient en général dans
tous ces actes administratifs.
Dans les traités signés à l'entrée des nouvelles
Recluses, celles-ci se donnent corps et biens à l'établisse-
sement et promettent de veiller aux intérêts de la com-
munauté, surtout si on leur confiait la direction en qualité
de maîtresses. De son côté la maison s'engage à les
conserver leur vie durant, à leur fournir le logement,
la pension, les vêtements, la literie ') dont elles pour-
raient avoir besoin. Le dernier acte conservé par les
archives est de 1434.
Notre petit monastère s'éteignit sans bruit peu
d'années après, comme nous l'apprend un acte fait par
le Magistrat le lundi après l'octave de Pâques (13 avril)-
1450. Les biens des Recluses y sont partagés entre la
Léproserie et X Elende-Herberg . Ce dernier établissement
reçut les bâtiments des Recluses, et c'est lui qui eut à
les restituer en 1473. lorsque la ville songea à y placer
le couvent des Repenties,
Le Saller gotshus^).
La fondation {14 novembre 1304} a la forme d'une-
donation faite au prévôt de Saint-Nicolas. Elle com-
prend une maison dans la Stallgassei) et deux pièces
de terre de 16 arpents (Morgen) chacune à Souitz et
à Betschwiler. La maison devait recevoir immédiatement
vingt, et après la mort d'Albert Satler vingt-quatre-
t) < Ir in wonunge und gcmach, und anch ir lîpnarung, cïBen, Irinkïn,.
eUider, geliger under and Uber . . . t
a) GG, 42 «I 43.
3) Au haut de I* rue à gâache, d>ni l'cDceiole de U propriété qub
(orme l'hAtel d'Europe.
D.gtzodoyGOOgle
LES ItEGUINAGES A HAGUEN'AU 27^
• béguines pauvres de bonne vie et mœurs, étrangères
au Tiers-Ordre du S, François». Le revenu dos terres
leur fournissait i'éclairage, le chauffage et, clans la mesure
limitée des ressources, les choses les plus iiécessaires-
à leur entrelien. AlberJ, de son vivant le prévôt de
S. -Nicolas, et le directeur de l'œuvre (uiagister opcris),
les représentants des deux paroisses, surveillaient le
béguinage, décidaient des réceptions, et si les circon-
stances l'exigeaient, des exclusions. lin tas de désaccord
Tahbé de Neubourg tranchait le différend. Ce dernier
avait aussi le droit, si les mandataires du fondateur
manquaient à leur devoir, de leur rappeler leur mission,
et s'il ne s'accordaient pas dans le délai d'un mois, de
prendre lui-même la {Hrection <lu béguinage. En 1314,
la ville prend le béguinage sous sa protection spéciale.
iLst-ce un surcroît de précaution .' Le fondateur avait-il
modifié ses premières dispositions? Nous l'ignorons.
Comme les béguines étaient alors fort communes (?j,
le document de fondation ne nous apprend pas davan-
tage sur leur sort. On ne trouve pas de renseignements
beaucoup plus précis dans un règlement que le magistrat
édicta ou renouvela en 1462. Nous n'avons pas besoin
de lui, en effet, pour deviner que ces femmes avaient
une supérieure (ineisterm), chargée de veiller aux intérêts
de la maison et d'y maintenir la paix et l'harmonie;
qu'elles s'engageaient elles-mêmes à obéir à leur maî-
tresse et à vivre ensemble dans la concorde, sous peine
d'exclusion.
Ce règlement, largement confirmé en cela par les
comptes dont nous allons parler, nous apprend cepen-
dant que les béguines à leur entrée dans l'établissement
payaient un kiisgelt et lui assuraient l'hériiage du mobilier
qu elles apportaient. Ce mobilier pouvait toutefois être
racheté, soit par elles-mêmes si elles quittaient la maison,
soit par leurs héritiers, à leur décès, moyennant une
somme double du htis^cU.
Pans le Saltcrgotshns^ le droit d'entrée est de 5 ,^
ou 20 francs en 1462 ; il était du double ou lO ^ au
.dbyGoogle
aSo REVUE d'alsace
Scheidcgotskus. Plus tard ce dernier chiffre fut admis
pour les deux maisons; mais il diminue d'importance
avec la baisse des monnaies et le renchérissement des
denrées. La plupart du temps les béguines payaient à
la foij, à leur entrée dans la maison, le kusgflt et le
rachat éventuel de leur héritage.
Le mobilier vendu à la mort de quelques béguines
comprend des babils, du linge, de la literie, des meubles,
de la vaiselle, de la batterie de cuisine, ce qui nous
autorise à croire qu'elles ne mangeaient pas en commun
et que chacune faisait ménage à part.
La même conclusion semble ressortir de l'article
suivant : «Aucune des femmes qui viennent dans la
maison, ne peut prendre du service et accepter une
condition. E^lle peut toutefois s'il est nécessaire, veiller
une personne malade, une femme en couche, garder
temporairement une maison, rendre des services dont
elle est capable, et recevoir pour cela le salaire mérité.
Les béguines peuvent aller aux champs, aider à la
ferfaison, planter de la garance, laver des lessives, ou
faire <rautres travaux qui se présentent, pour gagner
ainsi leur nourriture >.
La dotation faite par Albert s'accrut plus tard par
des donations ou par des économies réalisées sur le
budget de létabli-isement.
Au XiV siècle les contrôles sont faites par les maî-
tresses de la maison, sœur Anne ('350}, sœur Hertha
(1362) Dine die alte Sigelin (1399}, Dina von Wickers-
heim (1416). Les ivergmeistrrs de S. -George, Erhart
Kips {1429), George Merlcwiler (14^7-1^56) paraissent
ensuite, et les receveurs de l'œuvre figurent seuls dans
les comptes qui s'étendent de 1459 à iS9.i.
Au début les recettes se composent, en dehors du
fermage donné par Albert, d'un corps de rentes rache-
tables ou perpétuelles, et de quelques revenus accidentels
et variables, droits d'entrée, héritiges ou donations.
Les dépenses comprennent les frais de gestion, les rentes
passives, l'entretien du bâtiment et de ses dépendances,
.dbyGoogle
LES BÉGUISAGes A HAGUEVAU î8l
les remises faites aux débiteurs, l'éclairage, le chauffage
et la choucroute (choux et ingrédients) des béguines.
De temps en temps se rencontrent quelques gratifica-
tions extraordinaires, mais si rares et si minimes qu'il
est permis de n'en tenir aucun compte.
Les frais de gestion sont calculés, assez modestement.
Le receveur reçoit pour ses peines 5 ^ {zo fr.) en 1460,
8 ^ (30 fr.) en 15O3, lO // (34 fr.) en 1523. La reddition
et la vérification des comptes coûte 3 ^^ ou 11 francs
en jetons de présence. De 1512 à 1514 les administra-
teurs imaginèrent une subvention d'une quinzaine de
francs < pour remplacer les plats que jusqu'ici on leur
envoyait chez eux 'J- Mais les comptes antérieurs ne
renferment aucune trace de l'usage invoqué et la gra-
tification disparaît après 1514. Disons-le toutefois, ces
charges directes et régulières supportées par le béguinage
jie sont rien en comparaison des profits indirects que
le comptable pouvait réaliser et qu'il réalisait à ses
dépens.
Vers 1460'), quand on ne faisait pas de réparation
majeure, le budget du Satkrgotskjts avait une recette,
en chiffres ronds, de 800 francs et une dépense de
300 francs, soit un boni annuel d'environ 500 francs.
Quel emploi donner à ces 300 francs, si l'on voulait
répondre aux intentions des bienfaiteurs de l'œuvre, si
l'on voulait étendre les services qu'elle pouvait rendre
à la société, comme maison de refuge pour des Jeunes
filles isolées, ou comme maison de retraite pour de
vieilles femmes veuves ou abandonnées f
Il semble que le plus sage était d en faire deux
parts, en destiner l'une à augmenter les 1
des placements avantageux, l'autre à amélio
■des béguines.
1) «Fllr die e
■san ta ineii
biliher htim g»,chickl; i<t ■!><
4;Mrdn«..
i) V. H*NAUi
B, Il l'rali.
U«nti,»t à H.>s-t»««, p. Ï9
,db,Googlc
382 REVUE D ALSACE
Telle fut en effet, pendant tes premiers temps, la
pensée des administrateurs. A partir de 147 1 les béguines
reçurent une distribution jusqu'alors inconnue d environ
dix hectolitres de vin par an. D'un autre côté le corps
des rentes qui n'était en 1464 que de 7 ff 2 ^' 10 *,
(601 fr.) s'élevait à la mort du receveur Edelmann, en
1491, à 17 H [O ^ 7 tf (1140 fr.). Mais on aurait pu
obtenir des résultats beaucoup plus beaux. La ville avait
endossé au béguinage une dette de 20 «, qu'elle avait
conctractée envers les religieuses de Ste-Catherine(i472).
On trouvera en outre bien singulier que pour un établis-
sement si limité dans sa dépense, le comptable ait dû
conserver improductifs dans la caisse, en moyenne, de
[461 à 1470, I i ff ou Sioo fr.; de 1471 à 1480, 26 S
ou iSoo fr,; de [481 à 1490, 51 S" ou 3400 fr.
Cette situation s'aggrave encore sous la gestion de
Michel Port (1491-1520); les encaisses sont toujcftirs en
moyenne de 1491 à 1500, Hg ÏÏ on 5700 fr. ; de [501
à 'SiOi 17s ff ou 12300 fr.; de 1511 à 1520, 203 B"
ou t3 700 fr. Avec une pareille incurie, faut-il s'étonner
que les rentes n'aient augmenté dans ces trente années
que de 8 tî, s'élevant à 25 if 1 1 // 8 «T ou [830 fr. .^
Mais si elles ne rapportaient rien au béguinage, les
encaisses de Port ne dormaient pas dans sa caisse; à
sa mort sa famille ne put les rendre à son successeur
qu'à l'aide d'un emprunt. En même temps, la ville, par
des errements injustitiabics, enlevait à notre établissement
les 14 sacs de seigle qu'il tenait de son fondateur pour
les donner à l'œuvre de S.-Gcorge qui n'y avait aucun.
droit.
Le progrès continue sous ta gestion de Ch. Conradi
{'521-33)- L'encaisse à son départ (1535) moiite à 497 ît
6 fi 10 I, tf, 18000 fr, dont la ville s'empare et dont le
béguinage n'entend plus parler. En revanche les rentes
ne sont plus que de 24 tt 15 y^ ou 1 100 fr.
Hans Trulwein ([534-1545) recommence avec une
' caisse vide, mais il sait la remplir, non pas à l'aide-
d'économies bien entendues, mais par un procédé plus-
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LES BÉGUINAGES A HAGUESAU 283
facile en ne remplaçant plus les capitaux remboursés.
Pendant que les rentes tombent à 13 « 6 ^ 4 J., ou
640 Tr,, il arrive à une encaisse de 97 » ou 4650 fr.
qu'il ne peut pas représenter, parce qu'il les a employés
à son usage particulier, comme les fonds du Scheide-
goiskns, du Langm G'otsen golskus, etc. Cela ne l'em-
pêche pas d'être appelé par la confiance de ses
concitoyens à la dignité d'échevin.
Hans Hochstetter suit les mêmes traditions ; il
réussit ainsi à verser à la ville une nouvelle somme
de 200 a en 1556, tout en réduisant le revenu à 9 îf
14 fi 10 if. Dès lors est ouverte l'ère des déficits qui
s'élèvent en 157S à 133 3' i ^ ; les rentes ne sont
plus en ce moment que de 8 (T 14 /^ 10 (f. On pare
aux difficultés de la situation en joignant au fonds du
Satlergotskiis celui du Scheidegotshus qui était fermé
depuis 1523 et n'avait plus d'autres charges que les
frais d'administration. Grâce à cet appoint te revenu
de notre béguinage renionte en 1593 à 13 « 7 // 10.
Les choses continuèrent ainsi jusqu'en i6[4.
A cette date la ville était occupée de grandes
dotations, celle des Jésuites d'une part, celle d'un col-
lège protestant et d'un troisième pasteur de l'autre.
Le temps n'était plus où l'on créait des œuvres avec
des fondations nouvelles, on trouvait plus commode
de prendre aux uns ce que l'on donnait aux autres.
11 fut donc proposé (17 mars) «de mettre au Spital-
berg les vieilles femmes de la Stall^asse, de ne plus
en accepter, de les laisser s'éteindre et de disposer
de leurs revenus >. Ce conseil fut suivi. La paroisse
protestante reçut les 20 S" que l'on put économiser
de la sorte. Quant aux autres vieilles femmes, elles
furent placées dans le Sinlzler^otshits qui pauvre lui-
même — il n'avait que 19 S' de revenu — n'était
guère en état de suffire aux charges qu'on lui imposait.
(A snivrcj.
G. Gromer.
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LIVRES NOUVEAUX
A. Laugel. Rifiexioiii sur l'avenir inUUectuil de rAisace.
Strasbourg, bureaux de la Revue alsacienne illustrée.
In-8° de 15 pages.
Notre excellent collaborateur continue de combattre le bon
combat. Cette fois c'est une Conférence aux étudiants à^ Al-
sace-Lorraine faite le 1 j février dernier qu'il publie dans celte
brochure, remplie de très bonnes réflexions, auxquels nous
applaudissons des deux mains. 1 11 est facile, comme le dit
M. Laugel, de juger de quel côté est la supériorité de la cul-
turc, si c'est du côté de l'Alsace lidèle et compatissante ou du
côté de l'Allemagne orgueilleuse et dure ». Nous nous abste-
nons généralement ici d'incursions dans le domaine des choses
du jour, mais qui ne sait parmi nos amis et nos lecteurs, com-
bien nous sommes d'accord avec M. Laugel, et (iers d'appar-
tenir à une civilisation supérieure à celle qu'on voudrait nous
imposer par la force, pour nous faire perdre comme dit encore
excellemment M. Laugel, 1 perdre notre originalité et noua
amoindrir moralement >.
■Bbsson. Contribution à Vhisfoire du diocèse de Lausanne sous
la domination franquc. 534-888. Fribourg (Suisse), Fra-
gniëre, 1908. In-S" de 107 pages.
Cet important ouvrage contient tout un chapitre (p. 70 à
lïo) sur S. Himier que Grandidier ^ identifié, après Mabillon,
avec le premier abbé de S. Sigismond-S. Marc et qui est
..patron de plusieurs paroisses d'Alsace.
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LEVRES NOUVKACJX
Articles d« Journaux et de revues.
Ltt Marches de l'Est, (Alsace, Lorraine, Luxembourg;,.
Ardenncs, Paya wallons) recueil trimestriel de littérature et
d'histoire. Directeur de la Revue : M. Georges Ducrocq, bou-
levard Raspail, 99 à Paris; rédacteur en chef : M. Pierre
Rrauo, rue Saint-Julien, 1, Nancy. — (Prix de l'abonnement
30 francs).
C'est une jeune Kœur qui vient de naître et qui se présente
à nous trâs élégante et value à la dernière mode : dessins
modern-slyle, beau papier, belle impression, superbes planches
hors texte, montées sur papier de couleur, préface de Maurice
Barrés, articles de la comtesse de Noailies, de Dumont-Wilden,
de Th. de Ponchevilte, de Ch. Démange, du D' Raulin, de
Knœpfler, Georges Ducrocq, Paul Heakmann, Maurice des
Ombiaux, et les Mémoires inédits de Menrn, conseiller au par-
lement de Melz, articles de bibliographie, en tout 153 pages
La nouvelle Revue se propose pour but de rassembler les
Bouvenirs épars des Marches du Nord-est de la Gaule et de
montrer que ces pays frontières, désunis par le hasard des
traités, ont connu des gloires communes et ont toujours parti-
cipé à la même civilisai ion. L'hisloire politique et militaire,
l'histoire de la littérature et de l'art des provinces comprises -
entre le Rhin et l'Escaut formeront donc le champ d'action
ouvert aux collaborateurs de la Sevue des Marches de l'Est
Comme le dit Maurice Barrés, elle doit être la sœur et la
collaboratrice de ses aînées les revues d'Alsace et de la Lor-
raine. Mais pourquoi l'honorable acadâmicicn ne cite-t-il parmi
CCS dernières que la Rtvue alsacienne illustrée^ 11 ignore donc
et la Revue d'Alsace et la Revue catholique d' Alsace, qui depuis
de longues années, avec une constance inébranlable et malgré
les événements, font connaître l'histoire et la littérature de la
province? Ces vieilles douairières se seraient-elles attirées le
mépris de M. Barrés parce qu'elles ne sont pas mises au diapa-
son des modes nouvelles, que leur slyle est vieillot et qu'elles
portent encore la crinoline? Ilfaudrait cependant reconnaître
que la Revue d'Alsace a 60 ans d'âge et la Revue catholique
tout près de 50, qu'elles relient le présent k un passé toujours
cher et qu'entre leurs feuillets elles cooaervent les pensées -
.dbyGoogle
-386 REVUE D ALSACE
toujours odorantes et pénétrantes, quoique fanées et flétries, du
souvenir à la vieille mère de France.
A la jeune sœur renouvellement née des Marches de l'Est,
la vieille Revue d'Alsace souhaite bon succès et longue vie.
A. Casser.
Revue catholique d'Alsace. Mars. Emile Keller, par H. Cetly
Images du musée alsacien. W. Deux portraits de paysans
d'Alsace de 1830-35. — Cour d'auberge à Scherwiller. — Bas
de paysanne tricotés à la main du Xix« siècle.
L'Europe nouvelle. Mars. L'Alsace-Lorraine n'est pas ger-
manisée, par Georges-Durant.
Revue alsacienne illustrée. II. Fr. Brendel, par A, Girodie.
L'ancien régime et la Révolution en Alsace ; le dernier sei-
gneur de SouItz-sous-Foréts, par F. Dollinger. — Les institu-
tions allemande en France, par H. Schœn ■).
Historische Jarhbuch. N° 4 de 1908. Jean Pistorius prévôt
capitulaire en Alsace. (Œlenberg-Surbourg) par J. Schmjdlin.
Mitleilung des fnstit. filr Oesterr. Geschichtsforchung.
(N' 4 de 1908). Actes inédits pour l'histoire des évéques de
Strasbourg au xii* siècle, p. P. Wentzcke.
1) Un timgc à part (Burtaui de la Raïue ithaàinm illmrrii) •
ftè fait de cet (rticle qui, à notre ivii, témoigne d'un bien singulier
opliiniame (pour ne pas dire d'une bien grande naïveté) de 1* part de
son auteur. Comment ptul-il parler de la loiètance nligUuii de la
France où, dini certaines régioni, un girde-chanip#tre ne peut aller k
la messe sana être révoqué, ou les pauvres mêmes et les malades ne
sive tolérance à l'égard dea Allemanda qui envahissent U France et
n'en pas voir le danger ? C'est hélas I plutôt de la faiblesse, et, dison«-le,
-de la UcheCè que deli tolérance.
,db,Googlc
Librairie PLON. &■ rae Oaranclère, PARIS,
LA REVUE HEBDOMADAIRE
Sommaire du Ij mai.
Partie littéraire.
Mgr. Gibier, évCquc de Versailles : Le Dépeuplement île la
J^rarue (1115. - Cuvillier-Fleury : Lellres itMiies à M. Viclùr
Tiby, (i860'iS-ç) (I). — Louis Bertrand : Les Battis de Pha-
Jire (Illi. — Paul Adam : V Abdication, — M"' L. Ctiaptal :
Histoire d'un faubourg. — Jean Lionnel : Les Livres.
Les Miettes de la vie. — Revue des revues étrangères. —
La Vie mondaine et familiale. — La Vie sportive. — Chro-
nique financière.
Prix de l'abonnement :
Paris, 18 (r; départements, 20 IP.; étranger, 25 fr.
UNE ENQUETE
sur la Dépeuplement de la France
La Revue hebdomadaire a commencé la publication
de mai à juillet d'une enquête sur « le Dépeuplement
de la France >. EUe consacrera plusieurs articles à cette
enquête; ils seront signés notamment par MM. A. de
Foville, de l'Institut; Gide, professeur à la Faculté de
droit de l'Université de Paris, Mgr, Gibier, évéque de
Versailles; D' Burlureaux, professeur au Val-de-Gràce ;
Lyon-Caen, doyen de la Faculté de droit de l'Univer-
sité de Paris.
Prix de l'ahonnement : 3 mois, 5 Ir. 75.
Ne publie que de l'inédit ; un supplément illustré
iiors texte, chaque n" 168 pages.
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Librairie HACHETTE et Cie^ lioulsvsrd Sunl-Germaîn, 79, PARIS
ColUction des grandi écrivains de la France
CORRESPONDANCE DE BOSSUET
NOUVELLE ÉDITION
PAR
CH. URBAIN ET E. LEVESQUE
Tome 1. (1651-1676). — Un volume in-8, brochii : 7 fr. 50
Celle idition de U CorrtifonJantt dt HoitucI comprend, outre le»,
leltm conlenu-i dam lei collectiuna de un œuvrei cocnplélei, toutes
celle! qui onl tlè publiées lèparémenl \ l'tris ou en province duni des
revue! où let deï.ncitn de MM, Ch. Urbain ei B Lnnsquf n'avaient
pia eu U pensée d'aller Ifs chercher. A ces Mlref oiihlién, 1rs auteura
en ont ijoulé nn bon nombre qui son! inidilu et dont ils ont retrouvé
faoit lei oilginiui, Boil des copies lutheiiliqTies. Eu ot,tre, i> présente
nt Ici premières et peuvent
mtoïc )usiu-i UQ
certain point suppléer *
I lettres de Bossuet qui
UiMer d-sulres Irscn.
Les Buteurs n'ont om
renseignement de
l.ngue, d'hist'-.ire, de ph
osophie ou de théologie de
n.ture 1 donner
une pleine intelligence d
Is pensée de BosBuel et
t f.ire connaître
lei personniges, pour
1 plupirl oublié! aujourd'l
ui, dont les noms
reviennent sous ss plume
Ils donnent eu appendice
quelques lettres
et d'iutiei documents pe
connus, relitlN sui point*
touché» dans les
iellres de Bjsiuet ou de
«es cor.espondsnls, en y
ajoutant le texte
des spprotntiQns doctrin
■les scco.dées par lui i
imprimés de son tempi,
e qui sera une utile contrib
ution à l-hstoire
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LA MATERNITÉ ADOPTIVE
DE LA TRÈS SAINTE VIERGE
ÉTUDE DE THÉOLOGIE
Par AUGUSTIN LARGENT
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QUELQUES VOCABLES
DU DIALECTE GERMANO-ALSACIEN ')
PROVENANT DES PARLERS DE FRANCE
Y COHPitlS LE LATIN
ET LE CELTIC*) D'ORIBIHE PLUS OU MOINS AMCIENNE')
Il y a, dans notre patois belfortien un certain nombre
de douzaines de noms gern^anofones, dont la liste a déjà
l) Comme l'AlkmaDil, l'Atiacicn a l'accent tonic prononcé inr le
fadjcal du molj ntii -\- aaiùa ft l'Ail. M a conservé la vojrclle ato-
nique final* dea andennea langues, qe n'a pai l'Ail, moderne.
L'( Anal cbei M. L. Roetch ne porte p>a d'acceni ; il participe du
4 ou de i, non» avoni adopté l'i grive onvert faible, qi ne répond t
aucune voyelle ou diflongue fr., pour «viler aux Français la pronon-
cialioo de )'/ dit mnel. Il ett souvent repié>en1è par J dam le* ècrili.
Même dana la litta ci-apria : Glatà (p. le pat, fr.) anglaiae.
3) txtTmit dm tfmflrmaU d» Gltitaire de CiàUnaii pour quelque»
petites siiipli6caliona de l'ortografe qi s'inposent el sont imfhyiti ici,
I' On a déjt expliqt dans le peiit luppltment. Il la fin du Gloss.
de Chllenoia, lea raisona pour letqelka la suppretsion du ciraclèr* h
dea conpoaft ph, ik ■'iopose.
Cet doublea caraclèrea n'eiiilenl paa en grec, el c'esl i leur aoi<
disant eiklence en celle lingue q'ila sani leniès dériver.
En dehors du frincaii, des 6 principales langues néo-Utine* aucune
n'a adoplé cei doublea caraclérfs; [L'ail. lui-même • banni la k du
Ik, depuis q. q. temps; par ex. : ihtil, Ihmt lout devenu* liil, lum'\
ayant la ion dn.caraclère y eu phi grec, ne se sert de noire pédinl
ph ; il écrira FiUirefouh, ZaJirefenlQ el iion l'hilaropoulo, Ziphîm-
La cinte de la préience enconbrsnie de ces doublea cirac'érea
Dosa vient des l.alins qi les avaient idipléa. Mai* dans notre langue
le plus grand nombre doivent leur eiiiltnce 1 noa savant*! qi uni
Aeaat d'Jbo», l»Otl t>
.dbyGOOgle
390 BBVUB DALSACB
continua la mode, mode fleheuie paor l'élude, la propifition de aatr*
lanfae, et U dépense en tipagraEa.
Sot Ancien! In avaient en pirtie reponHèi. Celte répaliion noiu
• laiaaé q. q. mate % fattt, fa*al, faïuitti, friiûtii, faita» ; perMtane
n'eet choqt de cette ortografe malf rt leur arigine grecqe { cv qi indiqe
q'il jr a qeetion d'hibiTadc leulenent.
K'alldl-on pai écrira par pédanterie i{iloranta, tkitiUitr, TktiUltriti,
aulhturl [Ne voll-oD pas [e Chott-el-faraaun an ead de Bikta devenir
le Lac de Pharaon. Mali Talfa a'eil délèndn et reprend le deun* enr
l'Alpbat]
La Italieni qi lonl plui pré* da lalin qe nom n'ont pas adoplé
«ei contonna conjugoées é 3 caracttrei.
*° QanI au Ih il n'eit pal excusable ; <l ne répond pu an tkila
dei grecs qt répond plul&t au tk anglaii pour la prononciation.
3> L'eiiatcnce du jtu terminant un grand nombre de nomi ou
adjectifs mucalins est d& fc un oubli de l'ancienne ortogrefe qi, vent
un I dur ponr ces paKies du diiconr* qi, tu ancicnDemsnt leur petit
nombre, ont va l'ancienne ortographe négligée. [En diet. Ungaedoeien
de l'abbé Sauvage on Iroove qt et ja» pour jiét et çMaMj\.
Maniai (Dict. Roquetort) eit devenu maniaque pour les s gcnrei ;
2aie commence à devenir litiçiu au maac. ; ailie eet en train de
perdre son t au maac. remplacé p>r le caudalaire qmt.
Mais Fiic, en argot alsacien ^= garçon, a gardé son e en passant
«a (r, ponr sergent de ville.
Lee non» propre* naturel' conservateart ont presqe ton* gardé ianr
t final ; tela : Barit, Mirit, Ilarnsnit^ Aitnu, etc., mail Virtnt a vu
des tranifugei devenir Virmqtii.
Les anc, eubat. communs ptihUi, fie, irof, gru, etc» comme ancien*
«l Iris employé* ont conservé l'anc, ortografe.
Le rétabltss' de l'anc. (orme éviterait de dira : Bureau puHtc liii'
graphiqui!
L'eilatence du qi (ou que) t la fin des mots féminiu est néceoité
pour conierver la dureté du e originel, provenant du t latin dur, et
qi jadis était -f- employé jsdii; mai* l'eiislence de I'» dans qm*, ftii,
•çtui, etc., n'a pas de raison d'être s'il n'a pas conservé la prononcia-
tion latine comme dans Quasimodo, Qnidrature, Quartz.
4* La prononciation coosonnale on mouillée de^ est coneerrée dans
tons les CM (et n'a plus le ion de /), vu q'en parlera fraocotofiet il
n'y a paa de caractère spécial comme il en existe en allemand, en
•uédoia, etc., pour cette Intonation.
En ces langue*, y en lait l'o6Bce.
En français y juuc ce rAlc dans les mol* commençant par c* carac-
tère, ex. I yttt.
j* La M devant les i, p remplace la ■> encombrante, inntila. néce*<
•itant ane règle, qi hit q. q. fois faire des irrégnlarilé* dan* le* noms
étranger! en France, ex. : Gutenberg, déformé souvent an Gutemberg.
Ces corrections choqent q. q peu l'halriluda, comme il arriva qand
Voltaire écrivit nitre, vdtre au Heu de neitrt, vtttrt, et qaand an
XIX* siècle quand on vil écrire frangaia au lien de françois, encore
4crlt sur nn diction, en 1S14, réforme qi ne fol officielle qe pins tard.
3) Abréviation* employée* dans cet article :
Adj. Adjectif. U Lien.
AU. Allemand, Allemagne. N. Nom.
Al*. Alsacien, Abaee. Ni. Nombreux.
Act. Actuetlemeol. Npr. Nom propre de pcnonne.
Ane. Aocien-ne. Ord. OrdinairemenL
,db,Googlc
QUELQUES VOCABLES DU DIALBCTB GBRMANO-ALSACIKK 191
■été publiée. N'y at-W >) pas lieu, par contre, de donner
^^/g^s mots germano-alsaciens provenant de parlers
de France : ce qi prouve l'existence des relations déjà
anciennes, provenant des différentes êpoqes de langag^es
-d'Abace.
A première vue et le plus souvent on n'aperçoit
guère le fil Himologic qi peut faire découvrir un nom
français d'origine sous la forme germanofone, tant la
filiation paraît obscurcie ou problêmatiqe ; alors la con-
générité parait disparaître ou même disparaît sous l'ac-
tion du barbarisme.
On n'admettra pas dans cette liste les mots d'ori-
gine récente dont la naturalisation n'a pas été faite ou
ne date qe d'hier.
Il serait intéressant qf ce petit essai soit suivi par
d'autres plumes plus compétentes en la matière qe la
nôtre, et qi pousseraient les recherches jusqu'à l'époqe
celtiqe.
I
Avant d'aborder les noms communs donnons quel-
ques noms propres alsatisis recueillis dans la Revue
d'Alsace et ailleurs, ou simplement brévidiminutils
alsaciens.
Ah*l. Ane. tuât •Itenund, Pat. Paloit.
B(. BelforC F*. Pour.
TBT. Ten. de Belfort. Q. Q. Qualqua.
Ceit, ealto^bret. Celtie, cslto-bratoa. Siga. Signifia.
CH. Pitou de Chltmoii Bf. VlnlL Vieux h>ut atleBaiid (VIT
Dtn. DimÎDDtir. «u XV litcle).
Brevl-din. DimÎDatif d'un abrégt. Vfr. Vieux fruicûi.
l>oc. BC DocnmeaU de Bellbrt. Vayn.
For. Forme. =1 Egale,
fr. En frençûl. -t- Plui.
Fr. En Fnnce. -f- ^'i" '^^ moin*.
G«di.nof. Germaaotooe, on p«rW R-q, oict. dn Vtr. de R<KHirfort.
^ germtlQ. snff. SuBSie.
Lat. LaliD, i L'apoMrofe, iadiqe le doute tur
8. lai. Bat latin. l'origine, la noa-affirmatloD.
i) Une fome dont a-l e«t (antif -)- récent.
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393 REVUE DALSACB
BajeOH, devenu Baschung.
Coulon, Gallung.
yacquetnin, Schîeckemy!
Tcuvel, Dîivà.
Wauthrey, Waderè.
Et q. q. noms + simplement congénères ou dérivés:
Etienne (place S'-), devenu StœfFesblon à Strasbourg '),
yean Baptiste, Chambedisse (Dév. du pat, du TBf)'
yean Jacques, Hansiobbî (Ch. Berdellé).
Jean Jacques, Hansyokel, + rapproché de son
origine.
Jean Pierre, Tchamber (Dév. du pat. du TBf.)
Schangmulke, Jean Moulin?
Petit Jean, Pittischan (Bull-ém-Bf.M.FeItin) (Dér. da
pat. du TBf.)
Midard, Dussi {Devenu en fr. Dard.)
Nicolas (petit), Klaïslè (Dim.)
Elisabeth, Betsi (Dim.)
Catherine, Trinelè (Dim.)
Ignace, Natsi (Dim.)
Jean Ulric, Hansuœlî (Ch. Berdelié).
Via Augusta, Augstrass devenu par barbarisme
Ochsenstrass = Chemin des bœufs, au lieu de Voie
d'Auguste. Rev. d'Aïs.
II
Vocables alsaciens relevés dans le glossaire alsacien-
de M. Lotiis Rœsch') et ailleurs avec signification en
parlers fr. pat. lat. celtic, qi peuvent en réclamer -^ la
paternité.
Aglè, Glumelle. M. Louis Rœsch dit : du la^, aci--
cula, petite aiguille.
i) Enlevé, Etienne, en Gascogne, du grec Stephan
SIevens.
3) /Itvmt d'Allati, iSS;.
D.gtzodoyGOOgle
QUELQUES VOCABLES DU DIALECTE OBRUAMO-ALSACIBN 1<)3
Asi (von>) de soi-même. M. Louis Roesch dit : du
lat. a se, de soi.
^M Blouse')- Cb. BlÔde; Vfr. Bliaut, babill' de
Blôn, (dans stîeflïsplon, place S. Etienne i). Fr. plan,
platn.
Bolè, Lancer, Ch. Bôle, boule ; Fr. Bouler, rouler 3)
-Comme une boule.
Bosè, battre les épb des gerbes. Ch. Bôssie, égrener
Jes gerbes, frapper sur bosse 4).
Brèselè, Miette. Celt. Bruzun, fétu ; Lyon Brise-
Ikla.
Brèseli, ? Fr. Brize ou l'Amourette dont épillets
agités au vent S).
Bumbel, Bosse, paqet, Fr. Bombé, popul., bossu,
bombé; bombe.
Croie, Grenouille, xii" siècle. Guérote ou Grenouille
■à Roncbamp.
Deutsche, Barrage à Mulhouse. TBf. Etantcbe, bar-
rage d'un petit ru.
Tentsckann, Tête d'étang, 1527. Ch. létantche; du
lat. Stagnum.
Dubli, Liard. Vfr. double, petite pièce valant deux
deniers 6), .
Flsiguçges, (Suisse), Médecin. Vfr. Fisicien, physi-
■cien, médecin, Physicus.
? Fiirè, s'avancer, TBf. Fure, courir; Fr. fuir; l'ail.
Fiihren conduire, réclame.
Girè, Giron. Fr. Giron; Ch. Djuron.
Glessâ, Redingote. Ch, Anglaise, redingote. (En
AU. Anglaise i=- Englisch).
i) AilUnn 1 Aoliié (Holihaim), BIni = Bloiue.
a) Place 1 Stnibourg.
3) A et), RiiSlat, rcbouler, relancer U Boula des Qnilln.
4) B6n*, toDoeia lur leqel oa frappe p* kptnut.
s) L* grec BHlhaQ, réclame la paternité î p' l'AaioureKe oa Brite,
^ qe le vent en agite fadl' lei «pitlet*.
6) A Paria «n a la (ont au deiiUt.
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394 REVUE D ALSACE
? Grifsè, Chipper ou Gripsai ■). Ch. Grippe-sous ;
l'aoc. germ. est ^rifan p' grippe.
Gumbist, Choux confits. Fr. confit.
Har ! Arrière ! p' les animaux '). Arrière ! p' le»
animaux; Rirr, à Bf., airie, à Ch.
Ht! va! Hiu à SélesUt Lat. /; Ch, iu; ailleurs, it
yi! ku!
?? Nâ! arrête, (récUmé par l'Ail.) Fr. hô i Ch. iu-hôf
en avant doucement
îî ffô! arrête. Ch. kâ-Iad! Arrête là! = le Fr. koià,
HoUl A droite. Ch. atta! Nord TBf. otta!
Hott, en ai^ot als = faire aller. En Basse-Alsace^
Hist î ou Hisckt ! Ch. Ist ! ist'tia ! p' bêtes à cornes ;.
Icht! à Angeot.
Hist! ou Hisckt! « en avant mais ich! pour arrê-
ter en se plaçant en tète.
Hurlabuss, emporté, trouble fête. TBf. Fr. hurlu-
berlu, étourdi.
Jippi, Jupe. Fr. Jupe, Ane. espagnol, Ayuba de
l'arabe Jubbet, pelisses).
? Juckert, Arpent (Lat Jugerum). Lat. Jugum,.
Joug; Ert = Erd, en Ail. terre, mot composite ? 4).
Juckart. Lat. Ju^mterrœ. Ahal. xii' s* <^t = cul-
ture de aratura ?
Kackel, Ecuelle. Ch. Càqelle, ustensile en poterie,-
Lat. Cucumella S).
Kawis, Choux. Ch. Cabus ; Fr, choux-cabus ou
pomme. Ital. capuccio, tête.
t) La priMDcs d« U / pent lnd((ier orlfjae (r. «i r«tMir, mt^git-
Tmic Vb« Griff», afl. GreEfen qi penvcnt rtcluner. M*i* : adkne
tut judut,
a) La charrue ver>«-à-(aach* ou nfo-rauracicnne de 1> H*^AIaac«
«ipliqe ceUe expreitlon et lea ■□ivaDtci ajrant ani-récu avec dn laboD-
3) Slappen.
4j L'Ail. jMk dD Lat. Jugum.
5) L'AIL Ktuhit carreau, pôonait rédamer, liai* il eflt \ta\t et aana
parante «n Ail. Clqelle, devient ttpuUi ta Luifroi* : pot oh l'on (mitf.
dn Lat. cequiti.
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QUELQUES VOCABLES DU DIALBCTB GBKMANO-ALSACIBN 395
Kaib, Charogne (Gloss. Ch). En Comté Keb, vieille
vache, chèvre, Keb et cabre; mots péjoratifs ').
Kaiè ou Keiè, tomber »). Lat. Cadere, choir; Ch.
Tchoùerz.
KingheU, Lapin. Lat. cuniculus, venu d'Espagne.
AU. Kanincken.
Krambôl, Mêlée ou l'on se bat M, L. Rœsch rap-
proche ce mot de carambolage.
KrisU, Cruche petite. Fr. cruche ! celt. kymric
cwrc {M. Stappers). AU. Krug réclame.
Kruppi, S'accroupir. Celt. krup contracter ; Ch.
s'aicrepi ; Vha, Croph contracté 3).
Kutti, Robe de moine. Fr. cotte, du celt. cost, dit
M. Stappers. Angl. cost.
Latckiy Mou et paresseux. Fr. lâche ; Ch. laîtche,
du lat. Laxatus.
Lewstt, Navette. Fr. navette ; Ch. naivatte.
Lûddel, Un trainard. Ch. lodie, trainard, fainéant ;
Vfr. loudier ■= hab. de Cabane 4).
Ltmtmi, Lame de couteau. Fr. et pat. lame. En
Als. a dev. souv. ô parent de o» = u als.
Macki, Tache, vice. Ch. maqe, terre détrempée,
boue, du lat macula?
Malasti ou Mâlasckté, Embarras, ennui. Vfr. mata-
zit, maudit
Malfeschin (Acker) I. dit Ranspach, 1550. Les mal
veuchés I. dech. à Ftorimont •= les ch. aux vers blancs.
Marolfi, Croquemitaine. Fr. maroufle, rustre, fripon,
rad. douteux.
Mè (dans Nimme-mé), plus jamais. Ch. mai (dans
« i n'ôn pô mai > je n'en peux plus. Lat. majus.
1) L* Kttxiq I. d'tqiwrroMgc à Bf. pirait un retour d'Aluce
4oat I« rad. Ml notre Kti, cabre.
3) Cktû aa Md de l'Ai*, oli !■ prononciation du ch «1 Irèi
avec -^ b valeur da X grec.
3) M. Stippcre..
4) Dont le rad. nt le Via. Laubà et qu'on rcliouve daoi Ti
4m Vkm. TBr. Ekiï* = D« Lobili Lt&r, hanpr i Ch. Uloi,
TBt
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396 REVUB D'ALSACE
Meye, au XEi' siècle = Lat. majus (Herrade de
Landsperg d'où Meyer, maître, devenu npr. (Vfr,
Mayeur, lat. .major).
Mig^elè, Chair près l'oreille. Ch. mische, chair sur
les mâchoires, du lat. mascilla.
Mitckelè, Michette de levain. Fr. michette, dim. de
miche. Rue des Michottes à Nancy. - '
Miicklè, être hypocrite. Fr. musser, cacher ; Ch.
tn^ci.
Mudere, Muer. Lat. mutare ; Fr. muer.
Miier, Fange, marais. Ch. mûere. (Fr. purin '). Du
lat. muria, eau salée >).
Noock et Hooi, Conduite d'eau. Fr. noue, conduite
d'eau. En pat. TBf. en I. dits de prés Noue, nos.
Noock et Noot, Nod, notl — près + humides, ou
traversés par rus.
Obsenat, Entête. Fr. obstiné, lat. obstinatus.
Popè, à Soulcz, et pappé, bouillie. TBf. paipai,
bouillie épaisse; lat. pappare, manger de ta bouillie.
Rotte, Troupe, clique Xll* siècle. Roujte à Ch. =
troupe ou essaim de gens en marche.
Sage, Scie, scier. Lat. secare, couper. ■
Salveni, Sauf votre respect. Lat, salvus, sauf.
Sapperlotl Sacrebleu. Saperlotte ! (même significa-
tion).
Sckeiè, Palissade de verger. Soie TBf. à Egue-
nigue = haie ou palissade, du lat. sepes, haie.
Sckock, Grelotter. Ch. et TBf. ChoucI exclam, de
qi à froid en s'approchant du feu.
Stipper, Etançon. Lat. stipes, pieu.
l) Le purin eapècc dt lesaive du fumier coDlenant tdt aamonim.
1) En cBlto-bretoii Naat. ru; Nvtd, conduite d'e>n. On trouve
Ndl, 1 MartMch ; Naillii; NnkliH i. Calmar, Niederbruck ; Nedtn, k
F«rretl« ; NbI bamesu Zuricois; Ntlla en Grlioni. Voyu %\<n. Ctk
Alt. Noue. Ce n. indiqe l'anc. lire ce[ii ie.
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<}UELQUBS VOCABLBS DU DIALKCTS OERU A NO- ALSACIEN 997
Tantsckè, Barrage d'eau. Voy. + haut Dentschè.
Tolè, Supporter, endurer. Lat. tolerare, supporter.
"Le gotiqe ThiUan réclame la paternité.
Trimi, Restant de la trame. Fr. Trame.
Triejè, se développer. Ch. Triedre, gesmer, pousser;
.passé défini : è trîefi L. trajicere.
Triieli, Sali en mangeant i). Ch. True = Fr. truie.
■On dit : manger comme un cochon.
Tschapper, casquette à visière. Vfr. chapel = cha-
.peau; Ch. Tckaipi.
Tsckoli, Bête, naïf. = Antifrase de Joli ; pat. TBf.
Djôli.
Vire, XII' siècle. Fêtes. Lat. Feriae (Herrade, J. J,
Meyer).
Waggrs, Vagabond, M. L. Rœsch rapproche ce m.
-du lat. Vagus, vagabond.
Wnllè! P' appeler les oies et canards. = Fr, vole,
vole ! ; Ch. voule, voule ! p' exciter certains coléoptères
-à voler.
Wuselè, à l'adresse d'enfant vif. Vfr. fusel, fuseau
qe la hleuse fait virer. A Ch. fu où on appliq. aux
•entants le m. à'ielchévou, dévidoir.
m
Qelqes noms servant d'à/fixes à des ». de lieux
habités en Alsace, provenant des anciens parlers du pays
Gaulois tels qe le celte, le latin, malgré leur habit g er-
manique.
Burg-Bourg, voy. Strasbourg, plus loin.
Dor/, Torf. Dorp, 'en Hollande, et en germf, en
npr. Benstorp. Gottorp, Gotorbe. Ce qi rapproche du
B. Lat. Torpa (cit. D' Meynier) et rappelle la gram-
maire latine qand elle dit : turba ruit ou ruuat! Turba,
■dit l'auteur cité, a eu < le sens de groupe religieux ou
0 A. Ch, Trùtn'i, taleti.
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aq9 REVUE d'alsacb
de division ecclésiastique puis église succursale > d'où
notre m, avec le sens de Vge. ; comp, Gotlorp. Dût/,.
Torf, et même Trof en AU, Dorp, en Holl. = village.
Torpes, Vge, arr. de Besançon, Le Torp-Mesnil, Seine-
Inférieure. Torbe en dict. Vfr. Roqefort ■= assemblée.
^t^, Voy. Brumt ou Brocomagus. Magesstett 788, ~
En TBf,, ferme de la Msie ou May se réclame de ce
rad., q'on retrouve à Essert et Bf, Mayence, Magun-
ciacus.
Statt, Voy. Sélestat; Stett (ex. Gunstett, ar. Wis-
sembourg) -\- fréq. en Basse-Alsace. La forme stadt appa-
raît -|- tard.
Strass, Voy. Strasbourg. Au xii= siècle, Bure strase..
via privata (Herrade de Saint-Odile).
Willer, for. aïs. de Villare, Bas-Lat. ou Villarium,
agglom. de 10-12 (+) maisons (ou villas). Ducange>
Devenu Weilcr en ail.
= Wikr (depuis Rîbeauviilé ") à Guebwiller »), ai>
XI' siècle, Wilre, ex Richenwilre ■= Riquewihr, Ricbo-
villa X' siècle.
— Viller — Willer, ex, Orschwihr = en 728, OU-
lesviller.
Depuis l'Annexion, Veier, de même origine, a été-
imposé aux n. en Wihr plus als. Weier a un air sans
doute + ail. ! pouvant se confondre avec Weyer du
L. vivarium.
Romagny, en ail, Willern, Vge francofone annexé,
dans doc. a -|- formes du lat, Villare. 1° zu Willarn-
1316, 2» Wikr 1351, 3° Weilen 1576, 4" Willer anc.
cad. La présence de la n peut indiq. un plur, germa-
nofone ; la différence due aux scribes.
Ville, ar. Sélestat = Wilre 829; ail. Weiler, en fn
Valancinay ; se retrouve à Ribeauvillé , Thanvillé^
1} In Ralboldovillate, 76S.
a) GcbunwiUue, 714, ail. Gcbweiler. Weikr en auge «n Winem—
boorg «t en dacbé de BÎde, a été en Ali. iprè* l'ADoexioii, impoeé Ik.
DM a. m WiUet I il dérive aairi de ViUare.
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QDELQUB8 VnCABLKS DU DIALECTE GER M AMO- ALSACIEN 399-
Tous ces n. se retrouvent en pat, TBf. en Vêlai;
Villiers, avec s du pluriel, + analogue à Willcrtt.
Willeri, section à Seppoîs-le-B. WtUerey, autre forme.
Gundelingas 1120 (où ingas = ingers = ens = ans
s'est vu remplacé par Willer Gungwillert act'.
Wure en 1277, (devenu Weiler actuel) forme de-
Wihr. (arr. Wissembourg), (Wuhre, en Bade).
Ack, ce suffixe représente le suff. celto-latin iscus,.
acus dans cas suivants : Rouffach in pago Rubiacû
662 ; Illiach = Uciacum 835 ; Dornach =- Toumi,
als. passant par Dorntch 1254. = Dorniacum = 1.
d'épines '); Dùrmenacfa, 1 188 Terminach = Termnacho
1188 ou Terminaco; Reschwoog = Rosusaco en 736^
Vg. arr. de Strasb.
Kilch, Als. ; Kirch. ail, ; T. y'élitye en pat. Ch. dans
Alt. y'èlit. ye (Altkirch) Ane. chiricka, dans Danamara-
cMricha^] (Dannemarie); Damarkiich 1289 Dammers-
kirick 1530; Damerkilch 1580. Chiricka est regardé
com. Gaulois où Chilicha, de celicnon = tour, clocher
nom découvert en inscription à Alise (Meynier). Kelikn
dans Ulphîla (Grimm). Ktlck ou Kirck, n'a pas de
parents en germanof. en dehors de ses dérivés donc...
(Kerk ou Kerqtie en flamand). Kirheim =■ Chilcheim>
674; Kilikkeim 817.
Qelqes lieux habités en Alsace.
. STRASBOURG; en AH. Strassburg.
Jadis son nom celtic était Argentoratum avant ce-
pendant la période gallo-romaine et dont Strasbourg.
1) Dornteui, ^^ Donuy 1101, = Duniac 1189, act. Dunut-
(Dmibi) (cit. Meynier),
1) Dana : d*an«, à Cb, ^ d*iae, miltmae de miiioa.
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.3°° RRVUB D'ALSACE
-est peut-être + la traduction ? Argentea, S. Paulin
patriarche d'Aquilée qi donne aussi ]a forme Stratiburg
-< en langue barbare » VIII' siècle.
En période gallo-franqe c'est Strateburgum , ou
■ Strassburçtts (Grégoire de Tours, vr siècle). Nom
formé du lat, Straia (Via), voie stratifiée, et du Bas-
Lat. Burgus, Burgum i). A. Brachet, D' Meygnier, prov.
■du grec purgos.
L'origine primitive grecque de Burgus n'est pas
-sujette au doute. Ce n. a dû passer dans tes armées
de l'empire avant de passer chez les barbares = fade-
.raii. Forme gotbiqe bourgs, ville (Burguya), anc. haut
ail. ptiruc; Borg, en Gaëlic. Stratiburgum IX* siècle,
Strati, comme strate, strata:, est un génitif latin, Strat-
-burg, forme contractée. Le t de Strata est conservé
'Comme en hollandais, anglais, breton.
Strazburg ix' siècle, Nithard, cit. par Weisgerber.
Strastburg 870 ; apparition d'un s; stratis, strats,
-for. génitives ont pu donner Strasburg ; Strassburg
1) VtgicB auteur Ulin du iv' aiicte i Cutellon ptuvum qaod
iurgmm vocant.
1^ Ulphtlu évtqt dei Gothi établi» en Miiie (Balgul*, Serbie,
■ctnellet) > donné iaught le plui *ne. monnmmt de langue gathiq*
IV* liècle; non tri) loin de Conitantioople. hU incettrale grecqe «tl
-coDiervée.
L« n. da bnrg en tangues germaniqet eat un mot iiolé lan* pareott
«n dehon de aei dnccndanta. Nout retroavani ce n. dana iurgund,
pariiuant dit anx faitrati burgund«a aa lervice de l'empire, gardant
les Ijeui fortifiés en Germanie ou bargs, d'où le n. de BHrgtuieiui
vers 41Ï. (L. Viellird). Aanien Mareellin va juaq'l dire qe lei bur-
-gondcs deacenduent des Romains 1 (soldats). Orose qi écrivait ver*
.430 eit du mime aenlimeul. Hiil. nniven. 1781: Cet auteur : ■ per
Itmilem, irtira habitacula, iurgirt, vulgo vocant >, d'où l'aatear pré-
sume que vient leur nom. (Atluaion aux vrais iurgi de frontières).
Les anc. Germains n'avaient pas de tours ou chlteank ; ■ inca*
.pables t mime' plusieuru liiclea après l'ialroduction de notre mot dam
les parlcrs de différentes nationa «d'élever des toara > dit M. Welterj
-41 fui ftiniai torigini aJl. du m. iurgui admise par M. Stappera.
Voy. -)- haut burgos, p' haUfacula. M. Vallois distingue les Bourgui-
gnons de Germanie de ceux du même nom hsbitanl les bords -du
Les Bourguignons adoptèrent vers 450 l'arianisme, ce qi indiqe un
certain degré de civiliMlion romaine, d'autant plus q'ila étaient dijl
«itholiqe* en 417.
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QUELQUES VOCABLES DU DIALECTE GERMANO-ALSACIEN 30I-
forme aci. ail. < parait dater de la réforme > M. H.
Weisgerber. Stragsburck XIV siècle, Schtrossburick-
( = Chtrosbouric à Barr, à Aoldzê (Holheim, ail.)
Strosbô, en pat, fr. de Lucelhouse {vallée de la-.
Bruche, B.-Als., abbé Retz) à 40 km. de Stbg.
Slrasèouè, autre forme pat. en pays Welche ou
francofone.
Etràbour en pat. Welch du Ban de la Roche (Ch,
Pfister), Bas-Rhin.
Etre, de strata se retrouve dans la forme patoise
ckit-Etrèe, ou êtrai, Uberstrasse, 1284, Vge. als. ger--
manofone, canton d'Hirsingue, non loin de l'anc. Larga,
station romaine. Estrabo^-Estrabourg, en 1490, doc.
Bf., M. Dubail-Roy, Bull. Ém. Bf. 1908.
(On trouve en dép' Doubs Vge. Etray, jadis Estray.
2. SÉLESTAT; en AH. Scklettstadt l \ {abondance de
.consonnes : dix !)
Titres de cette ville au nom de Sélestat :
Dans les doc. et ailleurs on trouve : en lat. SeUs-
iadiu^n.
En 727, Sclastat, Charte d'Eberard, comte d'Alsace
(Revue d'Alsace 1867).
En 775, SckUslal, Baquot et Revue d'Alsace, p' ce
n. et les autres suivants sans indication d'origine.
Scaliscati villa, Dîpl. en faveur de l'église de ■
Strasbourg.
En 778, Sclatistati villa {Biq\iol-Sclatistate en 836),
En 869, Seklelistai, apparition de la forme alL.
avec le sch et les nombr. consonnes!! Actuell. les
germanofones prononcent souvent Scktein p' Stein, et
mettent donc facil. sck p' s.
En 884, Actum Selezistat, (Charles-le-Gros, dipl.}
En 887. In Selenstatt, 2 dipl. du même prince-
{apparit. des 2 t finaux).
En 952, Slesistal, doc, du temps d'Olton.
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yoa REVUE d'alsacb
En 1095, SUsestat, doc. ayant trait à l'évéqe de
■Strasbourg.
En 1103, SUttstat.
En 12 r 7, In civitate Sletstatensi, (adj. latin au datif).
1258, SUestatt.
1531, SclestadUnsis, for. adj. Beatus Rhenanus.
1729, (Caesarius Bourrai, capucin de Porrentruy mort
à SeUstadt) (première apparition de dt).
XViii% Selestadt, (Grandidier mort à Lucelle en 1787)
(deuxième apparition dt).
1787, Selastat, i" municipalité de la Basse-Alsace.
1826, Selestat.
1835, Selfstad, {p'icX. ail. de Thibaut, Leipzig, 1835),
1865, Scklestadt (Baquol : la forme ail. approche).
1871, SckUttstadt, for. ail. avec ses 10 consonnes
p' 2 syllabes ! !
1901, Selestat, in Rev. d'Alsace (M. Dansas); id. à
Belfort et environs. (Retour de la vieille for.)
Le radical de statt, stadt d'après le savant D' Mey-
nier se trouve dans stativa, stata (castra), camp per-
manant, garnison, dans Tite-Live, Tacite, César, etc.
On remarqe qe statt ou stat, apparaît surtout en bassin
du Rhin à proximité des Gallo-romains, mais stadt
■tiapparait q'apris (Phasstat, 1301, Pfastadt, 1468); ce
qi indiqe qe l'ail, stadt et le subst. die statt lieu, l'adv.
stat, fixe ne sont q'un même mot, ce qi appuie l'opi-
nion précitée et qe l'origine provient des dérivés du
lat. stare dont procèdent les mots fr. Hat, anc. estât.
■Comp. Stetten, Vge., arr. Mulhouse — Eistatis 736;
Stetin, 1196. On voit le sck comme souvent ailleurs
remplacer le s.
Q. q. exemples de n. de 1. aïs. rappelant la tête
-du nom de notre ville :
En 1467 ( zu dem gênant Slettstein > en canton de
-Cernay.
En 1497, Slatte, n. de lieu, act< Scklatt, à Mun-
;dbvG00gle
QUELQUES VOCABLE» DU DIALECTE GEEtUAMO-ALSAClEN 303
Avîller (Ensisheidi) ; Scklatten, à Doleren (Masevaux)
En 1422, Slatten, devenu Scklatten, à Turckheim,
et Slatl.
En 1278, Slettenkari, devenu Schîechtenhart (ici
Sletten est devenu Schlechten, mauvais, probab' par
liarbarisnie.
A Belfort demande*t*on à un indigène de Sélestat,
<l'où êteS'VOus f il répond de Sélestat et aussi Schlesta,
forme patoise als. Fréqence en Als. de \'s initiale rem-
placée par sch.
3. BRUMT, Als.; Brumath. Ail. (Basse-Alsace).
Ce n. d'origine celtiqe a q. q. peu résisté aux
"Vagues linguistiqes qi l'ont assiégé.
Brugomagos, dans Ptolemée.
Brocamacus, Tabl. Tbéodos. (citatioa de Baquol).
Brumagsa, 953, Cod. Lauresheim (cit. id.) Achemi-
4iement vers les formes Ais. et Ail.
Brugo ou Broco de notre nom est celtic, q'on
Tetrouve en celto-bret, brug, bruc, mot qe les Gaulois
de la Cisalpine ont laissé au Milanais et au Génois
(D' Meynier). En fr. brosse; s'est transformé en dim.
-brogiltis, d'où breuil, bru, brou, d'où les n. Bruot,
Bruai, Brust; a -\- tard signifié forêt, taillis.
Magos, 2* partie du n. signifie lieu, champ, Ma^
■en celtic, q'on parait retrouver dans le I. habité Mag-
statt, et dans l'anc. n. de Rouen, Rotomagus. Ce n. a
passé en Ail. sous forme de Magen (D' Meynier) en
région rhénane ex. Rînroagen. La May ou Msie aux
environs de Belfort et ailleurs, se rapportent à notre
radical.
4. MASEVAUX; AU. Masmumter ; Pat. Bf. Moijevà.
Masopolis, en latin grécîsé de l'anc. temps.
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304 RBVUE D'ALSACE
En 720, Mason, petit-fils d'Etichon, duc d'Alsace,,
foada une abbayie en ce lieu>).
En 823, Vallis Masonis.
En 870, Masonis monasterium et Mason Mostier,.
(Motie, moûetie à Ch. =3 église).
En 1146, Abbatiam de Ualle ( <« Valle] Masonis.
En 117s, Mastimial (MasunvMll,
En 1250, MasenmiiHSler, (1" apparition d'une forme-
ail,); en 1333, Masemunster.
En 1382, Moisonval — Moijevâ, en pat. actuel di».
Ter. Bf.
En 1440, Maisonvaulx,
En 1499, Maisonval, doc. Bf, D.-E.
En 1471, Masemunster, id, 1338 sans u — I47S.-
Moiseval, doc. Bf, D,-R.
En 1668, Moisevaitlx.
En 1719, Maasmunster. Le double a paraît de trop
car la prononc. de la première syllabe est brève, aci'
for, ail, est Masmiinstcr ; tandis qe maas mesure, (la
mesureuse, la lune ») proposée, est longue !
D'après M, Gendre de Masevaux, la vallée de ce
n. n'a été germanisée que vers le IX' siècle. A cette-
époqe dit Ernoaldus (Rcv. d'Als.) vivant avec les
Francs, les différentes populations n'étaient pas confond
dues. De plus les formes ail. de notre ville n'apparaît
qu'au XIIi' siècle. Notons qe toute la vallée a la char-
rue verse-à*gauche (M. Gendre) ou ajoulote.
Massevaux avec deux s est un petit barbarisme
fait en imitation de la forme Massmiinster.
Munster et le pat. tnôtie, moûetie à Châtenois, des-
cendent du lat. monasterium. On voit la conservation-
des consonnes en for. ail. Ce qi expliqe l'appréciation
un peu sévère de Charles-Quint sur la dureté de la.
langue ail,
1) Inicriptioo aar tombera du fils d« M*son : K'c jacsl filial rtgis.
Maioni*, qui hoc monuleriam conslruxit. Quelle ett U dite de celle
intciipUoD?
3) Le i/( de la Inniison ■ donné la lemaine, la lunaiion, le aoib
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QUELQUES VOCABLES DU DlALECTIi GERMANO-ALSACIEN 305
5. Ferrette, id. à Grandvillars ; Faratta, à Plaigne
{Delémont). Pfirt, Als. Ffirdt, Ail. anc. chef-lieu du
Sundgau ^^
104J-1053, ...a Friderîco ^f^rc/z-Hj*' comité ; 1093?
... a Frederico Pkiretensi.
1100, Castrum Ffrrctis\ irjg, de Fcrretis; 1128,
Pkirrith.
1104, Castro Fcrrclo; 1 144, de Firretko; 1115, de
Pkirrith.
1152, de Ferretcs; 1226, Firretam; 1115, de /Vr-
relis.
1187, Cornes de Firrefe; !r54, Ferretis; 1166, de
i2yo, L. ou Comte de Farralcs; 1158, Fcrretes ;
12 10 de Pkirrclo.
1233, Cornes Ferrctarum ; 1309, Cornes Pkirretarum.
XV' siècle, Comte de Ferrâtes, (Rev. d'Als } \ 1663,
Pfilrdt, appar. du f/f ail.
Ferràtus-a-um donné Ferre-ée en français, Atv, a
donné Fcrret en moderne =).
< Du VIII* au XI' siècle » et même après Firmitas-
atis, C|i tôt ou tard a donné Ferté, précédé de l'ar-
ticle 3) la Ferté, avait le sens de petite forteresse pour
défendre un passage.
Or on dit qe le château de Ferrette au XI' siècle
a été bâti sur l'emplncement d'un ancien poste romain;
ce qi est plus qe probable, vu les habitudes du peuple
romain d'occuper des postes de cette importance mili-
taire, de cette situaiion élevée d'où la vue s'étend au
loin.
1) On ■ cité un Firrtttti en Earc-cl-Loir.
») En Piémont on trouve un Moniierrd. Ftrrat, ed ici mu maicu-
l!» «n un payi où Im formel lilinei toal mieai conien'éeB, et rtiii-
lent 11 la conttadivjlt plui que chez noui. Cet exemple parait appuyer
FirraÉn$ comme ancèlre, m*ii de loin.
3) Le grand nombre de Fetlè nfceuiUJt l'article, mail non en Al>.
ftanl lenle en paya de langue a)i.
Km* i'AUact, t««B 10
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3o6 REVUH D',tLSACB
Vu les formes féminines diminutives, la forme
ail. ancienne Pkirritk avec ses deux /, la signifïcatiûn
nelte de Ferlé-fir mitas, on est tenté de regarder Ferté
comme congénère à notre nom de Fcrrette, malgré
les droits d'apparence q'apporte fer ou ferratus à la
paternité, et la tardivité de la venue de Ferti qi plaide ?
Ferrata, signifie aussi semée de clous. Stoffel
hasarde Ferratum iter } ? ici Castrum ferait mieux.
Mine de fer, usine de fer ont fait Perrière.
Citons Ferretlcs, en Eure-et-Loir (D' Meynier) ce
qi confirme l'origine néolatine de notre n.
Vieux Ferrette : De alten Pkirta 1269, située près
Ferrette est probab' postérieur au château de Ferrette,
et lui doit son nom.
6. CoLMARi Als. ColvCr; Colmar (carte Specklin,
1576), En pat. de Chàtenois, Coulmeiir^).
Sépultures Gallo-romaines, etc. (M. BaquoI).
Au VIII* siècle sous Charlemagne. . . de genitio
Columbrensi. « Ce gynécée faisait partie d'une ferme
royale » ou impériale, ou fiscale.
En 823, ad fiscum nostrum oomine Columbarium
(Colombier).
En 833, Columb.
En 863, Marcha Columbarium.
En 884, Villa CkoluHpurun. 884, qui Vocatur Colo-
burg.
En 884, Colembra.
En 886, in marcha et villa Columbario.
En 903, Columbra.
En 983, Columbaria *). 1178, Columbir (voir 884
Cholunpurun).
En 1226, Civitatis Columbariensis 2).
1576, Colmar.
I] CBKlwttr, Vge. en Orne.
>) Cûtambitrt, Stoffel, 1. dit, Con. du ter. de Bf. ^ CeUmbaria.
3) Caulmer, Vje, en Orne.
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<}UBLQmB VOCABLES DU DIALBCTE OERU A KO- ALSACIEN 307
7. Sa VERNE; AH. Zabem. {Voy. BaquoI).
Très TaberruE, IV* siècle = les 3 Tavernes.
Tabernis. (Tabl. Théodos.}; Zeaberna, Géografe de
'Ravenne.
Zabarna, Nîtbard, IX» siècle. (BaquoI).
On trouve Ici l'apparition Ae s om z p' t, comme
p' Strat-Stratsburg par l'interm, du ts = Z = S.
D' A. Vautherin.
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LA SUPPRESSION
DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE:
ET LE NOUVEAU RÉGIME. 1790.
(SUITE')
Cependant le décret qui supprimait les ordres reli-
gieux, même en Alsace, réveilla plus vivement que
jamais les alarmes. C'est le [3 février 1790, qu'avait
choisi l'Assemblée pour porter sur cette importante-
question un jugement définitif. L'abbé d'Eymar devait
ce jour-là prendre la parole*) : il était inscrit le sep-
tième ou le huitième. Aussi sept de ses collègues
d'Alsace 3), dont les cahiers réclamaient la conservatioa-
1) Voir U livraiion dt mars-avril 1909.
s) *J* ne puit pour mon comple m'empïcher de donner mile^
autant qu'il dépendra de moi aux riclamationi que j'ai failci au non»
da clergé de la Baa(e-AI»ce. Je lena qu'il faut dn coarage id ce
moment pour «'acquitter de cette fonction; mai* comme c'eat un devoir,,
rien na m'empêchera de la remplir t. (L'ÀBai d'Evkak i M, di Cvim-
leux, II novembra 1789. — Arch, de Haguenau).
3) C'itaienl : L« prince-abbé de Murbach, k comte de Montjoie,
l'abbé Pinelle, le baron de Rathiamhauieu qui était protestant, le pro-
cure pr- gêné rai Hermann, le bailli de Flachalaoden et le D' Mejier.
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LA SUPFRBSSIOS DB L ADMINISTRATION PROVINCAILB 3O9
'des maisons religieuses de la province, le prièrent de
terminer son discours en exposant à l'Assemblée, en
leur nom, le vœu formel de leurs commettants. La
■motion incidente de l'évêque de Nancy donna lieu à
une discussion orageuse qui dura plus de deux heures ■).
Après qu'on fut revenu à la question inscrite à l'ordre
•du jour, l'abbé d'Eymar n'obtint la parole qu'au
4noment, pour ainsi dire, où le décret de suppression
-allait être mis aux voix. Ce n'était plus le cas de faire
un discours. Il se présenta donc à la tribune, environné
■du prince-abbé de Murbach, du comte de Montjoie,
-du baron de Rathsamhausen, de l'abbé Pinelle, du
bailli de Ftachslanden et du sieur Meyer, et 11 déclara,
aussi distinctement qu'il le put « qu'au nom de la
majeure partie des députés d'Alsace, il sollicitait pour
■cette province la conservation des maisons religieuses,
-conformément aux instructions respectives contenues »
dans leurs cahiers. Il n'eut pas plutôt énoncé cette
proposition que le sieur Lavie, député de Belfort, au
■milieu du bruit et de toute la force de ses poumons,
Je démentit catégoriquement pour ce qui regardait la
(iaute-Alsace et le désavoua pour son compte person-
nel. Le tumulte qui se produisit alors couvrit et étouffa
des protestations de l'abbé d'Eymar et de ses collègues,
puis le décret de suppression fut mis aux voix et
-adopté sans modification. A la séance du lundi 15,
■comme le procès-verbat ne faisait aucune mention de
-cet incident, les députés qui avaient prié l'abbé
d'Eymar d'être leur organe, réclamèrent contre cette
-omission. Maïs le prince de Broglie prit la parole et
soutint que leur réclamation ne devait pas être admise
par application d'un ancien décret lequel défendait
d'insérer au procès-verbal les protestations d'un'dépoté,
.à moins qu'elles ne fussent présentées comme une opinion
1) L'irlqna propo» de diarftcr qn* la r«lî|:ioa cttboUqo* apaato-
liqu «t romaina «lait tt itiait U relifion de l'Etat.
D,9,t,z.dbyGOOgle
3IO KSVUED ALSACE
conforme aux vœux de ses commettants ■]. L'abbé-
d'Eymar, ainsi mis en cause, soutint qu'il bénéficiait
précisément de l'exception prévue par ce décret : ti-
en trouvait la preuve dans les cahiers mêmes des
députés d'Alsace. M. Kauffmann le contredit avec viva-
cité, et prétendit que le cahier du Tiers de Colmar-
Sélestat < portait qu'il ne serait supprimé en Alsace-
aucun corps, chapitre, aucune maison séculière et
régulière rentes et non mendiants, occupés par des
personnes du Tiers Etat >, uniquement pour empêcher
la noblesse de s'enrichir des dépouilles du Tiers, et
ne prévoyait pas le cas de la suppression générale
des ordres religieux dans le royaume. Le- prince de
Broglie de son côté rappela de nouveau combien il-
avait été surpris d'entendre l'abbé d'Eymar parler au
nom des vingt-quatre députés de la province (c'était
une erreur manifeste) alors que le plus grand nombre-
de ses collègues n'avaient pas été consultés. Quant à
lui, il a toujours pensé que la conservation de quelques
maisons religieuses serait utile à la province, mais
c'est une opinion personnelle, ses cahiers sont muets
sur ce point. Puisque maintenant l'Assemblée en a
ordonné autrement, la réclamation qu'avait faite, et
que renouvelait actuellement l'abbé d'Eymar, avait
tous les caractères d'une protestation tout-à-fait per-
sonnelle dont il demandait la suppression. Gobel lui-
même prit la parole, non pas pour défendre l'abbé
d'Eymar et les religieux d'Alsace, comme le caractère-
dont il était revêtu et les fonctions qu'il exerçait lui
en eussent fait un devoir. Au contraire; il expliqua
que l'acte arbitraire dont l'abbaye de Marbach avait
été la victime avait révolté les esprits dans toute la
province et que pour empêcher < la suppression des-
i) La Icttr* de l'èvlque de Lyddi et de lei amii, prétend au co
tnire que le pracèt-verbil conlenut 1> réclamition de l'ibbé d'Eymi
cl que le prince de Broglie prit 1> pu-ole pour en demander la id;
pteaaion ou la radiation.
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LA SUPPRESSION DE L ADMINISTRATION PROVINCIALE 31I
monastères destinés à la roture pour en augmenter les
établissements de la noblesse • , le clergé de Belfort-
Huningue avait inséré dans ses cahiers l'article suivant:
< (jue les maisons et communautés religieuses régu-
lières établies pour le Tiers Ivtat dans la province d'Al-
sace, et notamment l'abbaye de Marbach, lui soient
conservées». Il soumettait dès lors au jugement de
l'Assemblée, la question de savoir, si cet article pou-
vait être * de bonne foi allégué comme une réclamation
ou protestation votée par ses commettants contre la
suppression générale des ordres réguliers dans toute
l'étendue du royaume», suppression générale dont il
n'a pas été question à Betfort, et qu'on ne s'était
même pas imaginée ij, < M. l'abbé d'Eymar a vainement
l) On trouvera le rïcil dttailli de loua ces fsits 1° dam la Ltifri
dt th/ifue di Lyiida à M. le doym et. . . 1 790. i" dans Iroit brochurci
ifililulèes tonte» Itoi» : Uttri de pluiicurt diputis d'Alsace à Jturt
temmellanlt, La première est de l'ibbi d'Eymir et elle expose ce qui se
paua à l'Anemblée i la atince du 13 février; ia seconde est une
réponie i la prtcédenle, elle a éli ridigte par Gobel ; la troisième
est une réplique de l'abbt d'Eymar et de ses coll»t:uei. Le ijiHii de
Flactislanden, dsnt la première lettre, osa émettre quelque doute sur
rinléer.lt de l'adminislrslion dea biens ecclésiastiques, conSte aux dis-
tricts et aui déparlements. L'èvique de Lydda et ses collègues lui
reprochèrent de chercher à égarer le peuple, car ces biens < présente.
ront au (ermien dea spéculationa avantageuses et certaines, il ne
palarnelle stable, étublie aur des bases fiiea et sur des vues d'utilité
générale rimplacera avant ageasement l'ancien régime, et les revenus de
ces biena, consacrés en partie au soulagement des pauvres, rempliront
4e cette manière leur pieuse et utile destJEiation >, Le bailli dans sa
réplique, maintient ses allégations et fsit un appel < ! l'eiptrience de
tons les temps a. * Que sont devenus, demande-! il, tant de fondations
•upprimèea? Quels secours en s-t.on retirés ?> On dira que c'était au
temps Aa despotisme et que lis administrai ions patriotiques n'auront
pas ce* inconvénients; mais cela sont des mott qui ne changeront pas
lu ksmiHtt, lea mêmes k peu prèa de tous le* temps, et toujours et
■M^ré tout, dirigés par leur inléril fiirttnntl. L'auteur de la Ctrret'
fondaïut di rivljat dt I.yàda, dans ses obaervalioiii aiir la première
lettre, justifie et développe en ces termes la pensée du bsilli de Flacha-
laiwlen ; * On ist mal disposé en faveur des régies, je voua en pré>
Tiens; celles des bèpitaui, des revenus patrimoniaui, des villes, de*
octrois, etc., nous ont jusqu'ici préienlé un trop grand nombre d'admi-
nislratenra arides de s'enrichir, peu scrupuleux sur lei moyens, fort
enclin* à tenter des entreprises i la faveur d'une cafsse qui n'est pai
la leur; emprenés de confondre leurs fonds avec des fonds qui ne
knr a^sartiennenl pas, et It^ expert* à faire supporter le désatlra
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313 RRVUE D aLSACB
sollicité U parole pour répondre à cette triple attaque
si facile à repousser avec les armes mêmes de leurs
auteurs ; mais cette faveur lui a été constamment refu-
sée, et de plus, il a été encore décrété, à noire très
grande surprise, que ni notre demande, ni le décret
lui-même ne seraient insérés dans le procès-verbal » ').
Dès que ces faits furent connus dans la province
par les lettres que les députés intéressés publièrent à
ce sujet, on accusa le prince de Broglie, Gobel et ses
amis d'avoir trahi leur mandat, et l'on félicita l'abbé
d'Eymar et ses collègues de leur conduite correcte et
courageuse. Nos commettants, dit la seconde lettre de
ces derniers, < daignent nous assurer que relativement
à la conservation des maisons religieuses en Alsace,
nous avons parfaitement saisi l'esprit de nos mandats,
et qu'ils ne peuvent que nous approuver d'en avoir
fait la règle de notre conduite ». Et en effet comment
croire que si les cahiers prescrivent de protéger les
douze ou quinze augustins dont se composaient l'ab-
baye de Marbach, ils aient permis d'abandonner les
<le Uur faillil* k radmiaislralion qui leur ctl codU*. C'nI par le*
fégineure qu'an apprendra i connaître *n Alw» le* pot« de vin rui-
neux qac voai imputez aui religieux >. D'aillean le baîlli de FUcht-
landen itait, ai noua ne noua tromponi, le pritident de l'AMeabUe
provinciale el de la Commliaion intermédiaire, <l pourail parler d'ei>
ptricnce. - D'autre part, l'auteur de* Coniidiratûm noua dit (X)
p. 168) : • L'admi nutrition paKiculitre de cbiqui chapitre, de chaque
abbaye, de cttaqnc monul^re, tire parti du plui petit objet. Chaque
Mlmintit râleur pariicnlier tcononiie, travaille pour )ul, pour ion propre,
par eaprit de corpi on de vocation, par conicience, par honneur on
|iar inltrft. Dei adminittrateur* publica, aalariés, ont tont an plus de la
probitt. Ainsi tont ce qnî eat uniquement produit par le lèle e«t dljà
perdu; et coabien cet article Tait il? Voyona ai In bien* dm jHuite*
donnent encore ce qu'il* ont donné entre leun naina? Et eoaaparana
celte diminulion de peu d'année* k celle d'un aiiele. D'ailleurs le*
adminislrattona aduellea sa font aans fraie, tana K*Ces, pour la scale
vie dea adminiatraleura. Les adminiat rations publiques seront trèi coa-
leuses, absorberont sur ce produit peut-ltre la moitié de l'entretien de*
1) Lttlrt 4t flntUuri dè^Mth d'AUitu, etc. Cette première lettre
paraît avoir été écrite dans le but de rectifier un compte-rendu ineiact
de la séance du 13, publié sdcmmenl par certains joMrMus de Paria,
cotre aulrea par le yaumal dis DUaO, el de* diereti.
doiGoogIc
LA SUPPRESSION DE L ADMINISTRATION PROVINCIALE 313
•douze OU quinze cents religieux de la province? Et si
le sacrifice d'une seule maison au profit de la noblesse
^ soulevé tant d'orages, comment s'imaginer que l'on
-acceptait en silence et avec résignation la suppression
générale de tous les ordres religieux en faveur de la
nation, dit-on avec emphase, car nation était un mot
-à effet, pour ne pas avouer qu'elle profitera exclusive-
ment en dernière analyse < aux banquiers, aux agio-
teurs, aux séditieux sectateurs de Calvin, aux impies
-destructeurs de notre Sainte Religion » '),
Depuis ce moment, il n'est de reproches dont on
n'accabla les députés infidèles >) comme on les appelait
alors. Ce sont le plus souvent des vérités désagréables,
mais dites en des termes qui nous offusquent aujour-
■d'hui, des railleries mordantes, même des injures ; car
-à cette époque de liberté de la presse, ou mieux de
licence, la polémique ne connaissait ni frein ni scru-
,pule, et le délit de diffamation ou d'outrage n'était
pas encore inventé. Ainsi le sieur Lavie devenait un
« forcené avec l'effronterje de la rage ». Kauffmann,
•cabaretier du Bœuf, fraudait habituellement l'Umgeld,
et rançonnait < ces odieux aristocrates que leur mau-
vaise étoile forçait à s'arrêter chez lui, . . Comme vous
Jeur lavez le bonnet, après avoir rincé leurs verres ! . . . >
Ptiieger est < ignare et non lettré . . ., une masse
ibrute, nidis indi^estaque moles. Hell devient un « vil
hypocrite... pétri d'un plat orgueil... les nobles l'ac-
cusent de les avoir trahis après avoir été leur plat
valet; les juife, d'avoir été l'instigateur des fausses
-quittances; un plaideur, d'être un parjure; ses justi-
■ciables, d'être < juge inique et percepteur infidèle des
impositions». Reubell était bien plus maltraité : c'est
I ) Oittrvalhnt tir la frtmilri ttltrc dt Pioiq»* di Lyida.
a) C'»U)«nt L.avi«, Pai^er, Galtl>nl, Sctiwendt, Gobai, Kauefokaii,
■Hctl «t l« prince de Broglîe, toai itgnitiIreB de la rtponae à la lettr*
de l'abbé d'Byinar et de lei aept collègue*. Reubell n'a pai lignt cette
lettre; mai* lea opiniona «1 ton altitude k l'Aaaemblte ftaient connut:
-on «avait Irè* bien qu'il était trèi hoatile an clergé et approuvait Jm
ei contre tni.
,db,Googlc
314 RBVUB D ALSACE
< un impudent , sans talent , sans aucun mérite. . .^
quand on entend un Reubell accuser les princes, les
nobles, les membres du clergé, les magistrats, d'avoir
été les oppresseurs du peuple, d'avoir vécu à ses
dépens, le sang bout dans les veines. ^lisérable! eli t
de quoi as-lu donc vécu ? Comment te faisais-tu cinq
à six mille livres de rente? Sur qui les prenais-tu?
N'est-ce pas sur le peuple et sur la partie la plus-
malheureuse du peuple? car jamais un homme hon-
nête ne t'a confié ses intérêts. , , c'est donc uni-
quemment sur les juifs et tes malheureux de la der-
nière classe que tu levais annuellement un impôt aussi
considérable; et tu oses parier d'abus ! et tu oses crier
à l'oppression ! > Ailleurs on t'appelle : orateur des-
halles, iqui n'a jamais été distingué que par la plus
crasse ignorance, le jargon le plus plat, l'organe le
plus désagréable, les manières les plus rudes, et qui
n'a pour tout mérite que la fureur brute de la déma-
gogie > i) etc. Le prince de Hroglie était un peu plus^
épargné. Cependant on lui faisait remarquer qu'il avait
combattu une motion utile à ses commettants de son
propre aveu, uniquement parce qu'il n'avait pas été
consulté, — c'est-à-dire qu'il faisait passer la satisfaction
de son amour-propre avant le bien de la province —
et on le félicitait de son adresse à travestir une pro-
position, une simple demande, en une protestation en
forme < pour avoir le plaisir de la faire proscrire >.
Cette victoire, disait-on, fera pâlir toutes celles que^
remportèrent ses ancêtres, et lui méritera, non le bâton
de maréchal, mats bien celui de commandant de la.
garde nationale de Botlwiller ! '}.
l) Compircz le jugement que porle M. Taine lur Rtubell, dans ion
Iroititme volume de la Rci/oiution (paiiim).
i) La plapait de cei eitraiti sont liréa dts notci de la Cerrafeii'
éamet di fèviqui dt LydJa. Lea dépuif* sont Irtilfi avec anlint de-
■*na-ta;on dam beaucoup d'autrei tenta. Cepeadanl on parla peu de
Guittard, el mCme l'auteur de la CfrmpQnianci temble eicuaer Schwendl :.
il le reprtiente comme un honnête homme, tria inatruit, ayant un (en*.
droit, maU abiolumenl dépourvu de caraclire.
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LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 315
Cependant c'était l'évèque de Lydda ') que l'on
attaquait avec le moins de ménagements. Sa conduite-
équivoque trahissait une ambition mal dissimulée et
lui aliéna de plus en plus l'estime de ses compatriotes
et l'esprit de ses commettants. Peu satisTait du rôle
trop effacé de suffragant, on lui reprochait depuis long-
temps de travailler secrètement à séparer la Haute-
Alsace de l'évêché de Bâie, à la faire ériger en diocèse
dont il aspirait à être le premier évêque. Faut-il croire
que les trois princes-évêques de Bàle, dont il fut le
suffragant, n'avaient jusque-là réussi qu'à grand-peine
à déjouer ses intrigues.' On l'a dit; mais il semble au
contraire que Gobel les ait servi tous les trois avec
fidélité, sauf évidemment le dernier, le prince évcque
Joseph de Roggenbach, depuis le moment où il chercha
à le supplanter»). Mais comment put-it en concevoir
l'idée.' Voici ce qui paraît le plus probable. Les négo-
ciations délicates et importantes dont Gobel fut souvent
chargé l'obligèrent à voir de très près des grands sei-
gneurs laïcs et ecclésiastiques. Or pour cacher l'obscurité
de son origine, autant que pour mieux réussir dans ses
démarches, il était tenu à un certain train de 'maison.
Il put donc prendre facilement l'habitude du luxe et
le goût de faste pour lesquels du reste il paraît avoir
eu une inclination naturelle. De là un grand besoin
d'argent, et pour fournir à ses dépenses, des emprunts
nombreux et considérables 3) et des sollicitations humi-
liantes, pressantes, auprès des grands, dans le but d'ob-
tenir quelque pension ou quelque bénéfice. La détresse-
O Voyn pour la biogriphie de Gobel, Rei'MC ifAlsact, 1856; RrvHt
nOHptlU. ibSj; Vautsky, Hiitaire du Calligi de ParrtHiruy. H'iusire
du iviflui de Bàle, t. [I. ; WinTEkei, La feriéttiihn rijigieuie et*
Altace, p. 64.
1) Il repréienUil
forl'Huningu* it n'«t
j momenl ob il fat nommé député, il 1
,db,Googlc
.3i6 . REVUK d'alsace
•de ses affaires, jointe à des contrariétés qu'il rencontra
-à Porrentruy, (nous ne savons à quel propos), ont pu
donc parfaitement inspirer à Gobel l'idée de profiter
-de sa position de député pour se créer une situation
indépendante et des ressources en rapport avec ses
-besoins ')• A l'Assemblée, sa conduite prouvait bien
qu'il obéissait à des vues d'intérêt personnel. Aussi,
plus lard, on lui reprocha avec amertume, d'avoir
rampé aux pieds de la Cour et des Ministres, tant
-qu'il en espéra quelque chose, de les avoir abandonnés
lorsqu'il comprit qu'il ne pouvait plus rien en tirer,
et de s'être livré, vendu à prix d'argent, disatt-on, au
parti dominant de l'Assemblée, dès que par le moyen
-de celui-ci il entrevit la possibilité d'arriver i ses lins.
Les apparences, il faut l'avouer, justifiaient en quelque
sorte ces accusations. Depuis que Gobel était i Paris,
il menait, paraît'il, grand train, beaucoup plus du
moins qui ne le lui eussent permis ses ressources per-
sonnelles et ordinaires ; car à ce moment, poussé à
'bout par ses nombreux créanciers, il avait dû leur
proposer, pour les faire taire, de leur déléguer jusque
ses appointements de député non encore échus ! Il
avait donc, disait-on à sa disposition une caisse secrète
1) Si nou* «D crayon* un de m paottyriilet, Gobel, «rant d'être
promu 1 répîaeopat, kvait 1 la eturp toute ■* famille. Lonqn'il fut
.-nommé juSngant,. Loûii XV loi. promit uns peniion de io.oao liv.,
dont il finit pur obtenir U moitié ta boni de dix aai lenlementl Trop
' confiant du» le brevet royal qu'il avait en main, il empranla d*
{roMei aommei, duii l'eipoir de lei rembonraer à bref dital ; il acheta
une miiaon de ompaine 1 Mortiwiller, y Et faire de grand* travaux
-d'embellieiementi qui furent nnc véritable mioaree pour le* troU com-
mnnautts environnante*, lortout durant lei anniei calamitenae* de 1771
' et 1773. De lii dei deltei ctiardei qu'il fallait tleiadre : on l'ezpliqne-
rall ainri lea aotl ici talion* oombrenae* et variée*. Noua aavona cependant
•qa'U avait nne penaîon de 8000 Ht, aelon le* un*, de 11.000 liv.
•elon d'aotret, *ur l'archevêché de Pari*, outre le* lO.OOO qu'il loQ*
«hait en vertu de aon brevet royal. Ajonlei-y le* revenu* d'une pré-
bende libre au chapitre de Mantier-Granval et ion traitement de
'«hanolne du grand chapitre k Arleiheim, qui lui fut régnlièreoent
payé jnaqu'l la En, tout cela réuni fait néanmoin* pour l'époque an
«•venu onct rond, aana compter tes appointementi de dépoté, ni le*
•ta.ixio liv, que devait rapporter Tévêché de Calmar.
.dbyGoogle
LA SUPPRESSION DE L ADMINISTRATION PROVINCIALE 317-
dans laquelle il pouvait puiser à discrétion ') pour prix-
de sa trahison : car dans toute l'Alsace, l'évéque de-
Lydda était regardé comme un traître depuis que l'on
connaissait ce qui s'était passé à la séance du 1 5 février.
M. de Sombreuil, doyen du chapitre rural intra colles
Othonis, et curé de Hésingen, crut devoir avertir Gobel
de l'indignation que sa conduite à l'Assemblée avait
provoqué partout. • Vous avez assisté aux délibéra--
tions et aux arrêtés pris dans notre assemblée de
Belfort, lui répondit-il ; je vous le demande, y a-t-il
été question de réclamer, ou protester, contre la sup*
pression générale des Ordres monastiques ? . . . Vous^.
êtes forcé de me dire que non ; car bien loin d'avoir
prévu cette suppression, on ne se l'était pas même
imaginée. Comment peut-on donc me soutenir à la face-
de mes commettants que j'ai traki leur mandata...
Faites circuler ma lettre dans votre chapitre et dans-
les decanats des deux diocèses >, disait-il en terminant.
Une réponse anonyme, assez vive, ne tarda pas à.
mettre à néant toute la justification de Gobel, et pré-
tendit établir, qu'après tout, celui-ci n'était qu'un-
1) C'cil ainii qu'on lotiptonnait nae foula d'iutrei dtpnté* d'un-
lèl* fort ptn diiinlércNi. Par exemple, on prétendait que Mirabeau,.
Interdit et notoirement écraié de detlei, laiita 900 000 liv, en ani-
gnsli en mourant. Le Chapelier perdit au jeu chez M"* S. Romain aa-
Palaii Royal igo.ooo liv. qn'il paya Comptant en aisignati, etc., etc..
Voici ce que l'on diiait de noi dépalé* de la Hautc-Aluce : < Pour-
quoi Reubel, à qui «on père n'a [aluè que 6000 liv. pour tout patri-
moine roule-t-il caroeie, et a-t.il acheti boui le nom de ton beau-frit* -
Rapinat le prieuré de Sigolibeim i Pourquoi Albert (suppléant dp pro-
ctirenr général Hermann depuii ao&t 1790) qui n'avait ni sou, ni-
maille, a-t-il acbeté le prieuré de Wimbich dont il était fermier I Et
pourquoi faut il qae l'Aliace nourriiae lix Albert qui tout «talent
va-nudi ptedi comme leur atné et qai Ion» ont à prêtent dei emploi»
Incratifi ? — Pourquoi KauETmann a-t-il converti aon auberge en belle-
maison, et comment a-t-il fait pour pouvoir le passer de ton enseigne
dw Sauf roKgil >. — On mettait également en doute le désintéresse-
msnt de Schwendt, Meyer, Hell et Lavie. Ui t'ntirquoi du pmfU à
m rtprittMianlty p. ij. Cfr. Jt vatii dirai vos virilit, pp. 13 et 13.
La C9mtfenda»tt dt I^Mçtu dt Lydda, p, 4^, etc.) Sont-ce on non
dcR calomnies l Noua l'ignorons et l'ignorerons toujours, et dans le
doute, il vaut mieux croire 1 des inventions de la malveillance ou à-
des eiagérations, que l'on ae permettait trop (acrlement alore dane l'ar--
deur de la polémique.
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310 REVUE D ALSACE
< lâche hypocrite >, un mandataire infidèle et par-
jure... , un traître*, et enfin ne deviendra pas autre
chose qu'un traditeiir, nom dont on flétrissait les
chrétiens des premiers temps, qui, pour sauver leur
vie, reniaient leur foi et livraient les vases sacrés et
(es livres saints à la rage des persécuteurs. Si l'on
peut regretter le ton trop acerbe de cette lettre, si l'on
peut y relever des appréciations de détail erronées sur
te passé de Gobel, il faut avouer, et c'est la chose
capitale, que l'auteur ne se trompait pas en prétendant
que l'évéque de Lydda se préparait à faire défection.
A quelques jours de là, une occasion magnifique
eut permis à Gobel de démentir par des faits, bien
.mieux que par ses protestations, combien ses adver-
saires l'avaient indignement calomnié. Le 13 avril, dom
Guérie, religieux chartreux, du club des Jacobins,
reprit, sous une autre forme, la motion de l'évéque
de Nancy, que l'Assemblée avait repoussée non sans
éclat, le [3 février dernier 1). Nous avons parlé précé-
demment, du décret, respectueux du moins dans la
forme, par lequel l'Assemblée la rejeta »). Cependant,
pour donner satisfaction aux consciences alarmées, au
moins selon son pouvoir, et pour protester contre les
tendances schismatiques de l'Assemblée, la minorité,
malgré sa défaite, résolut de faire en séance publique,
-une déclaration solennelle de ses sentiments. Tous les
députés du clergé d'Alsace approuvèrent cette propo-
sition, sauf Gobel, et si, l'on en excepte Tayilerand,
il fut même ie seul de l'ordre des évêques qui refusa
-de signer la déclaration. Le baron de Rathsamhausen,
bien que protestant, ne marchanda pas son adhésion,
■en réservant naturellement les droits que sa religion
1) L'tvtque de Ntncy avait propott de décréter que Ii religion
catholique demeurenit loajonra U religion de l'Etat, dam le bat de
calmer les inquiitudei que let attaquée continuellei de l'Asiemblèa
-contre ]a religion avaienj riveillè parmi lai catholiques de France.
3) La religion, diMit-el[e, était trop augulte pour devenir l'objet de
>ei délibérât ioDi.
D.gtzodoyGOOgle
L* SUPPRESSIOS DB L'aDM[S[STRATION PROVINCIALE 319
tenait des traités ; it le fit pour se conformer aux vœux
de ses commettants, ainsi que sa conscience et son
serment lui en imposait l'obligation >). Gobel, quoique
«véque et député du clergé, n'eut pas les mêmes
scrupules, tant il était dominé par i'ambilion ! Ce n'est
pas tout, si l'on en croît ses adversaires. Le 19 avril,
jour tîxé pour la lecture publique de cette déclaration,
les évéques, les prêtres et les religieux qui étaient
députés, s'étaient fait un devoir de se vêtir des habits
le plus scrupuleusement conformes à leur caractère ;
on en comprend la raison. Or cette démonstration
était véritablement un acte de courage, car une mul-
titude houleuse et hostile entourait sans cesse la salle
des séances; elle avait des intelligences à l'Assemblée ^
et l'on savait assez qu'à la moindre excitation, elle ne
reculait devant aucun excès. C'était donc se désigner
en quelque sorte soi-même à son animosité, que de
se distinguer des autres par un costume particulier.
Aussi ce jour là, pour ne point s'exposer à quelque
désagrément, Gobel s'était affublé d'un surtout gris, et
couvert d'un chapeau de jokey et d'une perruque
bourgeoise ; puis, pour plus de sûreté, vers les deux
heures de l'après-midi, lorsque la séance commençait
à devenir orageuse, il s'esquiva furtivement, et ne
parut plus de la journée. Il est clair que par sa fuite,
comme par son refus de signer la déclaration, Gpbel
avait voulu bien mériter du parti qui était au pouvoir.
D'un autre côté, il ne lui importait pas moins de
ménager ses futurs diocésains et de ne pas heurter ou
blesser trop ouvertement leurs convictions, puisque
les nouveaux évéques, d'après les projets que l'on
prêtait à l'Assemblée, devaient être élus par leurs
troupeaux. Aussi pour prévenir les récriminations que
1) D«nt la province, il y eat en notre plaiieura pratetUnU qui
rendireot timoignige, comme M. de Rath»mhKUBBn, de l'ulililé dei
naiion* reliKicuB» en Ali»ce. V. Corrupendanii dt Oviqui dt Lydâa
ootei t la *Dite de U première lellre, p. 3.
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330 IteVUB D'ALSACE
sa conduite scandaleuse n'eut pas manqué de soulever^
aussitôt qu'elle eut été connue, il prit le parti d'ins-
truire lui-même ses commettants de tout ce qui 8*était
passé ; son récit paraît être quelque peu de fantaisie.
Le 13 avril, dit-il, dans une lettre qu'il leur adressa,,
pour obéir à ses cahiers, autant qu'à ses propres con-
victions, il s'était fait inscrire parmi les orateurs qui
devaient défendre la motion de dom Guérie ■) ; mais-
la discussion fut close avant que ne vint son tour de
parole. Quand il s'agit de voter, l'Assemblée décida
que le décret qui proposait l'ordre du jour aurait la.
priorité '), et elle adopta ce décret à une grande majo-
rité. Tout en regrettant profondément ce résultat mal-
heureux, il n'a cru devoir ni protester, ni signer une
déclaration quelconque qui ressemblât à une protesta-
tion parce qu'il pensait que tout décret de l'Assemblée-
devait être respecté et que une protestation était tou-
jours plus nuisible qu'utile à la religion.
Cette lettre ne resta pas sans réponse. Le même
même adversaire anonyme, qui parait avoir pris à
tâche de démasquer Gobel chaque fois que celui-ci
cherchait à persuader ses commettants que le zèle le
plus pur par la religion le dévorait, publia une réplique
très vive, dans laquelle il fit entendre au prélat de-
dures vérités, mais sur un ton qui semble aujourd'hui
peut-être trop agressif. Il serait trop long de l'analyser:
il nous suffit de savoir que l'auteur poursuivait tou-
1) Il ènumère cl développe compliiumment toiiB Ie« krgnment»
qu'il (C propa»it de faire viloir d*n> «On discourt et ajoute qu'il avait
1c deuein de déposer tur le bureau de l'Aiumblée le pro\tl de décret
dont il publia le leile. Malheureuiement ce reile n'était que la repro-
duction littérale du projet de M. de Viritu, sauf quelque! changemenl»
iniig ni Ganta, de aorte qu'on le goapgonua et qu'on l'accuaa de l'étre
approprié, en la contre faitaut, une rédaction qui n'était pai la aîenne,
afin d* tromper «ea commettant*.
3) C'était une erreur. D'apréa lea procèa- verbaux, l'Aaembtée vo'k
la clôture de la diicuiaion ; alori la minorité, comprenant que le réaullat
GnaJ ne pouvait être douteui, puiique la majorité venait de fermer
violemment la diacaiaion, refuaa de voler, de lorle que le déciel d*
tejet fut adoplé ensuite tana contradiclion.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION D£ L'aDMINISTRATIOM PROVINCIALE 321
jours le même but et voulait établir que Gobel était
la victime de son ambition, ne cherchait que son
intérêt personnel et non celui de ses commettants, et
préparait sa candidature au futur siège épiscopal de
Colmar. C'était en elTet l'unique préoccupation du
prélat. On a vu les moyens qu'il employait à Paris
pour gagner le parti qui était au pouvoir ; il n'est pas
moins intéressant pour nous de savoir comment il s'y
prenait pour gagner en Alsace la grande masse de ses
futurs électeurs, c'est-à-dire ceux qui ne lisaient point
et n'étaient pas au courant des choses de la politique.
Voici ce que raconte à ce sujet son adversaire ano-
nyme. Gobel s'était attaché un prêtre, natif de Thann
comme lui, aujourd'hui bien connu, l'abbé Lothringer ' ).
Celui-ci avait pour mission spéciale de découvrir tous
les Alsaciens de la Haute-Alsace que leurs affaires,
leurs procès ou leur agrément, amenaient dans la capi-
tale. Manifestant une grande joie de retrouver des
compatriotes si loin de ce pays natal, il les amenait à
Gobel, qui les recevait on ne peut plus affectueuse-
ment, les embrassait, les serrait dans ses bras et n'ou<
bliait jamais de les inviter à diner. En attendant, il
s'occupait de leurs affaires et mettait à leur service
son influence et son crédit. On dînait ensuite gaiement ;
puis vers la fin du repas, le rusé prélat s'esquivait
sous un prétexte ou sous an autre, et l'abbé Lothringer
profitait de cette absence convenue, pour faire son
éloge, pour vanter son inépuisable bienveillance, son
zèle et SCS vertus. Il représentait alors vivement à ses
convives, combien il importerait à la Haute-Alsace
d'avoir un évéque résident, exagérait les difficultés et
les ennuis et les dépenses qu'entraînait la nécessité de
s'adresser à Porrentruy ; insinuait ensuite adroitement
I) Ce [ut r*bbè Loibrineer qui t«ccncriia Gobel avec l'Egli
moment où il oontiil à l'tchifaud. Voir WINTIRek. Z<i p<ri.
TiiigiiHU en Aliatit ptgt 71.
,db,Googlc
3Ja REVUE O ALSACB
que la personne U plus méritante et la plus capable
d'occuper cette haute position, était sans contredit
l'évéque de Lydda, ajoutant qu'il comptait bien sur
leur reconnaissance pour engager leurs compatriotes,
lorsqu'ils seraient de retour dans leurs foyers, à s'hono-
rer eux-mêmes en honorant de leurs suffrages un prélat
qui en était digne à tous égards. C'est ainsi que
Gobel réussit à recruter plusieurs agents électoraux
très influents, dont son or au besoin stimulait l'activité.
Il s'embarrassait d'ailleurs fort peu de la réputation des
personnes qu'il employait, et l'on citait dans le pays,
paraît-il, deux frères, tout à fait dévoués à sa cause,
dont l'un habitait Rouffach et l'autre Souitz, tous deux
praticiens très suspects, mais par contre très intrigants.
La défection de l'évéque de Lydda fut évidemment
très sensible aux catholiques de la province. L'Assem-
blée devenait de plus en plus persécutrice, elle avait
ouvertement déclaré la guerre aux consciences, et
comme elle disposait de la force, il y aurait eu du
moins une satisfaction très légitime à être écrasé sans
avoir à déplorer la moindre défaillance au moins parmi
les siens.
Une de ces défaillances, pour ne pas dire trahison,
avait, disait-on, entraîné, ou plutôt hâté la suppression
des couvents en Alsace, malgré la teneur formelle des
cahiers et les efforts de l'abbé d'Eymar et de sept de
ses collègues.
Aussi lorsque les lettres patentes du 26 mars, r^is-
trées le 16 avril, chaînèrent les nouvelles municipalités
de se rendre dans toutes les maisons religieuses, de se
faire représenter les registres, de dresser inventaire des
meubles, et état des immeubles et revenus, etc. ■}, tout
1) Ln municipal) If ■ ptriinent l'ttre acquiUin de lear commiwion
ont rcncanlrer d« rèiiilance. A Ribvauvillé cepsnduil, le curé ne lut
pu convoqué le jour oil U municipalilé élut Ici commiauire* chirg^i
d'iRvcnlocifr lu bieni du couvent dei Augoitini; auui considérant
leur nomination comme illégale, il uiait ce prétexte pour l'oppoicr
formeUement k leun travaux.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DB L ADUIKISTRATION PROVINCIALE 333
le monde vit dans ces mesures un acheminement vers
la confiscation générale des biens du clergé. C'est sous
cette impression qu'à Colmar , 1 50 citoyens actifs
-demandèrent à la municipalité de convoquer la com-
mune en Assemblée générale, afin de délibérer sur les
décrets relatifs aux biens ecclésiastiques '). Nous n'avons
pas retrouvé les résolutions qui furent votées à cette
occasion ; mais nous savons qu'on protesta contre les
projets de l'Assemblée et se basant sur les traités, on
Tevendiqua une exception au moins pour l'Alsace.
A ce moment, en effet, cette grave et importante
question n'était pas encore définitivement résolue, quant
à l'Alsace du moins : on pouvait encore espérer. Le
■décret du 22 septembre 17S9 qui suspendait, dans
notre province, les effets des décrets des 4 août et
jours suivants, n'avait pas été rapporté. Depuis lors,
la noblesse et les princes étrangers dont les droits
«talent garantis pour les mêmes titres avaient fait leurs
réclamations ; le Roi et les Ministres en reconnurent
■en quelque sorte la légitimité et recommandèrent,
■comme nous le dirons un peu plus loin, cette impor-
tante question à l'atentîon spéciale de l'Assemblée. De
plus, à la séance du 10 avril 1790, lors de la discus-
■sion de la Constitution civile du clergé, l'abbé d'Eymar
rappela l'ajournement qui avait été voté le 22 sep-
tembre précédent, sollicita l'Assemblée de fixer le jour
de la discussion ou de lui permettre de déposer dès
maintenant les réclamations de 13 à 1400 ecclésias-
tiques d'Alsace et renouvela l'amendement qu'il avait
précédemment proposé, d'exempter le clei^é d'Alsace
■de toutes les mesures contraires à son régime particu-
lier et notamment de l'aliénation de ses biens. Le
18 mai, l'abbé d'Eymar revint encore sur la question.
1) Billing dit qne ceH< A«Minblie eut lien le 30 avril ; naii
d'kprti le rcgiitre d«i dèiibératioDi de U muniGipalitt, I* pétilioD dei
Ijo citoycDi actifi ne (ut prétentie 4)ae te II nui, et U téuoioD eut
lien *prii lei tIectîoDi primiirei dont i)«iu parlerani ploa loio.
.dbyGoogle
314 HEVUK d'alsace
et comme quelques députés paraissaient mettre en
doute le sens suspensif qu'il donnait au décret du
22 septembre 1789, il voulut en faire la lecture et n'y
renonça que lorsque la majorité l'eut positivement
assuré que ce décret lui était bien connu. Enfîn les
décrets des 17 août et 10 septembre 1790, rendus en
faveur des protestants, ranimaient encore quelques-
lueurs d'espérance parmi les catholiques. L'Assemblée
en effet, accueillait les revendications des protestants
par respect pour les traités solennels et les capitula-
tions, sur lesquels s'appuyaient également les réclama-
tions du clergé catholique 1); et personne ne pouvait
s'imaginer que les droits, biens et propriétés garantis
par ces traités ou ces capitulations, seraient, aux yeux
de l'Assemblée, moins sacrés lorsqu'ils appartiendraient
aux catholiques, que lorsqu'ils étaient entre les mains
des protestants, comme si la religion des propriétaires
avait le privilège, à une époque où on les proscrivait
tous impitoyablement, d'exercer quelqu inflnence sur
la légitimité du droit de propriété. A l'aide de ces
réflexions et d'autres encore que l'on trouvera dan»
tes écrits du temps, on cherchait, non pas à se tran-
quilliser, mais du moins à s'illusionner sur l'imminence
d'un danger qui devenait de jour en jour plus mena-
çant 1). Au surplus les bureaux et la commission
I) Bien que l'Aiirmblèe ail rrjdè ieai commanderaentt qui f(ii«it
menlion expreue dei cipitulilioni et des triitéi, ri est évident qu'elle
□'* pM pu en (lire itmlnclion et que l> coniidérition Kule de cei
IruttI lui ■ (>il rendr-^ ce décret favonbte nui proleaunt*. En effet
il y est qufltion de droili à eux cettjirmii à féfoçtu de la réuHieit à
la France et cette confir nuit ion comme cette réunion n'ont été hitee
que par dea trailéa Si l'oti ôtait lea traité*, il n'y avait pliu aucun*
raison de ne pas aiaioiiler les proteatants d'AUace aux proteataots d«
France, de ne pat lu comprendre dana la loi générale car c'eût kVk
leur accorder un véritable privil^e, c'eil-k-dire une hveur exception-
nelle aana aucun titre, i une époque où le leul mot ttait odieux et
les privilèges proscrits.
1) Les choses rn étaient i ce point, loraqii'en automne I790i '■
grand clicBiir de Stiaabourg, le* deux ctiapitrea de Salnl-FHerre et le*
prébendicra de la Touasaint, invitèrent leurs Termien 1 payer leur»
femien i payer leur* canons comme par le pataé. Puisque le décret
<lu 11 septembre 17S9 avait ajourné l'examen dea droila de propriété-
.dbyGoogle
LA SUPPRESSION DE l'aDUMISTBATION PROVINCIALE 335
avaient disparu lorsque la question reçut une solution
définitive; nous n'avons donc pas à insister.
Aa eitrgt d'AIuce, dittit 1> circuliire imprimée k ce sujtl, le dtcret
du a novembre el (oui ceui qui lont relatifs i k ventt dei bien*
«cclèsiutique», ne peuvent tire appliqua dam U proTJiicï, eiceptioa
-que confirment encore les ricenlB dicreti rendus en faveur dea proies-
tsnis; l'AiBemblie prouve assez qu'elle entend reipecler le droit de*
gea» et eonildèrer comme inviolables le« Irsitïi solennels que lîieat
et garantissent les droili des deux religions en Alsace. — Cette circD-
laire, icrite en langue allemande, «tait accompagnée de la tradUCtioO
-du décret du 11 teplembre. Or cireulsire el traduction du décret furent
dénoncés A l'Atsemblée nationale par le maire de SIraabouri;. A la
-séance du 17 octobre 179a M. Chaisey, rapporteur du Comité ecclé-
liaitique, qui ne connaiuail pas l'allemand, amplifia la dénonciation,
accusa tout le clergé d'Alaace de tenir une conduite séditieuse dans le
crime de faux en falsifiant dans une traduction le sens d'un décret de
l'Assemblée ; il réclama donc d'urgence nne condamnation sévère et un
-chltimenl exemplaire. L'abbé d'Symsr était en congé pour raison de
tante; aussi les attaques ne lui furent pat ménagées, même de la part
de ses collègues d'Alsace. Reubell prétendit que l'Assemblée le 21 sep-
tembre avait purement et simplement rejeté les mémoires el protesta-
tioDS que l'abbé d'Eymar lui présentait de la part du clergé. Lavie
■u contraire, accusa l'abbé d'Eymar, qui disait-il, avait rempli ce jour
1k les fonctions de secrétaire, d'avoir abusé de la confiance qu'on lui
celle de l'Assemblée. L'abbé Maury cependant défendit le clergé d'Al-
aace et son député absent, ainsi indignement calomniés et attaqués. Mais
xïomme il ignorait nécessairement cerlains faits de détail qui avaient
leur importance, l'abbé d'Eymar adressa le 31 octobre Une lettre ouverte
au président de l'Assemblée, dans laquelle, sans revenir sur le fond de
la question, il s'attache surtout i confondre ses propres détracteurs. Il
•e plaint d'avoir eu son honneur Uchement attaqué en son absence,
lorsqu'il se trouvait à iij lieues, démontre combien pea les affirma-
tions de Reubell soutenaient l'examen, et réfute la calomnie de Lavie
par cette simple observation, que ce n'était pas 1 lui de rédiger ce
jour Ik le procès -verbal, auquel il n'a pas mis la main. Il joint k sa
lettre un certificat d'un notaire-juré constatant que la traduction des
pièces si fortement incriminées par le sieur Chassey était exacte el en
'tout conforme aux originaux frauçaia, certificat qui lavait ainsi les cha-
pitres de Sirasl>ourg du crime de faux el de rébellion, dont te trop
crédule rapporteur les avait accusés avec une légèreté que n'excuse
■pas son ignorance de la langue allemande. Enfin il explique pourquoi
le clergé d'Aisace pouvait' cl devait ae flatter que des traités «olennela
teraieut respectés, alon surtout qu'il lex voyait invoquer avec tant de
-auccès par les protestants. Dès ce jour, il devenait facile de comprendre
<]ne la cause du clergé d'Alaace était perdue.
,db,Googlc
Le prince
de-
. décret du
■e. — Décret!
cheviller
d»
316 REVUE D' ALSACE
CHAPITRE CINQUIEME
Le* prtncei poueuionilét et !■ nobleitc d'Alsace. -
Broglie et l« btioa de FUchsIinden. — RécUiPilii
et de U noblesse. — Letire du Roi k l'Auemblée
septembre. — Réunion de 1* noblesse du 10 octo
du 13 janvier et du 15 mari 1790. — Mission d
Ternana. — Destruction du régime féodal en Alsace,
Le? princes possessionnés en Alsace et l'ordre de
la noblesse, non moins gravement atteints que le clergé
par les décrets des 4 août et jours suivants avaient
également conservé quelqu'espoir d'échapper aux dan-
gers qui les menaçaient. Leurs droits, en effet, comme
ceux du clergé, étaient solennellement garantis par les
traités publics, car la France n'avait acquis la souve-
raineté sur l'Alsace qu'à la condition formelle de les
respecter.
La noblesse d'Alsace était en relations très suivies
avec ses députés, et il est difficile de croire qu'elle
put jamais se faire illusion sur les véritables intentions^
de l'Assemblée. Quoi qu'il en soit, le prince de Rroglie
et le baron de Flachslanden ■} renseignaient régulière-
ment leurs commettants des districts de Colmar-Sélestat,
€ de la position des choses, autant qu'on peut la confier
à la poste ! • *). Une lettre du baron de Flachslanden
du 2 juillet 1 789 ne leur dépeignait pas la situation
sous des couleurs très rassurantes et leur faisait déjà
entrevoir le sort qui attendait leurs droits et leurs-
privilèges. C'était à propos du vote par ordre ou par
tête. Lorsque l'Assemblée se fut décidée pour le vote
par tête, tous les députés de la noblesse, même ceux
dont les cahiers n'étaient pas impératifs, signèrent une^
1) Le baron de Flachslanden avait été nommé dépulé-suppléanl du
baron de Wurnser qui moural k Strasbourg le jour mime où il fut élu.
3} Ils prirent mtme un abonnement i quelque journal de Paris,,
dans ce but.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DB L ADMINISTRATION PROVINCIALE 327
déclaration dans laquelle ils annonçaient la résolution
de ne plus « prendre voix délibérative >, jusqu'à ce
que leurs commettants leur eussent fait connaître leurs
intentions. C'est alors que le baron écrivit à ceux dont
il tenait ses pouvoirs, moins peut-être pour leur deman-
der la ligne de conduite qu'il avait à suivre, que pour
leur exprimer ses craintes et son dégoût et leur offrir
sa démission. Vous êtes instruits, disait-il, par une
lettre collective des députés de la province de notre
position «aussi cruelle que singulière*. Quoique non
liés par nos cahiers, nous connaissons trop bien votre
attachement à vos privilèges et votre répugnance à
les rendre dépendants du Tiers : aussi nous sommes-
nous défendus autant que nous avons pu. Nous avons
accepté la déclaration du Roi du 23 juin, qui tout en
faisant quelques concessions, réservait cependant les
points principaux : mais le Tiers s'y est refusé, et le
Roi, au lieu d'user de son autorité, aima mieux nous
inviter à nous réunir aux deux autres ordres. Il ne
faut pas se dissimuler qu'à cette Assemblée qui nous
est hostile, on fera passer telle proposition qu'on vou-
dra, malgré notre opposition, car nous sommes la
minorité. . . Ne comptez pas sur un changement de
disposition ; la cour elle-même n'est pas à même de
défendre nos privilèges. On parait décider à nous
abandonner sur tous les points, à ne souffrir aucun
mandat impératif, même à se passer des représentants
des deux premiers ordres, si quelque province voulait
les rappeler. < Ces vérités sont fâcheuses », mais elles
sont vérités. Voyez si cette situation n'exige pas pour
vos députés des pouvoirs plus larges pour « leur per-
mettre de plier sous le joug qui malheureusement
soumit tout l'état et de leur recommander seulement
de tirer dn ces cruelles circonstances le moins mauvais
parti possible». «Pour moi, ajoute le général, je suis
obligé de donner ma démission, le comte de Rocham-
beau ne peut se rendre à son poste à cause de ^es
affaires ;. on tient à ce que la province ne reste pas
D.gtzodoyGOOgle
3ï8 RKVUE D'ALSACE
sans commandant et l'on m'a nommé commandant en
second "). J'ai toujours manifesté des idées tout à fait
opposées à celles qui sont en vogue et je serais «sus-
pect en agissant contre le vœu de mon cœur; un
autre dont les opinions auront été moins marquées,
vous servira mieux ». Cependant je ne quitterai point
avant d'être remplacé, à moins que < cette démarche
tranchante > ne me paraisse utile à vos intérêts >).
A quelques jours de là, on réclama de nouveaux
sacrifices à la noblesse, et nos deux députés se sentant
encore gênés par leurs cahiers, demandèrent à leurs
commettants de nouveaux pouvoirs. L'Assemblée, qui
se tint le 20 juillet, arrêta qu'elle ne modifiait en rien
les pouvoirs contenus dans les cahiers mais leur enle-
vait tout caractère impératif, et s'en remettait à la
prudence, à l'honneur et à la conscience de ses deux
députés. L'ordre, dit le procès-verbal, ne croit pas
qu'après sa renonciation volontaire à ses privilèges et
exemptions pécuniaires, ses propriétés et ses autres
privilèges soient attaqués. Cependant en ce cas, il
'^ Le t
dément en chef, en l'ibtience du comie de RoehimtMku et do l>Bron
de FlBchtUnden.
3) Le prince de Bioglie, npri* avoir rappelé à let cumaettante In
fait* qui avaient amen* tel dilGculli» actiiellei, et la rèaaiution qu'a-
vaienl priie Isa dipulèi de la nobleaia d'Aluce, prétend que te* ret-
trictions conicnuca dan* 1* déclatation du Roi enlève au vote par té:e
la plupart de se* incunvénienti. A ton avii, il suffirait de faire dci
léBïivei précise! sur le* objets qui i<ilére**enl le* droit» de la noble***
4l'AliBCe, et de récisiner dîna l's circonstance* particulière* le droit
de voler par ordre. 11 «ersit • iSreux a >u( yeux de tout boa citoyen,
(jiie le* querellei d'ordres i ordrea. empéchaaient l'Alaace da bènéticier
d'un érénement preique unique dam l'tiintoire. il ne cacHe pa* que *j
on lui impnailt le vole par ordre, il *erait obligé de donner la démia-
•ion. — Cetie menace n'était pas séricuar, car le prince de Broglie
tenait trop 1 son mandat de député.
L'assemblée de la noblease sa rendit aux eonaeili du prince d*
Broglle ; mai* elle pria la baron de Flactialanden de conserver *on
mandat, et refusa de lui nommer un auppléant. Celui-ci, à la date du
t6 juillet, remercia aea eommetlaota de l'eitî me qu'ils lui manifeataieni;
«mais, ajoutait-il, j« laii mieux qu'eux et que voua ce que je vois, ce
<|Ue les circonstances exigent de ma position et ce qu'un doit penser
du moment >. Le) alTairea, sa santé, aon' aervice exigent qu'il *e retire,
I l'oSre de démission que contenait iia prem.ère lettre.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 329
■espère de ses députés qu'ils feront leurs réserves sans
toutefois sortir de l'Assemblée, ni renoncer au droit
de vote. Le 26 juillet le prince de Broglie remercia
ses commettants de la confiance qu'ils lui témoignaient
et s'engageait de ne rien négliger pour veiller à la
conservation des privilèges, capitulations et droits par-
ticuliers de la province. Chose singulière ! ce fut pré-
cisément cet ardent et zélé défenseur des privilèges
de la noblesse qui en fît le sacrifice, conditionnel il
est vrai, à la séance du 5 août 1789! Les événements
avaient donc donné raison aux prévisions du baron de
Flachsianden.
La nuit du 4 août cependant réveilla de leur toipeur
les princes étrangers possessionnés en Alsace. Jusqu'à-
en effet, ils n'avaient que faiblement réclamé contre
les édits de 1787, et s'étaient contentés de soutenir
leurs chancelleries et les anciens administrateurs, dans
la lutte contre les municipalités; lors des élections aux
Etats généraux ils n'avaient fait entendre aucune pro-
lestatîon ■) à notre connaissance du moins, et il fallut
les décrets abolitifs du régime féodal pour troubler
leur quiétude. S'appuyant sur les traités de paix et
sur leurs propres lettres patentes, qui avaient incon-
testablement le caractère de traités publics, ils sou-
inrent alors que leurs droits étaient inviolables comme
les traités eux-mêmes, et chargèrent les députés de la
noblesse à l'Assemblée nationale de remettre les
'mémoires contenant leurs réclamations, tant au Roi
qu'à l'Assemblée elle-même >). La noblesse de la pro-
vince et surtout le corps de la noblesse immédiate de
la Basse-Alsace, qui pouvait faire valoir en sa faveur
némes arguments, imita cet exemple et fît égale-
ment ses réserves et ses protestations. Néanmoins le
-baron de Flachsianden n'avait aucun espoir dans le
1) Sauf le princc-évique d« Slraibourg.
l) Noai ivoni piili prtcédemmenl du Mémoiri du dnc do D«ux-
J'onti.
.dbyGOOgle
330 REVUS D ALSACE
succès de ces démarches <). A son avis, dans les cir-
constances actuelles, la noblesse de la province écri-
vit-il à M. Chauffour, lieutenant du Roi, à cause de son
existence particulière, gagnerait à n'avoir point de
députés à Paris, à n'être pas représentée, car la force
qui entraine est irrésistible. Docile aux ordres de ses
commettants, il était resté à son poste et comme il
l'avait prédit, il n'a pu être d'aucune utilité malgré ses
efforts. Il a la certitude que son zèle ne sera * bon à
rien > dans l'avenir ; aussi il renouvelle ses offres de
démission. * La vie que je mène est horriblement mal-
saine et le moral nuit au physique >. Cependant,
disait-il <je tiendrai tant que je pourrai >, pourvu
■ qu'on le mette en état de se faire remplacer en cas
de besoin. Autrement il a pris la résolution de démis-
sionner purement et simplement, sans attendre qu'on
lui nomme un suppléant. < Je n'ai pu. Messieurs, écri-
vit-il par la même occasion à ses commettants, rien
empêcher de ce qui fait le malheur de la noblesse de-
notre province; j'ai combattu du moins tant que j'ai
pu, et je continuerai de faire avec zèle tout ce qui
sera possible et tout ce que je devrai. Le prince de
Broglie et moi, demandons des suppléants, et quoique
la présence de vos députés soient inutile, ici; je ne
voudrais pas quitter avant d'avoir été remplacé, puisque
telle est votre intention.
Le prince de Broglie au contraire qui tenait à sa
place avoue à M. Chauffour, qu'il n'est pas du tout
disposé à suivre l'exemple et les conseils du baron.
Quitter à ce moment, < le poste honorable mais diffi-
cile » qu'on lui a confié, pouvait être considéré comme
un refroidissement de son zèle, car il s'est imposé la
I) • Le lo ROÛ) lin depuis d'.Maace m voulu faire eicpter le*
jDiticCT leigneutiilei d'Alsice de la tupprestion, comme droiu de pro-
prièlè. Ltt codtpulii l'ont désavoua. Il a Hé décidé i|ue c'était le-
COmble de la dtraison que des particulien complagicnt U jailice daDi.
le nombre de leurs propnèlM, que te pouvoir judiciaire ne pouvait
•pparteoir qu'à la nation >. (/fût. d'Atiati, du lyndic CHAt;FFODB).
.dbyGoogle
LA SUPPRESSION DE L ADMINISTRATION PROVINCIALE 33I
tâche d'obtenir pour ses commettants un dédommage-
ment à des sacrifices qui leur ont été injustement impo-
sés. On se souvient que le prince fit, au nom de la
noblesse et du clergé, le sacrifice conditionnel de leurs
privilèges à la séance du 5 août. Il paraît que sa con-
duite en cette circonstance et en d'autres encore fut
amèrement censurée, aussi il fait appel à l'amitié de
M. Chauffour : < J'espère que vous me manderez avec
franchise ce que vous entendrez dire sur mon compte
et que vous présenterez sous un jour favorable, si
l'occasion l'exige, la conduite mesurée et embarrassante
que j'ai tenue depuis près de cinq mois >. Quant à
lui, il est plein de confiance en l'avenir et il espère
beaucoup que les négociations et les démarches com-
mencées seront couronnées de succès. Les Mémoires
des princes étrangers, dit-il, celui que nous avons
déposé et celui de la noblesse immédiate, commencent
à faire la 4umière dans les esprits et font comprendre
l'impossibilité d'assujettir l'Alsace à la rigueur des
décrets du 4 août. Les Ministres en sont frappés ; le
Roi lui-même a fait des observations qu'il a bien voulu
nous communiquer et que l'Assemblée a promis d'exa-
miner avec la plus sérieuse attention. J'espère que
nous obtiendrons, sinon justice complète, du moins
une indemnité ou une exception avantageuses >.
En efifet le Roi par une lettre du iS septembre
exposait à l'Assemblée les motifs qui l'empêchaient
de donner aux décrets du 4 août une adhésion com-
plète. «Je crois, disait-il, que la suppression de tous
les assujettissements qui dégradent la dignité de l'homme
peuvent être abolis sans indemnité >. Mais n'est-ce pas
aller trop loin, que de supprimer sans indemnité d'autres
redevances personnelles qui n'ont pas ce caractère f .. .
<Je ne dois pas négliger de faire observer à l'Assem-
blée nationale que l'ensemble des dispositions appli-
cables à la question présente est d'autant plus digne
de réflexion, que dans le nombre de droits seigneu-
riaux dont l'Assemblée voudrait déterminer l'abolition
.dbyGoogle
J3* REVUE D ALSACE
sans aucune indemnité, il en est qui appartiennent à
des princes étrangers qui ont de grandes possessions
en Alsace ; ils en jouissent sous la foi et la garantie
.des traités les plus solennels ; et en apprenant le projet
de l'Assemblée nationale, ils ont déjà fait des récla-
mations dignes de la plus sérieuse attention > <]. Pour
calmer ces hésitations royales, l'Assemblée par décret
du 20 septembre s'engagea « à prendre ces réclama-
tions dans la plus grande considération lors de ta con-
fection des lois de détail >.
Les espérances du prince de Broglie n'étaient guère
partagées par le baron de Flachslanden. Le lO octobre
il demande avec plus d'instance que jamais à ses
commettants, et toujours pour les mêmes raisons, de lui
nommer un suppléant. «J'aurais été et serai encore plus
■utile en Alsace qu'ici», écrivait-il à M. Chauflour. «Je
-conçois que les événements |n 'aient donné à personne
le désir de me remplacer. D'ailleurs il n'est pas dit
que mon suppléant doive absolument se rendre à
-Paris, il suffit que je puisse l'appeler avant de partir ;
il fera ce qui lui semblera bon. Dites à ces Messieurs
-que s'ils n'approuvent pas cet arrangement, qu'ils
m'autorisent du moins à revenir immédiatement. J'ai
■fait ce que j'ai pu pour défendre leurs intérêts. Peut-
être même me suis-je compromis en le faisant Main-
tenant ma santé exige le repos. Dites-leur que je ne
leur reconnais pas le droit de me faire mourir à la
peine et que s'ils se refusaient à tout accommode-
-ment, je donnerai ma démission à l'Assemblée et par-
tirai quand même >. Et pour faire comprendre qu'il
avait des motifs plus sérieux que des raisons de santé :
l) A ce momeni, il circuUil ta Aluce une foule de brochurei,
■ évidemment puhliie* tout le p*t(on)f|;e de cei princei ; ellea chcr-
«hmlent à démontrer que le traité de Munsler n'ivait cédé ta tonte
■Duverainelé à U France que 1» poiBeMion* de la Maiton d'Autriche,
et qu'en vertu du pirigriphe Sj, tou( In Etali immédi*li étaient
demeiiréa parlïe intégrante de l'Empire. C'eit d'aprèi cette idée qui
'l'on jugeait les décteu de 'Auemblée lur le régime féodal.
,db,Googlc
LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALB 333
< Croyez que si je pouvais tout écrire vous me trou-
veriez fort raisonnable*.
L'assemblée de la noblesse fut donc convoquée
pour le 20 octobre. Sans doute il ne s'agissait pas
seulement de la démission du général ; car la plupart
de ces Messieurs qui étaient domiciliés dans la Basse-
Alsace, empêchés de se trouver à Colmar à cette
date, envoyèrent, couverte de leur signature, la décla-
ration des gentilshommes des districts Haguenau-Wis-
sembourg ■) par laquelle on demandait à l'Assemblée
nationale de prendre l'avis des futurs Etats provinciaux
d'Alsace avant de statuer définitivement sur le sort
des droits féodaux de la province. Cependant les
vœux du baron de Flachsianden ne furent pas encore
exaucés. Précisément puisque l'Assemblée était peu
nombreuse, on ne jugea pas prudent de lui nommer
un suppléant dont l'élection aurait pu être contestée *}.
Bon gré, mal gré, le général fut donc obligé de con-
server un mandat par lequel il manifestait tant de
répugnances.
Aussi bien les espérances ou mieux les illusions
que le prince de Broglie cherchait à entretenir parmi'
ses commettants disparaissaient les unes après les
1] MM, le* gentilthommei du bmilliag« de Higacnau-WiHemboiu'S .
ea Aluce, louiiignia, fort tloignii de tt refuser aui ucrificet qui
paraimcnl nicrisairci *a bien public, a'empreuenl d'y aouacrire et
d'adbérer i !■ d«cliraIioa faite ï Veruillei le 5 août par leurs députéi.-
Ili obaervent «euleiDenl que lea biens ftodaux poiièdia en Alsace par
Ici troii ordrca, tiaot fort diSérenl* dei biens connus aoui la mèoie
diaomioalion dant le reste du royaume, lia demandent que les Etat*
provinciani, loriqu'ili eiiileronl, rendent un compte paiticulier à l'As-
lemblée nationale de la nature de ce< biena, qui sont une subatilulion -
perpétnHle, et par leur natura inaliénable, auiquels le monirque, ainsi
qui différents princes étrangers ont un droit direct par l'eitinction
det lignet maaculinea et quelquefois féminines qui y aont directement
appelée* et que les dits Etats provinciaui décident de* objets qui
pourraient souffrir difficulté dans les différentes localités de [a pro-
vince t. «SlrastKiurg le 11 août I7S9>. Suivent les signalures.
3) A U suite de celle commission, M. Chauffeur offrit au garde
dei Sceaux aa démission de lieutenant du Roi. démission qui ne paraît
pas avoir été acceptée. Cependant le décret du 5 novembre mit fin à
sa mission, parce qne, i partir de ce jour, toute distinction d'oidte
étant supprimée, [es députés et leurs suppléanls devaient être élus -
détormais par lou* le* électeurs i quelqu'ordre qu'ils appartinssent.
D.gtzodoyGOOgle
^34 REVItK D ALSACE
autres. Le 13 janvier 1790, l'Assemblée estima «que
tes objets des réclamations en question tenaient essen-
tiellement au droit des gens, et étaient de droit public,
qu'il était en conséquence convenable et juste de
laisser le Roi traiter avec les princes étrangers ». Ces
derniers mots annonçaient assez clairement qu'aux
yeux de l'Assemblée, il n'y avait aucune négociation
à ouvrir avec les princes d'Empire résidents en
Alsace, avec les Etats d'empire même étrangers mais
non revêtus de la dignité princiére, enfin avec les
corps et les individus, Etats d'empire ou non, étran-
gers ou non, ne jouissant pas de la supériorité territo-
riale ■), A ce moment on pouvait cependant encore
espérer contre toute espérance. Mais bientôt le doute ne
fut plus possible : on n'offrait d'indemnité qu'à quelques
étrangers et non pas aux indigènes bien que les droits
des uns et des autres fussent de même nature et
garantis par les mêmes traités. Le 15 mars 1790, en
effet, l'Assemblée se réserva « de prononcer, ^il y a
lieu, sur les indemnités dont la nation pourrait être
chargée envers les propriétaires de certains fiefs d'Al-
sace, d'après les traités qui ont réuni cette province à
ta France > ; et le 30 avril, le Roi invitait par lettres
patentes les princes étrangers possessionnés en Alsace,
» de remettre au Ministre de la province les états
contenant la nature, les espèces et le produit de leurs
droits féodaux, avec les pièces justificatives > 1). Ces
1) C'tlatcnl : le prince-ivïqae de Strasbourg, le prince |rr>nd-prt-
fel de la prifeclore de Higucnau, le prince-abbi de Murbach, la
princesie-abbeue d'AndIau, les priacet-seigneurs ch*noin«g du grand
chapitre de Strasbourg ; la nobleue de haute el baisa Alsace, les
dix Villes de la prifecture de Hagaeniu, les ibbayes et chapitre!
imiDèdUts, le clergt séculier et régulier en tant que propriétaire de
droits féodaux; les chapitres des cathédrales de Spire et Bile, l'ad-
minialrition ecclésiaitique palatine, les universités de Heildelberg et de
Fribourg. les collégiales de Spire, les abbayes et monastères de Brisgau
comme Schwattzenbach, Schattern, etc., etc.
3} C'est ï l'occasion de ces difficultés que l'avocat génèrsl LoysoD
composa, sur la demande du président du comité des domaines, le
.Mémoire sar l'Aliaee dont nom ivons publié l'iatr«ductioo.
,db,Googlc
LA SUFPRESSION DE L ADMINISTRATION PROVIÏlCIALE 335
lettres demeurèrent sans effet, sans doute parce que
les intéressés auraient cru, en s'y soumettant recon-
naître indirectement la légitimité des théories et des
prétentions de l'Assemblée. Aussi le 28 octobre, sur
le rapport de M, Merlin, l'Assemblée arrêta que les
décrets relatifs aux droits féodaux et seigneuriaux
seront exécutés en Alsace ; car il ne pouvait y avoir,
dans toute l'étendue du royaume, d'autre souveraineté
que celle de la nation : cependant elle priait le Roi
d'offrir aux princes allemands possessionnés en Alsace
une indemnité en argent, en considération de- la bien-
veillance et de l'amitié qui unissait depuis si long-
temps la France à l'Allemagne. Le prince de Broglie,
à cette occasion, demanda que les gentilshommes
alsaciens, qui avaient les mêmes droits que les princes
étrangers et invoquaient la garantie des mêmes traités,
leur fussent assimilés quant aux indemnités. Maïs l'As-
semblée déclara qu'il n'y avait pas heu de délibérer
sur cette proposition : la noblesse indigène était donc
définitivement sacrifiée.
Quant aux princes allemands intéressés, le Roi leur
envoya le chevalier de Ternans pour négocier avec
eux l'acceptation et la fixation de cette indemnité.
Mais ces négociations ne pouvaient pas aboutir. Le
gouvernement leur offrait en effet une indemnité à
titre purement gracieux ; il entendait faire acte de
générosité à leur égard, tandis que ceux-ci préten-
daient à des droits parfaitement légitimes, et, donnant
au traité de Munster un sens que la Cour de France
ne reconnut jamais, ils se basaient sur le droit public
et la constitution de l'Empire, quelques-uns exceptés,
déclarant hautement qu'il n'était pas en leur pouvoir de
disposer des fiefs de l'Empire, sans le consentement
préalable de l'Empereur et de l'Empire ; d'autre part,
l'Assemblée n'était pas d'humeur à céder. Quoi qu'il en
soit, pendant ces négociations, on publiait et on exécu-
tait dans la province tous les décrets sur l'abolition du
régime féodal, sans s'arrêter devant aucune opposition
.dbyGoogle
336 REVUE d'alsacb
ou réclamation de quelque côté qu'elle vînt. On s'em-
parait des propriétés des princes et des seigneurs; les
dîmes n'étaient plus acquittées, les poteaux de péage
étaient renversés, les corvées refusées, les droits de
protection, les reconnaissances féodales, les rentes fon-
cières, les revenus censitiques supprimés; les Magis-
trats des villes et les Gerichts des villages remplacés
par des municipalités, nous l'avons vu ; les corps admi-
nistratifs des seigneurs détruits, leurs tribunaux et leurs
régences anéantis. En un mot seigneuries et seigneurs-
disparaissaient avec tous leurs droits, revenus, immu-
nités, franchises, privilèges, malgré la garantie solen-
nelle des traités de paix qu'invoquaient les intéressés,
alors qu'en réalité la difficulté, toujours pendante,,
n'avait pas encore été définitivement réglée. Quand
même la disparition du régime féodal en Alsace ne-
saurait laisser aucun regret, il faut cependant faire, ce
semble, quelque réserve sur la légitimité du moyen
qui fut employé pour le supprimer. Au surplus, nous
n'avons pas à nous étendre plus longuement sur cette
question, qui est en dehors de notre sujet. Qu'il nous-
suffise de savoir qu'on s'en occupa encore en iSoi,
lors de la paix de Lunéville, et qu'elle ne fut com-
plètement résolue qu'en 1803 1).
lA suivre). CH. HOFFMANN.
.dbyGoogle
L'EMPLACEMENT
DE LA
DÉFAITE D'ARIOVISTE
PAR CÉSAR
Pour déterminer le lieu où Jules César a vaincu
Arioviste, il est de toute nécessité d'envisager d'un
même coup d'œil trois faits connexes, qu'il s'agit d'ex-
pliquer conformément aux Commentaires:
i) En quittant Besançon, César lit un détour d'un
peu plus de 50,000 pas (75 km.). Est-ce là tout le
chemin qu'il a parcouru en sept jours? Ou bien faut-il
compter plus d'une dizaine de km. par jour, et, dans
ce cas, faut-i! comprendre le détour de 75 km. dans
le trajet effectué en ces sept jours, ou faut-il l'ajouter
à ce trajet ?
2) Après la bataille, César poursuivit Arioviste jus-
qu'au Rhin, à une distance de 5000 ou de 50.000 pas.
Quel chiffre faut-il adopter? César a-t-il voulu parler
de la distance à vol d'oiseau ou de la longueur de la
ligne de retraite, le long du Rhin, jusqu'à l'endroit où
le repassèrent les Germains?
3) Après la poursuite, César ramena ses troupes en
Séquanie pour les quartiers d'hiver. N'ctait-il donc pas
Bnut d'AUaet, IW» U
.dbyGOOgle
338 revu:
en Séquanie une fois la poursuite achevée ? N'y étatt>il
pas au moment de la bataille f
Nous allons examiner ces trois difficultés et en
indiquer les solutions possibles.
1, Que disent les Commentaires au sujet du détour?
Il importe de le rappeler.
< Après s'être assuré auprès de Divitiacus, celui des
Gaulois auquel il se fiait le plus, qu'il lut fallait faire
un détour de plus de 50.000 mille pas pour que l'armée
ne trouvât qu'un pays découvert. César partit la qua-
trième veille, comme il l'avait annoncé. Au bout de sept
jours de marche continue, ses éclaireurs lui apprirent
que l'armée d'Arioviste était à 24.000 pas de la nôtre >.
L'armée romaine n'a donc pas interrompu sa marche,
voilà qui est certain ; le texte dit formellement : cjtm
itrr non intermitteret.
On peut affirmer dès lors que les 50.000 pas ne
constituent pas tout le chemin parcouru par César.
Qu'est-ce en effet que 75 ou 80 km. de marche continue
en 7 jours? Ce serait dérisoire.
Mais puisque l'armée romaine n'a pas pris de repos
et que, d'après les meilleurs auteurs, elle parcourait
dans ces conditions en moyenne 20 km. par jour, on
peut admettre qu'en ces 7 jours elle a parcouru 140 km.
Admettre davantage serait exagéré, tout laissant à
supposer d'ailleurs que, malgré la belle harangue de
leur chef, les troupes n'étaient pas animées d'un enthou-
siasme bien vif.
Le texte ne dît pas nettement que le détour est à
comprendre dans le trajet, mais il le laisse supposer;
du reste quand un détour est à compter à part, César
a l'habitude de le déclarer.
De ce qui précède nous concluons:
On ne peut placer, comme l'ont fait certains, le
champ de bataille dans un rayon inférieur à 75 ou
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l'euplacbmb:!JT de la défaite d'arioviste 339
So km. de Besaoçon, ce qui ne représenterait pas sept
jours de marches forcées.
Porter à moins de 20 km. par Jour la moyenne de
U marche pendant ce laps de temps, serait mettre en
doute sans aucune raison l'endurance romaine. Ne satis-
font donc pas à la question les détours d'environ 75 km,
■auxquels il faut ajouter plus de 65 km. (140-75), pour
qu'ainsi le chemin aboutisse à une grande plaine.
Porter la moyenne à plus de 20 km. par jour serait
«xcessif, étant donné l'enthousiasme restreint des Ro-
mains qui, malgré les belles paroles de leur général, se
représentaient les Germains comme des géants dange-
reux. Inadmissible est donc la thèse de ceux qui placent
le lieu de la rencontre dans le Bas-Rhin et qui sont
obligés ou bien de porter la moyenne à 30 km. ou
davantage, ou bien de compter le détour à part, hypo-
thèse purement gratuite.
La configuration du terrain, à défaut de données
complètes sur les routes celtiques, a permis à Napo-
léon III d'établir qu'au sortir de Besançon, César a pris,
à l'ouest de la ville, le détour suivant : Pennesières-
Valleries-Ie-Bois-Villersexel-Arcey. A partir d'Arcey il
reprit la voie directe de Besançon au Rhin par Belfort
jusque Cernay, où il s'arrêta, après avoir parcouru
140 km.
Nous estimons que la thèse de Napoléon III, dont
on retrouve la première idée dans le P. Laguille, mais
avec de légères variantes, — thèse adoptée par plus
d'un historien, — est la plus rationnelle, et serions heureux
que nos considérations la corroborent.
César ayant appris qu'Arioviste n'est plus qu'à
24.000 pas de ses troupes, s'arrête et ne bouge presque
plus. Après l'entrevue, c'est Arioviste qui a hâte de
livrer bataille, qui se rapproche du camp de César:
celui-ci reste coi jusqu'au moment opportun. Dès lors
il ne faut chercher l'emplacement du camp de César
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34° REVirE d'alsacb
ailleurs qu'à l'endroit où celui-ci se trouvait quand il
apprit qu'Arioviste était tout proche.
De là l'importance de la première question. Le
détour a autant d'influence sur le résultat des rechercher
qu'en a la distance du champ de bataille au Rhin.
II. Arîoviste se battit vaillamment, et il fallut même-
l'intervention de P. Crassus, chef de la cavalerie, pour
sauver l'armée de César en péril. Ce fut ce jeune
lieutenant du général (legalns) qui donna à la troisième-
ligne, servant de réserve, l'ordre d'attaquer, ordre qui
décida du sort de la bataille.
< Le combat se rétablit, dit César ; tous les ennemis
tournèrent le dos et s'enfuirent sans s'arrêter jusqu'au
Rhin, éloigné d'environ 5.000 (ou 50.000) pas».
Lequel de ces deux chiffres faut-il adopter?
Si nous admettons 5.000 pas (8 km.), la poursuite
n'a pu évidemment avoir lieu qu'en ligne droite; dans
le cas contraire, nous pouvons considérer les 50.000-
pas soit comme une ligne à peu près droite menée du
champ de bataille au Rhin, soit comme une ligne-
à peu près parallèle au Rhin, mais tendant à s'en
rapprocher.
Peut-on admettre 5.000 pas? Ce n'est guère possible^
car il ne faut pas tenir compte seulement des Commen-
taires, mais encore des autres historiens des campagnes
des Gaules. Or Plutarque porte le chiffre à 300 oa
400 stades (55 à 66 km.}, et Paul Orose parle d'un
carnage qui s'étendit sur un espace de 40.OQO pas.
Peut-on admettre 50.000 pas? Est-il impossible que
des troupes fatiguées par le combat aient pu opérer
une retraite ininterrompue de 75 km., poursuivies par
de la cavalerie n'ayant combattu qu'au dernier moment?
Nullement, car durant cette fuite il y eut sans doute
des escarmouches et par ailleurs aucun texte n'oblige
à croire que la poursuite se termina le soir de la
bataille. César dit seulement que l'armée d'Arioviste-
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l'emplacement dk la défaite d'ariovistb 34 1
ne cessa pas de fuir avant qu'elle ne fût arrivée au
Rhin.
Cette distance de 75 km. est-elle à compter à vol
■d'oiseau ou peut-on l'envisager comme une parallèle
au Rhin? Le texte de César implique-t-il une distance
à vol d'oiseau? Nous pensons qu'il s'agit plutôt du
-chemin parcouru. Or, César, tout en connaissant par
les géographes une grande partie du cours du Rhin, a
pu poursuivre Arioviste sans bien se rendre compte,
-dans la griserie de la victoire, de la direction exacte
prise par celui-ci, se doutant toutefois qu'il allait repasser
4e Rhin. Arioviste a pu — non pas louper le Rhin,
J'expression serait inexacte, et César n'aurait pas man-
qué de signaler le fait, — mais marcher partUlilenient
au Rhin, à une distance assez grande, en suivant à
peu près la route actuelle de Cernay à Colmar, Stras-
bourg.
Aux yeux de certains auteurs, marcher parallèlement
■à un fleuve sans essayer de le passer serait, pour des
fuyards, chose inexplicable. Il est au contraire facile
-de comprendre qu'Arioviste a pu songer aux secours
postés au nord vers Strasbourg, et préférer se diriger
<ie ce côté que de passer le Rhin immédiatement, le
fleuve étant d'ailleurs difficile à traverser entre Bàle et
Strasbourg.
Il est évident que s'il existe un endroit situé à la
fois à environ 8-10 km. en ligne droite, et 50-75 km.
en oblique, c'est cet endroit qui a le plus de chance
d'être le véritable emplacement de la bataille, à la
condition de répondre aux autres données dés Commen-
îaircs.
Les auteurs qui admettent 5.000 pas ne tiennent
pas assez compte des règles de la critique historique:
il ne faut pas s'attacher exclusivement aux Commentaires
et, soiis prétexte que les plus vieux manuscrits indiquent
5.000 pas, adopter ce chilTre purement et simplement,
-comme le font MM. Winkler, StofTel et Mgr. Glœckler.
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34' REVUE d'alsacb
Parmi les auteurs qui admettent SO-OOO pas, ceux:
qui placent le lieu de la rencontre en dehors de l'Al-
sace (Doubs, Haute-Saône), sont obligés d'admettre la
ligne droite. Au fur et à mesure que l'oa rapproche-
le champ de bataille de l'Alsace, il faut remplacer la
ligne droite par une ligne en partie droite, en partie
oblique, puis par une oblique. Enfin, on arrive à un
endroit où ces 75 km. nous porteraient trop vers le
Nord, hypothèse à rejeter.
Napoléon III admet 50.000 pas. II aurait pu en
admettre SJDOO, VOchsenfeld ayant précisément le privi-
l^e d'être situé à la fois à ces deux distances, en ligne
droite pour l'une, en oblique pour l'autre. L'historien
de Jules César a préféré ne pas tenir compte seulement
des Commentaires.
Ce privilège de l'Ochsenfeld d'être indépendant de
la difficulté de texte qui nous occupe, tout en satis-
faisant aux autres conditions énoncées dans les Comvten-
taires, est un argument précieux, à notre avis, que-
nous ne cesserons d'invoquer.
III. c La nouvelle du combat répandue au*delà du
Rhin, dit César, . . . les Ubiens poursuivirent les Suèves
épouvantés . . . César avait, dans une campagne, terminé
deux guerres importantes ; il mit son armée en quartiers
d'hiver ckes les Sêqtianiens, un peu plus tôt que ne
l'exigeait la saison, et ta laissa sous les ordres de-
Labiénus >.
Ce texte des Commentaires ayant été invoqué comme-
un argument décisif par ceux qui placent le champ-
de bataille en Basse-Alsace, il importe de le discuter.
Le passage en italique implique-t-il que César n'a
pas battu Arioviste chez les Séquaniens? Ce n'est pas-
évident.
11 est peu probable sans doute que César passa de
la Séquanie dans le pays des Médiomatriciens après la-
défaite d' Arioviste. Il dut séjourner quelque temps dans-
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L'BMPLACBUBHT DK la défaite D'aRIOVISTB 343
le pays où il venait de remporter cette éclatante vic-
toire, ne fiil-ce que pour juger de l'effet de celle-ci sur
ses ennemis. C'est vers la mi-septembre qu'il battit
Arioviste; quelque pressé qu'il fût d'aller tenir tes
assemblées dans la Gaule citérieure, il ne put mettre
dès cette époque sts troupes en quartiers d'hiver. Mais
il ne dut guère s'avancer vers le nord.
C'est plutôt pendant la poursuite qu'il franchit les
limites séparant les Séquaniens des Médiomatriciens. Il
est certain qu'il les franchit, ces limites, encore qu'il
ait négligé de le dire.
Non seulement il ne saute pas aux yeux qu'en
disant qu'il emmena ses troupes en quartiers d'hiver
chez les Séquaniens, César a voulu dire qu'il a battu
Arioviste en dehors de la Séquanie, mais le contraire
peut se prouver aisément :
La meilleure tactique à suivre par Arioviste, et qu'il
dut suivre, est celle-ci : ne pas avancer avec trop de
hardiesse vers Besançon, ne serait-ce qu'à cause de
l'ignorance dans laquelle il se trouvait sur la route prise
par César, par qui il risquait donc d'être enveloppé;
mais, sa fière réponse au chef romain en est la preuve,
attendre celui-ci dans ce tiers de la Séquanie qui lui
appartenait, pays que César quaUfie de < meilleures
terres de ia Gaule >, pays précieux par conséquent,
auquel on ne renonce pas sans coup férir.
Dès lors, c'est en Séquanie que se trouvait Arioviste
quand César apprit qu'il n'était pas éloigné de lui ;
César ne pouvait donc être chez les Médiomatriciens
au nord d' Arioviste.
Tirons plutôt une antre conclusion, fort importante,
du passage en question : Toutes les hypothèses, un
bon quart, d'après lesquelles la poursuite aboutit au
Rhin en Séquanie, doivent être écartées.
Ici encore Napoléon III choisît l'hypothèse la plus
vraisemblable : Arioviste se trouvait, alors que César
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344 RBVUE d'auace
arrivait à Cernay, à ^6 km. de lui, près de Colmar,
en Séquanie
CVst donc en Séquanie qu'a eu lieu la défaite, puis,
du moment que nous adoptons 50.OOO pas, forcément
la poursuite s'est terminée dans le pays des Médioma-
triciens, d'où César ramena ses troupes en Séquanie
pour les quartiers d'hiver.
En résumé, on peut diviser les solutions données
en quatre catégories, en tenant compte à la fois des
trois difficultés connexes, et c'est la seule classilîcation
rationnelle :
1) Pendant les sept jours de marche, l'armée romaine
n'a fait que le détour de 50,000 pas, et la bataille a
eu lieu à l'endroit où ce détour aboutit à l'une des
routes celtiques de Besançon vers le Rhin.
Ces solutions extrêmes sont à rejeter d'emblée.
2) Durant le même laps de temps, l'armée romaine
a fait de 10 à 20 km. par jour. Dans ce cas, ii faut
que la distance parcourue pendant les sept jours,
augmentée de la distance (50.000 pas) du champ de
bataille au Rhin, aboutisse au Rhin, en dehors de la
Séquanie.
Cette moyenne kilométrique quotidienne est infé-
rieure à la normale : les solutions sont donc moins
vraisemblables.
3) L'armée romaine a parcouru 20 km. par jour
et la poursuite s'est terminée en dehors de la Séquanie.
Cette solution intermédiaire (20 km. est une bonne
moyenne), que nous adoptons, a le plus de chances
d'être exacte.
4) L'armée romaine a parcouru plus de 20 km. par
jour et la bataille a eu lieu chez les Médiomatriciens.
C'est exagérer d'une part l'endurance de troupes
peu enthousiastes et ne pas tenir compte des véritables
intérêts d'Arioviste dans son système de défense.
Ce sont encore des solutions extrêmes qu'il faut
rejeter.
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L'EMPLACBMEST de la défaite d'aRIOVISTE 345
Une seule hypothèse ne rentre pas dans cette classi-
fication, mais elle est si peu soutenable qu'il n'y a pas
heu d'en tenir compte. C'est celle de Rùstow (Einieitutig
su Cœsar's Comment., p. 1 1 7), qui transfère le champ
de bataille dans ia Saare supérieure. Il a mal compris,
<:omme l'a montré Mommsen dans son Histoire romaine,
un passage de César relativement au blé à fournir par
les Gaulois. Du reste, la moyenne kilométrique quoti-
■dienne serait tehement élevée qu'il eût été impossible
4 'exécuter un pareil raid.
C. Oberrhiner.
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UN LITIGE
ENTRE
LA VILLE DE STRASBOURG
LE CONSEIL SOUVERAIN D'ALSACE
EN 1754')-
Le litige dont nous allons entretenir les lecteurs-
de la Revue d'Alsace, constitue un épisode intéressant
dans la lutte séculaire de l'ancienne bourgeoisie d&
Strasbourg contre l'invasion juive; il est, en outre, une
preuve de la rare vigueur avec laquelle le Magistrat
de la vieille cité libre savait défendre ses prérogatives
et ses droits.
Pour mieux mettre en évidence l'importance que
le Magistrat de Strasbourg attribuait à l'objet du litige
qui nous occupe, il sera utile d'esquisser brièvement
la question juive à Strasbourg, telle qu'elle avait évolué
depuis le premier tiers du XIV siècle jusqu'à l'époque
à laquelle le Conseil Souverain d'Alsace entreprit de
lui donner une interprétation de son choix, c'est-à-dire
jusqu'en 1754.
Terrorisés par la persécution, à travers la campagne-
alsacienne, de leurs coreligionnaires, en l'an 1337, per-
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UN LITIGE EN I754 347
sécution connue sous le nom d'émeute des Armlcder,
les Juifs de Strasbourg, riches et nombreux, achetèrent
du Magistrat de la Ville des lettres de protection ;
moyennant une redevance annuelle de 253 livres d'ar-
gent (25,000 Mk. environ de notre monnaie), les autorités
municipales leur garantirent la sauvegarde de leur vie
et de leurs biens.
La protection promise et dûment soldée chaque
année fut efficace durant dix ans. Lorsqu'en 1348 la
peste noire fit son apparition en Alsace, les Juifs furent
accusés d'avoir empoisonné les puits et d'être, de ce
fait, les auteurs du fléau. La populace furieuse se rua
sur eux et en fit, dans de nombreux endroits, d'épou-
vantables hécatombes. A Sélestat, à Obernai, à Colmar,
on les extermina par centaines.
En vain, à Strasbourg, l'ammeister Pierre Swarber
chercha-t-il à prouver l'inanité des accusations d'em-
poisonnement des fontaines, en vain conjura-t-il ses
concitoyens de respecter les engagements solennels pris
par les autorités I La haine du Juif, enrichi par son
adresse aux affaires, et, il faut bien en convenir, en
grande partie aussi par l'usure, étouffa dans I immense
majorité de la bourgeoisie la voix de la foi jurée.
Malgré la protection accordée, malgré les parchemins
payés en bon or comptant et scellés du grand sceau
de la Ville, un des plus grands forfaits de notre passé
alsacien s'accomplit : le 12 février 1349, la tribu des
bouchers envahit le quartier juif et fit prisonniers se&
habitants. Le lendemain, sur un immense bûcher qu'on
dressa sur le cimetière juif, là où s'élève actuellement
le palais du Slatthalter, près de deux mille malheureux
Israélites, d'après Kœnigshoven, furent brûlés vifs. Les
rares survivants du crime furent les Juifs qui, en prévi-
sion du sort qui les menaçait, avaient, à temps, pris la
fuite, les petits enfants que les moines baptisèrent de
force et quelques rares renégats qui, pour avoir la vie-
sauve, abjurèrent le judaïsme.
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34^ RBVL'S D'ALSACE
Jusqu'en 1369 il n'y eut plus un seul Juif à Stras-
bourg. En cette année le Magistrat accorda à six Israé-
lites le droit de demeure dans l'enceinte municipale et,
peu de temps après, en reçut encore neuf. Mais, au
bout de peu d'années, la bonne entente entre les bour-
geois et la petite colonie juive fut troublée à nouveau,
et, lorsqu'en 138; l'empereur Wenceslas mit au ban de
l'empire tous les Juifs d'Alsace, en bloc, le Magistrat
de Strasbourg profita de l'occasion pour expulser de la
ville et bannir des territoires lui appartenant les Juifs
sans exception.
Mais la ville, avec son activité commerciale, exerçait
sur le Juif, négociant dans l'âme, un attrait irrésistible.
Nous le voyons, malgré les ordonnances prohibitives
des empereurs, malgré les obstacles opposés à leur
intrusion par les magistrats des municipalités alsaciennes,
nous le voyons, dis-je, s'y infiltrer constamment, et, à
peine expulsé, y revenir de nouveau, combattant par
ila ruse contre la violence, par la chicane contre les
édits impériaux et municipaux.
Un point mémorable dans cette lutte sourde de
quatre siècles entre la bourgeoisie de Strasbourg qui
ne voulait point des Juifs dans son enceinte, et ces
derniers qui cherchaient à y pénétrer à tout prix, fut
l'édit de l'empereur Maximilien II, du 10 octobre 1570.
Ce monarque, sur la foi des plaintes que le Magistrat
de Strasbourg lui porta contre les pratiques frauduleuses
et usuraires des Juifs qui exigeaient des intérêts exor-
bitants des chrétiens, malgré les ordonnances de l'Em-
pire défendant expressément tous contrats usuraires, ce
monarque accorda à Strasbourg des lettres patentes,
par lesquelles il fit défense à tous Juifs et Juives de
faire aucuns prêts ni avances aux bourgeois, habitants,
manants, sujets et dépendants de la ville, soit d^ns
son enceinte, soit à la campagne, et de passer avec
eux aucuns traités ou contrats de quelque nature qu'ils
.pussent être; il fut fait exception pour lés marchés
faits publiquement et de bonne foi dans les foires et
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UN LITIGE EN 1754 349
marchés au sujet de denrées marchandes et des aliments
servant à la nourriture. Le 25 juin 1621 l'empereur
Ferdinand II confirma à la ville de Strasbourg l'édit
sus-nommé.
Ces édits furent appliqués strictement à Strasbourg,
mais leur exécution fut rendue illusoire, en partie, par
les difficultés de la guerre de Trente ans qui occupa
à des affaires plus urgentes les loisirs et l'énergie des
édiles strasbourgeois. La tranquillité et l'ordre étant de
nouveau rétablis, le Magistrat ressuscita les ordonnances
de 1570 et de 1621 et promulga, à nouveau, le 21 octobre
1661, un règlement générai, tant pour la ville que pour
ses bailliages, par lequel il fut fait défense à « tous
bourgeois, habitants, manants, sujets et justiciables, à.
leurs femmes, enfants et domestiques, soit dans la ville,
soit dans les bailliages, de contracter avec aucuns Juifs
ou sujets de cette nation, d'échanger, hypothéquer,,
acheter, vendre, emprunter, cautionner ou traiter avec
eux en autre manière, tel nom qu'elle puisse avoir, à
l'exception de la mangeaille en la payant argent comp-
tant, et des chevaux et bestiaux, à peine contre celui
qui contreviendrait de 50 livres Pfenning (480 Mk.
d'argent actuel) d'amende, et, contre le Juif, à peine
de confiscation du bien qui aurait été acheté, acquis
ou échangé par lui >.
Ce règlement fut, à partir de 1661, strictement
exécuté et la ville le maintint en pleine vigueur comme
l'un de ses principaux privîl^es. Il lui fut confirmé,,
avec ses autres droits anciens, par le traité de Nîmègue
en 1 678 et notamment par la capitulation du 30 septembre
1681, lors de sa soumission au roi de France. Par l'ar--
ticle 2 de la capitulation, Louis XIV maintint la ville-
de Strasbourg dans tous ses anciens droits, privilèges,
statuts et coutumes, tant ecclésiastiques que politiques.
Ceux qui connaissent l'histoire de notre capitale
savent combien difficile fut la tâche pour ceux auxquels
étaient confiées les destinées de Strasbourg, dans la
lutte contre les empiétements du clergé d'abord ,
D.gtzodoyGOOgle
350 REVUE D'ALSACE
puis des fonctionnaires, grands et petits, venus de
France. Les chocs inévitables entre deux civilisations
non encore fondues l'une dans l'autre, les regrets des
uns, la hâte innovatrice des autres, exigeaient des édiles
strasbourgeois une adresse diplomatique et un tact hors
ligne; ils surent trouver l'un et l'autre, et leur habileté
fait l'admiration de tous ceux qui ont la chance de
pouvoir approfondir l'étude de ces temps troublés.
Un des nombreux heurts résultant du sans-gène du
fonctionnarisme immigré se produisit en 1753 et fit l'objet
d'une action judiciaire importante. Porté jusque devant
le roi, le litige fut tranché par arrêt du Conseil d'Etat
en 1757- En voici l'objet:
Schmoule W'eyl, Juif de Westhofen, avait acquis
d'un sieur Mendoch, par acte sous seing privé, une
obligation de 80 florins (385 Mk. de notre argent) sur
un habitant du bailliage strasbourgeois de Dorlisheim.
Le Juif, ayant fait assigner le débiteur en paiement du
billet au Gerickt du bailliage, la sentence du 19 juin
'7S3t sur les conclusions du procureur fiscal, ordonna
la confiscation de la somme des 80 florins, conformé-
ment au Règlement de la ville de Strasbourg de 1661,
concernant la défense de traiter avec les Juifs. En outre,
le sieur Mendoch fut, pour contravention à ce même
Règlement, condamné, par la même sentence, à une
amende de lOO florins (480 Mk, de notre argent).
Le Juif Weyl n'accepta point le jugement et porta
son appel directement au Conseil Souverain d'Alsace, à
Colmar, en passant à côté du Magistrat de Strasbourg
qui était, de droit, l'instance en appel des Jugements
des Gerickt de ses bailliages.
La Cour de Colmar, par son arrêt du 20 mars 1754,
-condamna le débiteur des 80 florins à les payer au Juif
Weyl, cessionnaire de l'obligation, avec les intérêts et,
faisant droit sur le réquisitoire du procureur générât,
l'arrêt « fit défense au juge de Dorlisheim et à tous
autres de suivre les règlements ci-devant faits par le
Magistrat de Strasbourg, concernant les contrats obli-
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UN LITIGE EN 1754 351
■gatoîres avec les Juifs, et de prononcer pareilles amendes
ou confiscations, à peine de nullité et de tous dépens,
dommages et intérêts les parties et de plus grandes,
s'il y échet ».
Le Magistrat de Strasbourg, comprenant fort bien
^^ue l'acceptation de cette sentence équivalait à la renon-
ciation de tous ses anciens droits et privilèges, y fit
immédiatement opposition et porta le différend devant
le Conseil d'Etat, à Paris. Le Mémoire qu'il envoya au
roi. à ce sujet est un chef-d'œuvre de logique serrée
et d'argumentation savante. En voici la partie essen-
tielle :
< Le Conseil Souverain de Colmar n'a ni pouvoir
ni compétence pour donner atteinte, énerver et anéantir
de son autorité privée des Statuts et Règlements, que
Ja Ville de Strasbourg a faits dans un tems libre et
où elle avoit le pouvoir d'en faire; Statuts autorisés,
. approuvés et confirmés par le Souverain, par des traités
de paix et une Capitulation solennelle, qui forme par
«lie même un Droit public, et que le souverain a bien
voulu promettre en foy et parole de Roy de maintenir
et garder , , . L'Arrêt en forme de Règlement de cette
Cour du 20 mars 1754 en ce qu'il fait défenses aux
Juges des Bailliages appartenants à la Ville de Strasbourg
-et à tous autres d'exécuter les Règlements du Magistrat
concernants les Contrats obligatoires avec les Juifs, ne
peut donc à aucuns égards subsister, et doit être cassé,
-soit par ce que le Conseil de Colmar n'a eu ni pouvoir
ni compétence pour faire un pareil Règlement contraire
à des traités de paix et à une Capitulation, qui forment
un Droit public, soît parce qu'il contrevient formelle-
ment et est attentatoire à l'autorité royale, d'où émane
■cette Capitulation, et à l'Arrêt du Conseil et Lettres
Patentes de 1716 qui en ordonnent l'exécution; attentat
•d'autant plus caractérisé, que Sa Majesté par la Lettre
du Ministre du 15 May 1743 a manifesté sa volonté,
■que les Règlements de la Ville de Strasbourg concer-
nans les Juifs eussent leur pleine et entière exécution.
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353 RBVUB D ALSACE
« La Ville de Strasbourg comme Ville impériale'
avoJt avant sa Capitulation le Droit de ressort sur les
Bailliages qui luy appartiennent, et son Magistrat jugeoit
en dernier ressort les appels de ses Bailliages, hors les
cas où il y avoit lieu à l'appel des sentences du grand
Sénat à la Chambre Impériale de Spire. Ce Droit de
ressort luy a été conservé et confirmé par la Capitula-
tion, et depuis la Capitulation par nombre de décisions
émanées de l'autorité Royale, il a été reconnu par le
Conseil Supérieur de Colmar dans nombre d'occasions,,
où sur la revendicatioa du Magistrat le Conseil a ren-
voyé l'appel des sentences desdits Bailliages de la Ville
au Grand-Sénat, et c'est par cette raison du Droit de
ressort du Magistrat sur les Bailliages de la Ville que
les Baillifs ne prêtent serment qu'au Magistrat, sans
être obligés de se présenter ni de le prêter au Conseil
Supérieur ; d'ailleurs par l'article quatre de ta Capitula-
tion le Magistrat et nommément le Grand-Senat de-
Strasbourg a été expressément conservé dans le Droit
de juger en dernier ressort et deEnitivement pour toutes
les causes, qui n'excederolent pas la somme de mille
livres de Capital, et par provision jusqu'à deux mille-
livres ; or dans l'espèce de l'Arrêt du Conseil Supérieur
du 20 mars 1754 •' s'agisSoit de l'appel d'une sentence du
Bailliage de Dorlisheim dépendant de la Ville de Stras-
bourg et au principal il ne s'agissoit que d'une somme
de quatre-vingt florins, ou cent soixante livres espèces.
L'Arrêt a donc doublement contrevenu aux droits des
suppliants confirmé par la Capitulation et à la Capitu-
lation même, qui est une loy du droit des gens i" en.
ce qu'il a reçu directement l'appel d'un des Bailliages
de la Ville qui devoit ressortir au grand Sénat, qui par
là a été dépouillé de son Droit de ressort. 2° En ce
qu'il a privé le grand Sénat du droit de juger en
dernier ressort et sans appel une cause dans laquelle iL
n'étoit question que d'un capital de cent soixante livres.
< L'Arrêt dont se plaignent les suppliants, attaque
bien moins les droits des Bailliages de la Ville que les-
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vu LITIGE ES I7S4 353
Droits de la Ville même de Strasbourg, puisque c'est
d'un Statut priraordial et fondamental de la Ville de
Strasbourg, dont l'Arrêt du Conseil Supérieur d'Alsace
défend expressément l'exécution, et à cet égard, les
suppliants osent le dire, le Conseil Supérieur a excédé
son pouvoir, il a formellement entrepris sur rautorité
royale, parce qu'il n'a aucune compétence, et il ne peut
avoir aucun prétexte pour croiser une Capitulation que
le Souverain juge à propos d'entretenir, et sur laquelle
il s'est expliqué par <les Lettres Patentes enregistrées
en cette Cour; l'attentat étant manifeste rien ne peut
sauver l'Arrêt attentatoire de la cassation . . , >.
La justice, de ce temps-là, marchait lentement. Le
18 juin 1757 seulement larrét suivant fut rendu par le
Conseil d'Etat:
* Sa Majesté étant en son Conseil . . . casse et annuUe
l'Arrêt rendiî par le Conseil Supérieur d'Alsace le vingt
Mars mil sept cent cinquante quatre, ce faisant ordonne
par provision, que le Statut du Magistrat de Strasbourg
du douze Octobre mil six cent soixante et un sera
exécuté selon sa forme et teneur. Fait au Conseil d'Etat
du Roy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le dix-huit
Juin mil sept cent cinquante sept >.
Malgré ia victoire apparente complète du Magistrat
de Strasbourg, le fond même de la cause eut encore
à subir un changement. Les Juifs d'Alsace, par le minis-
tère de leurs syndics et préposés, exposèrent au roi
combien le statut du Magistrat de Strasbourg de i56i
était vexatoire et expliquèrent que, limitées à la <man-
geaille >, aux chevaux et aux bestiaux, leurs aiTaires ne
leur permettaient point de subvenir aux besoins de
leurs familles. Louis XV, apparemment touché par ces
doléances, édicta, en 1767, un nouveau règlement au
sujet des relations commerciales devant être permises
aux Juifs, à Strasbourg. Voici celte ordonnance, beau-
coup plus libérale que le statut du Magistrat de 1661,
mais pourtant bien restrictive encore:
atcut il-Altaee, !«». »
.dbyGoc^gle
354 REVUE D ALSACE
Article I.
Les Juifs ne pourront tenir à l'avenir aucun Bureau
ni Comptoir ouvert dans les maisons particulières de
la Ville de Strasbourg.
Article IL
Les seules Obligations passées, soit au Greffe de ia
Ville, soit aux Gretles des Bailliages, ou pardevant
Notaire Royal avant l'Arrêt du Conseil d'Etat du dix-
huit Juin Mil sept cent cinquante-sept entre les Chrétiens
et les JuiTs. seront reconnues pour valides; mais afin
de prévoir toute fraude à cet ég'ard, les Juifs seront
tenus dans l'espace de six Mois de justifier leurs pré-
tentions contre les Chrétiens, en faisant enregistrer de
nouveau aux Greffes de la Ville et des Bailliages celles
desdites Obligations, qui y auroient été passées, et en
rapportant, quant à celles qui auroient été passées par-
devant Notaire Royal, un Certificat dudit Notaire de la
date de la passation de l'Acte, qu'il aura reçu ; ces
formalités seront remplies en présence des Débiteurs
ou de leurs ayant cause, à défaut de tout quoi, et le
terme de six Mois écoulé, la Créance sera acquise et
confisquée au profit de la Ville.
Article III.
Tous les Billets passés sous seing-privé entre les Juifs
et les Chrétiens avant la même époque du dix-huit Juin
Mil sept cent cinquante-sept, seront également regardés
comme valides, à condition toute-fois, que les Juifs les
feront enregistrer au Greffe de la Ville dans le terme
de six Mois, comme aussi dans la forme et sous la
peine ci-dessus spécifiée.
Article IV.
11 sera libre dorénavant aux Juifs pour l'avantage
du Commerce, de prêter et avancer aux Négociants
de l'Argent sur leurs Lettres de Change ou Billets
pour le bien de leurs affaires, et ce, moyennant les
.dbyGoogle
UN LITIGE EK 1754 355
întérèts ordinaires; Deffend très-expressément Sa Majesté
la perception d'un intérêt plus fort et qui pourroit être
réputé usuraire ; Veut et entend Sa Majesté, que cette
disposition ait pareillement lieu pour les effets de cette
nature, dont les Juifs se trouveroient actuellement Por-
teurs, quoique d'une date postérieure à l'Arrêt du Conseil
du dix-huit Juin Mil sept cent cinquante-sept.
Article y.
Les Juifs auront la liberté de négocier avec les Ban-
quiers en matière d'affaires de change, et de leur vendre,
ou d'en acheter des Lettres de Change, soit à crédit
ou en argent comptant, mais sous la condition expresse,
que lesdits Juifs ne pourront faire l'office de Courtiers
en affaires de change, l'entremise de ces négociations
étant exclusivement du ressort des Courtiers jurés.
Article VI.
Les Orfèvres et Joailliers pourront librement acheter
■des Juife des Bijoux, Pierreries et Matières d'or et d'ar-
gent pour les Ouvrages de leur profession, et ce i
-crédit ou sur leurs Billets, et à l'intérêt ordinaire et
visité dans le Commerce.
Article Vil.
Les Bouchers pourront également, mais seulement
en temps de guerre, emprunter de l'argent des Juifs,
pour la facilité de leur commerce en Bestiaux, au moyen
de leurs Billets ou Lettres de Change, et moyennant
l'intérêt ordinaire et usité.
Article VIII.
Sa Majesté deffend très-expressément, à peine de
confiscation au profit de la Ville, à tous Banquiers,
Négocians, Joailliers, Bouchers et tous autres, de passer
aucune Obligation juridique en faveur des Juifs, ni de
prêter leur nom à un tiers, pour emprunter d'eux de
l'argent, comme aussi de conniver soît directement.
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356 REVUE D'aLSACB
soit indirectement, à toute opération, qui, par un change-
ment de date, pourroit favoriser des prétentions, qui
par leur nature devroient être rejettées.
Artklr IX,
Veut et entend Sa Majesté, qu'à l'avenir et pour
toujours, toutes tes dettes que les bourgeois, Manants-
et Justiciables dépendans du Magistrat de Strasbourg
pourront contracter avec les Juifs, dans quelque forme
et par quelque titre que ce soit, à l'exception néan-
moins de celles indiquées dans les Articles précédens,.
et des Baux, que le Magistrat jugeroit à propos de
passer auxdits Juifs pour aucuns des Droits dus à la.
Ville, soient assujettis à la rigueur des Rcgiemens de
Mil cinq cent soixante-dix, et Mil six cent soixante-un,,
et qu'en conséquence elles soient déclarées nulles, et
confisquées au profit de la Ville; Fait au Conseil d'Etat
du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Fontainebleau le
vingt-quatre Octobre Mil sept cent soixante-sept.
Signé, le Duc DE Choiseul
Le Magistrat de Strasbourg vit certainement d'un-
mauvais œil l'ordonnance royale qui constituait un
empiétement aussi, assez léger, il est vrai, sur ses
anciens privilèges. Nous trouvons la preuve de cette
assertion dans la correspondance privée des Messieurs
de Strasbourg avec le bailli de Barr, M. Kleinclaus..
Pourtant l'humeur ne dura point, car, dans une lettre
du 17 novembre 1783, de M. Zaepfïel, le greffier da
Magistrat, au bailli sus-dit, se trouve le passage suivant :
< Diesse nach den wahren grundsâtzen einer gesun-
den Politic verfasste Erlaubnisse und Einschranckungen
zwecken so wobl dahin als dass Huer Gnaden (Amts)
untergebene nicht durch den allzustarcken hang des-
Judenvolckes zu betriiglicfaen handiungen in Verderben
und Ungliick gestiïrzet werden, als auch dass diesem.
so sehr gedruckten Voick doch nicht aile Mittel benom-
men werden die auch ihnen angebohrene thâtigkeît.
.dbyGoogle
UN L[TIGE ES 1754 357
'und innern trieb den Unterhalt zu suchen auf eine der
^esellschaft unschadliche art aussern zu kônnen >.
Les relations commerciales entre les sujets chrétiens
de la ville de Strasbourg et les Juifs continuèrent à
être réglementées par l'ordonnance royale de 1 767
jusqu'à la Révolution, Le 13 novembre 1791. l'Assem-
blée nationale accorda à tous les Juifs de France les
droits de citoyens actifs et les émancipa ainsi, d'un jour
à l'autre, de toutes les restrictions qui avaient pesé
sur eux durant des siècles.
D' HECKER
de Barr.
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SOUVENIRS D'UNE ALSACIENNE
SUR LES DERNIERS JOURS DU P. GRATRV
(Montreux 8 octobre 1871 — 7 février 1872)
(SUITE')
IX
Quelquefois, le Père se sentant bien disposé, m'ap-
pelait et me disait : < Lisez-moi quelques pages, mon
enfant, ou bien parlez-moi*. — Mais moi aussi, j'étai»
une silencieuse et je ne savais que dire pour intéresser
un esprit habitué aux hautes pensées. Je faisais effort
cependant et lui racontais quelque épisode de mon
enfance : ma crainte respectueuse de notre Père, dont
l'expression sévère nous impressionnait nous tous
enfants , mon aversion pour la vocation religieuse,
tandis que deux de mes sœurs étaient entrées au cou-
vent, etc.
Vers la fin de novembre, je commençai à prendre
quelques leçons de sculpture sur bois chez un brave
ouvrier d'Interlaken qui s'était établi dans notre voisi-
nage à Montreux. Ce brave homme comprenait à peine
1) Voir la tivndtoii de mart-avril 1909.
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SOUVENIRS D UNE ALSACIENNE 359
le français et je comprenais mal son allemand bernois
guttural et sec. Malgré cela, il m'annonçait à chaque
leçon quelque nouvelle politique des plus invraisem-
blables, et lorsque je lui exprimais mon incrédulité il
affirmait d'un ton grave et convaincu : * C'est très
vrai, parce que c'est écrit». «Hé lui disais-je, si on
n'écrivait que ce qui est vrai, nous serions bien heu-
Je voulus sculpter un objet un peu plus compliqué
et je choisis pour modèle un bénitier : « Vous n'êtes
au moins pas catholique, me dit mon sculpteur, d'un
ton de suprême compassion », à quoi je répondis :
— «Certainement, je suis catholique et je m'en glo-
rifie ! » Dans le cours du travail, je lui dis que je
transformerais mon bénitier en encrier. < Oh ! alors,
vous n'êtes plus catholique ! * — < Mais mon brave
homme croyez-vous donc qu'être catholique se borne
à posséder des bénitiers ; ne savez-vous pas qu'il s'agit
avant tout d'être bon chrétien, d'aimer Dieu et de le
servir en faisant du bien aux hommes?... < Va, ya,
gewiss, man kan gut sein, m aile religionen ! .. > mur-
murait-il.
Le bon Père auquel je racontai ce petit dialogue
me dit : « Dites à votre sculpteur qu'être catholique,
c'est avant tout être bon et bon pour tout le monde >.
Mais le Père fut heureux lorsque je cessai ces
leçons dont je rapportais parfois un doigt légèrement
entamé : la moindre blessure lui causait une impression
pénible.
Un des charmes du pays, était la musique des rues.
Presque chaque jour on voyait arriver un orchestre
ambulant, parfois assez complet. C'était une harpe,
plusieurs violons, des voix d'homme. Les artistes alle-
mands ou italiens étaient musiciens de naissance et
jouaient sous nos fenêtres avec autant de mesure que
de sentiment musical. On les entendait de loin d'abord
et le Père devenait tout oreilles, il jouissait visiblement,
puis préparait une pièce blanche pour la troupe ambu-
lante.
.dbyGoogle
Parmi les volumes que j'avais apportés à Montreux
se trouvait une petite brochure bleue, au sujet de
laquelle le Père m'avait écrit : « Apprenez par cœur,
dans saint Jean, le discours après ta Cène, dans le petit
livre bleu que je vous ai donné, méditez les versets
sur la prière et appliquez-les à la France •. Le Père
voyant ce petit livre sur ma table, le prit en passant
et me dit ■■ «Connaissez-vous cela? — Oui mon Père,
c'est vous qui me l'avez donné; voyez, vous y avez
inscrit vous même mon nom >. — «Et bien, savez-
vous comment il faut l'étudier?... Apprenez chaque
jour un paragraphe, apprenez-le à un ïota près ; vous
viendrez ensuite me le réciter >.
J'allai donc le lendemain réciter mon premier para-
graphe. Ces belles paroles : Bienheureux les pauvres,
bienheureux les doux, bienheureux ceux qui pleurent,
bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice
n'avaient jamais eu pour moi plus d'ampleur et de
profondeur que ce jour là. Les répétant lentement
devant celui qui en était la vivante expression, ces
paroles n'avaient plus besoin de commentaires. . . ; tt
plus loin : Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la
lumière du monde ! ... Pour combien d'âmes ne l'avait-il
pas été ? . . .
("e bon Père releva une ou deux erreurs de
mémoire, puis il me tendit son évangile grec-latin,
marqué et souligné presque à cliaque ligne au crayon
rouge ou bleu. <Je vais vous réciter ma leçon aussi,
me dit-il, faites bien attention, ne m'interrompez pas,
mais remarquez oii je suis en faute et dites-le moi à
la fin >. 11 me récita ainsi en entier le chapitre XIV
de saint Jean. Ainsi pendant plusieurs jours ; puis la
souRrance vint mettre aussi son arrêt à cet exercice.
Mais le Père n'en conservait pas moins l'habitude
de méditer chaque jour l'Evangile. Ce n'était plus au
milieu de la vie la plus laborieuse que le saint prêtre
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SOUVENIRS D'UXE ALSACIENNE 361
faisait à cette lecture une place privilégiée, c'était au
milieu des plus vives soulTrances qu'il se réfugiait dans
les textes sacrés pour y puiser la force, ta patience,
l'admirable sérénité de son âme. Ces trois modestes
volumes, usés par un constant usage étaient toujours
-sous sa main et l'on entrait rarement dans sa chambre
sans que l'un d'eux ne fut ouvert sous ses yeux.
Le Père ne se contentait pas de me faire réciter
l'Evangile, il en extrayait l'essence. Voici quelques-uns
■de ses conseils :
« Parlons et agissons avec le cœur de Notre*Sei-
gneur JÉSUS-ChREST », — et encore « Quand nous par-
ions que ce soit dans le discours de Dieu >.
Il me disait encore : < Nous n'avons pas à consi-
dérer le devoir du prochain, mais notre propre devoir
■et à en rendre compte».
« Le précepte de Dieu ne consiste pas seulement
dans la justice, mais aussi et surtout dans la charité.
Ob ! pratiquez la charité et soyez douce et humble de
■cœur ! »
Quelquefois, il me disait avec une expression de
bienveillance extrême : « Je suis content de vous, mon
«nfant, vous avez mis de l'huile et du baume dans
votre cœur; il y a de la sérénité dans vos yeux >.
J'étais confuse et heureuse de ces paroles. Je n'y
répondais pas, mais je pensais : Mon bon Père, c'est
vous qui êtes Tbuile et le baume, comment près de
vous ne serait-on pas bonne et heureuse !
Une de ses dernières recommandations a été
celle-ci : < Mon enfant soyez bonne toujours, bonne
pour tous, pour votre mère, pour vos sœurs, pour
tout le monde >.
Nous parlions quelquefois du bien qui a comme
honte et se cache, tandis que le mal se publie et
s'affiche. < Pour ma part, disais-je, je suis persuadée
que la somme du bien dépasse la somme du mal. Là
même où le ma) est apparent on peut encore décou-
vrir de bonnes veines et, si l'on va au devant des
.dbyGoogle
36a REVUE d'alsace
gens avec son cceur, on trouve aussi le chemin de
leur cœur et l'on fait ainsi bien des découvertes». Et
le Père ajoutait : <Que de souffrances cachées qui ne
se révèlent que devant Dieu, que de vertus, que de
force, de courage, de dévouement dans d'humbles ser-
viteurs de Dieu, inconnus au monde, presque inconnu»-
à eux-mêmes, mais qui seront révélés au grand jour
de l'éternité!»
Un autre jour il me dît : « Pourquoi m 'appelez- vous
quelquefois : Mon révérend Père? — Parce que cela me-
semble plus respectueux que de vous dire : Mon
Père » tout court. — Et bien, ne le dites plus, je n'aime
pas ce mot, je ne l'admets pas ; dites-moi simplement
Mon Père, c'est là mon vrai titre, c'est celui que je-
préfère >.
XI
Nous nous étonnions moins chaque jour de trouver
tant de simplicité et de condescendance dans un esprit
si accoutumé aux hautes sphères de la pensée, aux
études métaphysiques, aux idées abstraites. Le Père
possédait la vraie science de la charité appliquée au
commerce de la vie. Cette politesse et cette urbanité
de cœur, ce tact parfait, cette finesse de pénétration
découlaient de sa connaissance profonde de l'âme
humaine jointe au respect non moins protond de la
' créature de Dieu dans lui-même et dans son prochain..
<]'ai bien moins l'orgueil de )a science, dit-il dans,
la Connaissance de rame, et si je cherche la vérité,
c'est avant tout celle qui est applicable à la vertu et
au bonheur. Oui, ma science se tourne à aimer. Ma.
tête moins fière, se penche un peu, se replie un peu
vers mon cœur, en même temps qu'elle s'incline-
davantage, par bienveillance, vers le prochain • ').
.dbyGoogle
SOUVENIRS d'USB ALt>AClE!«NE 36;
Il avait tlonc simplifîé tout son être en Dieu, et
ceux qui l'approchaient se sentaient bientôt gagnés et
subjugués par cette dignité douce et sereine. On se
sentait heureux et privilégié de l'entourer; mais c est
dans le silence que l'on jouissait de ce bonheur, de
peur de troubler la paix de cet homme de Dieu.
Voici. comment le Père peint lui-même ceux dont
l'âme est transformée : «lis ont le lien, le lien vivant
qni unit l'âme à Dieu, aux autres âmes et l'unit à
elle-même dans la simplicité» ').
C'est avec cette simplicité unie à la bonne foi, qu'il
traçait la ligne droite de nos relations.
«Chère enfant, me dit-il un jour, que je suis heu-
reux des soins que me prodigue notre affection et en
me tendant la main, votre atfeclion toute filiale». Il
le savait, ce bon Père, parce que je le lui avais dit
et parce que c'était bien ainsi que cela devait être et
rester, que je l'aimais comme une fille aime son père
dans le respect et la vénération.
Un autre jour, comme je bandais cette tumeur si
grosse, si gênante, si douloureuse, il me dit : < C'est
en toute simplicité, n'est-il pas vrai, mon enfant ». —
Certainement mon bon Père, je ne le comprends pas
autrement,* — et il reprit: «Oui, en toute simplicité,
dans la belle simplicité dont parle l'évangite >.
Pour combattre les congestions, le Père devait
prendre des bains de pied, et comme il ne pouvait se
baisser, c'est maman ou moi qm lui essuyions les
pieds. La première fois que je le fis, il me dit :
« Voyez quels sont les secrets et les ménagements de
la charité : il y a trente ans, votre frère que j'aimais
beaucoup, étant malade à Strasbourg, je lui baignais
les pieds, et voilà qu'aujourd'hui c'est sa sœur qui me
rend ce même service ! »
Et une autre fois. «Je vais vous raconter un beau
trait d'humilité. Un soir, j'avais les pieds dans l'eau
1) Pige 100, Tramformatian,
,db,Googlc
364 REVUE d'aLSACB
comme aujourd'hui; un pasteur protestant se fit annon-
cer et je dus lui faire répondre que j'étais dans l'im-
possibilité de le recevoir. Il se fit néanmoins introduire
•et me dit en entrant : Mon Père, pardonnez mon
indiscrétion, mais je serais très heureux de vous essuyer
ies pieds >.
Le bon Père souffrait de froid aux pieds et l'on
craignant les congestions vers la tète. Il fallait y
remédier en lui mettant des chaussons de feutre
réchauffés à la flamme du foyer .- « C'est exquis, déli-
cieux*, disait le Père, et puis craignant d'avoir trop
demandé il ajoutait : «Je vous tyrannise, mon enfant,
je suis votre Molock ') ; mais Dieu vous récompensera
-de tout ce que vous faites pour moi ! > — « Mais, mon
Père, j'ai ma récompense; que Dieu vous guérisse et
je n'aurai rien à lui demander*.
Et d'autres fois : « Voici vraiment que vous êtes
■devenue ma sœur de charitç ! Si j'étais un soldat
blessé dans un hôpital vous me donneriez ces mêmes
soins. — Cher Père, c'est bon d'être votre sœur de
charité; je suis fière et heureuse de l'être; je me sens
privilégiée ; j'en suis reconnaissante à Dieu et à vous,
plus que je ne puis l'exprimer».
Ce bon Père aimait à nous voir aller et venir dans
l'appartement et agir sans bruit. < Comme c'est bon
-de se servir soi-même >, nous disait-il parfois, et nous
lui répondions : • S,i nous ne l'avions pas su avant la
guerre, nous l'eussions appris alors. Combien chacun,
n'a-t-il pas simplifié sa vie et dédaigné ce luxe encom-
brant qui avait envahi nos demeures !» et je lui racon-
tais l'étonnement d'une de nos pauvres habituées qui
admirait un service de vaisselle que j'emballais pour
la troisième fois : < Hé ! ma pauvre Catherine, tu es
bien heureuse de ne rien avoir ; tu ne sais pas ce que
1) Comptraiion tirée d'uD coote de Noël de Dickeoi.
D.gtzodoyGOOgle
SOUVENIRS d'une AUACIENNE 36^
Un jour Louis étant en courses, le Père me trouva
baUyant sa chambre, afin qu'il put y jentrer en remon-
tant du déjeuner. Je fus grondée. «Chère enfant, ce
n'est pas dans nos conventions ; les gros ouvrages sont
expressément défendus ». Et il fallut lui promettre de-
ne plus balayer.
Je veux conserver ici la description de cette
chambre de malade si claire et si belle quand sa bonne
et douce présence l'animait. Elle était grande et ne
contenait que les meubles indispensables. Au fond, en
face des fenêtres se trouvait le lit avec un étroit tapis-
et une très modeste table de toilette.
Sur le devant la pièce était largement éclairée par
deux fenêtres dont les rideaux étaient écartés afin que
l'on put jouir constamment de la vue du lac. On pou-
vait l'observer à toutes les heures du jour, sous ses
aspects les plus opposés, au soir et au matin, sous la
brume ou la lumière, par le beau et le mauvais temps,,
et toujours il nous présentait avec sa haute ceinture
de montagnes plus ou moins rapprochées et diverse-
• ment éclairées, un paysage grandiose. De hautes
barques à voiles triangulaires naviguaient sur le lac et
nous saluions quelquefois notre cher pavillon français
flottant à l'un de leurs mats ; d'autres plus petites le
sillonnaient en tons sens. Nous suivions aussi le voL
des mouettes aux ailes brillantes qui s'assemblaient au
large ou s'agitaient sur le bord.
Entre les deux fenêtres se trouvait une cheminée
de marbre noir sur la tablette de laquelle le Père avait
un Christ en bronze sur une croix d'ébène. Cette,
tablette servait aussi de rayon aux livres qui s'amas-
saient autour du Père r envois de son libraire, com-
munications d'auteurs ou volumes apportés par lui-
même et qu'il consultait fréquemment.
Devant la cheminée se trouvait un petit bureau-
aussi vieux que rustique et le fauteuil du Père ; pour
écrire sans se baisser, le buvard s'adossait en arrière-
contre le rayon du bureau et était retenu en avant,-
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366 BEVCE d'alsac8
à peine incliné, par un petit liteau. Là se dressait ua
grand cahier de papier qui recevait toutes les notes
au crayon écrites par le Père; les crayons étaient
nombreux et j'étais chargée de les tailler et de les
affiler.
Sur ce bureau, à droite et à gauche du buvard,
s'amoncelaient les lettres reçues chaque jour. Le Père
en opérait le classement lorsqu'elles l'encombraient et
le gênait ; je l'aidais dans ce travail,
< Ceci me disait*il, eu montrant le tiroir supérieur
du bureau, est le tiroir de la théologie, le tiroir infé-
rieur est celui de la faculté de médecine. Les autres
lettres étaient placées dans de grandes enveloppes :
num. I, lettres importantes, num, 2 et 3 lettres d'amis,
et celles qui ne rentraient pas dans ces catégories
étaient briilées.
Lorsque le Père avait quelque chose à dicter, il
ouvrait sa porte et me faisait un signe. Je transportais
ma petite table à écrire dans sa chambre, dans l'em-
brasure de la première fenêtre. Parfois, il dictait des
matinées entières. Au commencement il me disait : •
< Je ne puis m'habituer à dicter, et il y a des auteurs
qui n'écrivent pas autrement». Pendant la période dou-
loureuse de la tumeur, il s'y habitua; mais lorsque
vers la fin, la voix lui manqua, il reprit le crayon,
écrivit sur des feuilles volantes ou sur son grand cahier
et me donnait son travail à copier. Il me reprochait
. avec bonté trois choses ; d'écrire en trop petits carac-
tères, d'omettre les points sur les i et les points et
virgules.
XII
Ma sœur dut raconter son séjour aux Indes
anglaises; les pénibles commencements d'une mission,
les fatigues d'un climat exotique, une santé ruinée par
douze années de privations, de dévouement, de sacri-
-ftce et de silence. Enfin son retour providentiellemeat
.dbyGoogle
SOUVESIRS d'une ALSACIENNE 367
-ménagé ! Le Père l'écoutait avec bonté et lui disait :
«Mon enfant, comme vous avez souffert, comme je
■comprends vos souffrances ! J'ai en quelque sorte passé
par là. C'est aux fatigues de l'enseignement, au début
de ma carrière, que je dois cette faiblesse du larynx
qui m'a poursuivi depuis et qui est cause de mon mal.
Nous voulons nous reposer et nous soigner. Nous
viendrons à Montreux tous les hivers. ■ Oui, disions-
nous, nous achèterons une petite maison à Montreux
■et vous viendrez passer vos hivers chez nous ». Ainsi
nous bâtissions des châteaux en Espagne, et lorsqu'une
de nous avait découvert quelque joli cottage dans une
situation pittoresque, elle venait en informer la société
et l'on disait : c Comme il fera bon vivre làl..,>
Lorsque le Père recevait quelque lettre dont le
■ contenu pouvait nous intéresser, il me la donnait en
me disant : « Lisez ces lignes et allez les lire à votre
mère et à votre sœur >. Et le soir au dîner, on parlait
de cet enthousiasme des grandes idées qui saisissait
les nobles cœurs. Nous disions alors au Père qu'il avait
dû récolter plus de consolations que de peines et que
sa moisson d'âmes avait été riche et abondante, c Oui
nous répondit-il un jour, j'ai vu des choses surpre-
nantes. Nous étions trois condisciples , nous nous
aimions sincèrement et nous luttions loyalement. Je
n*ctais pas le plus fort, mais je me surpassai pour ma
version du concours ; elle fut jugée la meilleure entre
nous, et mes camarades m'adjugèrent le prix. Cepen*
dant je ne fus pas couronné. Mes amis furent indignés;
le lauréat ne voulut pas de sa couronne, prétendant
qu'elle me revenait de droit. Nos carrières furent
diverses et nous fûmes longtemps sans nous revoir.
Un jour l'un d'eux m'écrit ; il avait rencontré notre
troisième condisciple, causé longuement avec lui du
passé et de moi et avait résolu, quant à lui, de chan-
ger de vie, reconnaissant que l'existence folle et vide
qu'il menait n'était pas digne d'un homme. Je fus
.profondément touché de l'accent sincère de cette lettre.
.dbyGoogle
368 REVUE d'alsack
j'étais alors plein de zèle pour le bien de l'humanité^
j'avais le cœur largement dilaté. Je priai pour mon
ami, je lui écrivis. . . Voici ce qu'il me répondit : Mon
ami, c'était une gageure ; j'avais parié que ta bonne-
foi se laisserait prendre à mes belles paroles. C'était
une plaisanterie et j'ai gagné mon pari. . . Je fus pro-
fondément mortifié de cette réponse, mais je ne déses-
pérai pas i je continuai à prier en disant à Dieu : Sei-
gneur, donnez-moi mon ami, il me faut mon ami ! Dix:,
ans après, cet ami vint timidement Irapper à ma porte i
Tu sais, me dit-il, cette lettre, elle est vraie aujourd'hui.
J'ai longuement observé, étudié toutes les questions-
sociales et je n'y trouve de vraie et bonne solution
que dans la vie chrétienne. Il me raconta sa vie, nous-
nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. J'avais
retrouvé un ami, un frère en Dieul>
XIII
Nous approchions du mois de décembre et nous-
ne savions encore rien de la lettre du Père à l'arche-
vêque de Paris "), Jamais la délicate et brûlante ques-
tion de l'Eglise et de l'infaillibilité n'avait été effleurée-
dans nos conversations. Mais nous connaissions trop-
le Père Gratry pour douter qu'il ne fut parfaitement
en règle vis-à-vis de lui-même sur ces graves questions.
Cependant cette lettre fut reproduite par les jour-
naux et nous en eûmes connaissance. Le Père me dit :
« Et vous, mon enfant, que pensez-vous de ma lettre à
l'archevêque. — Je pense, mon cher Père, que vous,
avez fait un acte de courage et d'héroïsme. — Croyez-
vous, reprit-il ; tout le monde ne pense pas comm&-
i) L> leitr* par 1*qDel]« le Pire dicUoit accepter ■ comme ton»
tel (rèrei dani le laeerdore, lei décret* da Concile du VaDcaa t..
• Tout ce que, sur ce tajet, ajoutaîMI, j'ai pu écrire de contraire aux.
décret! avant la décjiion, je t'efface >. Celte lettre datée dn 35 novembre-
1S71 ie Ironve entitre dant le beau livre du P. Chauvin sur le P;.
Gralry, p. 455.
.dbyGOOgle
SOUVENIRS d'une ALSACTEKSE 369
VOUS. — Mais, mon Père, on ne peut pas plus renier
son Eglise, qu'on ne peut renier sa patrie. — Oui,
mon enfant, c'est bien vrai, et ce n'est pas en se sépa-
rant de l'Eglise que ses meilleurs serviteurs la réfor-
meront; c'est au contraire en s'unissant plus étroitement
entre eux et avec elle ».
A partir de ce moment, le Père traita cette question
presque journellement, d'abord dans les réponses aux
lettres d'approbation qu'il reçut; puis dans un travail
qui est une réponse explicative et modérée à d'autres
lettres, parfois injurieuses et violentes, auxquelles il ne
voulait pas répondre séparément. Il s'entourait de
documents, les comparait, m'en faisait faire des extraits
et me disait parfois : < Ah ! si je pouvais vivre, comme
je travaillerais cette question»!
Le Père Gratry ne pouvait ni ne voulait se faire
le champion d'un parti dans l'Eglise parce qu'il était
profondément attaché à cette Eglise. Il ne le pouvait
pas, il ne le voulait pas parce qu il était homme de
chanté et de paix, et avant tout homme d'honneur.
Il avait approfondi le décret et s'était convaincu qu'à
part l'erreur qu'il avait reconnue, il avait eu gain de
cause sur tous les autres points. L'infaillibilité pratique,
politique , gouvernementale , scientifique avait été
repoussée. Que restait-il.' l'infaillibilité c,v cathedra par
laquelle le pape est infailliblement assisté de Dieu
(c'est la doctrine de Bossuet) quand il se place dans
les conditions réglées depuis des siècles par les canons
de l'Eglise pour prononcer uniquement en matière de
foi et de morale.
C'est pourquoi le Père Gratry s'est sep/i du mot
ej^acé, et non rétracté. Il n'y avait pas de rétractation
à faire, il y avait une soumission et cette soumission
a été faite avec la simplicité que nous admirons.
Je dois dire encore que quels que soient les
reproches et les injures dont à partir de ce moment
quelques esprits passionnés ont abreuve le Père, il
Rtwt i'Allav, 1308 »i
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370 REVUE d'alsack
n'en a pas été troublé un seul instant, sa belle séré-
nité ne l'a point quitté, il ne s'est point départi de sa
charité habituelle. Il a été une seule fois question du
Père Hyacinthe ; je disais ; « Le pauvre Père Hyacinthe
doit être bien malheureux! > Le Père me répondit :
< Oui, mon enfant, il a été véritablement poussé hors
des gonds >.
Quant à l'abbé M., le Père m'appelant un jour au
travail, me dit : « Je viens de recevoir une lettre vio-
lente d'un petit abbé de Paris; il me menace de
quitter la religion catholique à cause de ma lettre à
l'archevêque ». Et moi, ne pouvant retenir mon indi-
gnation, je lui dis : < Vous lui répondrez, mon Père.
— Non, non, mon enfant, et il faisait le geste du
silence; pas de polémique, plus de polémique».
Mais cette lettre à l'archevêque avait fait sensation
autour de nous, dans le petit cercle de Montreux. Nos
bonnes amies de la pension Monney étaient assaillies
de récriminations. < Ces dames se montent la tête au
salon, me disaient les excellentes Irlandaises, puis elles
viennent, l'une après l'autre, nous exprimer la vivacité
de leurs sentiments, mais Kébecca leur , tient tête
comme un petit coq, — C'est que, leur dis-je, ce
qu'on nous envie, c'est l'union des membres de l'Eglise
et ce qui les étonne c'est de voir combien cette union
est grande et forte et combien notre attachement à
l'Eglise est profond et sincère ! > Je racontai ce petit
incident au Père Gratry et comment nos amies irlan-
daises s'étaient constituées son défenseur. « Quand ce
travail sera terminé, me dit-il, vous irez le lire à ces
dames, à toutes les dames de la pension Monney >.
XIV
Pendant tout le mois de décembre le Père Gratry
soulTrit beaucoup de douleurs névralgiques qui le sai-
sissaient entre sept et neuf heures et qui reprenaient
à 1 1 heures du soir pour durer jusqu'à une ou deux
heures du matin.
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SOUVENIRS DUNE ALSACIENNE 371
Sur sa prière, j'avais repris complètement ma
chambre pour l'assister dans la soirée et le veiller
parfois assez tard. Maman, que la surveillance générale
de la maison occupait une partie du jour, se retirait
de bonne heure pour se reposer dans un premier
sommeil et me relevait entre une et deux heures du
matin. Ainsi nous pûmes veiller sans fatigue, d'autant
plus que le Père nous donnait congé dès qu'il se seo-
tait mieux et qu'il trouvait quelques heures de repos.
(Disparaissez, avait-il coutume de dire à maman, mais
priez pour moi >.
Jusqu'à cette date j'avais pris quelques notes sur
mon calepin, les dates, le mot saillant d'un propos. A
partir des derniers jours de novembre, alors que les
£oins furent plus assidus et les inquiétudes plus vives,
je négligeai ce petit travail. Mais les faits sont restés
gravés dans ma mémoire, et dans mes' lettres à mes
■sœurs et à mon frère, je retrouve les dates des pro-
grès rapides de la maladie.
Du 21 novembre à E.
« Le Père Gratry me charge de te remercier de ta
bonne lettre et de l'excuser s'il n'y répond pas lui-
même. Ecrire le fatigue énormément. Sa santé est
meilleure depuis deux ou trois jours. Le traitement
par l'ïode recommence en ce moment. Tous les méde-
cins lui en assurent un succès réel et il a promis de
persévérer cette fois; nous avons aussi obtenu l'emploi
des toniques ».
A cette époque le Père s'occupait de la pauvre
chapelle de Montreux, si misérable qu'elle ne contenait
ni bancs ni chaises pour s'agenouiller ou s'asseoir, et
si pauvre que son chapelain était obligé de résider à
la cure de Vevey. Le Père fit prendre la photographie
de cette chapelle, l'accompagaa d'une note explicative
et l'envoya à quelques dames charitables de ses amies.
« Pourrait-on croire, disait la note, datée du 9 décembre,
que la photographie ct-jolnte représente la chapelle de
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37' REVUE D ALSACE
Montreux ? . . . Cet escalier de bois blanc est l'entrèe-
publîque*de la chapelle. La chapelle, elle-même, est
une salle basse de i'hôtel Suisse, dont les catholiques
de Montreux, indigènes et passagers, paient le loyer
péniblement. C'est dans cette chapelle que j'ai été
dire la messe, et c'est de là que l'on m'apporte lar
communion, lorsque je ne puis dire la messe le
dimanche. Je demande à mes amis de me donner
chacun 5 fr. pour la chapelle de Montreux >.
Dès le 22 décembre les dons arrivèrent et la coti-
sation dépassa zoo fr.
Du î2 décembre à E.
c La nuit a été pleine d'angoisse pour notre pauvre
Père. Toute son activité intellectuelle se porte alors à
étudier son mal. C'est comme un terrible cauchemar
qui le saisit après le premier sommeil et pendant
lequel il se sent au plus mal.' On lui fait prendre des
gouttes de Hoffmann, on le réconforte par quelque
bonne parole; cela dure une heure ou deux, après
lesquelles il retrouve le repos et le sommeil. Les jour-
nées sont infiniment meilleures ; mais en ce moment
le froid est vif (11 degrés), te Père ne peut sortir et
cette inaction lui est bien nuisible.
«Pour nous soutenir dans notre espoir, nous avons-
la confiance en Dieu et la prière; mais aussi un très
bon médecin, très doux, très consciencieux, plein de
tact et de compassion; il remonte chaque jour notre
malade en lui expliquant que la tumeur, toute ei*
dehors, peut bien gêner et comprimer les organes,
mais non les obstruer et arrêter la circulation, qu'il n'y
a point de danger immédiat et que cela peut être fort
long. En cela, comme pour les conseils médicaux, il'
s'accorde fort bien avec les médecins de Paris.
« Le Père me dicte chaque jour cinq à six lettres ;
c'est sa meilleure distraction. Il nous communique un-
bon nombre de celles qu'il reçoit et nous voyons com-
bien il est aimé et apprécié. C'est qu'aussi sa bonté
est sans limites. C'est une bonté affectueuse et simple-
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SOUVENIRS d'une ALSACIENNE 373
qui va droit au cœur et qui ne peut que lui gagner
tout le monde. Comme je suis heureuse de penser que
TOUS le connaîtrez un jour et que vous l'aimerez comme
je l'aime.
«Jeannette a encore mat à son bras; elle est heu-
reuse de n'être plus aux Indes où ce rhumatisme lui
durait des mois et des mots. Elle se félicite aussi de
Ji'être pas à Sainte-Marie dont le froid l'eût fait bien
souffrir. Le Père est excellent pour elle, plein de tendre
compassion. Il lui a fait raconter sa vie aux Indes qui
a beaucoup d'analogie avec la sienne au début de sa
Du IQ décembre à la même.
*Le Père m'absorbe complètement et vraiment je
suis bien heureuse de la confiance qu'il me témoigne.
Je me demande ce que j'ai fait pour que le bon Dieu
me gâte ainsi. Je passe ma matinée près de lut à écrire
sous sa dictée et souvent encore dans l'après-midi et
j'ai peine à trouver une heure pour le sculpteur. Rien
ne m'est plus étranger maintenant que le travail à l'ai-
guille; mais j'avoue que cela ne vaut pas un regret».
Vers Noël, cqmme maman préparait un petit envoi
destiné à garnir l'arbre légendaire que ma sœur pré-
jiarait pour ses enfants, le Père pria maman d'ajouter
-de sa part un jouet pour chacun d'eux. Cette attention
■délicate nous toucha beaucoup.
Dans la nuit de Noël, après minuit, le Père souffrît
"beaucoup et je priais silencieusement assise dans son
^and fauteuil. Je songeais aussi au grand mystère de
ce jour et, pour détourner le malade de la pensée de
«on mal, je m'approchai du lit et lui dis à mi-votx*.
< Mon Père, il y a aujourd'hui dix-huit cent soixante
■et onze ans, c'était une grande et belle nuit». Le Père
répéta lentement : < dix-huit cent soixante et onze, vous
-dites, mon enfant t * — i Je dis que c'était une grande
et belle nuit ; un Enfant venait de naître ; il venait
-souffrir avec ceux qui souffrent, et les anges promet-
taient la paix à tous les hommes de bonne volonté.
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374 REVUE d'alsace
O mon Père, vous êtes un de ces hommes et JÉSUS-
est avec vous ! > — Alors ce bon Père levant les bras
au ciel et résumant en trois mots la vision de cet
humble abri de Bethléem, murmura : c JÉSUS, Marie^
Joseph ! ... »
XV
Le Père ne pouvait plus dire sa messe. Après
ces nuits d'angoisse et de douleur, tout devenait une
fatigue au-dessus de ses forces. M. Simard, chapelain
de Montreux, mit la plus grande complaisance à apporter
la communion au pauvre malade, tous les dimanches.
11 la reçut le jour de Noël et le dimanche suivant.
Puis l'action d'avaler devenant très pénible, le Père crai-
gnit de ne pouvoir absorber la sainte Hostie et dut
y renoncer. Il se souvenait que le Père de Ravignan
avait été privé comme lui de cette consolation. Un
dimanche matin, il me dit : «Mon enfant, communiez,
pour moi et dites à Notre-Seigneur de ne pas m'en
vouloir si je ne communie pas aussi souvent qu'autre-
fois ».
Depuis le commencement de décembre les mou-
vements de déglutition étaient devenus très pénibles :
■ Voilà le combat qui commence» disait le bon Père-
eii se mettant à table, et fréquemment il se levait, se
dirigeait vers la fenêtre et l'ouvrait un instant pour
reprendre haleine. Il se comparait souvent à un homme
qui meurt lentement par strangulation. Lorsqu'on le
suppliait de manger pour conserver ses forces, il répon-
dait : • Cela me coûte des efforts surhumains; c'est un
danger, je le sens». Et peu à peu la somme de nour-
riture fut moindre; elle se composait de viandes fine-
ment hachées, de purées de légumes, d'œufs, de laitage,
de consommés, de vin vieux, mais en très petites
quantités, et quand je voyais cette quantité diminuer
encore et que je demandais au Père s'il ne souffrait
pas de la faim, il me répondait : <J'ai horreur de la
nourriture ! >
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SOUVENIRS D USE ALSACIENNE 375
Le meilleur repas fut longtemps son premier déjeu-
ner; celui-là diminua aussi et les petits oiseaux de la
galerie bénéficièrent de son petit pain quotidien.
La veille du jour de l'an fut un jour splendide,
une vraie journée de printemps. Le docteur se joignit
à nous pour supplier le Père de sortir, du moins en
voiture. Le malade y consentit à condition de garder
sa robe de chambre. 11 -alla jusqu'à Vevey, mais le
froid et le mouvement de la voiture le firent souffrir,
il revint très fatigué et ce fut sa dernière sortie.
Du 31 décembre à R.
< Hier nous avons eu la visite de M. de Montet, le
médecin de Vevey qui vient voir le Père, de temps
en temps, avec le D' Cnrrard. Il a dit à maman que
la tumeur était bien près de sa maturité et qu'un de
ces jours elle s'ouvrirait. Les douleurs aiguës sont un
peu calmées, les nuits sont meilleures; mais les repas
sont un vrai supplice pour ce bon Père ; sa parole
même est gênée. Cependant, i) a de l'espotr, lui-même,
et c'est heureux, dans son état.
■ Nous ne nous fatiguons pas autant que tu le penses,
nous ne veillons pas à proprement parler. Le Père
n'aime pas qu'on séjourne dans sa chambre; nous nous
retirons dans les nôtres et nous attendons qu'il nous
appelle. . . C'est assez régulièrement à dix heures, à
minuit, à deux heures et à quatre heures du matin et
il n'y a rien à faire qu'à soigner le feu, redresser les
oreillers sous cette pauvre tête endolorie et à lui don-
ner un peu de bouillon froid à boire. (Quelquefois,
quand ce bon Père souffre trop, il nous permet de
rester une heure ou deux dans son fauteuils
xvr
Ainsi arriva le 1" janvier 1872, jour de triste sou-
venance pour le passé terrible, pour l'avenir incertain!
L'année qui s'était écoulée nous avait arraché notre
patrie, si chère à nos cœurs. Elle avait retranché
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37^ REVUK D'ALSACe
du territoire de la France ce beau sol .d'Abace, si
fécond, si riche, ces montagnes, nos vallées fertiles et
industrieuses!... Ce jour pouvait-il être gai?...
Ce n'est qu'au retour de la chapelle que j'entrai
chez le Père et j'eus là mon premier rayon de soleil.
Le bon Père, me tendant sa main paternelle, me dit -.
< Mon enfant que Dieu vous bénisse • et il ajouta,
< et qu'il vous récompense de tout ce que vous faites
pour moi ». J'étais bien touchée de tant de bonté, mais
je n'osai rien dire, afin de ne pas jeter de tristes
impressions sur l'inconnu de cette année nouvelle.
Ce jour-là, les précédents et les suivants, le Père
reçut une multitude de lettres où les bons vœux pour
sa santé, les expressions de respect, d'admiration, de
reconnaissance, d'attachement étaient unanimes. Ces
louanges, lues à haute voix par sa lectrice, inquiétèrent
la modestie du bon Père et il me dit : c Mon enfant,
vous pensez bien que je sais ce qu'il m'en revient de
toutes ces bonnes et belles paroles. — Mon Père, lui
répondis-je, je sais que toutes ces paroles sont encore
faibles, eu égard au sentiment qui les dictent. Mais
c'est une belle chose que cette communion des âmes
dans un même sentiment et c'est aussi une grande et
belle chose d'être le Père bien-aimé d'une si grande
et noble famille».
Le 2 janvier, le Père, ayant passé une mauvaise
nuit et s' effrayant des progrès de son mal, pria maman
d'envoyer une dépêche à M. Lustreman, son beau-frère,
médecin en chef de l'armée. M. Lustreman avait
annoncé sa visite pour le 8 ou le lO janvier; c'est
lui qui devait juger de la maturité de la tumeur et de
l'opportunité des incisions. La nouvelle de cette arrivée
avait rendu confiance au Père ; il m'avait dit : « Eh
bien, mon enfant, parlons de nos grandes espérances I
et voyez, ajouta-t-il, l'arrivée de mon beau-frère est
déjà un fait providentiel que je n'osais pas espérer! •
M°" Lustreman accompagna son mari ; ils arrivèrent
le 4 janvier. En même temps débarquait à Montreux
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SOlTVRNlKii d'une ALSACIENNE 3^J^
■une dame, amie très dévouée du Père. Elle venait lui
{tarler de moyens de guérison infaillibles et lui parler
d'un chirurgien qui, sous ses yeux, avait fait des opé-
rations merveilleuses.
Hélas! les trois docteurs réunis le lendemain décla-
rèrent le mal incurable. La tumeur était de la plus
tenace et de la plus mauvaise nature, l'opération était
impossible et les incisions ne pouvaient qu'aggraver la
situation. Il fallut tromper le malade, lui dire que la
tumeur ne présentait pas encore de ramollissement
complet, qu'il fallait patienter quelques jours encore.
M. Lustreman promit son retour au premier appel.
Le 6 janvier la difficulté d'avaler devint telle que
le Père désira prendre ses repas seul et l'on disposa
ma chambre pour lui servir de petite salle à manger.
La mastication devait être lente et circonspecte, le
moindre faux mouvement, causé par une distraction
ou une parole prononcée sans le vouloir, lui donnait
une quinte de toux qui était un danger dans l'état où
-se trouvait l'arrtère-bouche.
(A suivre). EmiUE MohlER.
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VARIÉTÉS
Le général Dtiorot et les projets
de restauration monarchique après la guerre de 1870 ■)-
L'Assemblée Nationale qui fut élue au commence-
ment du mois de février 1871 n'eut pas seulement à
ratifier le traité de paix conclu le 10 mai suivant à
Francfort, mais encore à donner une constitution à la
France. C'est de cette constitution que devait dépendre
le sort du pays. Plusieurs ouvrages ont été publiés sur
les travaux de l'Assemblée Nationale et sur la restau-
ration monarchique qui y fut projetée. Comme on n'y
trouve guère le nom du général Ducrot, qui cependant
a pris une part très active à la campagne pour le
rétablissement de la monarchie légitime, le vicomte de
Chalvet'Nastrac, pour combler cette lacune, s'adressa
aux enfants du général qui voulurent bien mettre à
sa disposition la correspondance, les mémoires et les-
■documents provenant de leur père et conservés dans
\<:s archives de la famille.
Le général Ducrot, qui avait couvert la retraite de
Wœrth et qui s'était distingué à la défense de Paris,
1) Viiemli di Chatvcl-Nttttriu, Lit frojili di rttlauralion moitar'
tkigHi cl II général Ducrot^ dtpntt et commandaDt du 8* corps d'ar-
mée, dNprè* B«t mémoires et sa correspondance, >v«c portrait et
fac->imite de lettiEK lutograpties da comte de Cbambord. Paris, librairie
AlphoDie Picard et fil»; Si, roe Bonapatte, 1909.
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VARIETES 3^q■
avait été élu le 8 février 1871, par 46.139 voix, député
de la Nièvre à l'Assemblée Nationale. I-e 13 février
l'Assemblée tint sa première séance. Le général Ducrot
prit rang parmi les royalistes; son désir le plus ardent
était de voir les deux branches de la maison de Bour-
bon, légitimistes et orléanistes, se fusionner et tous les
royalistes se grouper autour du chef de la branche
légitimiste, de Henri V, comte de Chambord.
Dans la deuxième dizaine du mois de mars 1871,.
il alla trouver à Biarritz le prince de Joinville et le
duc d'Aumale pour les engager à reconnaître Henri V
comme chef de la maison de France et il tâcha de
les convaincre que la royauté légitime seule pouvait
« sauver le pays, refaire sa puissance et sa grandeur ».
Mais ce fut en vain. Un des principaux obstacles à la
réconcihatiqn était la question du drapeau tricolore,
auquel s'était ralliée la famille d'Orléans, tandis que le
comte de Chambord voulait «que le drapeau blanc
de Henri IV qui avait flotté sur son berceau ombra-
geât aussi sa tombe >. Henri V rentra en France vers
la fin du mois de juin 1871, et dès le j juillet il lança
un manifeste que suivirent d'autres le 25 janvier 1872
et le 30 octobre 1873, ou il déclarait qu'il ne saurait
abandonner le drapeau blanc. Le résultat fut que non
seulement les orléanistes ne furent pas gagnés à la
cause légitimiste, mais que les amis eux-mêmes da
comte de Chambord se divisèrent en trois parties ; le
centre droit, la droite modérée et l'extrême droite.
Le général Ducrot se rendit au mois de février
1872 à Anvers, où se trouvait alors Henri V; il le
supplia d'accepter le drapeau tricolore. Mgr. Dupanloup
l'adjura aussi dans une lettre datée du 25 janvier 1873
«de faire tous les sacrifices possibles»; mais il resta infle-
xible, il ne voulait rien savoir «du symbole de la
Révolution». Le 5 août 1873 le comte de Paris et
après lui tous les princes de la famille d'Orléans
excepté le duc d'Aumale se présentèrent chez lui à
Frohsdorf et le saluèrent comme chef de la maison.
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380 REVUK D',»LSACE
de Bourbon, sans qu'il fit mention du drapeau; mais
dès le mois d'octobre 1873, à la rentrée de l'Assem-
blée Nationale, quelques députés orléanistes soulevèrent
de nouveau la question, brusquèrent par là leurs col-
lègues légitimistes et tirent échouer la restauration
■monarchique.
Henri V vint en personne le 9 novembre 1873 à
Versailles dans le but de conférer avec le maréchal de
Mac-Mahon, qui avait succédé le 24 mai précédent à
Thiers à la présidence de la République. Il voulait
l'entretenir « des besoins de la France, de ses souf-
frances et de son avenir»; mais Mac-Mahon refusa
catégoriquement l'entrevue. Henri V pria ensuite le
général Ducrot de venir de Bourges, où il commandait
le 8' corps d'armée, à Versailles. Ducrot s'empressa
de se rendre à cette invitation du «Roy», se mit à
ses genoux, lui promit en son nom et en celui de ses
-amis de risquer au besoin la vie pour la défense de
la cause légitime ; il espérait que Henri V « ne regar-
-derait ce jour-là pas la couleur du drapeau qui flotte-
rait derrière eux». Le * Roy » ne sut-pas «profiter»,
pour citer une maxime de La Rochefoucauld, « des
avantages que lui offrait la fortune > ; il craignait tou-
jours que la postérité ne lui reprochât d'avoir sacrtâé
un principe s'il renonçait au drapeau blanc. Il aurait
pu se dire aussi que c'était sacrifier un principe de
l'ancienne monarchie que d'accepter une constitution et
les Chambres, qui limitaient le pouyoir royal ; or il ne
.cessait de répéter qu'il ne voyait pas d'obstacle à une
monarchie constitutionnelle. Du reste, la France, lEu-
ïope avaient fait du chemin depuis 1789, et la question
du drapeau ne pouvait être, ne devait être que tout
-à fait secondaire. Tous les amis de l'ordre, tous ceux
qui aiment sincèrement la prospérité de la France, tous
ceux qui ne sont pas aveuglés par la haine de la
religion ne peuvent que regretter que le comte de
'Chambord n'ait pas suivi les conseils si sages et si
-désintéressés du général Ducrot. Celui-ci prévoyait
D.gtzodoyGOOgle
VARIÉTÉS 381
que sans la restauration monarchique le pays tourne-
rait toujours plus vers le radicalisme et l'anarchie. Si
la France a cessé aujourd'hui d'être officiellement la
fîlle aînée de l'Eglise, si tous les jours de nouvelles
ruines s'accumulent sur tes anciennes, la responsabilité
en revient en grande partie à celui qui n'a pas su.
agir en temps opportun, à celui qui a donné à une
question de drapeau une importance capitale. Telle
la conclusion qui s'impose à ceux qui lisent le livre
de M. le vicomte de Chalvet-Nastrac, et cette impres-
sion est justifiée par l'histoire de la France pendant
les dernières années. C'est pour cette raison que le "
livre est d'un intérêt poignant et de la plus grande actua-
lité ; aussi aura-t-il, nous n'en doutons pas, beaucoup
de succès non seulement en France, mais encore en
Alsace, principalement à Strasbourg, oii le général
Ducrot est resté si populaire et a laissé des souvenirs
si sympathiques.
Henri V ne resta pas longtemps à Versailles. Lors-
qu'il quitta cette ville pour retourner en Autriche, on
pouvait considérer la question de la constitution future
de la France comme tranchée, et il ne fallait plus
s'attendre, au moins dans un avenir relativement pro-
chain, au rétablissement de la monarchie légitime.
D'après le titre de son livre, M. de Chalvet-Nastrac
aurait pu terminer là son travail, ou au moins il n'au-
rait pas dû lui donner l'extension qu'il a eue par les
chapitres VII-XII, pp. 209-379, car on n'y rencontre
que rarement le nom du comte de Chambord et il y
est surtout question des dernières années et de la mort
du général Ducrot. Dans les six premiers chapitres,
l'auteur sort aussi plusieurs fois de son sujet, par
exemple lorsqu'il raconte l'insurrection de la Commune
et comment le général l'a combattue, la nomination
de ce dernier au commandement de Cherbourg et à
celui de Bourges, les fautes commises par Thiers
comme chef du pouvoir exécutif et comme premier
président de la République, le refus du général Ducrot
de recevoir la grand-croix.
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391 REVUR D ALSACE
On nous permettra aussi de signaler plusieurs répé-
titions inutiles : le transfert de l'Assemblée Nationale
de Bordeaux à Versailles pp. 34 et 49; la discussion
qu'eut le général Ducrot au 8°" bureau de l'Assemblée
à Bordeaux avec le ministre de la guerre, le général
Le Flô, pp. 23 et 51 ; les pourparlers au sujet du
rétablissement de la monarchie p. 97 dans le texte et
■en note ; le désir du comte de Chambord de faire
connaître ses intentions pp. 113 et 114; les change-
ments dans le ministère pp. 121 et 1 23 ; les conditions
que mit le duc d'Aumale à accepter la présidence de
la République pp. irg et iz/; la liste des départe-
ments que comprend )e 8* corps d'armée pp. 156 et
218; une lettre de Robinet de Cléry p. 222 dans le
texte et en note ; la situation dans laquelle se trouvait
Mac-Mahon dans les premiers mois de l'année 1876
pp. 242 et 244. Pour ce qui concerne la remarque
faite en note, à la page 265, on dira avec le poète
latin : non erat his loais.
Citons encore les fautes d'impression : à la page
18, ligne 12 il faut lire vît au lieu de vit; p. 38, I. 20 :
représente qu'une au lieu de représente, qu'une; page
104 1. 8, p. 136 I. 9, p. 280 1. 9, p. 316 1. 6, p. 371
J. 2 : ftft au lieu de fut; p. 187 1. 19 : servrt au lieu
de servit; p. 220 1. 25 : succéda au lieu de succédés;
p. 275 1. 12 codera au lieu de cédera, cf. p. 310 1. 23;
p, 2Q4 1. 10 : fit au lieu de fit; p. 297 1. 13 : perdît
au lieu de perdit ; p. 309 I. 24 : prît au lieu de prit ;
p. 327 1. 23 quoi qu'il au lieu de quoiqu'il. Pour don-
ner au lecteur une idée exacte de l'écriture du comte
de Chambord il aurait mieux valu reproduire les lettres
autographes d'après l'original que de les réduire aux
deux tiers.
D' E.
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LIVRES NOUVEAUX
■G. Clkmenti. Un sanio Pair iota. Il B. Veniurino da Bergamo
dell' ordine de' Predicatori. 1304-1346. Storia e docu-
ment!. Rome, 190g, Deaclée et C'«. In-8' de xxx[i-479-
149 pages.
Ce livre est presqu'un alaatique : à nombre d'endroits sont
mentionnées les Religieuses d'Unterlinden avec lesquelles le
Bienheureux Vcnturino de Bergame fut en relation. Tout le
chapitre xxix. Le mistkhe di Unterîinden, leur est consacré,
et le suivant a pour titre Fr. Dietrico da Calmar et intéressera
•donc aussi les lecteurs alsaciens. L'auteur, dans ce chapitre,
me reproche d'avoir fait de Jean de Dambach un prieur de
Colmar, c L'Ingold (comme il dit), suUa fede dell'Echard credc
che egli Tosse priore del convento di Colmar quando Venturino
Bcrivera a fr. Dietrico. Ma l'opinione dell'Echard poggia solo
su un doppio Talso supposto . . . etc. *. Si M. Clementi avait pu
consulter ma liste des prieurs de Colmar de YAisatia sacra
-(II, p. 13S) faite d'après les chartes originales, il aurait vu que
je n'y ai pas maintenu J. de Dambach.
L'ouvrage, édité avec soin, comme tout ce qui sort de la
(naison Desclée, est orné de quelques gravures ').
A. M. P. I.
Prof. WoLFF. Einrichtungen und Tàtigkeit der siaatlichen
Denkmalpfitge im Eisass in den fahren iSçS-içog.
StrastKJurg, Beust, 1909. In-8* de 164 pp. avec 38 grav.
Après un rapide aperçu sur l'organisation ancienne et
■actuelle de la Conservation des monuments historiques en
Alsace (notons en particulier la liste des Denkmalpfteger,
0 La même Maiioo > lussi fditf UQ* traduction italienne dei Fleuri
Jeminitaintt lom le litre de : Ammt mUtitkt. (In-ia de 376 page*).
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3S4 REVUE D'aUACE
cette si excellente institution du zélé conservateur), la brochure
que noua signalons avec empressement à nos lecteurs, donne
un résumé des travaux menés à bonne fin ou entrepris dans
le cours des dix dernières années. La plupart sont des restau-
rations fort intelligemment dirigées par M. Wolff. Signalons en
particulier les quelques pages judicieuics consacrées à l'église
d'Ammerschwihr. Là où l'activité de U. le Conservateur nous
parait moins bien employée, c'est à Epfig et au prétendu
champ de bataille de César-Arioviste : la présente livraison de
la Revue montre une fois de plus (p. 337) que l'hypothèse de
feu Winkler est scientifiquement inadmissible. Enfin exprimons-
le vœu que M. WolIT trouve le moyen de s'occuper de la belle
porte-haute deCernay, unique en son genre en Alsace, et tou-
jours menacée. A. I.
Der Freihof Eberbatk bti Niedtrrddern. Ein Beitrag lur
Geschichlt dtr KircÂen^Uttr im EUass, par M. Ruhl-
mann. Strasbourg, Haus, 1909. In-iï de 60-6 pages.
Intéressante étude d'histoire locale.
Articles de Journaux et de revue*.
Le Messager d' Alsate-Lorraint. i"et 39 mai, ii juin. L'Al-
sace à la Défense nationale. — 1 3 juin. Un Alsacien au Uaroc :
le D' Weisgerbcr. — 19 juin. Le général Bouat. — 3 juillet.
L'enseignement de l'allemand dans l'Alsace française sous
l'ancien régime, par M. J. Joacbim.
La Rivolatiûn de iS^S. Janvier- février. Le prince A. de.
Broglie en Alsace en 1850, par Paul Muller,
Revue catholique d'Alsate. Mai. Jseglé, curé de S'-Laurcnt
(Strasbourg) avant et après la Révol-ition, par M. Schickelé.
Images du Musée alsaeien. 3* livraison de 1909 : Bas de
paysannes tricotés à la main. — La famille Rausch-Wiede-
mann de Strasbourg. — Objels du culte Israélite. — Cuisine
ancienne à Pfulgriesheim.
Annales de l'Est et du Nord. Avril. P. Muller, Scbulmcistcr
en 1836.
Inp. F. 8Dtt*> k Ci* i Biilitin. — IVi.
,db,Googlc
UN DIMANCHE EN ALLEMAGNE
(IMPKESSLONS D'UNE FRANÇAISE)
Fribourg, juin 1909.
— Dimanche, c'est dimanche et je suis en Alle-
magne !
Comprenez-vous, Jacqueline, l'allégresse de ce cri
matinal et le degré de curiosité, dont il témoigne de
la part de la française que je suis^ Songez! Je quitte
un pays où règne la franc-maçonnerie, je pénètre chez
une grande nation qui se vante d'être profondément
religieuse : la bonne fortune 1 Dans ma joie, je tire de
la pochette, où ils reposent, papier et stylographe,
a6n d'inscrire, au hasard des circonstances, les impres-
sions édifiantes que ce jour du dimanche, saintement
sanctiHé, ne manquera pas de m'apporter.
Jacqueline, mon amie, je sens que je vais vous
narrer des merveilles.
En descendant les escaliers, qui me mènent hors
de l'hôtel, je crois déjà goûter ce calme souverain qui
émane des hauteurs qui nous entourent et qu'accuse
le ciel sans nuage entrevu de ma fenêtre. . . Quelque
chose du vert reposant de la montagne et du doux
azur d'En-Haut va, semble-t-il, se refléter sur la foule
recueillie...
Rmt i'AUmt, iiiw »
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KBVUB O ALSACE
Je remonte la rue. . . Je regarde. - .
Devant mot, tous les magasins, sauf une pâtUserie,
sont fermés; et comme, tout de suite, je m'exclame à
la vue d'un si bel ordre, mon hôtesse, qui a fait
quelques pas avec moi, m'apprend que, avec la loi
sur le repos hebdomadaire, il est quelques accommo-
dements :
• — Comment? des accommodements?... Lesquels?...
— Mais, par exemple, le bureau de poste est ouvert
de midi à une heure, les magasins entre-baillent leurs
portes de onze heures à une heure ; quant à cette
pâtisserie, eh bien ! elle ne fermera que ce soir à fautt
heures.
Je fats la grimace. J'attendais mieux de la religieuse
Allemagne, je l'avoue.
— On ne peut cependant pas renvoyer les étran-
gers, réplique dignement la maîtresse d'hôtel.
— Cependant la conscience . . .
— Hé ! Hé !.. . la conscience ! ... la conscience !.. !
Apprenez madame, que le commerce a ses exigences .
Oui, et la vie aussi, je m'en aperçois de reste.
De droite et de gauche débouchent des gens affai-
rés. Ceux-ci, à bicyclette, portent au dos le fameux
sac gris ou brun, auquel se reconnaît l'excursionjiiste
allemand ; ceux-là, à pied, marchent à grandes enjam-
bées. Les uns descendent la rue, les autres la remontent
tandis- que les tramways glissent en ondulant et que
passent les automobiles aux longs cris de sirène. Dans
la paix blonde du matin, c'est comme un éveil uni-
versel.
Surprise, je murmure :
— ■ Le singulier dimanche !
— Hé! riposte mon hôtesse, quand on a travaillé
six jours de la semaine, on a besoin d'air et de lumière
le septième ! . . ,
C'est vrai, après tout! Tournerais-je au puritanisme,
par hasard ? . . .
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UN DIUANCHB EN ALLEMAGNE 387
Pensive, je vais d'une rue à l'autre, à travers l'ani-
ination grandissante, quand je songe, soudain, que j'ai
oublié de m'informer de l'heure de la grand'messe à
laquelle je tiens à assister. Je vois tant de gens se
diriger du même côté qu'il me vient à la pensée que
■c'est peut-être vers la cathédrale que tout ce monde
s'achemine.
Si j'allais me mettre sottement en retard ! . . .
J'avise une jolie jeune femme en jupe courte, toute
voilée de vert. Je prends la liberté de l'interroger :
— L'heure de la grand'messe .' me répond-elle. . .
Je vais à Littenweiler , pardon, je n'ai que le temps de
gagner la gare. . ,
Je me dirige vers une bonne grosse maman, flan-
quée de deux fillettes aux allures de tourterelles, je
renouvelle ma question :
— La grand'messe f souffle-t-elle péniblement. Il
s'agit bien de cela ! . . . Nous parlons pour le Feldberg !
Mon insuccès auprès de ces dames me jette du
■côté des messieurs. Je remarque une troupe de jeunes
garçons conduite par un prêtre en longue redingote
et au petit chapeau de paille noire. Cette fois, je vais
être renseignée ! . .
— L'heure de la grand'messe, madame? réplique
poliment mon interlocuteur. Nous sommes des envi-
rons. , . J'ignore vraiment. . . J'emmène mes jeunes gens
dans le HiàlUntkal, au Rauberschloss ; nons n'avons que
le temps d'entrer dans la première église catholique
venue pour y entendre, en hâte, une petite messe ! . . .
En hâte ? une petite messe i Oh ! M. le curé ! . . .
Je ne suis pas encore revenue de ma surprise que
le prêtre et ses élèves sont déjà loin.
Dans la Kaiser strasse, il y a tant de monde qui se
bouscule que je ne suis pas embarrassée pour renou-
veler ma demande. C'est à un monsieur, à l'air débon-
naire et majestueux, qui marche d'un pas cadencé à
la tête d'un groupe de jeunes gens, que je m'adresse ;
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388 RKVUB d'alsace
— L'heure de la grand'messe? ... En vérité, je ne-
saurais vous renseigner... Je conduis tout mon monde
au Titisee.
Ah ! oui ! Liitemveikr, !e Feldberg, le Ràttbcrschloss,.
k' Titisee?.., Je comprend:;. Chacuu court à la gare;
et c'est à des gens qui n'ont en tête que l'heure de
leur train que je demandais l'heure de la grand-
messe ! . . . O ironie ! . . .
Près du portail de la cathédrale où les fidèles s'en>
goutTrent sans plus accorder un regard aux statues des
saints protecteurs de l'Eglise — la sainte Vierge, saint
Alexandre et saint Louis juchés sur de hautes colonnes
en deçà du portail — qu'ils ne risquent un coup d'œtl
vers la merveilleuse décoration de ce bijou architec-
tural, je trouve l'homme créé pour me renseigner, le
digne serviteur de l'Iiglisc, suisse ou bedeau, qui me
répondre sans faux-fuyant.
L'homme se promène gravement la hallebarde à la
main dans la splendeur d'un costume rouge-brun garni
de bleu ; et ceux-là qui n'ont pas daigne regarder les^
beautés du portail hxejit cet homme avec complaisance :
— Pardon! l'heure de la grand'messe,' demandai-je.
Pardessus son épaule, l'homme habillé de rouge me
toise. D'une voix protectrice, il répond ;
— Neuf heures et demie... Mais à dix heures, c'est
assez tôt.
— Pourquoi ?
— On prêche jusqu'à dix heures.
Bon ! pensai-je, monsieur te suisse ou bedeau juge
à mon accent que je ne comprendrai rien au sermon. . .
son conseil est d'un homme charitable, suivons-le... Il
est neuf heures, flânons encore une heure!,..
Les cloches se sont ébranlées.
Dix heures!
Dix coups s'égrènent lentement à l'horloge de la
cathédrale, chassant, des hauteurs de l'admirable vieux
clocher où ils se tenaient, une nuée de pigeons qui
s'abattent lourdement sur le sol.
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UN DTMAMCHE EN ALLEMAGNE 389
Du rayon de soleil, brusquement arrêté au portail,
je passe dans l'ombre exquise de la cathédrale. Tant
-de iîdèles pénètrent avec moi sous les voûtes augustes
que je m'étonne, d'abord, de la quantité de gens qui
se sont dispenses du sermon. . . Seraient-ce des fran-
çais, par hasard?... Mais non; un coup-d'œil jeté vers
le lointain du chœur me fait entrevoir, à la lueur des
■cierges, sur lesquels flotte la clarté indécise qui vient
des vitraux, des silhouettes revêtues de mozettes ou
de Iqngs et larges surplis blancs qui, les unes après
les autres, semblent surgir de la muraille ajourée. Elles
s'avancent jusqu'au pied du maltre-autel, plongent en
une profonde génuflexion, se relèvent et gagnent leurs
places... Elles aussi arrivent après le sermon...
La clochette tinte vigoureusement.
Le service divin commence.
L'orgue prélude et voici que chante le violon. . .
Bientôt le violoncelle, l'alto, la contrebasse lui répon-
dent ; et, soudain, des voix humaines, puissantes et
graves, montent dans un superbe élan...
Kyrie ! . . . Gloria ! . . . Credo !.. !
Nous écoutons. . , Prions-nous .■'...
Sanctus ! . . . Benedictus ! . . .
Près de moi, quelqu'un chuchotte :
— Magnifique ! . . . (Colossal schôn !)
Qui est magniflque? Le mystère qui se célèbre à
3'autel ou la musique qui accompagne sa célébration ?
Lentement, je regarde ces hommes et ces femmes
aux physionomies à la fois attentives et distraites,
j'écoute, et je songe :
— Qu'importe le chemin de traverse, si Dieu est
au bout ! . . .
Sous la vigoureuse clarté du jour, qui surprend et
■aveugle au sortir de l'ombre sainte, la houle de la rue
paraît s'être accentuée. Devant la Kau/haus, les mar-
chands étalagistes découvrent en hâte leurs corbeilles
ou leurs voiturettes et offrent aux passants des légumes,
■des fruits, voire même des * délicatesses. . . » Je remonte
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9^ KETTE ZiALS^ZK.
la yimmiUrstrasu. Fano'^t co n'aperçoit qj'excarsîoQ-
iû*I«s aa complet T«n br^oze et aa (»3:7e ocné «Tnae
plim'; ^qge, pai«:hles ctadios en vêtements de vQle.
oAcî«n raûles iK go^nnés dans leur nnifanne de fer-
Uanc, j-^nes femoies et jean» âilef. en cbenusettes-
tranïparentes et japes claires, chapeaatées à FalienuDde,
^'nAf^ dames essoofflées, perdues dans l'amplenr de-
lenrs robes et de leurs invraisemblables coavre-cbels,
paytannes piltoresqaement revêtues du costume de
leur village, solennels jeunes gens, en calottes courtes,
appartenant â des Vcreine auxquels b couleur de b
cas>-)uette sert de signe de reconnaissance. Tout ceb
se m«ut. s'agite dans an singnli^ pêle-mêle qui Irappe
des yeux non prévenus, tandis que les oreilles restent
désagréablement impressionnées par le grincement des
portes des magasins qui s'ouvrent avec empressement
devant les casquettes bleues, rouges, vertes, oranges^
jaune citron et les feutres ornés de plumes et les cba-
peaux à l'allemande et les grosses madames. . .
Çà et là, dans la Kaiserstrasse, des personnes iromo-
biles devant une porte, où quelque chose est, sans
doute, placardé, reposent de tout ce mouvement. Ce-
sont de jeunes garçons, fort absorbés dans U lecture
d'une communication, probablement des plus impor-
tantes; car, sitôt leur lecture terminée, ils quittent
précipitamment la place, comme pressés d'aller com>
muniquer à leur famille ou à leurs amis quelque sen-
sationnel événement.
A mon tour, je désire être renseignée.
Je m'approche d'une première affiche. En gros-
caractères sont écrits ces mots : Match de ioot balle.
Je lis une seconde pancarte : Match de tennis.
Sur une troisième, il est question de lutteurs.
Je ne vais pas plus loin.
Déçue de je ne sais quel chimérique espoir, je fixe
vaguement les casquettes rouges, vertes, oranges,
bleues, jaunes citron, accourues pour se disputer tous
ces matchs. . . Ht comme, à leur air plus ou moins.
D.gtzodoyGOOgle
l'N DIMANCHI! SN ALLEMAGNE 3ÇI
important, je commence à me douter qu'il y a entre
elles une différence de valeur, et que j'incline à sup-
poser que, par exemple, les casquettes vertes jouissent
d'une considération toute particulière dans ce monde
masculin, si fémininement vaniteux, voici qu'un tram-
way, bondé de gens endimanchés, me frôle en me
narguant du bruit de sa corne :
— Couin ! . . . Couin ! Couin ! . . .
Une heure sonne.
Dans la grande salle de la brasserie en vogue, —
sur les murs de laquelle courent des arabesques multi-
colores, piquées, de ci de là, 'de' bols de cerf ou d'une
tète de sanglier — d'aguichantes filles de service s'em-
pressent autour des buveurs de bière ou des clients,
plus affamés, venus pour dîner. . . Et partout, dans
cette grande salle, éclairée par une large baie, qui
donne sur la cour plantée d'arbres, où les tables et
les chaises sont déjà toutes occupées, c'est, au milieu
de la fumée du tabac, un bruit de gens qui s'installent,
bientôt suivi du cliquetis des cuillers et des fourchettes.
Ici, on mange et on boit avec recueillement, comme
si on accomplissait quelque rite sacré. Il nâ me vient
pas à la pensée de me demander si l'allemand est un
foyer d'esprit auquel certaine bière, qui parait très
capiteuse, va mettre le feu; non, je songe à sa capa-
cité stomacale et je trouve très naturel que, dans un
lieu où l'on vient pour manger et pour boire, le cla-
quement des mâchoires domine le faible susurrement
des essais de conversation.
Une porte s'ouvre. . ,
Deux jeunes hommes, à la moustache impercep-
tible, correctement vêtus de noir, la casquette blanche
ornée d'une banderolle bi-colore, qui se répète sur leur
poitrine, pénètrent dans la salle. . . A leur vue, toute
une tablée s'ébranle, comme si un fil électrique l'eût
touchée et vingt jeunes garçons, à la casquette verte
— la fameuse casquette verte ! — et la poitrine barée
du même ruban bi>colore, sont instantanément sur pied.
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39' REVUE D ALSACE
De part et d'autre, ou se salue avec une cérémo-
nieuse gravité. . . Le président des casquettes vertes
— ou celui qui semble tel — présente aux casquettes
blanches les plus réputés d'entre ses camarades. Les
casquettes blanches graduent sensiblement la mesure
de leur bienveillance. Puis, chacun se rassied ayant
l'air de porter, en soi ou sur soi, le poids de tout un
monde, . .
J'examine plus attentivement les physionomies. . ,
Sous les casquettes vertes, quelques nez, quelques
joues, zébrées de vieilles déchirures, font rêver à de
nobles lendemains de bataille; et tandis que je détaille
ces grotesques cicatrices, voici qu'une figure, entourée
d'un pansement d'ouate et de gaze hydrophile, se
penche vers le plat qui contient des tranches de che-
vreuil entourées de confitures .. Oui, vraiment, ces
jeunes éphèbes représentent bien de valeureux guer-
riers, et je vais, je le sens, les considérer avec admi-
ration, quand, autpur de moi, j'entends murmurer :
— Equipe de foot-balle ! . . .
En moins d'un quart d'heure, et pour lO pfennings,
le tramway électrique me conduit de la Schwabentkûr
(la porte de Souabe) à une promenade, dont mon
hôtesse m'a, ce matin même, recommandé la visite :
— Ne manquez pas de voir le Waldser, m'a-t-elle
dit. Puisque vous_ vous intéressez à la fagon dont, nous
autres allemands, pasï^ons. notre dimanche, allez-Ià. . .
Ack l Gotl ! Vous serez satisfaite. . ,
Et me voici assise à la terrasse qui surplombe le
Waldsee^ ce gracieux lac si joliment aménagé au milieu
d'un vaste parc.
Au son de la barcarolle, que joue l'orchestre, des
barques glissent sur l'eau où se reflHe l'ombre de la
feuiliée.
Tout le long de la double terrasse qui, devant le
restaurant spacieuse et coquet, domine la masse liquidé,
je retrouve des échantillons de la foule à laquelle je
me heurte depuis le matin, moins les coureurs de
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lîN DIMANCHE EN ALLEMAGNE 393
'matchs cependant. . . A cette heure, c'est par couple
■que les fêteurs de dimanche — installés à de petites
tables — sirotent béatement les consommations que
leur apportent des garçons vêtus de noir, avec, à la
boutonnière, leur numéro de service accroché en guise
'de décoration.
Accoudée à la balustrade de bois qui me sépare
■du lac, mes yeux errent, au hasard.
Peu ou pas d'enfants. . . C'est la première chose
qui me frappe dans ce délicieux coin vert. Les petits
-êtres, que la maman française se fait un devoir de ne
pas quitter, se laissent très bien à la maison de ce
-côté-ci du Rhin, et sans trop de remords, je suppose;
car aucune arriére-pensée ne se lit sur les figures de
ces gens qu'anime seul un idyllique contentement. Ils
semblent tous se murmurer à eux-mêmes :
— Oh ! le bon. . , le cher dimanche ! . . ,
Ils regardent comme en extase, une barque qui
atterrit pour prendre de nouveaux promeneurs. Le
-tableau est curieux, en vérité! Quelle poussée vers
l'embarcadère ! On dirait qu'il s'agit de toute autre
chose que de la conquête d'une place éphémère sur
ces planches qui vacillent, et l'on suit avec intérêt
l'installation du couple vainqueur. . , Un vigoureux
■coup d'aviron, le voici au large... Entre l'homme et
la femme, c'est tout de suite un véritable assaut de
coquetterie. Visiblement, cette promenade sur le lac
est une occasion très goùlée de se faire admirer de
■la galerie : l'homme pose pour la force, la femme
pour la grâce. . . Et l'on entend des interjections, des
-cris de plaisirs ou d'efiroi mêlés au ctappotis de 1 eau
que couvrent les flonflons de l'orchestre. . .
Une valse... puis une autre... et une autre lente...
lente... Une vague griserie monte sous la feuîllée et
court sur le lac tandis que des oiseaux d'eau passent
à tire d'ailes à travers les ronds lumineux que fait le
.soleil en se mirant dans le VValdseû.
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394 REVUE D ALSACE
Sans se lasser, les garçons numérotés courent, de-
droite et de gauche, réveiller la soif des clients et,
dans le silence de l'orchestre, ce qui domine mainte—
naut, c'est un tintement de monnaie de nickel accom-
pagné du choc incessant des verres. , . O poésie du-
dimanche allemand ! . . .
Sur les marches de l'escalier de l'hôtel, vers lequel-
je me dirige, mon hôtesse m'interpelle du plus loir»
qu'elle m'aperçoit :
— • Etes-vous entrée au Stadt^arten ? Avez-vous-
assisté aux matchs de tennis et de foot-balle ? Avez-
vous entendu la musiqmj du Virrin de Vieux-Brisack P
Etesvoui allée au Schlossbcrg ? Et à Gunthersthal ?
Et au Lorcttobfrg c Et. . .
je demande grâce :
— Ayez pitié!... Impossible de tout entendre et
de tout voir!
Orgueilleuse, la maîtresse d'hôtel riposte ;
— N'est-ce pas î . . .
Et comme je me retirais, une voix masculine sonne
à mon oreille. Je me retourne. Devant moi, je vois uiv
prêtre grand, robuste, la physionomie imprégnée de
bonté. C'est bien à m.oi qu'il s'adresse :
— Vous êtes sans doute émerveillée, madame, de-
la façon dont on passe son dimanche à Fribourg?
— Emerveillée.'... Ob ! non, M. le curé! étonnée-
simplemeni. . . Je comptais narrer à une amie des mer-
veilles sur le repos hebdomadaire en Allemagne et. . -
— Vous êtes déçue.'... Eh bien! madame, vous
le seriez davantage encore si vous pouviez savoir à.
quel point ces déplorables coutumes allemandes qui
font du jour du Seigneur un jour de plaisir, ont de-
funestes répercussions en Alsace. . .
— En Alsace.'.,. Vous plaisantez!
Les yeux de mon interlocuteur se voilent de tris-
tesse, la voix devient âpre :
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UN DIMANCHE EN ALLEMAGNE 395.
— Après avoir pris la terre d'Alsace, voici main-
tenant que l'Allemagne essaie de lui prendre son àme,
son âme catholique. . . Oui, chez nous aussi, le culte
de la nature tend à primer celui du Maître, . . jadis^
nos alsaciens assistaient aux offices et se permettaient
seulement une petite promenade; maintenant, on se-
contente, le dimanche, d'une petite messe, la plus
courte possible, et on se permet de longues excur-
sions ! . . .
Et, comme dans l'impossibilité d'épancher le trop
plein de son cœur, le digne prêtre poursuit à demi-
voix :
— Oui, vraiment, vous ne pouviez ni tout voir ni
tout entendre ! . . .
Et voilà, Jacqueline, le récit fidèle dp ma journée.
S'il n'est pas tout à fait conforme à ce que je souhai-
tais vous envoyer, soyez^moi indulgente et accueillez^
du moins, tous mes regrets.
Claude Mancey.
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT
AU COURS DES SIÈCLES
AVANT-PROPOS
On ne saurait nier que certaines cités semblent, par
'leur assiette, avoir été de tous temps prédestinées à
Jl servir d'enjeu aux compétitions des races humaines
et ne se peuvent concevoir autrement que sous l'as-
pect d'une place de guerre. Tel est le cas de villes
•comme Laon, Coucy, Carcassonne, Besançon, Belfort,
da Petite-Pierre.
Ce n'est pas cependant cette impression que ressent
-tout d'abord le voyageur à son arrivée à Séleslat. Avec
ses allées ombreuses, bordées de coquettes villas, qui
conduisent à la ville, c'est sous l'apparence la plus
pacifique qu'elle se présente d'abord à lui.
]| faut avoir franchi la ligne de ses boulevards et
y pénétrer par une de ces rues tortueuses et étroites,
-<}ui, hier encore impasses, s'ouvrent maintenant sur
l'extérieur, pour se rendre compte qu'on se trouve en
présence d'une ville longtemps à l'étroit dans sa cein-
ture de murailles. — Mais pour saisir d'un coup d'oeil
ce que fut le Sélestat d'autrefois, pour en surprendre
-en quelque sorte la synthèse, il faut se porter à l'est
-de la ville, sur la route de Brisach,
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT 397-
De ce point le regard embrasse d'une part les
vieux bastions arasés de Louis XIV, de l'autre une
suite d'antiques maisons, se chevauchant les unes les
autres et surplombant de leurs encorbellements un canal,
aux eaux bourbeuses, avec, au loin, la vieille tour de
l'horloge, décrochant sur l'horizon le gracieux profit
de ses échauguettes.
11 se dégage de l'ensemble de ce tableau une
int&nse poésie et telle est alors la puissance de l'ima-
gination que, faisant abstraction des réalités trop immé-
diates, qui vous choquent, on pense aux sept siècles
d'histoire que résume ce spectacle et l'on se remet
involontairement en mémoire ce passage de Viollet-
Leduc '), qui pourrait en quelque sorte servir d'exergue
à ce travail :
« On songe alors à tous les événements dont ce
* petit coin de terre a été le témoin, à ces ruines
« accumulées par la colère humaine, à ces flots de
< sang répandus. On croit entendre ces clameurs, qui
«tant de fois ont frappé ces murailles...
< Dévastée, cette terre n'a jamais été abandonnée
« par ses habitants; plus elle a subi d'outrages et plus
t ses habitants se sont attachés à ses flancs ; plus ils
< tiennent à ce sol tout imprégné de leurs aïeux, plus
* ils ont de haine pour ceux qui prétendraient les
< détacher de ce tombeau. Cela s'appelle le patriotisme;
* c'est la seule passion humaine qui puisse être qua-
< liflée de sainte. Devant ce rocher sur lequel plusieurs
< générations ont combattu pour défendre leur îndé-
f pendance, pour résister à la force oppressive, pour
< éloigner l'étranger avide, ce ne sont pas des regrets
< qu'il faut exprimer, c'est un hommage qu'il faut, le
< coeur plein de reconnaissance, rendre aux morts. Ils
< ne demandent pas de pleurs, mais nous convient à.
< les prendre pour modèles >.
, Hitlnri ifuttl forttreiie, p. 3^9,
,db,Googlc
398 REVUE D'ALSACE
Ce sont évidemment des sentiments de cette nature
•qui guidaient l'avocat Dorlan <) et après lui l'abbé
-Gény >) dans le pieux hommage qu'ils ont consacré
l'un et l'autre à leur ville natale.
D'autres avant eux avaient rassemblé les premiers
■rudiments de l'histoire de cette petite ville, dont le
rayonnement littéraire fut cependant si intense, et dès
le XVI* siècle Jérôme Guebwillerî) avait dans une
■brève chronique établi en quelque sorte le canevas
sur lequel s'essayèrent ses successeurs du xvili' siècle :
le jésuite Roos4) et le procureur KentzingerS).
A juger de l'œuvre de nos devanciers et au moment
■d'apporter après eux notre modeste contribution à
l'histoire de la ville, nous serions tenté de reprendre
à notre compte la phrase décourageante qu'insciivait
La Bruyère en tête de ses Caractères •• Tout a été dit
«t l'on vient trop tard. . .
Certes par bien des côtés le lecteur retrouvera dans
nos lignes ce qu'il a lu dans des auteurs mieux quali-
fiés, mais ce que nous avons voulu faire et c'est le
seul mérite que nous prétendions revendiquer, c'est
de coordonner les matériaux épars dans ces divers
-ouvrages, afin d'en mieux dégager les aspects succes-
sifs de Sélestat au cours des siècles, en tant que phy-
sionomie matérielle, s'il est permis de s'exprimer ainsi.
Dans cette étude nous fait une place prépondérante à
I ) D0(L4N, Nelieu kaleriqitu lur l'AUati ti priHàfaltminl sur
4a vilU et Silntal (1843).
1) Abbé GSNV, I-a vllli impiriali di Siltital et la part çu'ilU
_fTit OH mtuvtmint leiial et poHttqtu di 1490 à ISJ6 (tgoo). U
■drti/ mnitipa/ tilultldiiit Cl9°')-
3) JiKOHE GuiSWiLLKR, Ckreniqui tilatadititHt (1530).
4] DOMIKIQUI ftooS, DialagKis mr l'AUtairt dt Sittttat {XVJCi),
5) F. M. KiNTliNOU 1 Mimairi hitterigui lur la vUlt dt Sétiitat
Voyei cncor* : Biatus-Rhihanus, Ub. HI Rtrum gtrmamitut ;
VIvÀtHZLmo, Epitemi Xtr. gtrm,, ch. 51; SONOFPBi, Chvrsg. Gtf'
man„ ch. X p. 183; HUTIOQ, ChrenUgH Aliatia, Mm VII; MtllAN,
Tapagrapkia Atiatia; Balthaiak Bick, CktVMifut; JACQUIS Fllr,
■Cirent^iM.
,db,Googlc
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 3Q9
-ses défenses. D'abord parce que ce sont elles qui modi-
fient le plus sensiblement les apparences extérieures
d'une ville et sont le plus caractéristiques d'une époque,
€t ensuite parce que c'est ce sujet qui a été le moins
traité par nos devanciers et oftrira en quelque manière
-l'attrait d'une nouveauté relative.
Guebwiller dans sa Chronique n'y consacre en effet
que quelques lignes pour avouer son ignorance ')'
L'avocat Dorlan dans ses Notki-s Iraite en dix pages
du sujet, ce qui en fait bien plutôt un résumé, et
-attribue quatre enceintes successives à Sélestat, non
comprise celle dite de Vauban, dont il fixe les époques
de construction respectivement aux années 1216, 1389,
1403 et 1552.
Il convient de faire des réserves sur quelques-unes
'de ces dates et de ne pas les prendre dans un sens
trop absolu, car, s'il est exact qu'elles correspondent
à un certain nombre de grandes transformations par
-lesquelles a passé la ville de Séleslat, il est non moins
vrai que d'une période à l'autre on a travaillé d'une
façon en quelque sorte incessante aux remparts. Le
fait est constant, encore que pour les époques les plus
anciennes, il soit assez difficile aujourd'hui d avoir des
indications précises.
Indépendamment des vieux protocoles dont les
-mentions se rapportent à notre sujet le premier et
principal élément d'information est constitué par les
plans et vues de la ville').
1) W(i BfgrifT und Thnrn dite Stat nan luen ertten hall gchkbt,
"tl*! alh nocb lo eigenllich nicht bcfundsii, dm noctimtli Uber ellihe
J*hr win die einratc Miiircn, ThUrn und Grltun mit dcD BolIwctkeD
and SchilteD gcmacht wwdeo.
a) l.n pUai et vu«t de SelMiat loot awei nombreul i pu-tir de
-U tcconde moilit du leiiitmc ■iècle. [1 en a malhenreuMment peu qui
■e npporlcnt 1 U topographie intirienre de la ville. Noua lei citerons
-dan* l'ordie ctiroD«)i>gique m commençant par la plan dt Carltruht
sur lequel non* alhin* revenir plus loin.
|0 Le plan dt Carlimkt, IJJ3.
3* Vue perapeclive de Séleatat prlae de l'eat, hora la porte de l'Ill,
4irte de 1* Coamographie de Sétiaalien Munatar, 1554.
,db,Googlc
400 REVUE D ALSACE
A cet égard un grand pas a été Tait dans la ques-
tion par l'identitîcatioii du plan de Carlsruhe, dont la
bibliothèque de Sél estât possède une photographie-
3° Une grmvure «nonyme et Km dite avec légende ■Heminde
reproduiunl le s:ège de Sélestal par les Suédois. Ce dessin, qui dooDS
une idée isset eiscte de ragglomérilinn urbaine, est incorrect en ca
qui concerne les rempirta ou du moini n'en représente que les défenses
lei plaa esaentietlea. Il appartient sans doute aui années T631 ou 163}.
et Ëgute dans l'ouvrage de M. Bodo Ebhardt sur le tvœnigabnurg, pam
en 190S chez Wastnutb.
40 Le piin cavalier de Merian tiré de la TcfiBgraphia Aliatia, i66j.
jo Un autre petit plan de o.i[<^- X o.o6o<, charmanle eau-forte
d'un fini et d'une hardiesse de traits remirquatiles, qui Cliate aux
archivea municipales de Séleatat et constitue, selon nous, une variaDla-
du précédent avec quelques légères modiËcalions dans le (roni oriental
de la ville (sans doute de la même date).
6" Une ïue perspective prise du même point de vue que celle de
Il Cosmographie, lirée de Dat Siil Za^iidi Eiuit de Baltbaiar Haha
en 1676. Nous ne partageons pas la préférence sur l'ceuvre de Munster
que donne l'avocat Dorlan h celte copie modernisée de la gravure de
Munster. La fidélité même du copiste est une des causes de ton inexac-
titude, puisqu'il * omis le* transformations turvenuea à l'aspect de la-
ville au cours d'un siècle. En 1676, il y avait notamment trois ans
que la ville était démantelée.
7» Un plan croquis de Terrade, contrôleur des brlificalions de
France, dessiné au verso d'une lettre adreisée par cet ingénieur an
grand Comlé le 29 mara i6;6. (Archives de Cbanlilly).
S' Le plan de Bodenehr, eitrait d'an ouvrage allemand de la En
du XVII* ou du commencement du xv[ii° siècle, intéressant malgré sm.
nombreuses erreurs, parce qu'il synthétise les travaux entrepris dans
les deux périodes de [676 et de 16S1.
o/> Le petit plan de Léman de la Jaisse, E^nrant dans son Allai
dit friaiipalei flaiit di gurrrt il villii marilimii du Reyaumi dt
Franci de 1736,
to° Une vue prise du colé oriental (point de vue préféré de» des-
sinateurs depuis Munster), tirée de VAIsalia itiutirala de SchœpBtn
portant celle légende : Selettadium vêtus, et pour laquelle le graveur
s'est surtout inspiré du plan de Merian qu'il a transposé avec i,t%
erreurs, notamment en attribuant aux Dominicains la propriété du cou-
vent des Capucine fondé en 1655 au Fischerbach. Elle est datée de
t76i.
1 [° Une autre vue plus exacte parue dans le même ouvrage repré-
sentant Sélestal au XVIII> siècle avec, au premier plan, la redoute de
la Sieioerkteutzbruck et la légende : Selesladium Dovum, versa»
11° el 1 3* Deux gouaches originales dédiées au Magistrat do
Séleatat et qui portent ces inscriptions : Séleatat aoiti les Césars;
Sélestal aoua les Rois de France. Ces deux tableaux figurent dans )•
cabinet du maire ji l'hôtel de ville et ont peut-être servi \ établir le*
gravures de Striedbcck, placées dans l'ouvrage de Schcepfl<n.
140 Un grand plan de La ville et de sea défentes antérieures à
17S7 puisqu'il reproduit encore l'ancienDc chancellerie, démolie à cctte~
époque.
.dbyGoogle
LSa ASPECTH DE SÂLRSTAT 4OI
depuis 1907*) et qui bien qu'appartenant au milieu
du XVI* siècle permet de se faire une idée très exacte
des fortifications antérieures, formant ainsi le chaînon
intermédiaire entre les défenses du moyen-âge et celles
des temps modernes.
IJ' Un ptan fiiunl putî* ik VÂtlai âa plata ftrtii di Frana
•séCHilè par le capi'aJDe du gfnis «n retriile Fachot pour le premîtr
eomol, manoterit en qnitre voloan •ppuleosnt an Miuie Condt.
16° Le pUn de VAncitn DlfSl dit Ferlifieatiem ezéculé pu le
j^nie milildre, peu d'anute* «vint la pierre et donné k l> ville par
rAdminntralion allemande depuii le démaDlèlement de l'ancienne for-
1 7* De la mtme période le plan parcellaire de Séleitat, esceltent
et coniciencieui travail, aujourd'hui encore coninltè arec Trait, mail'
laiieant t désirer comnifl exicntion matérielle.
18° L« plan de la ville dressé en 1895.
1) Le plaa de Carhrukt est, salant qu'on en peut juger par 1»
photographie, eiécuté 1 la gouache avec dessin Cerclé au trait noir.
Ce n'est pas à proprement parler un plan cavalier, car le tracé des
reaparli est rabattu et Ggure dan) le sens des quatre cAtés de la
feoille, suivant l'exemple adopté par un su(r« dessin du même genre
représentant la vne de la ville et des fortlRcations de Strasbourg par
Conrad Morant, qui l'exécuta en 1548 et dont l'original est su musée
Germanique de Nuremberg.
Bien que notre plan ne loit ni daté, oi signé, il appattient évidem-
nent par son sljila général au milieu du xvi< siècle. Une légend»
bè* complète L en juger par le nombre des numéros (une centaine an
MMUs) et aujourd'hui perdue, accompagnait autrefois ce dessin. Cette-
perte nous prive de renseignement* particulièrement précieux sur 1*
topographie de l'époque.
Quoi qu'il en soit et dans l'état oii il le trouve, il est facile d'en
déterminer l'origine et d'en retrouver l'auttnr, car, par la précision et
Tabondance des détails techniques, ce pisn ne peut être que le travail
d'un maître ès-œuvres, qui coodaisait l'entreprise de réfection des rem-
parts, ordonnée par la ville au xvi' siède et dont ce dessin constituait
sans doote la minute Originale. Une particularité vient corroborer cette
hypothèse et noua aider dans nos déductions ultérieures ; c'est que ce-
plan ne donne aucun renseignement sur les édifices civils ou religieux
de la ville et se borne k reprodaire les détails de la défense, marquant
aioii suffisamment son carsclère. D'autre part il est non moins inlé<
resaant de constater dans diverses parties architecturales des emprunta-
incontestables faila an >1yle militaire strasboorgeoia de la même époque.
Ces diveraea circonstances jointes t cerisins événements tirés de
l'hiitoire même de Sélealat et dont il lera ultérieurement parlé nous
perneltenl d'en attribuer la paternité I Jean Uhlberger, maître tailleur
de pierres é Seleslit de ijjo è 156S' ''*'* * Isquella il fut nommé
maître d'cruvres de la cathédrale de Strasbourg. Il paraît avoir été le
fils d'Arnlvoise Uhlberger, admis dans la tribu des forgerons en 1516.
(A. DoiLAH : Ettidtt lar Figlitt faroiitiali dt SUittat).
&t<e<a a.'il»atit, l>Ot 1*
.dbyGOOgle
403 REVUE D ALSACE
Les indications fournies par les documents de ces
diverses époques se corroborent les uns les autres. 11
ne reste qu'à les repérer sur place, besogne relative-
ment facile, car dans une vieille cité comme la nôtre,
où la pioche du démolisseur et les exigences de l'édi-
lité moderne n'ont pas nécessité de sacrifices trop
lourds à l'ensemble des anciennes constructions, on
retrouve gravées d'une façon en quelque sorte immuable
sur le sol et dans la disposition même de ses rues,
ses aspects antérieurs et ses accrues successives. A
travers cet enchevêtrement de rues et d'impasses qu'on
est volontiers tenté d'attribuer dédaigneusement au
hasard ou au caprice de ses habitants, comme tout ce
dont on ne perçoit pas la raison d'être immédiate, on
découvre au contraire au rapprochement des anciens
plans et par leur comparaison avec l'aspect actuel de
la cité, les effets d'un programme mûrement étudié,
sagement réfléchi et réalisé enfin d'une façon métho-
dique et conforme aux nécessités de la défense de
chaque époque.
Mais avant d'aborder l'histoire monumentale de
la ville, il importe de connaître le milieu dans lequel
elle s'est développée et de faire une description rapide
de sa situation géographique.
Aspect général
« La cité de Selestad, au milieu du pays d'Alsace
est située en une ferme place et en terroir très fécond »,
nous apprend Sébastien Munster dans le français plils
expressif qu'élégant de la traduction de sa Cosmo-
graphie.
Placée à quatre kilomètres seulement des premiers
contreforts vosgiens, qui s'entr' ouvrent au débouché
de deux larges vallées, terminées par des cols d'accès
bas et facile ; sur la rive gauche de l'Ill, qui venant
du sud, s'infléchît vers l'est sous ses murs même, où
.dbyGoogle
LES ASPECTS DE SÉLBSTAT 403
il se divise en mille bras t) Sélestat devait à cette
situation exceptionnelle, d'être appelée rapidement à
servir d'entrepôt pour les marchandises qui transitaient
-du nord ou du sud à destination de la Lorraine ou
réciproquement descendaient de cette province dans
la vallée du Rhin.
A la lisière du pays haut et du Ried, dont, selon
l'abbé Geny elle tirerait son étymologie *), Sélestat
participait à la fois des avantages variés de ces deux
montrées. A la première elle devait la culture de la
vigne, qui nulle part ailleurs en Alsace ne descendait
aussi avant dans la plaine ; à la seconde de gros pâtu-
rages, des forêts giboyeuses, enfin et surtout une route
naturelle, facile et commode, constituée par la rivière
même, qui, avec ses innombrables méandres et étangs,
formait un réseau de voies navigables, singulièrement
précieux aux époques où l'insécurité et le mauvais
-état général des routes terrestres rendaient pour ainsi
dire impossible le charroi des marchandises lourdes.
L'Ill lui-même, à ce coude qui devait marquer
l'emplacement futur de Sélestat, recevait plusieurs
cours d'eau. Les uns, rivières parasites, comme les
-appelle Vidal de la Blache 3), simples réapparitions de
la nappe souterraine qui s'étend dans la plaine entre
J'Ul et le Rhin ; les autres, coulant de la montagne, se
transformaient à la fonte des neiges en de véritables
torrents, envahissant toute la plaine de leurs amas de
limon et de galets, tandis que l'été, réduits à un simple
■ ') Cirte de 1* Hxute et Buie-Aluce gravie pu Jacqaei André
f ridrich pour VHittoiri di la pravÎHtt d'AIiact par le P. L>|{iillle.
a) S«)oa l'abbi Geoy (Fuhrtr Jurch Sihltltitadt) l'Ctymologie de
SiletUt, ï l'en npporter 1 ion orthographe la plus anciennt qm e>l
Sdadiatat (vill' aiècle) proviendrait de deux mots de l'aDcien dialecte
alemaniqae : Slade, iclade qui forme au génitif icladia et veut dire
taartcage, contrée humide, ce qui équivaut au mot actuel de Ried, et
Stat on ville : < La vilU d» Ried» ipithéte dei plua juatifiéea par la
«itliatioii topographique même de la ville, k l'endroit ou le réaeau
«lei canaux de l'Ill ■« développe dam «» plus grande largeur.
3) Vidal di la Blackk : TaHiau di la giagraphU dt la Framei,
Paria, 1903. — ReiiiH AUatH»nt illmtrit, 1904, p. 83.
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404 REVUE D'ALSACE
filet d'eau, ils vont se perdant au milieu de bancs de
sable et de gravier.
C'était d'abord un ruisseau qui prenait naissance
dans la plaine entre Guémar et Illbxuseren et venait
se jeter dans la rivière au sud de la ville en se divisant
en plusieurs bras, qui servirent plus tard à alimenter
les fossés des diverses enceintes de cette partie de la
ville, mais qui formaient, encore au Xlll' siècle, du che>
min neuf et du quartier qui s'étendait au delà, an
marais en quelque sorte impraticable.
On le désignait du Xiv* au xvii* siècle du nom de
< Muhlbach > '), peut-être parce qu'on avait construit
sur ses bords un moulin «) ou encore Vorstadtback.
C'était «la rivière > du faubourg, comme le Gerber-
bach, dont nous allons parler ensuite était celle de la
ville, Stadtback. Au xvii' siècle on l'appelait aussi
Untermiiklback 2), par opposition à Y Obcrmtiklback, qui
coulait dans la ville même. Cependant dès celte époque
il commençait à être connu sous la dénomination popu-
laire de Fischerbach, qui lui est restée d'ailleurs et
qu'il reçut à l'occasion du transfert dans un quartier
voisin 4) de ses bords de la tribu de pécheurs, autre-
fois au ladkoff, c'est-à-dire peu après le siège de 1632.
Fendant le XVIU' siècle on le désignait également sous
le nom de canal des Capucins s), qu'il tirait du cou-
vent fondé en 1655 *) sur sa rive gauche, et qu'il n'a
pas conservé.
1) rian d'CJhltMTger. Diitrith um Tturthaff ven StKtraUlr »/ tinim
h»/ m dtr virstal H dir Mukibath. (aS juillet 13S7).
1) Ce moaliD pinil tire contenponin de I* citation dn chenin
neuf k la Gn du xiu' liicle, dont il tir> «ans doute *on Don. (Nener-
veg : neumuhl). En toDi cii ua titre de 1370 conitit* déjl mn-
Un« redditui annui et perpelnl uDÎui denarionim «rgenlineoiian
nnalium quoi nihi hniuiquc perrolail dictai Knol[e der acicermann,
de cari» qaondain Johannis dicii Jade, aita in lubarUo optdi Stecztat
bi der nnven nmhlen cnm omnibni iniB »di£ciia, perlinencîit et inrlbu»
nniTenis. (Terrier de [370. Arch. Maa.).
3) PUq de Mtriui.
4) 3 Ras dei Capuciai.
s) PUn de Fachot.
6) Avijit 1» guerre, maptin de I« Rtgie de« tabui.
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LES ASPECTS DE 8ÉLESTAT 405
Une dérivation s'en détachait en suivant à peu près
ia direction de l'ancienne rue de la Cannette >) jusqu'à
la place actuelle de la porte de Colmar pour redes-
•cendre ensuite tout le chemin neuf jusqu'à 1*111 dans
lequel elle se jetait un peu en aval de l'embouchure
■du Fisckerback même. C'était le Geisback, appelé aussi
■Giesbach, Giessenbach, Geissenbach ou encore Giessen-
^rabea. De là sans doute le nom donné par une tra-
duction inexacte selon nous (et ce n'est pas la seule
que nous aurons à constater) à une rue de l'ancien
faubourg, qui y aboutissait : rue des Chèvres '). Ce
-canal n'était pas encore entièrement comblé en 1843.
Plus au nord la ville recevait un bras du Gùssen
ou Scher, formé lui-même de la rivière du val de
Lièpvre la Leber ou Uepvrette et de celle du val de
Ville VAllbach. Ce cours d'eau qui s'en détachait un
:peu après Châtenois, traversait la ville en une diago-
nale du nord-ouest au sud-est en passant par le quai
-du serpent, l'enclos des Franciscains 3), celui des Domi-
nicains 4), puis celui de Sylo S), après avoir longé la
rue du Foulon, pour aboutir à cet étrange et pitto-
resque fossé des Tanneurs, dont plusieurs maisons
-gardent les traces non-douteuses de l'architecture de
la fin du xin= siècle. De nos jours, seules l'entrée et
lia sortie de ce ruisseeu sont encore à ciel ouvert, tout
le surplus ayant été transforme en voie publique. Les
<)erniers travaux de cette couverture, comprenant le
'tronçon de la rue du Foulon, qui servait jadis de lavoir
■municipal, ont été achevés en 1894.
l) Ott* nie l'eit ajontie lu boulavard crM apii* le dénaolète-
mml. Elis l'étendiil entre le Fiicktriatk et l'citrimllt de l> rue dM
Uboareurt.
3) Entre la rac de la pomme d'or et le chemin neuf.
3] Aujourd'hui occupa par l'icole communale de garçoaa rue Wlm-
•pheling. Leur ^liie, dont le chœur leul lubiiate, a été traniformè eu
iSSi en temple protentant.
4) Ealiérement lurUli aujourd'hui. Les bâtimeata de la pMie
. actuelle occupent une petite partie de cet emplacement.
5) H6pital municipal.
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406 REVUS b'alsacb
Aux XIV* et XV' siècles il était désigné sous le-
nom de Fischerback, parce qu'il bordait sur sa riv&
droite le poêle des pêcheurs, alors situé au ladkoff, et
la porte par laquelle il s'ouvrait passage dans les rem-
parts s'appelait Fisckertorlin '). Au Xvi* siècle il est
marqué dans le plan d'Uhlberger avec la qualification
de Gerberbach, Un siècle plus tard Merian le dénomme
obermuklback. Quelquefois aussi, comme l'a vu plus^
haut, on le nomme Stadtback par opposition au ruisseau
du faubourg, ou même lui donne-t-on l'épithète encore
plus brève de bock '). En réaUté dans la langue courante
il reçoit autant de dénominations différentes qu'il traver-
sait de quartiers, ce qui a eu pour résultat à diverses
reprises de faire prendre à tort la partie pour le tout.
Shlangbach à son entrée en ville 3) (à partir de la
seconde moitié du xvi* siècle seulement, on verra par
la suite pourquoi), ce qui se traduisait improprement
pendant la période française par ruisseau du serpent;
Predigerbach dans la partie qui longeait le couvent des
Dominicains 4) (frères prêcheurs) ; Sauback dans celle
de la rue du Foulon, expression dont la hardiesse-
toute rabelaisienne nous dispense de plus amples expli-
cations ; Gerberbach enfin dans la dernière partie de
son parcours urbain 5), parce que dans ce quartier
s'était concentrée l'industrie des tanneurs, dont les-
matsons sont encore aisément reconnaissables de nos
jours aux trois couteaux, emblème de la tribu 6) : ce-
ruisseau faisait tourner le long de son cours les roues
de quatre moulins.
I) Cenâgin dtt garditm du perla iftau 149!). (Arch. mun. Stlca-
Ut). Contignt dt Fâlairage 161S (Dito).
3) BtinlM Munùk dtr ail uf lintm huit by lili (Sylo) H dtr baeh
(lenicr de i% juillet [3S7. Arch. mun.)
3) Jniqu'iu mtrchi aux potB.
4) L> me qui l'ttive au dcMii* de )> route du cintl > coniervi-
s) De h rue de l'abattoir à l'Ill.
6) Lu armei de la tribu des lauDeun de Sfteetit ttaieni enregit-
trées ■OUI te numéro 337 du R«gi*tr« I de BrisKch comme mil ; D»
uble à trois couteaui de tanneur d'argent, emiDauchéi d'or, po«é« eik
pal et en sautoir.
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LES ASPECTS DE SELESTAT 407
Il détachait en outre sous les murs même de
Sélestat un bras plus faible, qui, remontant plus au
ijord en les contournant, pénétrait dans l'agglomération
par la place du vieux marché aux vins, suivait la rue
du sel, la place actuelle du marché aux poissons, arro-
sait ensuite ce qui fut plus tard les vergers du prieuré
de Sainte-Foy, maintenant la place du marché aux
choux, et s'élargissait enfin dans le dernier tiers de son
parcours avant de se jeter dans les fossés de la ville,
à l'extrémité de la rue actuelle du vieux fossé aux
bateaux après avoir traversé le mur d'enceinte sous
VAngertorlin. Lorsque fut construite la seconde ligne
de remparts on ménagea une sortie au trop plein de
ses eaux à côté, mais un peu plus en aval, de celle
du Gerberhack '). Ce cours d'eau se divisait peut-être
même en deux branches dont l'une allait rejoindre par
des quartiers aujourd'hui bâtis le ruisseau des tanneurs
à la hauteur présumée des numéros 4 et 5 du quai
de ce nom. La topographie telle qu'elle ressort de
quelques vieux terriers du Xiv« siècle, semblerait don-
ner quelque fondement à cette dernière hypothèse.
En tous cas l'existence de cette voie d'eau ne sau-
rait être contestée. Son souvenir nous est conservé
par l'appellation de la maison Hurstel, devant laquelle
elle passait et qui appartenait au début du XVII' siècle
à Jean Billex, frère de l'hôte du bœuf : Zum klein
Giessen genannt*)\ puis par la rue voisine qui porte
le nom caractéristique A' Altsckiffgraben. Il est à noter
d'ailleurs que le tracé que nous avons indiqué forme
«ne suite pour ainsi dire ininterrompue de voies excep-
tionnellement larges pour Sélestat, dont les dimensions
s'expliqueraient difficilement sans l'existence de ce
cours d'eau, et qu'en outre sa direction est sensible-
ment parallèle à celle qu'affectait la rivière principale»
le Muhibach.
1) Plan d'Uhlbcrger.
3) L'inscnption auigne à l'innle 1615 la date de reconitruclioa
de cet immeuble.
,db,Googlc
4o8 RHHJE D' ALSACE
Ce ruissean existait encore à l'époque d'Uhlberger,
puisque sur son plan la tour d'artillerie, placée au nord
de la commanderie de Saint-Jean >) était percée à sa
base d'uue voûte, qui servait à l'écoulement d'un canal,
et qu'une levée de pierres, construite dans le voisinage
immédiat de cette ouverture, prouve qu'il y avait à
cet endroit toute une organisation destinée à régler la
circulation des eaux, non seulement dans les douves,
mais encore dans l'intérieur même de la ville.
Sur la rive droite de l'ill, deux de ses bras *) cou-
raient parallèlement de la forêt à la ville même, où
ils se réunissaient à nouveau à son cours principal, la
mettant ainsi en communication directe avec le réseau
fluvial du Kied.
On conçoit sans peine que tous ces cours d'eau,
sans compter les fossés des remparts et les nombreux
bras de l'Ill, contribuaient à donner au Sélestat du
moyen-âge cet aspect de petite Venise du nord qu'avec
beaucoup moins de justesse on a donné i un des
quartiers de Colmar 3). Hors ville ce vaste réseau de
canaux, bordés de taillis de saules, dont les eaux à
, certaines époques de l'année envahissent toute la plaine
d'alentour, évoque, avec toutefois les silhouettes des
moulins en moins, quelque paysage des bords de la
Meuse ou de l'Escaut, ce qui faisait écrire par Beatus
Rhenanus à son ami Erasme : < In HoUandia putares
te esse>.
On songea de fort bonne heure à utiliser cette
situation naturelle comme moyen de défense. Au
XVI» siècle Guebwiller explique tout le parti que les
architectes militaires comptaient en tirer 4). Depuis
t) GymiuK actuel, aprèt «voir Mè penduit iet deux preaict* U«n
da XIX* dtcle collège municipal.
3) Vue perspeclive de Sèbistien Mnoiter. Plan de Fichot.
3) lu quibui Scleitadium Cotmariie Baïuluiii (Schcbpflin, Abmtia
illiatrata, II, 379).
4) Ei( kombt offt duzue, d*z dnelba ein gintier Sec i*t van
WMer durcb den Kuilien Walt hiniu* biei luc des SchnellentMihl.
[Le Schnellcnbubl, ancien naooir de Hartmann S:hadi, prèT&t de
Stleatat au xm' aiicU, iitu« 1 { kllomèiret de U vill« àt l'autre cfttt
.dbyGoogle
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 409
cette époque tous ceux que leurs fonctions ou leurs
•études avaient appelés à s'occuper de cette question,
■ont compté, parmi les défenses les plus sûres, l'inon-
dation et avaient pris des dispositions effectives pour
l'étendre à tout le pays plat en couvrant au loin d'une
immense nappe d'eau près des deux tiers du périmètre
total de la ville. Au XVll* siècle les ingénieurs du génie
■militaire divisaient l'inondation en supérieure et infé-
rieure '). La supérieure était formée par les eaux du -
Fisckerbctck et s'étendait de ce ruisseau jusqu'à l'Il!.
L'inférieure qui s'alimentait au moyen de la fermeture
-des vannes des canaux de l'IU allait de celle-ci jusqu'à
la lunette de Ratbsembausen.
L'agglomération urbaine marquait l'extrême limite
■des terrains hauts, dominés au nord sur la rive droite
du Klein Giessen par une extumescence de lœss *) de
forme allongée, s' élevant de façon à peine sensible du
côté du marché aux grains pour se terminer de fa^on
plus abrupte vers la place de la porte de Strasbourg.
De ce mouvement de terrain occupé aujourd'hui par
J'église Saint-Georges et ses abords on perçoit à peine
le relief maintenant, mais pour s'en faire une impres-
sion plus exacte, il convient de songer à la masse de
gravats et de décombres que l'homme accumule à la
la longue par son séjour continuel sur les mêmes
-emplacements 3). De même un autre quartier de la
-ville, celui du ladhoff et du gerherbach a lui aussi
subi au cours des siècles de profondes transformations.
At !■ forll de l'ill appartient aujoard'hui i la baronae de Marpb]'].
iHîe zwiichan neio atlicli und lo brucken lo mm In NUtben, d« Golt
Torasi wol abwcrfen kann. (ChraHiqHt dt Guttmitltr),
I) Pbn de FachoL
l) Vidal di la Blache (paaiim).
3) Un exempte caracttrislique de ce (ait eit doi)n> par la place du
ftarrii Notre-Dame 1 Paria. A l'époque romaine elle n'itait pai aenii*
blement relevée aa-deMus du conn de la Seine, Lon de la conatractioD
-de rtgliie da xin* «iècle on accédait au portail par un Urf« eiealier
de pluiienri marche*. Aujourd'hai lei portée iodI au niveau même de
-la place. Qui ne connaît d'aatre part la l^eadaire hiatoire de la Roche
•fairpéieaae dont la hauteur ne lanrail plui effrayer aucun triomphateur.
D.gtzodoyGOOgle
4IO REVUE D ALSACE
qui en ont complètement modifié l'aspect, de sorte-
que pour saisir la suite de notre sujet, il faut par la
pensée se reporter aux époques où la place de ladho^
était au niveau même de la rivière, où le canal du
gerberback occupait toute la largeur comprise entre
les deux rangées de maisons qui le bordent où enfin'
les riverains avaient le seuil de leurs demeures relevé
de plusieurs degrés au-dessus des eaux, tandis qu'à,
présent pour pénétrer dans toutes les anciennes cons-
tructions de ce quartier il est nécessaire de descendre
plusieurs marches.
Une situation aussi favorable, un terrain aussi nour-
ricier devait attirer évidemment de bonne heure les-
hommes, car c'est le propre de certaines position»
géographiques, dont l'excellence a été reconnue par
toutes les races, d'être devenues à l'aurore même de-
l'humanité, et d'être restées dans la suite des siècles, le
centre sans cesse renouvelé d'agglomérations humaines.
Sélestat peut à bon droit revendiquer cet honneur et
complète avec Mulhouse, Colmâr et Strasbourg, et au
même titre qu'elles, la série des plus importants éta-
blissements de la plaine d'Alsace.
Les origines
Préhistoire. — Piriode ronwine ; vill» g. llo- romaine. — Pértodo mkra-
vingirnne ; habitilion roy»Ie. — Période c»ro1ïiigienne : p»l«i»
de Cliitlemigne,
Il n'est pas douteux que le sol sur lequel s'élève-
aujourd'huî Sélestat ait été l'objet d'une prise de posses-
sion très ancienne et que dès les temps préhistoriques-
il y ait eu une station humaine au confluent de l'IU et
des divers ruisseaux qui l'arrosent aujourd'hui ■). Les-
i) Vidal ds la Blachb (puiim).
.dbyGoogle
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 411-
premières demeures étaient de toute évidence des habi-
tations lacustres >). Des pieux, 'des troncs d'arbres entiers,
coupés à la forêt prochaine et profondément enfoncés-
dans le limon du fleuve, supportaient le plancher sur
lequel s'élevaient des cabanes de bois, garnies de terre
glaise et recouvertes de chaume. Ces habitations étaient
à quelque distance de la rive, à laquelle elles étaient
reliées par des ponceaux de bois, qu'en cas d'alerte
on pouvait facilement relever, afln de se mettre à
l'abri des attaques de l'homme ou des animaux. On a.
retrouvé des traces de ces stations à Rathsamhausen,
Breitenheim, Ohnenheira, à l'Oberrieth et dans diffé-
rents graben du Ried >).
Durant la période romaine, l'histoire ne nous a con-
servé la trace d'aucun établissement à Sélestat, encore
que Beatus Rhenanus ait voulu l'identifier en se basant
sur une confusion de noms avec l'antique Elcebus de
Plolémée 3). Cependant des découvertes faites à la fin
du dernier siècle et au début de celui-ci permettent
d'affirmer aujourd'hui l'existence d'une station romaine
à Sélestat au m' siècle de l'ère chrétienne 4).
Quelle était la nature de cet établissement ? Selon
toute probabilité quelqu'une de ces villas gallo-romaines
qui parsemaient alors la Gaule et constituaient de grands
domaines ruraux contenant des terres de toute nature :
champs, vignes, prés, foréis. Or tous ces genres de
culture se trouvaient en quelque sorte concentrés à
Sélestat 5).
l) Ctny Fukrtr darck SthUmtadI, p. lo.
*) VatIN, (Srvut J'Aliaee, 1857, p. Il6)-
3) DoiLAN, pMiim, p. 17.
Roos (xu* diilogae] n'est pta éloigné d'admettre * lur U foi dcr
qoelqn» èrudlli > l'eiiitence sar l'emplmcement de Sileattt d'une ville
ronaine (ja'il appelle Augaata Tritraccorum. Mal heu reaae ment poar celle
hypothèae U tMe théodosienne est muette lur cette cilt, SchœpBin
daôi Km iudei de VAhalia illuilrala at cite aucune ville de ce nom.
4) GiMY, Fukrtr durck Sckiiintadt.
^ Sur le plan de Merian la région dea vignea commençait presque
tODs tea mura mCme de la ville entre te ruiaaeaa du FiichirtacK et la
mate de Colmar actnelle.
,db,Googlc
4ia REVUE D ALSACE
La villa réunissait sur le même sol les esclaves,
itenancters, affranchis, colons et hommes libres. Les
tenanciers en cultivaient une part et le reste était gardé
par le propriétaire lui-même, qui le faisait cultiver par
4e groupe servile ou familier avec l'aide des tenanciers.
Les revenus de la villa comprenaient les redevances
-des tenanciers et les fruits de la part que se réservait
4e maître, La villa se divisait en villa urbaine, qui était
l'habitation du maître, et en villa rustique, qui contenait
4e logement des esclaves avec les dépendances néces-
saires à la culture, habitations de petits tenanciers,
pressoirs, granges, moulins et ateliers.
Ces villas portaient d'habitude le nom de leurs
propriétaires et ces locutions subsistèrent longtemps
«ncore après la chute de l'empire romain ■).
A Sélestat la villa urbaine devait selon toute vrai-
-semblance être située hors la ville actuelle, au sud du
Muklback dans l'îlot trangulaire formé par le boule-
vard, l'allée des Récollets et celle de l'ancienne poste.
-Quand on creusa les fondations de la villa de Madame
Areuve Franck on trouva enfouies dans le sol 140 pièces
de monnaie d'argent de l'époque romaine >). L'inven-
tion de ce trésor à cet endroit permet de supposer
-qu'on se trouvait snr l'emplacement même de la maison
du maître ou tout au moins du chef de l'exploitation
•rurale. On peut conjecturer également d'après les don-
■4iées qui suivront que les autres bâtiments s'étendaient
peut-être plus à l'est et que l'ensemble du domaine
confinait à l'Ill même, qui formait la voie nécessaire
pour l'écoulement de ses produits 3).
t) D*n* rtle de France In termiiiaiMiu cy, y Indiquent (rèqnea-
.meot une orÎKine ronkine : Gagnjr (Waniacai-Winiaci-Till*); jollly
(Julinl-Jnlil^villa), dont pat ilinon oa luppriaait le mot : villi.
En Atuce on lainùt lubiiater cette lerminaiaon : Adarnavriller
(Adimartia-vlllare) ; Riqoewibr (Rleho-villa) ; Uackiwillcr (Macuoa-vit.
4arc). (Baqoot et Riitelhueber, Biclioimairt du Haut tt Jn Bai-Rhi».
1) GfiitV, paMim. — Une partie de cea noonaiei eil acluellemeoC
.dfpoéée i la bibliothèque municipal'.
3) La voie romaine d'Argenloralum l Arientovaria était aituie
4ieBUGonp plui à l'eit tt panait entre Baldenbeim «t Sehwobthein anr
.dbyGoogle
LBS ASPECTS DE SÊLEGTAT 413:
Il se pourrait que l'établissement romain ait été-
ruîné dès la fin du lll' siècle de notre vie, lorsque les-
Barbares envahirent l'Alsace avant la campagne de-
Constance Chlore, qui les en chassa en 296. Ce qur
donnerait créance à cette hypothèse, c'est que les-
monnaies constituant le trésor mis à jour ne sont pas-
postérieures à l'année 268 et furent retrouvées sous-
une épaisse couche de cendres et de débris de toutes
sortes.
Durant combien de temps, à la suite de cette catas-
trophe, régnèrent la solitude et le silence sur la pre-
mière ébauche de civilisation qu'ait connue notre cité^
Son abandon fut, selon toutes probabilités, de courte
durée'). D'ailleurs fut-il jamais complet? Si l'homme
pille et ruine facilement les constructions de ses sem-
blables, il lui est plus malaisé et du reste moins utile
d'exercer son action destructive sur les plantations et
le sol lui-même. On peut donc admettre que le
domaine rural proprement dit subsista. Peut-être même
quelques-uns de ses anciens tenanciers survécurent-ils-
au désastre et revinrent-ils, la tempête passée, prêter
aux nouveaux occupants le concours de leurs bras. Us
n'avaient ainsi que changé de maitres. La domination
des envahisseurs ne fut d'ailleurs elle-même qu'éphé-
mère et en 496 toute l'Alsace était incorporée au
royaume franc de Clovîs »).
Avec les Mérovingiens commence au milieu du
désordre et de la barbarie générale une période de
civilisation et d'ordre relatifs. Ce qui caractérise parti-
culièrement les mœurs de ces souverains, c'est que
leurs résidences étaient choisies de préférence dans les ■
l> route de Schœnan d'une put, et entre Hcidoliheim et le canal du- -
Rhftne m Rhin lur celle de Mtrckolitieim d'autre part. Pour l'atteindra
il fallait donc au moins pour lea grat trantporti utiliier la voie d'eaa. .
O L'origine alémanique du nom même de la Tille «emblerait indiquer
qn'ellB fbt oecupfe par dei hommes de cette nation.
1) Pfistsk, Lt dmtii mirepingitn d'Aliait It la llgaidt tU laÎHtt
Odili, p. 7.
.dbyGOOgle
414 REVUE D ALSACE
-campagnes. Leurs palais, s'il est permis de leur donner
ce nom, étaient à peu près élevés sur le modèle des
villas gallo-romaines, quelquefois dans les restes de ces
établissements. Tels étaient dans l'ile de France les
palais de Verberie, de Corapiègne, de Chelles, de
Noisy ; en Champagne ceux de Braisne et d'Attigny,
en Alsace enfin ceux de Kœnigshoffen, Rouffacb,
Kirchheim, Marlenheim.
Sélestat devait être certainement l'une de ces rési-
dences, car son site réunissait toutes les conditions
qu'exigeaient ces souverains pour y établir leurs
demeures. Le fait est attesté par Jérôme Guebwiller
-dans sa Chronique ■), à une époque où il était encore
possible d'analyser avec fruit des titres de l'époque
mérovingienne que n'avaient pas encore atteints les
causes multiples de destruction qui survinrent dans les
siècles suivants.
Il fallait d'ailleurs que ces biens, qui constituaient
«n quelque sorte les apanages de la couronne, fussent
nombreux en Alsace, pour que- leur surveillance néces-
sitât la création d'une fonction spéciale : le domesticus
tandis que le cornes ou comte exerçait les droits
. publics 1).
i) De«weg«n (Bnrner, [villiK' ■ujourd'hDi détruit inr remplace-
ment du cimetiire iiraélite (KlNiaNCEB, Mèmoiri, p. 3i)] Kinaen und
Keslenholz, Orscbweiler und. Scherweiter] ein Kiniglicher Freihoff d*ge-
■«{en, ao Kioig Hildrich iiu FraDckreich ili er uioen Schwager
Herlzog Atlichen, Saocl Othiliea Valer, das Henoglum EltM mil aeincr
GerichliKkeit Ubergeben, vorbcballen h*tt, wic dan veil uidcre Schloter
und DOrf«r uad Flecken metir. . . (660).
Dai aber Schlealatt 10 ein lEI Oorfflein geweaea iciie lun ich
darlhaen mit eioem altto Inatniment, dirin grafi Ladvrjg (lo Hertiog
Aibrectit daa atifft zne S. Steffan zae Slraesburg gebauen bitt aoba
geweMn seij ) dem Cîottibaua Honau und, aU woll zue glauben iat, in
GralT Lalfridlen GraHichaft gele^ren, daa Eberabei muni ter und wai
<Iarumb îm Ried an der lien gelegen, gehert ia aein GnffachaGTt, elliche
Zia» und Gucter in dem Dorfl Arlolaheim frei liber get>en hatt, welchen
Brieff deaen Datum atoht : In dem Dorf Schletitidl in dem fnnSten
Jibr der Kinig Keinrich aus Franckreicli ; war ungevor daa Jalir, d*
■San zatl nach Christi Oebart aiben bandert zwantig uad vier.
Voyei auui : Doklan, pataim, p. 31. — Roos, Dialagut XIU,
3) rFlSTBK (paasim) p. 10.
.dbyGoogle
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 415
On sait que les rois de la seconde race conser-
vèrent encore cet usage de vivre dans les palais de
-campagne que leur avaient laissés leurs prédécesseurs
et qu'ils se bornèrent à modifier ou à agrandir ').
L'existence incontestée à l'époque de Charlemagne >)
d'un de ces palais sur le territoire de la ville, consti-
tuerait, à défaut d'autres preuves, une présomption
sérieuse en faveur de l'antériorité sur le même lieu
d'une villa mérovingienne.
Enfin dans un titre de Thierry IV, daté de 728, ce
souverain aurait fait don au monastère de Murbach et
à son abbé Romain, de biens qu'il possédait dans
diverses communes notamment à Selastat. M. Pfister,
-qui analyse ce diplôme et en conteste savamment
l'authenticité, en place néanmoins la confection ' au
XI* siècle 3). Sans vouloir prendre parti dans la question
et en admettant même ces conclusions, il y a Heu d'en
retenir qu'à trois siècles à peine de distance des évé-
nements que relate cet acte, Sélestat était encore con-
sidéré comme ayant fait partie du domaine particulier
des souverains mérovingiens.
Sans doute il ne reste aucune trace des construc-
tion de cette époque, mais l'homme appelé à vivre
sur les mêmes lieux que ses prédécesseurs, est amené
fatalement, pour s'y mouvoir, à détruire leurs travaux.
Que reste-t-il du fameux palais de Charlemagne? Quelle
constatation authentique a pu en être faite jusqu'à
nous i Cependant son existence repose sur un fait his-
torique incontestable.
■ Ces habitations royales n'avaient rien, nous dit
« Augustin Thierry dans ses Récits des temps méraiiin-
-« giens, de l'aspect militaire des châteaux du moyen-âge.
1) VioLLiT-LlDUc, puiim, T. VIF, p. il.
1) Laouilli, HUt«iTt dt la frevinti d'Alsatt, p. 1o6.
Gkandidiu, Nùloèrt dâ t'EglUi di Straibàurg, p. CXVIII d« 69.
DoSLAN, paiiim, p. 33,
3) PnSTIi, puiim, p. 30, 31.
.dbyGOOgle
4i6 KEVUB d'alsack
< C'était un vaste bâtiment entouré de portiques d'ar-
< chitecture romaine, quelquefois construit en bois polr
« avec soins et orné de sculptures, qui ne manquaient
< pas d'élégance. Autour du principal corps de logi»
c se trouvaient disposés par ordre les logements des-
« officiers du palais, soit barbares, soit romains d'ori-
< gine, et ceux des chefs de bande, qui, selon la cou-
( tume germanique, s'étaient mis avec leurs guerrier»
I dans la truste du roi, c'est-à-dire sous un engagement
< spécial de vasselage et de fidélité. D'autres maisons
< de moindre importance étaient occupées par un
< grand nombre de familles, qui exerçaient, hommes
c et femmes, toutes sortes de métiers. . . La plupart de
t ces familles étaient gauloises, nées sur la portion du
t sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête,.
* ou transportées violemment de quelques villes voi-
« sines pour coloniser le domaine royal -, mais si l'on-
c en juge par la phy^sîonomie des noms propres, il y
« avait aussi parmi elles des Germains et d'autres Bar-
■ bares, dont les pères étaient venus en Gaule, comme
< ouvriers ou gens de service, à la suite des bandes-
< conquérantes. D'ailleurs quelle que fût leur origine
« ou leur genre d'industrie, ces familles étaient placées
« au même rang et désignées par le même nom de
c lites en langue tudesque et en langue latine par
c celui de fiscalins c'est-à-dire attachés au fisc. Des-
« bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables,.
< des bergeries et des granges, les masures des culti-
< valeurs et les cabanes des serfs du domaine complé-
c taient le village royal, qui ressemblait parfaitement,-
< quoique sur une plus grande échelle, aux villages de-
« l'ancienne Germanie ».
Des haies vives, des murs de pierre sèche ou de
briques, des fossés secs, parfois noyés au moyen des
adductions de quelque ruisseau voisin entouraient cet
ensemble de bâtiments et formaient quelquefois plu-
sieurs enceintes successives suivant l'usage des peuples
du Nord. L'architecture des bâtiments participait des
.dbyGoogle
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 417-
diverses influences sous lesquelles on les avait élevés.
C'était un mélange de traditions gallo-romaines où
dominait la brique et de constructions de bois, élevées
avec un certain art et rehaussées d'une opposition de
couleurs alternativement vives et sombres. Des granges,
des hangars, des celliers énormes étaient destinés à
accumuler des provisions de toutes sortes. L'espace-
compris entre les murailles était parfois si vaste, que
les habitants y cultivaient des terres et y recueillaient
des fruits en abondance. Parfois on voyait même dans
l'intérieur de l'enceinte des étangs et des ruisseaux
d'eau vive '). ce qui était précisément le cas pour
Sélestat,
Les princes barbares venaient dans chacune de
leurs villas à tour de rôle y consommer avec leurs
leudes les approvisionnements qui s'y trouvaient amas-
sés, puis quand tout était vide ils se transportaient
dans un autre domaine. Ces palais étaient presque
toujours construits sur la lisière des grandes forêts et
retentissaient des cris des chasseurs et du fracas des
orgies, qui se prolongeaient souvent pendant plusieurs
jours.
A Sélestat les constructions principales, c'est-à-njire
celles affectées au souverain ainsi qu'à ses ofRciers et
correspondant à l'ancienne villa urbaine de l'époque
romaine, avaient du être transportées, à raison de leur
meilleure assiette défensive, au nord du Mublbach et
du petit Giessen sur cette motte de lœss >), où fut
construite plus tard l'église Saint-Georges et se trou-
vaient comprises dans le rectangle formé au nord par
le boulevard actuel, à l'est par la place de la porte
de Strasbourg, au sud par la rue du Sel, à l'ouest par
l) GticojRB DS Toi'tS, Hitloin eiilhioUiqui du Franii. Livre [[I.
1) Le \aat ett constitué p>r un sol brun et argileux qui e'itige en
couches jpiiues le long des collines, ronssot les derniers élises de*
contreforts vosgiens. Il ne l'élend pas su dell de la tiglon du Ried.
OÙ il a iti bslayi par tes eaui. Strasbourg et Silestat sont les deux,
pointi d'Alsace où il se rencontre le plus bas.
Beeut d'Altatt, IBOï. tT
,db,Googlc
4l8 REVUE D ALSACE
les ruelles, en forme d'impasses, qui débouchent dans
la rue de l'Eglise derrière la halle aux blés. Au milieu
était l'aula, vaste salle où se nourrissaient le chef et ses
leudes et qui servait à la fois de lieu de conseil et de
festin. Non loin de là, au point culminant du plateau,
à peu près sur le Kirchhof actuel, un tertre artificiel
supportait une tour ronde et massive de forme tron-
conique, avec une guette au-dessus en pans de bois,
qui permettait de surveiller au loin la plaine ■) et qui
fut l'origine des donjons des châteaux du moyen-âge.
Au sud de cet ensemble de bâtiments et de l'autre
côté du petit Giessen, s'étendaient jusqu'au Muhlbach
ceux de l'exploitation et des serviteurs. Entre ces deux
catégories de constructions, à égale portée du logis des
maîtres et des valets, sur le bord même du petit
Giessen, s'élevait un petit oratoire sous le vocable de
saint Jean, qui subsistait encore du temps de Gueb-
willer et auquel il n'hésite pas à assigner une antiquité
plus grande qu'à l'église Saint-Georges elle-même *). Ce
petit édifice occupait le fond de la place du marché
aux poissons avec entrée sur la rue du Babil, à l'en-
droit ou subsiste encore une fontaine publique.
Cette chapelle probablement en briques comme la
généralité des constructions à cette époque, qui s'ins-
pirait visiblement encore des traditions romaines, fut
englobée au xi' siècle dans le domaine bénédictin de
Sainte-Foy et participa à l'état de délabrement et
d'abandon qui s'étendit à tout le prieuré après le
départ des moines de Conques au xv* siècle. Il est
probable qu'elle fut démolie lors des transformations
que firent les Jésuites en prenant possession du cou-
vent en 1621,
1) Ce genre de construclion offre ane ceiltine anilogiE svec I1
forme primitive de l'incien donjon du Haut-Kcenigibourg, tel qu'il
figure dîne 11 fimeuBe gravure d'Hine Weiditi, dont it découverte Et
1) Dorbei ileht «uch eîn Capell in der Ehrnn S< Joinnia geweihl,
)0 vor Zeilen der Pfarrkirch zue Schletatadl gevrtitn vor nnd ehe die
jetiige itt gebaut worden.
,db,Googlc
LES ASPECTS DE SÉLKSTAT 419
Nous ne serions pas éloignés de penser que cçtte
primitive église ait servi à l'origine de baptistère, ce
-qu'expliquerait d'ailleurs le vocable sous lequel elle
était placée. Ces petits édifices affectaient la forme
ronde, octogonale, parfois aussi rectangulaire, et étaient
toujours isolés primitivement, car le baptême se don-
nait alors par immersion ; ils ont à peu près complète-
-ment disparu i).
A l'orient du domaine s'échelonnaient les habita-
tions des serfs, le long d'une voie qui s'ouvrait à l'est
du palais à peu près sur la place de la porte de Stras-
bourg et se continuait en longeant les jardins et les
vergers jusqu'à l'Ill au confluent du Muhlbach. Cette
agglomération est devenue l'origine de tout le quartier
qui s'étend derrière la place du marché aux choux et
<lont la rue de Boraert constitue aujourd'hui la princi-
pale artère.
A la jonction du ruisseau et de la rivière, un bras
de celle-ci, élargi en forme d'étang, auquel la main
des hommes donna sans doute plus tard la forme rec-
tangulaire, servait de bassin pour la batellerie. Des
-chantiers et des hangars disposés sur ses bords per-
mettaient d'y réparer les bateaux et d'y recevoir les
marchandises destinées à transiter sur la rivière. C'est
Jà le début du ladhof et le berceau de la prospérité
future de la ville naissante ').
1) Il y ■ an baptistère à cbtt de 1i builique Stinl-JeiD de Litrin
1 Rome, un aatre, prèi de 5ant> Maria dei Fiore. Oa a retrouvi tgt-
lement ceur avoisinant le* cathédralei de Marteille, Ail el Prtjai en
Provence. II en eiîtte un fort bien contervt à Poitien, phct comme
■ctlni de Sèleilat sous le vocable de Saint-Jean. A citt de la cathédrale
primilive de Paris, dédiée à lainl Etienne, se trouvait (on baptistéra
également dédié i laint Jean et qui était dénommé 1 cause de sa forme
particulière Siinl-Jean-ie-Rond,
3) Es isl luch sllda cin SchiSalein gel^ea oder eia Kinigllcher
Koff darin der Kinig in Franckreich und hernachher andcre Harien die
din aolcties /u Lehen getragen, ihren Anwalt gehtbt hatwn, den Zoll
daselbaten von dem Ladtioff von dem Guet, 10 man auS und abfUeit
sue empfihen liât... (Guebwitler, Chreitiqut).
BEATUS-RHENANtlS, Op. Cité n° 39].
KlNTIINOER, MÎMoiri, p. 9.
D.gtzodovGOOgle
4ÎO REVUE D ALSACE
Les Carolingiens, nous l'avons dit, conservèrent cet
usage de vivre dans des palais de campagne et s'ap-
proprièrent les villas, qui faisaient partie du domaine
de la couronne sous les mérovingiens.
Mais alors la vie en commun était remplacée par
une sorte d'étiquette; les palais ressemblaient davan-
tage à une cour ; de beaux jardins les entouraient,
cultivés avec soin ; les enceintes étaient mieux mar-
quées. Toutefois la grande salle, la basilique, l'aula,
formait toujours la portion principale et en quelque
sorte essentielle des bâtiments.
Il est évidemment difficile de nos jours de déter-
miner l'emplacement exact de l'ancien palais de Char-
lemagne, puisque rien ne subsiste des constructions
qui le composaient. La tradition populaire ') a cru
longtemps l'y trouver sur celui où s'élevait jadis l'hôtel
des gouverneurs des rois de France (aujourd'hui maison
Spitz, au fond d'une des ruelles de la rue Wimpheling).
Il y aurait peut-être un fondement de vérité dans cette
légende, en ce sens que cette partie de la ville recou-
vrirait une partie des constructions de la villa gallo-
romaine dont l'autre a été mise à jour lors des fonda-
tions de la villa Franck.
Mais quant au palais carolingien lui-même, il n'y a-
aucune raison de penser qu'il se soit élevé sur un
endroit différent que celui que nous avons admis pour
celui de la villa mérovingienne >). Il suffira d'ailleurs-
de constater, pour se ranger à cette opinion, que le
t) DotLAN, pasgim, p. 37.
M. Vatln, (Rtaut d'Ahact 1859), ndmel que le iLèfe da pabis de-
ChKrlemigne «lait au chlleiu de Kintiheim. Il est drScite d'adapter k
ce village la dtsignalion caraclériatique de < Scaliitati villa in palalio
noitro > eiDplD^ée dans la charte recueillie par Grandidier. Le chlleau
de Kintzheim a peut-être txk blti dès l'ipoqoe mérovingienne, mail
cette conitruclion avait un caractère purement militaire, comme une-
•orte de caltrum romain. Celait beaucoup plu* un camp relranctlè,
qu'un chlteau propre à l'hibltalion permanente et il rénniiaait dans hou
enceinte tout ce qui eil nécessaire i la vie d'un chef et de set homtats.
j) GiKY, Fuhrtr liurch SihUllitadf, p. 44.
.dbyGOOgle
LES ASPECTS DE SELESTAT 4II
morcellement du domaine impérial efl'ectué du IX* au
x° siècle par les successeurs de Cha rie magne au profit
d'instituts religieux, s'exerça toujours sur cet étroit
espace, placé au nord-est de la ville moderne, et que
nous délimitions en parlant de la villa mérovingienne ;
ce qui prouve surabondamment que c'était là qu'était
-concentrée la portion principale et essentielle des bâti-
ments carolingiens.
Les auteurs modernes admettent volontiers que
l'église Saint-Georges a été construite sur l'emplace-
ment de l'ancienne chapelle palatine ■). On peut en
conjecturer que tes autres édifices qui composaient
l'ancien palatium publicum devaient en être proches
et disposés autour de cette motte de lœss, qui domi-
nait la plaine avoîsinante, et malgré l'exhaussement du
sol produit par les déblais de toutes sortes, accumulés
depuis des siècles à cet endroit, nécessite encore un
emmarchement de plusieurs degrés pour accéder du
niveau des rues avoisinantes à celui de la place de
l'église.
Cette chapelle était orientée avec double transept,
terminé par des absides circulaires. C'était là une dis-
position fort ancienne, dont on retrouve des traces
4ans l'histoire de Grégoire de Tours, et qui se repro-
-duisait plus fréquemment sur les bords du Rhin >). De
I) L'exiatence de celle chapelle eit alleslte par lei tvtnemenU
qui l'y pauèrent et qui tont coaaignts dam la CiroHifiit di Xtgiit»
et /// Aititala du FratK$,
• Il y ctltbra ta feate de Noël en 776, lomju'il alloit en Italie
• porter *e« aroea contre le Roy dea Lombarda : celebravit natsl*
■ Doraini ia villa SeladJalal. > Lacuilli, HMoiri i^Aliaet, p. 106.
3) On voit encore i la cathidrale de Neven une abside et ua
IraDBept du côté de l'ount, qui datent du XI* ai^le. Le aol de cette
abiide GJit relevt lur ane crypte ou confessioa. L'autear du plan de
l'abbaye de Saiat-Gail, dana le cur,eui deaain du ix* aitcle, parvenu
joiqu'i noua, trace une grande et une petite igliae chienne avec deux
abatdei, l'nne du c&té de l'entrée, l'autre pour le iinctuaire. Il eat à
noter que cea dispoaitiona le rencontrent plai fréquemment dana Test
de la France et aur les borda du Rhin. Sur le territoire caiolincien
par excellence lea calhidrilet de Trèvei et de Miyence, l'égliie abba>
tille de Laach (xi*, ill* et Xiii* aièclet), entre autrea, po^aèdenl dei
.dbyGoogle.
433 REVUE D ALSACE
cette primitive église il paraît ne rien rester '), si ce-
n'est le parti de ce double transept, qui constitue un
emprunt incontestable de la construction moderne au.
plan de l'ancienne. Celle-ci devait, comme tous les édi-
fices de ce genre et de l'époque, être bâtie d'après le
type de l'ancienne basilique romaine, c'est-à-dire ea
briques avec plafond plat de charpente apparente. Elle
disparut sans doute, comme cela se passa à Strasbourg,
lors de la reconstruction sur ses assises d'une église
de style roman. La cbapelle de Sélestat était dédiée à
la sainte Croix*), vocable probablement choisi par
Cbarlemagne lui-même, que ses relations suivies avec
l'empire d'Orient avaient mis à même d'acquérir quel-
ques-unes des reliques découvertes par sainte Hélène.
C'est au même ordre d'idées qu'il faut sans doute
attribuer le don qu'il lit d'une lourde croix d'argent
massif à la cathédrale de Strasbourg 3).
Indépendamment de la chapelle et peut-être paral-
lèlement à celle-ci, il y avait un corps de logis très-
vaste, où se tenaient les assemblées générales, les con-
seils, appelé mallobergium (maison des plaids), lieu où
l'on rend la justice. De même que pour la chapelle,,
l'existence de cette salle nous est attestée par une
suite de faits historiques, puisque Cbarlemagne y rendit
la justice et y termina entre autres le différend qur
■biidel k l'occident comme 1 l'orient. Les cathédrale* de Verdun et de
Besinfon présentaient dei dHpoeilioiu pareillea, modiGèei aujourd'hui,
mail dont ta trace eit encore parfaitement vîtible ; le parli se trouve
encore plus franchement accust encore dans l' église cathédrale de
Miyence et dam l'égtiie abbatiale de Laach. (^Viollbt-LkpUC, patsim,
I, ao9).
M. Vatin estime que le transept occidental i été construit «soubU
coDlriiote des localités > et afin de permettre un dégagement au midi
que le rapprochement des maisons emptcliait ï l'ouekt. C'est li une
expllcilion ingénieuse sans doute, mais à laquelle noua ne saunons
pour le* rsiaons déduites plut haut, nous ranger.
i) DoiLAK, Ettidti na réglât faroiiiiaU dt Silutal, p. i.
%) Roos, psfsim, XII Dialogui.
3) Cette croix pssalt a8o livres. PiTON, La caikidrolt dt Slrat-
iffS, p. 17-
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT 4I3
s'était élevé entre les abbayes de Corbie et de
Honau i).
Autant par les conjectures que l'examen du sol
permet de former que par les dispositions forcément
analogues que présentaient d'autres palais du même
âge et sur lesquels sont parvenus jusqu'à nous des
renseignements plus complets '}, la maison des plaids
formait le pendant de la chapelle et lui était parallèle,
ce qui supposerait ses assises le long et de l'autre
côté du Kirchkof, où furent construits au XV* siècle 3)
les bâtiments de la grande Boucherie.
Entre ces deux édifices et les réunissant, un troi-
sième était destiné au logement de l'empereur, qui lui
permettait de communiquer directement avec le chœur
de l'église et par conséquent situé à l'orient, c'est-à-dire
du côté de la place de la porte de Strasbourg.
Au nord et à l'occident, fermant ainsi les côtés du
quadrilatère, une suite d'autres constructions étaient
destinées à loger les officiers du palais. Les dépen-
dances et les communes étaient séparées des édifices
officiels par le cours du Klein giessen. Le palais pro-
prement dit devait être clos de murs et entouré de
fossés, dont ceux du sud tout au moins étaient noyés
par les eaux de ce ruisseau. Dominant l'enceinte vers
le nord se trouvait la tour du Prœdium, symbole de
la suzeraineté, destiné en même temps à contenir les
archives et le trésor.
l) GUHWllLKlt, op. citt.
Grandidier, p. CXXIII, p. 69.
KBNTtiNGBi, Mémoire, p. 1.
Stceher y vort mtme l'ilyaialc^lc du nom de SéiMiat. Selon cel
ialenr celle dénomination viendrai! du mol ladKoff, lequel voudrait
dire : cour dei plaida. Ladilall aérait la ville, tiége de la cour; enfin
la ayllabe te, qui dan* le dialecte vulgaire (if;nifie ; i, ijoutée à
['eDiernble du mol équivaudnil 1 la phrue : (aller] 1 la ville de la
cour. C'eal là nne hypothèse ingénieuse, miia dont te fondement ne
nous parait guère lérieui.
l) P. CH^aLlEl, Dtitriflioit du falah de Vtrterû. (HUteirt du
duché de VaMs. 1764. T. I, liv. II, p. 169.
3) Aujourd'hui école de fillci, la grand* Boucherie fut coo(lruit«
•n 1478,
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REVUE D ALSACE
Quelqu'ait été d'ailleurs ce palais, il fallait qu'il pré-
sentât toutes les commodités nécessitées par la pompe
impériale pour que le grand empereur ait pu y célébrer
les plus grandes fêtes religieuses, ait pu y assigner des
plaideurs éloignés, ou y recevoir les ambassadeurs de
l'empereur d'Orient, comme il arriva à Seitz, ainsi que
le narre le moine de Saint-Gall '). Celui de Sélestat
devait particulièrement séduire le souverain, puisque,
4 l'orée des grands bois et au bord d'eaux vives nom-
breuses, il lui permettait de satisfaire également sa
passion pour la chasse ou la pèche.
Cbarlemagne paraît être le dernier qui l'ait occupé
et il semble que de son vivant même il soit tombé
dans le domaine ecclésiastique >}. Cette phase nouvelle
de l'histoire de Sélestat qui s'étend sur une période
de quatre siècles, du ix= au xtii', fera l'objet du cha-
pitre suivant.
fA suivre). DORLAN.
i) Lagdillk, ptBiim, p. io£.
3) GuiIOT. Noluci lur la vit de CharUmni;ne.
Ckarit di Lauii-U-DtboHitairi, % janvier S36, rapportée par DOBLAH
dan* n Nolict sur {iglUi paroiiiiaU.
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QUELQUES LETTRES
DE L'AVANT-DERNIER ABBÉ DE PAIRIS
FRANÇOIS-XAVIER BOURSTE
A la moit de l'abbé Tribout, arrivée le 16 janvier
1759 «Fr. X. Bourste, natif de Colmar, fut, nous dit
■Grandidier "), élu unanimement pour le remplacer le
17 mars suivant». Et ce même historien trace ainsi,
-de sa plume facile, le portrait du nouvel abbé' de
Pairis : < Bienfaiteur de sa maison, ce digne prélat est
«ncore plus l'ami de ses religieux, au milieu desquels
il vit comme un père tendre, ne cherchant qu'à entre-
tenir dans sa maison la régularité, la paix et l'union.
Il a trouvé moyen d'acquitter les anciennes dettes de
i'abbaye ; et celle-ci, sans être riche, jouit d'une heu-
reuse médiocrité, qui la met à même d'exercer l'hospi-
talité la plus attentive et la plus agréable » ').
C'est sur cet abbé, qui appartenait à une vieille famille
-de robe d'Alsace 3), que je tire de nos archives de
0 Vues pieii^Tujiui J'AUati. Pairû, p, ij.
3) Grandidier *vai( joui de celte hospitalili en lOÙt 1786. (Nau-
■vtUti auora inidîM, I, p. »99).
3> Alliée aux Kenzinger, am de BoiigauUer, aux de Klinilin, lax
Danzai... etc.. — Un fragment de gfnialogïe, que je tieni de f*u
M. Hubert Danzai, reinonte i Georget Boarite, de StlegUdl, au milieu
du xni* liècle, dont le Gli, Florent, bailli de Bergbeim, épouaa Anne-
Maria Kenzinger. Ceux-ci eurent pour 6I« Fnnçaii Joaeph, bailli de
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4)6 RBVUE D'ALSACE
famille quelques documents. Ce sont des lettres adressées
par Dom Bourste à son confrère, Dom Jean-Jacques
Richart '), procureur et receveur») de Pairis. Celui-ci
résidait ordinairement à Colmar, dans la belle maison
de refuge ou cour (hof) de Pairis, qui est aujourd'hui
l'hôtel de ville, après avoir servi même de préfecture,
et qui fut précisément construite à cette époques).
La première de ces lettres 4) est datée de Pairis^
22 mars 1767,
Monsieur et très cher confrère.
J'envoie Michel *) à Colmar pour y chercher mea aoulier»
neufs qu'il y a laissés dernièrement avec ma montre. Vous
pouvez lui confier l'argent provenant de la charge *) que vous-
aurez touché ; je vous ai envoyé la quittance générale, signée
samedi passée, par le retour des fermiers de Colmar.
Quand voua verrez M. Rheinharrt, vous pouvei lui dire que
son fils est fort content et se comporte bien. On l'est de lui
également. L'abbé Eggs ') branle au manche et me parait un
enfant un peu gâté, aimant trop ses aises et ayant de la peine
Wihr-iu-Vsl, qai fut le père d« l'abbé ds Pairii, de Fr. Joieph qui (at
eoDiïiller >u Conaeil Souverain et d'une fille qui épouaa on M. Quef-
femme. Un fili de ce dernier fat au»i conaeîiler el un lutre moine de
Pairii comme noua le verroni.
1) Moa arrtire-grand-oncte, qui èlall né à Colmar le 31 janvier
1713. eu. Mitctllania aJialiia, IV, p. 146.
a) Ce tant lei titrei que lui donnenl le< adret*es de noi leltm.
3) Peu auparavant le beau>frire de Dom Richart, maître Braconnât,.
avait construit, preuqu'en face, une belle nuiaon d'habitation reatie jaaqn'lt
ce* dernièrea anntei dans la fmmille. (Aujourd'hui propriété GiUoenwald),
Autrefois Pairis avait eu sa cour au bout de la FiOtcheweid, aa
WidenmUhi.
4) Pour plus de facilité de lecture je lei traniciil en orlhographe-
moderne.
5) Un des frères convers do l'abbaye.
6) Je ne laii de quelle charge il peut être ici question. J'ai raconté
autre part (Mituilitn/a a/satim, V, p. 67 et »eq.) que le préd^eMeur
de Bourste avait eisiyt de vendre la charge de conseiller chevalier
d'honneur au Conseil souverain d'Alisce, Mais il ne réussit point et les
abbés de Pairis Is conservèrent jusqu'i la suppressioQ et du Conieil
7) )e ne tais qui est ce jeune Rheinhard dont il vient d'êtte ques-
tion. Quant à l'abbt Eggs c'est probablement l'un dea deux prètrea
de ce nom que mentionne Frayhiè (p. [30) dont l'un mourut curé de-
Bœrach en 1805 et l'autre d'Epfig en 1S23.
.dbyGoogle
QUELQUES LETTRES D'UN ABBÉ DE PAIRES 43^
à se soumettre à quoi notre état nous astreint. En peu il sera
autre ou on lui dira honnêtement de s'en aller.
Envoyez à la première commodité 500 livres en entier à
ma sœur ') pour les remettre à M. Naguel. Je la préviendrai à
ce sujet. Quoiqu'on lui ait acheté une perruque et avancé 17
livres, il me semble que la retenue de 7 ( ? ) cents livres pour
le tout est assez forte. Le jeune homme n'a pas été six mois
chez nous. Au dire de ma sœur il fait l'éloge de noire maison
dans tout Strasbourg ainsi que ses parents.
Fr. Michel a touché les 37 sacs et me dit qu'une dame de
Colmar nommée Mme la Dauphine qu'il n'a pas connue était
morte le 13 du mois. En lisant votre lettre j'ai trouvé que la
cour était en deuil par la perte de Mme la Dauphine *).
Je suis tout à vous sans réserve et inviolablement.
Votre très humble et très affectionné confrère
Fr, Bourste, abbé.
La seconde lettre, un simple billet, fait allusion à
un curieux incident, qui passionna un moment la pai-
sible cité de Colmar, ou du moins le monde qui gra-
vitait autour du Conseil souverain, vrai centre de la
ville à cette époque. En 1770 le conseiller Fr. Josepb
Bourste 3), frère aîné de l'abbé de Pairis, avait cédé
sa charge à Fr. A. Queffemme, fils de sa sœur et d'un
avocat au ConseiU). Lors de sa demande d'agrément,.
]) Probiblcmrnt, puiaqu'il es' queition de Stmabourg, l'avant-der*
nière (bbwe de S«inte-Mmdtlcinc (Aliatia latra, I], p. 4jS), Una
antre hœm d« i'mhbt de Pmirii ttiit reNj^euBe i Alipsch. (Rfvue d'Al-
taci, 1861, p. 156). De tout tempi et jusqu'à notre époque ta fkaille
de BoDriIe a donné de lei enfinti à l'Egliie : un de mes prochain*
opotculei de la collection Moinii cl riligiiuiei d'Aliact leri consacré -
1 1* Mère Olivière de Elourste, morte en 1894 aupérleure de I'h6pital
de Dinaa en Bretigne.
j) Le quiproquo du bon frère Cliterciin est tatez amuBant. — Sar
lea détails du deuil prii à celle occasion par le Conseil louveraiu, voir
le yeurnai de Holdi, 1, p. 96.
3) 11 était auaii vice-dome de l'évêché de Strasbourg.
De sa femme Louise Tournier, Elle du commandant de la citadelle,
H eut, entr'autres enfants, Fr. Xavier qui, chanoine de S. Pierrele-
Vieux, devait mourir en [S38 chanoine titniaire de ta cathédrale.
4) LrCur Elle, Marie-Anne Qurffemme, devait épouser Louia Ignace
Cbauffour, erand-pire du célèbre avocat conlemporain qui a légat s*,
belle bibliothèque 1 la ville de Colmar,
.dbyGoogle
43S RRVUE D'aLSACE
F. A. Queffemme avait obtenu les deux tiers des voix,
bien qu'il n'eut que 22 ans ■), ce qui était un gage
presqu'assuré de l'agrément définitir. * Cependant,
racontent les historiens du Conseil souverain »), lors-
qu'au mois de novembre, il présenta ses lettres de
provision, une opposition assez vive se manifesta par
suite des rumeurs qui couraient par la ville. Il se
disait que l'ayeul de M' Queffemme, décédé procureur
âu Conseil, avait été valet de chambre ; on citait même
le nom de ses maîtres 3j. De plus il n'était bruit au
palais que des démêlés de M* Queffemme père, avec
un de ses confrères. M' Frouard, qui l'avait fort mal-
traité dans un mémoire. Il n'en fallait pas tant pour
éveiller les susceptibilités du Conseil : aussi la requête
de M* Queffemme fut-elle ajournée. On lui dit ; » Com-
mencez par prouver la fausseté des bruits; montrez-
nous que le mémoire est calomnieux, et alors nous
nous empresserons de vous recevoir »,
C'est sur ses entrefaites que l'abbé de Pairis écrivit
-ce billet à Dom Richart :
Pairis, ce 5 décembre 1770.
La dernière nouvelle doot voua m'avez fait part louchant
mon beau-frère, m'affecte singulièrement. Je ne fais pas sem-
blant au dehors, n'ayant encore rien dit à personne d'ici. Cela
me suit partout, de jour et de nuit. Donnez-m'en des nouvelles
-toutes fois que vous en aurez. En attendant tout à vous, avec
les sentiments que vous rae connaissez.
Votre très affectionné confrère
Fr. Bourste, abbé.
Le bon abbé devait bientôt sortir de ses tristes
.préoccupations. L'assertion relative à l'aïeul de M' Quet-
1) PiLLOT et Dï NlVKBUAKD, llhteiri du Camiil ituveraln d'Aï-
satt, p. us. note.
i) Ib. p. III. Toute cette hiiloire eiC ricontte avec plu» de détails
dana HOLDT, op. cit., III, p. 39, 71 et leq.
3) MM. Le Labourear c( de Caroy, dll Holdt, p. ]9>
.dbyGOOgle
i LETTkES d'un ABBÉ DE PAIR
4^9
femme fut prouvée être « une odieuse invention » ^),
et les imputations de M' Frouard également mises à
néant. En avril 1771, les provisions du neveu de Dom
Bourste étant enregistrées, il devenait définitivement
membre du Conseil souverain d'Alsace.
Notre troisième lettre est une lettre d'affaires. L'ab-
baye de Pairis était loin d'être riche : Grandidier nous
l'a dit plus haut »). Comme toutes les maisons reli-
gieuses de cette époque, elle se débattait contre les
exigences souvant exhorbitantes et injustes du fisc. Dom
Bourste charge son procureur de défendre les intérêts
de sa communauté.
Pairis, ce 16 septembre 1773.
Monsieur et très cher confrère.
Ne donnez qu'à bonne enseigne ia nouvelle déclaration
que J'ai signée; la lettre circulaire a eu lieu à l'occasion des
quinze mille livres que le Rai demande à notre clergé. Si contre
la convention qui est en usage tout partout de (ne) donner de
nouvelles déclarations que (de) dix en dix ans, contre laquelle
on veut revenir par une méfiance odieuse et scandaleuse, la
lettre a du être adressée à tout contribuables, cela n'est pas,
les curés ne l'ont point reçue, à votre dire le collège de Colmar,
qui a beaucoup de forêts, non plus. Cela étant, les méfiances -
tombent uniquement sur les réguliers. Nos déclarations ayant
été admises en 1765, on doit partir d'icelles dans la répartition
d'un nouvel impdt, sauf à la Chambre, au bout de dix ans, de-
nous imposer de plus si nous avons plus de revenus. Si à chaque
nouvel impôt on voulait exiger de nouvelles déclarations, à
chaque moment on en pouvait (^mander. Parlez de cela à
M. Queffemme et à autres de Colmar, II faut être ferme et ne
pas se laisser vexer par des malintentionnés.
J'écris au prieur de Munster ') :je recevrai sa réponse peut
1) PlLLOT et Dl NitVRUIAND, p. Ilï.
1) C'eit 1 ouïe de l'exiSDi't de reveniu de «on ibbiya que, nons
I'bvom vu. le prèdècetiear de Bouwte >viît eutyi de vendre !■ charge
d« cooteiller lU Conieil louverein d'AInce.
3) Je ne biis qui flitt prieur de Maniter à celle date ; le colma-
rien Dom Aabertin, qui fui le dernier abbé, ttajt coadjuleur de Dom ■
Siniirt depuis 1771, (Altalia tatra, I, p. 317).
,db,Googlc
43» REVUE D'ALSACE
être encore aujourd'hui, et Mme l'abbesse d'Alspach ■) se
joindra à nous. Ecrivez-en à l'abbé de Marbach ■) pour l'en
prévenir.
Si ma présence est jugée nécessaire à Colmar au dire de
monsieur notre avocat, je m'y rendrai quand on voudra.
Je suis tout à vous avec les sentiments les plus tendres.
Votre très humble et très affectionné confrère
Fr. Bourste, abbé.
Dom Richart n'était pas seulement chargé des inté-
rêts généraux de Pairis. C'est à lui également que
s'adressait l'abbé, on va le voir, pour fournir ia table
des religieux de gibier et d'autres victuailles. On sor-
tait de carême à la date de cette quatrième lettre,
Pâques tombant le ii avril 1773, ce qui expliquera
nature des provisions demandées à Colmar.
Pairis, ce 14 avril 1773.
Monsieur et cher confrère.
J'ai reçu l'argent que vous avez confié au cocher; la somme
-que vous m'avez annoncée était juste.
Vos remerciments pour le peu d'honnêtetés qu'on vous a
rendues de bon cœur sont aussi les effets de la bonté du vôtre.
J'ai reçu le mandement de l'abolilion des fêtes et des jeûnes le
jour de votre départ ; les jeûnes de toutes (les) fêtes abolies
Dont dtés, le mandement porte qu'il abrogeait les dites fStes
avec les obligations qui en découlaient ; cela est clair,
M. Raymond de Saint-Sauveur notre rapporteur me répond
fort poliment et honnêtement à celle que j'ai eu l'honneur de
lui écrire,
M, l'abbé de la Ferté ■) m'a écrit qu'il enverrait en peu les
seize feuillettes de son meilleur vin de la dernière année. S'il a
1} Clkire Fruicoiu Holdt, ibbeue de [719 à 17S1, (Aliatia sacre
II, 365).
1) Job. Hergott, «ur lequel notre ■mi regretté Cti. Hoffmana .
publié une excellente étude. (Fet/ut catk. d'Aliati, (SSi-Sj).
3) La Perlé, l> première filU de CitHDz, était aitu&e en Bour
gogoe, pay« de bon via en efleL
.dbyGoogle
' QUELQUEtJ LBTTRE.S d'UN ABBÉ DR PAIRIS 43I
tardé à l'enroyer jusqu'ici, les voituriers lui ayant demandé
une Bomme exorbitante pour le conduire à Colmar par rapport
à la semaine, cette opération faite il compte qu'il ne voua eo
coûtera pas tant ; si le voiturier a une lettre de moi ouvrez-la,
pour y satisfaire, du moins pour le prix du voiturier et des
acquis.
La commissionnaire nous a remis le levraut que nous avons
mangé lundi passé '), et les trois bécasses que nous avons
encore ; elles seront pour le jour de demain. Si vous pouvez
trouver à Colmar une demi-douzaine de bonnes langues four-
rées, envoyez-les nous ; je serais dispensé de les faire venir de
Strasbourg.
Tout à vous avec les sentiments de la plus sincère et de la
plus tendre amitié, mon très cher confrère.
Votre très humble et très affectionné confrère
Fr. Bourste, abbé.
A l'occasion de la première messe d'un des moines,
ce sont de nouveau des provisions de bouche que
Dom Richart est prié d'expédier à Pairis, ce coin
perdu de nos Vosges où aujourd'hui encore il faut
tout faire venir de loin. La lettre suivante, la dernière
•de notre petit dossier, où il en est question, contient
«ncore quelques autres détails curieux.
Pairis 8 juin 1774.
Monsieur et très cher confrère.
Le tapissier M. Peterman porteur de celle-ci a reçu de moi
^4 livres (en) à compte. Il donnera son mémoire quand il aura
(ait les fauteuils et chaises dont il fournira le crin, les sangles
€t clous. 11 remettra à M. At le pontifical romain qu'il me
demande.
1) A celle ipoqae let Cislerciani, comme, du rnle encore *ujour>
d'hui 1 l'eiceptloD dei Trappistes — qui seuls sont de viritiblai
Cisterciens, — ne hiiKJent plus miigre 1oute l'année ; mais aeulement
pendant l'avent, le cartme et trois jours chaqoe semaine te reste de
l'année, A l'époque de Buchinger on faisait encore maigre l'année
entière k Lucetle; voill pourquoi, dans son si curieux KocHiuth, il
donne dei menus maigres pour les 365 jours de l'année.
,db,Googlc
43* RRVUe D ALSACE
Mgr. de Lydcta ') m'a mandé dans >a dernière de ne point
trouver aiaurais d'avoir accepté le logement chez M. le Pré-
vôt Point du tout. Noua en avons toujours le mérite par l'offre
que nous lai avons faite. Si un ou deus d'autres de sa suite
manquent de lits, on pourra prévenir M. Ctiaufiour le prévôt *)
qu'ils les trouveront chez nous. Vous pourriez donner vos ordres
pour cela à vos gens.
Si vous arrivez demain au soir ou vendredi matin, je par-
tirai avec Dom Queffemme *) dimanche après vêpres pour aller
à Colmar. Je fais faire un habit de deuil à mon domestique
d'un vieux habit. J'assisterai à l'oraison funèbre et service du
roi défunt.
Hgr. de Lydda se propose de nous rendre visite vers le ai
ou 22 du courant. Il confirmera au Val.
Dom Queffemme doit partir le 13 pour Strasbourg aller se
faire examiner pour le doctorat en théologie. Pour cet effet je
vous prie de faire arrêter une bonne place dans la diligence
pour lui : son cher père en veut faire les frais. Il mérite cette
attention dans l'Ordre par sa capacité et sa bonne conduite et
pour avoir rendu service à notre maison à laquelle cela fait
honneur tout comme à lui.
Les draps de Schaffer seront renvoyés pour samedi.
Au retour de la voiture envoyez-nous une certaine provi-
sion pour la Dédicace et première messe de Dom N'ebet *) r
quelques paires de dindonneaux si vous en trouvez à Colmar;
des poulets à rAtir, on en trouve des petits ici de temps à
autre ; tâchez d'avoir un morceau de gibier, un bon gigot de
mouton et un filet de bœuf; quelques jardinages et un morceau
de saumon. On voua enverra une boîte pour quelques sucre-
ries ; de la semouille, du riz, des amandes et des citrons, quel-
ques morceaux de citronade et un peu de fleurs de muscade.
1) Le trop fameux Gobe],
3) Fr. Antoina Joaclltm Chsuffour, d'abord curé de FrtUnd, puis le-
darnier prtvbt de ta coltigiale de Colmar. (Aliaiia lacra, I, 113).
3) Neveu de Dom Bounte e( qui lerail «ani doute devenu uo jour
autii >bbt de Paiiia, dont il fut te dernier prieur. M. Frtyhii le mea-
lioDoe comme émigré i Miiilbronn pendant la Rèvolulion.
4) Dom Nebel devait ttre le lucceueur de Dom Richart comme-
procureur.
Il y • dan* Fraylli* de* reoielgnements conlradicloîre* lur ce Nebel !
p. 101, Il en fait un apoitat ; puis page igo le met lur la LitU Ja
imigrit, di/iortii, elc. . . le fait curi d Ebersheim, de Guebwilter (?J et
donne pour date de b> mort l'année 1S15.
,db,Googlc
QUELQUES LETTRES I
f ABBÉ DE PAIRIS
de vous embrasser,
Je suis, en altendant le plai
plus siDcëre amitié,
Monsieur et très cher confrère.
Votre très humble et très affectionné confrère
Fr. Boursle, abbé.
Le vénérable signataire de ces , lettres, qui savait
employer à l'égard d'un inférieur de si charmantes
formules de politesse, Dom itourste, vécut jusqu'en
1788 >)• ^^'^ correspondant Dom Richard l'avait sans
doute précédé dans la tombe : au moins une dernière
lettre du dossier nous apprend-elle qu'il était malade
en 17S1, et, semble-t-il, assez gravement.
Cette lettre est du curé de W'idensolen, village
où les abbés de Pairis étaient décimateurs et colla-
teurs de la cure.
A U. Richart procureur de l'abbaye de Pairis, présente-
ment à Markolshcim, 10 juin 1781.
Monsieur et cher ami.
J'avais envoyé ce matin chez vous à Colmar pour avoir
de vos nouvelles et Dom Windboliz votre confrère me mande
dans le moment que le chirurgien de Markolsheim s'était
rendu chez vous et qu'il vous avait déjà procuré du soulage-
ment à vos douleurs et que vous aviez pris toute la confiance
eo lui ; et preuve de cela que vous vous étiez transporté à
Markolsheim ce malin pour vous faire traiter par lui ; mais
prévoyant que vous ne trouverez peui-êlre pas toutes les
les aisances par rapport au logement à Markolsheim, je vous
offre ma maison avec tout ce qui en dépend. Comme nous ne
sommes distant de Markolsheim que de deux lieues, votre
chirurgien pourrait aisément s'y transporter, et vous seriez
également à portée de Colmar. C'est pourquoi je vous prie de
vouloir bien vous rendre chez un ami où vous serez comme
chez vous-même. Ne vous refusez donc point à un ami qui
vous invite de cœur et d'affection à venir chez lui, et je pré-
sume assez de votre amitié pour espérer que vous ne ferez.
1) Ahafia tatra, I, 381.
Bint A'AUact, 1M«
.dbyGOOgle
434 REVUE D ALSACE
pas difficulté d'accepter mes offres et que j'aurai l'honneur de
TOUS voir chez moi où je serai à même de vous témoigner les
sentiments d'attachement avec lesquels je ne cesserai d'être
Très cher ami
Votre très humble et très obéissant serviteur
Brobèque, curé ').
Les documents qu'on vient de lire n'ont sans doute
pas une très grande importance, mais ils contribuent
quelque peu à peindre l'époque et en faire connaître
les mœurs et les coutumes.
A. M. P, INGOLD.
.dbyGoogle
LE TRIBUNAL DE JUSTICE
dit STAPFBLGERIOHT
DE WISSEMBOURQ AU XVIII' SIÈCLE')
Son origine, ses lois et privilèges.
< L'origine et le temps de l'établissement de cette
Justice sont inconnus; l'on peut cependant conjecturer
par la lecture des historiens et surtout de Lehmann
auteur de la Chronique de Spire, qu'elle était déjà
d'usage du temps des anciens Roys de France ou des
souverains français, lorsqu'ils avaient leurs Comtes ou
•Gouverneurs dans les provinces, auxquels étaient subor-
-donnés des Préfets ou Prévôts, qui avec 7 Bourgeois
^appelés Eschevins ou Scabini, furent les juges dans
4es villes ou cantons séparés.
Le fait est d'autant plus certain, que les lois qui
leur étaient prescrites, revues, corrigées, confirmées
par le Roy Didier aux environs de l'année 514, par
le Roi Dagobert le Grand en 632 et par l'Empereur
Charlemagne, ont beaucoup de rapports aux statuts
i] Ca docament, datt de 1710, e*t tiré il« U coUection de M, N««f,
•coDieiller du Roi, procureur ginir»! au Coniell •ouvaiaiD d'Atuce.
,db,Googlc
436 REVUE d'alsace
du Mandat, observées en partie encore par le dit
Staffelgericht. La fondation en 623 de l'abbaye semble-
, aussi autoriser ces conjectures :
Les titres (dont l'original doit être entre les maïns-
de MM. les chanoine^}, disent ceci :
Omncs mmiiterialcs ejusdem EccUsiœ ex Domintr
abbaîi accipiant bencjicium solique abbati serviant, nec
aliquam potestatem super eos advocatus exercere audeat,
nisi forte ex aliqtia inobedientia, quasi rebelles illos
ininisteriales constringcndos Abbas advocatum invitet,.
reliquia t'ero familia Icgitimo loco rt tempore, ter in
anno pro justitia facienda, ad placitum advocat, si
prasens est, singulo singtdos denarios solvere, exceptis
kis qui sunt in Munitate; quod si ex kis placitis absens ■
fuerit advocatus, nikil ex kis deitariis detur, nisi in
servitio Regts esse probatum. . .
. . . Aujourd'hui, la chose se pratique encore au
Slaffelgerickî, puisque trois fois par année à des jours-
iixés on s'y assemble, savoir les lundy d'après les-
Roys, la Saint Georges et la Saint Jean-Baptiste, aux-
quels jours les Prévôts ou préposés des communautés
de tout le Mundat viennent apporter au Prévôt di»
dit Staffelgericht une certaine rétribution appelée Vol-
dungspfennig.
Les Prévôts ont le droit de mettre un préfet dè-
leur part au dit Staffelgericht et la ville a le droit
d'envoyer le Prêteur, qui préside au nom de l'Empe--
reur autrefois, aujourd'huy au nom du Roy, enfin qu'il
ne s'y passe rien contre ses intérêts.
La dite Justice est composée de sept eschevins et
lorsqu'il en manque un, ou par la mort de quelqu'un
ou par son trop grand âge, les restants s'assemblent
et en élisent un autre, des conseillers qu'on appelle
Ausgengcr, et si ceux qui ont été élus ne veulent pas-
entrer dans le dit Stafelgerickt, ils sont obligés de
quitter la ville pour un certain temps, sans que ni
le Prevot, ni le Magistrat ait rien à dire à cette-
élection. L'élection ainsy faite, on le fait savoir aux
.dby Google
LK TUBUtlAL AS JUSTICE DB WISGBMBOUaO 437
■élus et au Préfet de la Justice pour qu'il le mande au
Prevot son mattre '), à cette fin qu'il vient ou envoie
quelque commissaire à Wissembourg pour les lui
présenter et prester le serment, lequel contient en
substance d'estre fidèle à l'Empereur autrefois, aujour-
d'hui au Roy, juger selon les droits, statuts, us et
■coutumes du Mundat, équitablement, conserver la jus-
tice dans ses droits, de ne pas empêcher les appels
au Conseil souverain et de faire enfin tout ce qu'un
-bon juge est obligé de faire ; ils donnent la main au
prevot ou son commissaire. Les escbevins sont obligés
avant l'acte d'en avertir le Magistrat qui ordinairement
y envoie quelqu'un de sa part pour y estre présent
et observer qu'il ne s'y passe rien de contraire aux
transactions et au bien de la ville.
Cette Justice se tenait dans le beau tems sur la
.place publique du marché aux poissons, auprès des
degrés qui donnent dans la Loutre et en tems de
pluie au Poêle des Cordonniers; maïs depuis 40 ans,
■elle se tenait chez le Préfet, et mesme davantage ^].
Le Staffelgcricht a les droits et privilèges de juger
sur les différents émis au sujet des successions et
■des biens en fond, comme des dettes en général dans
1) Le Slaffelgtriikl reeoiintlt l'év^uB d* Spiiv, comme prévôt de
-la colléRiale de Wisiembaurg;.
1) ComplélonB cetle dciinltion pir quelques extraits de VAlialin
Mluitrata et de l'ouvr*);e p»ru bous !• titre L'ahbayt el la vllli dt
Wàmuiftirg, tnfno^apkii kisloriqui pur J. Rheinwald.
Le nom de Staffilgeritht, Juitice Griduelle, vient dei degrés ou
iBarcbc* en pierre pir lesquels on descend vers la Lsuter au quai des
Pécheurs, près de ta Collégiile (hadis qusl Anselmann) parce que là
-se tenait anciennement le siège en plein air. On appelait aussi ce
Tribunal lUnndal Gtritkt, justice des villes et Mundat de Wissembourg,
.jiarce que ■• juridiction s'éteiulait sur tout le Mundat, et Sckaffi»gi-
richi du nom des juges. Sckaffin, échevins.
On appelait du StaffU^erUit au CitmmeTgtrickt on Justice camérale
■qui ne siégeait qu'une (ois tous les deux ou trois ans; ce Bom lai
veiwit de ce que ce TnbuDil siègeiit dini la chambre ou préi de la
■chambre de l'ibbé. L.e dernier irrét du Cannitrgtriekl fut rendu le
1^ aoitt 1614. A pariir de cette époque, lei appels furent portés 1 la
•Chambra Impériale et plus tard, sous le régime frantiit, devant la
■Conr souveraine d'Alsace l> Colmar.
,db,Google
43$ REVUE D' ALSACE
tout le Mundat qui était autrefois composé des villages^
dont les appels ressortissaient au dit Staffelgericht, qur
aujourd'hui en partie ne subsiste plus, ou ont esté
démembrés par les guerres, savoir les 31 villages sui-
vants :
Niedermoderen, Westhoffen, Pfaffenhoff, Kurtzen-
hausen, Klingen, Schleital, Steinseitz, Cléebourg, Root,.
Altenstatt, Odisheim, Scbweighofien, Weiller, Saint-
Germain, Recfatenbach, Bobenthal, Hagenbacb, Ober-
kurtzenhausen , Oberseebach , Schweîgen , Vierthiirn ^
Schlettenbach, Saint-Paul, Geidershofifen, Steinfeld, Bïr-
lenbach, Oberhoffen, Kabsweier, Saint-Rémy, Riedseltz
et Werspach.
Tous ceux qui demeurent dans tous ces villages-
ou qui y possèdent des biens en fond tels qu'ils-
puissent être, sans exception de personne, sont sujets
à la juridiction du Sîaffelgerkkt, tout en demandant
qu'en deffendant pour les difficultés en hypothèques
de leurs fonds.
Cette Justice fait des descentes et vues de lieux
dans les cas où elle est requise et ce dans tout le-
Mundat ; elle met les pierres bornes aux biens des
particuliers, mais pour les biens conDmunaux du Mun-
dat, cela est réservé à l'abbé ou prévôt et au magis-
trat, comme coseigneurs ; elle a le droit de procéder
à des inventaires à la réquisition des parties ; elle con-
naît des affaires de dettes et de créances, et est en
droit de recevoir des testaments, codiciles, donations,
contrats de vente, échanges, constitutions de rente et
autres actes licites. Pour les testaments et codiciles,
ou le testateur déclare sa volonté devant tout le corps-
à son assemblée, ce qui s'appelle, apud Acta, ou, il
fait demander que quelqu'un du Corps se transporte-
chez !uy et alors le premier des eschevins, nommé
directeur ou Weisser, et celuy qui l'a été auparavant,.
avec le tabellion y vont pour recevoir sa déclaration,
dont l'expédition est faite sous les noms des préfets
et eschevins et le sceau du préfet qui est apposé».
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LE TRIBUNAL DE JUSTICE DB WISSEMBOURO 439
ainsy qu'aux autres contracta qui se passent devant le
tabellion seul en présence des témoins, et il faut
que le vendeur des fonds ou des rentes déclare par
serment au Directeur que les biens qu'il veut vendre,
sont francs et libres, ce qui seul suffisoit autrefois, sans
témoins.
Le Préfet de cette Justice qui n'est pas reçu à
moins d'être noble ou patricien, est présenté par lettres
de l'abbé ou prévôt, et prête son serment en présence
de son commissaire, des eschevins, et de quelqu'uns
du Magistrat sur la place publique du marché aux
poissons ; il touche quelques amendes de querelles et
batteries, qui se font dans les villages du Mundat, sui-
vant la taxe prescrite par les statuts, mais il n'a rien
à décider, si ce n'est que quelqu'unes des parties com-
missent quelque insolence dans l'assemblée.
Le Préfet, suivant une transaction faîte par l'Em-
pereur Maximilien en 1518, est exempt de toutes
charges, à moins qu'il n'acquière des fonds qui y sont
sujets et desquelles il doit les acquitter. Les eschevins
et tabellion ont la même exemption que les conseil-
lers du Magistrat, c'est de garde et de corvées ; ils
ont encore de chaque sentence qu'ils rendent 24 sols,
qu'ils partagent entre eux sept, et quand une fois une
cause a été portée au Staffelgerickt, si elle est de sa
compétence, on ne peut plus l'évoquer au Magistrat
ni devant le bailli et viceversà.
Les habitants du Mundat ont la liberté de porter
leurs plaintes ou devant le Stafdgerkht ou devant
leur Bailli ; ils ont encore le privilège de vendre leurs
denrées, dans le Mundat seulement et lorsqu'elles ne
sont pas sorties, sans payer aucun péage, comme aussi
de faire pâturer leurs bestiaux dans toute la dépendance
du Mundat, sans que il puisse y avoir opposition de
personne.
Les appels du Staffelgerickt allaient autrefois à la
Justice des Nobles, qui était appelée Rittcrgerickt et
Cammergerichl, dont on ne sait pas non plus l'origine.
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44° REVUB D ALSACE
Il y a cependant, une transaction faîte en 1275 entre
l'Empereur Rodolphe, l'abbé Edelis et la ville de Wis-
sembourg, sur plusieurs griefs de part et d'autre, où
l'article 22 dit ceci :
C<Bteruin super cousis inier Abbatem predictum rjus-
que convcntum , ministeriales et vassales tuonasterii
Weissemburgenses conjuncUm seu tiivisim ex unâ; et
cives Weissemburçenses ex altéra parle, subortis, sic
de concensu partium duximus ordinandum, quod in judi^
dis exercendis, Abbas ex suis ministerealibus vel vas-
salis mitiet, totidemque per sonnas ex quatuordccim
civibus qui vocaatiir Hausgenosen en allemand et Patri-
ciens en français ipsi Abbati a civibus Weisseinburçen-
sibus prasentandttm eliget, quorum sive majoris partis
eorum senlentia stabiiur, supermotis kujusmodi quœs-
tionibus et movendis. Qucstiones etiam qui ab kis qui
extra civitateui qiia vulgo dicitur Mundat spectantibus
habitant, atiie Camcram pranotati Abbatis deduci conti-
gerit per prœdictos quatuordecim vel majorem partent
ipsorum decernimus terminandos.
L'article 2j, de la même transaction dit encore :
Si aliquis ex prtefatis septein civibus contigat dece-
dere, cives suPerstites duos ejusdem conditionis, scilicet
Hausgenossen, represcntabunt abbati, qui ex eis unutit
in lûcum prtEtnortui subrogabit.
De là, l'on peut concevoir ce que c'étoit que ce
Juge d'appel, et quelle étoit cette Cour dont parle
Hertzog et dont il nomme les juges d'alors dans la
page 179 lib. 10, depuis 1457 jusqu'en 1589, inclusi-
vement.
En 1 5 1 1 , Cette assemblée se devant faire, les Haus-
genossen ou Patriciens s'y opposèrent parce qu'il man-
quait à l'abbé un chevalier. En 1581, il a été décidé
ou transigé par l'Empereur Maximîlien, que quand les
voix seraient égales, l'abbé ne pourra faire la pluralité,
mais doit constituer pour cet effet une personne impar-
tiale, et si l'atfaire regardait l'abbé mesme ou les siens,
que les chevaliers vassaux et patriciens de l'assemblée
.dbyGoogle
LR TRIBUNAL DA JUSTICE DB WISSKMBOURG 44I
^a nommeraient ; en cas aussy qu'ils ne pourroient
s'accorder, que le sort en décideroit. Cette assemblée
devant se tenir en 1540, le tundy d'après la Fête-Dieu,
n'a pas eu de succès, faute de deux chevaliers, ainsy
qu'il arriva aussy le lundy d'après la Toussaint de la
.même année, faute d'un chevalier.
En 1550, il a esté convenu entre le prevost Phi-
lippe et la ville, qu'elle se tiendrait, du moins tous
les quatre ans une fois, faute de quoy la Juridiction
-du Staffel^ericht lui serait ostée et mife entre les mains
du Magistrat, qui nommerait cinq de sa part, savoir,
■trois du vieux Sénat et deux des Conseillers des qua-
torze pour l'exercice, jusqu'à la première Assemblée
des Nobles. Alors le Staffelgcricht rentra dans ses droits.
En 1621, cette Justice des Nobles a bien esté com-
jnandée; mais la guerre survenue, jointe avec mille
autres inconvénients et changements survenus en Alsace,
sont cause qu'on n'en a plus entendu parler du depuis.
■Cette Justice des Haus^enossen cessa d'être en usage,
et les parties qui voulaient appeler alloient à la Chambre
Impériale, à l'exclusion des Régences des seigneurs
-qui alloient des villages dans le Mundat. Quoique le
Magistrat de la ville par les transactions cy-dessus allé-
guées, estoit en droit d'abolir le Staffelgerichî par la
non observance des clauses que le Prevost étoit obligé
de tenir ; cependant, il ne l'a jamais fait, par rapport
au bien publique' et à l'intérêt de la ville; les Bour-
geois ayant la facilité de poursuivre tous les habitants
du dit Mundat et autres de la ville, pour dettes, suc-
cessions et autres cy-devant alléguées, sans bouger de
chez eux, sans d'autres justes et bonnes raisons qui
l'ont toujours porté à soutenir cette Justice, contre
tous les efforts qu'ont employé à sa destruction, les
baillys, seigneurs particuliers du Mundat, mesme contre
«eux du Prince dont elle porte le nom >.
Pour lopii tou/tnat :
Ed. Casser.
.dbyGoogle
LE PÈRE HUGUES PELTRE
SA VIE LATINE DE SAINTE ODILE
La première Vie Irançaîse de sainte Odile fut pu-
bliée à Strasbourg, en 1699, par le P. Hugues Peltre,.
Prieur des Prémontrés de Hohenbourg. Il avait écrit
précédemment une Vie latine de la Patronne de l'AL.
sace, mais il ne lui fît Jamais voir le jour, et son ma-
nuscrit conservé à la Bibliothèque de Strasbourg périt,
dans les flammes du bombardement (1870). Nous avons
pu acquérir l'unique copie que l'on connaisse de ce
manuscrit, et des amis nous engagent à la publier.
Avant de le faire il ne sera pas inutile de parler
de l'auteur, dont les historiens se sont trop peu occu--
pés jusqu'ici. Dom Calmet ne lui consacre que quel-
ques lignes, dans sa Bibliothèque lorraine {(75r),' De
son côté, le P. Denis Albrecht, écrivant à la même
heure YHistory von Hohenburg, donne des renseigne-
ments trop fugitifs sur son vénérable prédécesseur.
Arrivé à Sainte-Odile moins de douze ans après la mort
du P. Peltre, it eut été à même de nous laisser une
biographie bien complète; mais son plan s'y refusait..
1) Hial. de Lorrain*, t. IV, col. 7JI
.dbyGoogle
LE PèKE HUGUES PELTRE 443.
XTomme Peltre, il voulut se borner strictement à la vie
de sainte OdUe et à l'historique du monastère.
Tout en pesant chaque mot de D. Calmet et du
P. Albrecbt, il n'est plus possible aujourd'hui d'esquisser
la vie de Peltre. Nous devrons nous contenter de coudre
bout à bout quelques notes biographiques, en les ajus-.
tant à l'histoire de l'Odilienberg, d'après l'ordre du temps.
§ I". Notes biographiques sur le P. Peltre.
I. pamille. Lieu et date de naissance.
L. P. Albrecbt n'en souffle mot. D. Calmet ne dit
rien non plus ni de la famille, ni de la date de nais-
sance de Nicolas Peltre i); mais il place du moins son
berceau en Lorraine, soit à Vie, soit à Saint-Nicolas.
Les renseignements pris à Vie sont négatifs. Aucun
Nicolas Peltre n'est inscrit aux registres paroissiaux du
milieu du xvn* siècle; on y trouve simplement le bap-
tême de Jean-Claude Peltre (28 juin 1642), et de Jean
Peltre (16 décembre 1642). En revanche, les registres
de Saint-Nicolas (du Port) nous montrent, à la date du
;" novembre 1641, le baptême de Nicolas, fils de Mansuy-
Peltre et de Barbe. Parrain : Barthélémy Réveillé ; Mar-
raine : du Géant (le prénom est illisible) '). Au
12 mars 1656 figure le baptême de Claude, fils de Claude
Peltre et de Marguerite. Parrain : Martin Molar; Mar-
raine : Barbe Cheminot.
Sur la foi de D. Calmet, nous croyons avoir ainsi
découvert" l'acte de baptême du P. Peltre,
Les archives départementales de Nancy donnent à
la famille Peltre, dès le xvi* siècle, une place assez con-
sidérable dans l'administration des Salines de Lorraine.
Ce nom de Peltre est loin d'être éteint de nos jours^
dans le pays de Dieuze [notamment à Vergaville). Au
.dbyGoogle
444 RKVUE U ALSACE
xvii' siècle il comptait des représentants dans les villes
de Nancy et de Pont-à-Mousson, aussi bien qu'à saint
Nicolas. Son honorabilité est attestée à la fois au xvi< s.
par les charges, les alliances et des lettres d'anoblUse-
ment. Nicolas Peltre, secrétaire du duc Charles III, fut
anobli en 1553; son frère Pétreman le fut de même,
en 1572 ')■ Nicolas Peltre (fils de Nicolas) mourut abbé
de Saint-Avold, en 1606. Sa sœur consanguine, Mar-
guerite, avait épousé le Maitre des Monnaies du Duché
(Nicolas Gennetaire).
Il faut peu insister sur cette branche distinguée des
Peltre, car sa parenté avec le Père Prémontré n'est pas
établie. On sait uniquement que les Peltre anoblis
n'étaient pas seuls de leur nom : ils avaient au moins
un frère, Gérard Peltre, qui figure comme témoin au
second mariage de Nicolas, en 1559, — et qui a pu
faire souche.
Plusieurs pieuses fondations consignées aux archives
■de la Meurthe, font également ressortir l'aisance des
Peltre et leurs sentiments religieux. Contentons-nous de
relever ici les charitables dispositions de Mengeon Peltre
et de son époux, Jean Cheminot'), qui donnent aux
Jésuites de Pont-à-Mousson, en 1623, la moitié d'une
maison située à Maidières, ainsi que leur bergerie 3).
L'intimité des Peltre de St-Nicolas avec la famille
Çheminot4) fait présumer leur parenté avec le ménage
Cheminot-Peitre de Pont-à-Mousson. Cela nous mettra
■sur la voie de l'éducation donnée au jeune Nicolas.
II. Education.
On sait que Pont-à-Mousson était, dès le xvii' siècle,
ie grand foyer littéraire de la Lorraine. Les Jésuites y
1} V. Dom Pelleller, armoriai général de Lorrains, p. 6ll.
1) Marcband k l'ont.l-MouHon, anobli en i6ti.
3) Arch., H. 3129 (cpr- a 13';.
4) Barbe Ctleminol, marralao de Claude Pellr>, va 1656 (V. plu
luulj,
.dbyGoogle
LE PÈRE HUGUES PELTSB 44^
avaient fondé, en 1572, une Université qui prospéra
très rapidement, et qui était soudée à un Collège non-
moins florissant. Le même Père Recteur dirigeait les
deux établissements.
Or le testament de Jean de Cheminot, fait en faveur
des Jésuites, nous apprend que son fils était entré dans-
leur Compagnie '). L'intérêt de l'écolier, Joint à ce lien
de parenté, dut faire pencher la balance en faveur de
Pont- à-Mousson, dès que la question d'éducation se
posa.
Cette supposition s'appuie d'avance sur la vocation,
religieuse de Nicolas. Son attrait pour la famille de
St-Norbert n'a guère pu se développer ailleurs qu'à
Pont-à-Mousson. Durant bien des années il avait eu là.
sous les yeux les plus édifiants exemples de la vie -
cloîtrée. L'abbaye de S" Marie était alors la Métropole-
des Prémontrés lorrains; Nicolas Peltre y aura fréquem-
ment assisté à leurs solennels offices, bien faits pour
inspirer le goût de la prière publique.
Concluons. C'est à Pont-à-Moosson que le P. Peltre
a dû faire ses études. Nous avons ainsi la clé de s»
bonne éducation et de la brillante culture littéraire dont
ses écrits feront foi. Mais il y a plus.
III. Théologie. Prêtrise.
Nicolas Peltre n'entrera chez les Prémontrés qu'en-
1666; il avait donc vingt-cinq ans. Nous estimons qu'il-,
était déjà prêtre. Rien ne parait plus normal : c'est
l'âge du sacerdoce; le collège de Pont-à-Mousson com-
prenait un séminaire, où tes cours de théologie conti-
nuaient en quelque sorte les études classiques. Enfin,
si le novice Prémontré n'était pas prêtre en 1666, nous-
ne voyons ni où, ni quand il le serait devenu.
.dbyGoogle
-446 REVUE d'aLSACE
Anticipons un peu sur les événements. Nicolas
Peltre sera dirigé sur le mont Sainte-Odile dès la An de
i'année 1666, et il ne s'en est jamais éloigné, que. l'on
sache, pendant plus de cinquante ans (sauf une exode
■momentanée, en 1674). Or le nombre des Pères Pré-
montrés était alors trop exigu, leurs occupations trop
jnultiples, la bibliothèque trop pauvre, pour que l'on
imagine l'enseignement de la théologie donné à Hohen-
-bourg. Dira-t-on que Peltre devenu profès a pu retour-
ner à Pont-à-Mousson, ou se rendre à l'abbaye d'Ettval,
pour ses cours de théologie ? C'est une hypothèse toute
.gratuite, que semble contredire Peltre lui-même, quand
il nous donne à entendre qu'il s'applique à l'histoire de
sainte Odile depuis 1666 >). Le silence du P. Albrecht
condamne plus formellement cette hypothèse. Com-
ment pourrait-il rapporter que Peltre commenta à
Pont-à-Mousson son noviciat continué à tainteOdile»),
et oublier de nous apprendre que le nouveau profès
alla ensuite faire sa théologie à Pont-à-Mou«son (ou à
Etîval), et qu'il y fut ordonné prêtre?
Il est donc très vraisemblable que Nicolas Peltre fit
«es études, puis sa théologie au collège de Pont-à-
Mousson, et qu'il entra comme prêtre chez les Pères
Prémontrés.
IV. Nicolas Peltre à tabbaye de PoHf-h-MoussOK.
D. Calmet rapporte que Nicolas Peltre fut admis
ie 6 octobre 1666 à l'abbaye de Sainte-Marie, chez les
.Pères Prémontrés de Pont-à-Mousson.
On pourrait objecter que le registre des admissions
.au Noviciat (conservé à la bibliothèque du séminaire
>de Nancy) 3] ne fait aucune mention de Nicolas Peltre,
1) V. La vit françaiu it lainle Odilt, p, Il6.
2) Hi*t, 1. Hoheob., p. 417.
3) M». 164.
.dbyGOOgle
LE PÈRE HUGUKS FELTRE 447
'J'y ai constaté page par page cette- omissioi, de 1661
-à 1680.
L'objection se réfute aisément. Tout d'abord, le
-P. Aibrecht affirme de même l'entrée de Peltre chez
les Prémontrés de Pont-à-Mousson, en 1666. Puis le
silence du registre du Noviciat ne proave rien : Nicolas
Pdtre fut admis en 1666 comme postulant, et non
-comme novice, à l'abbaye de Sainte-Marie. C'est de là
qu'il se rendit au mont Sainte-Odile, où il fit son novl-
-ciat en 1667, comme nous le verrons tout à l'heure.
Aucun doute n'est possible à cet égard.
V. Les Prémontrés à Sainte-Odile.
Avant de suivre notre postulant à Hobenbourg, it
-importe de résumer l'historique des Prémontrés sur la
-sainte montagne. Trois périodes bien nettes sont à
distinguer :
-1* les Prémontrés d'Etival chapelains de l'abbaye de
Sainte-Odile (1178-1845);
1" les Prémontrés d'Etival à Sainte-Odile, après la dis-
persion des chanoinesses, (1545-1632);
j° Le retour des Prémontrés (1650) et le Prieuré indé-
pendant (après 1661).
I' Lts Primoniris d'Etival à Sainte-OdiU avant ISi-3-
On sait qu'à la fin du IX* siècle l'impératrice sainte
Richarde avait créé de puissants liens spirituels entre
son abbaye d'AndIau et les Bénédictins d'Etival, Les
religieux d'Etival furent des premiers à embrasser la
■congrégation fondée par saint Norbert, et le voisin^e
d'Andlau mit Herrade de Landsberg à même d'appré-
cier la parfaite régularité des Prémontrés. En consé-
quence elle appela à Saint-Gorgon, à mi-cote de
Hobenbourg, deux chanoines d'Etival, pour assurer
■chaque jour une messe à la chapelle de Sainte-Odile.
Les chapelains privilégiés de la patronne de l'Alsace
-S'acquittèrent fidèlement de leur office, jusqu'au grand
.dbyGoogle
44^ REVUE d'alsace
incendie (je 1545, qui réiiuisit en cendres le monas—
tère, et dispersa pour toujours les chanoinesses.
C'était l'époque de la pseudo-réforme, et l'esprit
nouveau qui soufflait en Allemagne n'a jamais eu la
prétention de repeupler les monastères.
2' Après ta dispersion des chanoinesses ('S-fS-lôjs).
Qu'allaient faire les Prémontrés ? . . . Chassés par
l'incendie, ils ne tardèrent pas à revenir, errant parmi
les ruines, puis s'eiforçant de maintenir à Hohenbourg
le culte de Sainte-Odile. Le tombeau de la sainte,,
protégé par de fortes voûtes, avait heureusement
échappé au désastre ; les religieux d'Etival en demeu-
rèrent les zélés gardiens.
Cependant tout était changé, ou tout allait changer.
L'abbaye d'Etival eut du mal à le comprendre, ou
feignit de mal comprendre.
Les loyaux services rendus par les chapelains pen-
dant près de quatre siècles semblaient baser une
prescription immémoriale, et leur établissement à Saint-
Gorgon avait tous les dehors d'un bénéfice ecclésias-
tique irrévocable. Les Prémontrés n'étaient d'ailleurs
nullement responsables de l'extinction fortuite de l'ab-
baye de Hohenbourg, et s'en croyaient de très bonne
foi les héritiers.
N'était-ce pas une illusion? En réalité, les chape-
lains n'étaient qu'un rouage de l'abbaye : le principal
disparaissant, l'accessoire s'évanouit! Accesorium sequitur
principale suum. Cessante causa, cessât effectiis. Voîlà,
des adages auxquels il est difticile d'échapper.
Au lieu de s'arrêter aux services rendus, on pou-
vait rechercher les titres auxquels les services furent
rendus; or la possession précaire ne fonde aucune
prescription. L'évéché de Strasbourg était donc destiné-
à recueillir, de préférence à Etival, la succession de-
Hohenbourg.
D.gtzodoyGOOgle
LE PÈRE HUGUES PELTRE 449
La vieille abbesse abandonnée de ses filles s'estima
heureuse, dans des conjonctures aussi difficiles, de
céder au diocèse les biens de l'abbaye, moyennant
«ne rente viagère. L'avenir était pourtant réservé; mais
quel avenir ! . . . L'union des biens de Sainte-Odile à
la mense épiscopale fut demandée à Rome, et accordée
avec des restrictions que le malheur des temps rendit
inefficaces.
Ce n'est pas le Heu d'entrer dans plus de détails.
Ajoutons toutefois que, dès 1 569, l'Evêché assura aux
Prémontrés une compétence, c'est-à-dire une subvention
annuelle pour leur entretien (nous y reviendrons plus
loin).
Tranchons le mot. Depuis la fin du xvi' siècle, les
chanoines d'Etival ne sont plus chapelains d'une abbaye
qui a disparu ; ils sont des prêtres auxiliaires, salariés
par l'Evêché, et se rapprochent d'une manière sensible
des vicaires résidents.
Cette transformation s'accomplira sans secousse
au mont Sainte-Odile qui allait être le théâtre, au
XVII* siècle, d'événements si douloureux.
Nous n'entrerons ici dans aucun détail sur les
malheurs attirés au monastère de Sainte-Odile par ta
guerre de Trente ans. Le nom de Mansfeld et celui
des Suédois en disent assez. Le monastère à peine
restauré fut profané, saccagé et incendié par les bandes
sauvages d'Ernest de Mansfeld. Les ruines semblaient
néanmoins réparées, quand l'invasion suédoise étendit
sur toute l'Alsace son régime de fer et de sang. . .
Les Prémontrés durent s'enfuir, et la sainte montagne
resta déserte.
La maison-mère d'Etival recueillit ses enfants éplo-
rés, et leur servit d'asile pendant plus de seize ans.
Enfin le traité de Westphalie cédant l'Alsace à la
France rendit la paix à l'Eglise, dans le diocèse de
Strasbouig.
.dbyGOOgle
450 REVUE D ALSACE
Comme la colombe de Noé, le P. Doridan s'échappa
de l'abbaye d'Etival, en 1649, et le rameau rapporté
du mont Sainte-Odile y ramena à poste fixe, l'année
suivante, deux chanoines Prémontrés.
Nous touchons de la sorte aux derniers rapports
d'Etival avec Hohenbourg, et la prochaine arrivée du
novice de Pont-à-Moussoa coïncidera pour ainsi dire
avec l'établissement du prieuré indépendant de Sainte-
Odile.
(A suivre).
DOM G. DE DARTEIN.
O. S. B.
.dbyGoogle
SOUVENIRS D'UNE ALSACIENNE
«UR LES DERNIERS JOURS DU P. GRATRY
(Montreux 8 octobre 1871 — 7 février 1872)
(Fin) ')
Du 10 janvier à A. :
«Nous n'avons plus d'espoir qu'en Dieu, et quand
je me rappelle de combien loin on peut revenir je con-
serve ma coiiiîance et mon courage .... Il faut que
j'espère et que je prie de toute mon âme pour obtenir
cette guérison. Prie avec moi, veux-tu.' .... et fais aussi
-dire un mot de prière à tes bons enfants !.,..>
Le dimanche 14 je sortais de la chambre du Père,
lorsque je vis venir par les terrasses, un respectable
-ecclésiastique, polonais d'origine, que le malade recevait
lorsqu'il ne se sentait pas trop fatigué. Je rentrât chez
4e Père et l'avertir de cette visite. Il me pria de l'in-
troduire.
Le Père apparemment lui soumit ses scrupules au
isujet de la sainte Hostie, car il me dit le lendemain.
«Mon enfant, priez M. l'abbé Sîmard de m'apporter la
sainte Communion. >
1) Voir U livnitoQ de juillet-aoUt [909.
.dbyGoogle
4S' REVUE d'aLSACE
Le i6 janvier, le Père reçut donc encore la Com-
munion et participa pour la dernière fois à ce pain de
vie qui devint son viatique pour l'Eternité!
Le même jour arriva le Père Charles Perraud qui,
pendant plusieurs années, avait été le compagnon de-
chaque jour du Père Gratry.
Dès le 21, le Père le pria d'aller demander pour
lui l'Extrême-onction à l'abbé Simard. Le malade la
reçut le dimanche à 1 1 heures. Il était assis dans son
fauteuil, nous l'entourions tous et nous retenions nos-
larmes pour ne pas troubler la belle sérénité de notre-
auguste malade.
Du iQ janvier à A. :
Les moments m'échappent avec une incroyable-
rapidité. Au surplus, je cède quelquefois ma bonne
petite place auprès de la chambre du Père, à d'autres
qui ont autant et plus de droits que moi. Mais quand
je ne suis pas là, à ma table, près de ma fenêtre, dans-
l'embrasure de laquelle j'ai tous vos chers portraîts-
entourant celui du bon Père, il me semble que je ne-
suis pas chez moi, que tout me manque et que je-
deviens pauvre d'esprit.
Je n'ose plus regarder dans l'avenir du lendemaiiv
seulement. Les douleurs de notre bon Père augmentent
chaque jour ; mais sa vitalité est si grande que j'espère
encore. Si ce n'était cette gêne de la bouche qui est
une espèce de paralysie du pharynx, il pourrait vivre
encore longtemps. Le reste du corps est valide et saia
et quand je pense à cet esprit si lucide et que je copie-
ces Commentaires, cet ouvrage si vrai, si actuel, si
admirable, je me dis qu'il faut que cet homme vive-
pour faire encore entendre sa voix et que Dieu fera,
un miracle en sa faveur.
Et comme il est bon et affectueux pour nousl Je
me trouve tout particulièrement privilégiée et honorée
de sa confiance. J'ai fait sous sa dictée une explication
détaillée de sa soumission à l'archevêque, soumission
.dbyGoogle
-SOUVENnS d'une ALtUClSNBE 453
•qui a été violemment attaquée, mais aussi chaudement
approuvée. MM, Thîers, Vitet, Cochin, Michel Lévy,
-sans parler d'autres savants, normaliens, professeurs
■distingués lui ont envoyé leurs félicitations.
Hier et avant-hier, !e Père a retravaillé tout cet
^crit avec le Père Charles qui est ici depuis deux jours
-et qui m'a dit que ce travail est plus lucide que tout
ce qu'il a fait jusqu'ici. Ce pauvre Père Charles est bien
triste de trouver le Père dans cet état!
Ce bien excellent et cher malade est levé dès six
heures, les journées sont supportables; vers 4e soir
-viennent les crises de douleur aiguë; cette nuit, il croyait
que cela ne pourrait plus durer ainsi.
Nous avons un ménage bien compliqué. Jeannette
a de nouveau un accès de mal d'estomac. Louis a un
rhumatisme articulaire dans l'épaule, M°" Lustreman est
souvent indisposée. Nous serons heureuses d'avoir Elisa,
•dès le mois de février quand sa chambre sera habi-
table.
XVII
Le Journal de Genève publia dans son numéro du
■2 1 janvier un grand article sur le Père Gratry. On nous
Je communiqua. Cet article, d'une critique bienveillante,
-devait faire au Père plus de plaisir que de peine. Je
Jui en parlai. Il voulut le lire et souligna au crayon
rouge les passages ou le jugement de l'auteur portait
\ faux.
Le lendemain matin, le Père me donna une feuille
de papier sur laquelle il venait d'écrire d'admirables
pensées qui le jugeaient tout entier, esprit et cœur :
< Prenez cela, me dit-il, et copiez-le ; mais copiez-le
bien, mon enfant. > Ces lignes me firent une profonde
impression; en lui rapportant la copie et l'original je
lui dis : «Mon Père, c'est ce que vous avez écrit de
plus beau; voulez-vous me permettre de garder pour
moi cette page de votre main?> — «Oui, chère enfant,
£ardez-la,' je vous la donne. >
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454 REVUE D ALSACE
On pourrait appeler cette page le testament uni-
versel du Père Gratry; la voici :
■ Montreux 22 janvier 1S72.
«Amis, vous ne vous doutez pas de la position que
j'ai prise, devant Dieu, devant la vérité, devant la cha-
rité de Jésus-Christ.
c Voulez-vous l'écrasement de l'esprit humain, sous-
l'hypocrisie pbartsaïque ? Je n'ai pas travaillé pour
vous.
<Vou3 qui voulez la destruction de l'unité et de la
bergerie universelle, je n'ai pas travaillé pour vous!
«Vous qui voulez toute la vérité, dans toute la
charité de JÊSUS-ChriST ; pour vous tous, mes frères;
pour vous Chrétiens dispersés; vous tous Chrétiens
visibles et invisibles; Chrétiens cachés sous d'autres
noms; pour vous tous, hommes de conscience et de
raison; hommes de cœur et de bonne volonté, qui
voulez la prompte réunion sur terre, et le règne de
. notre Père qui est au ciel ; c'est pour vous que j'ai
travaillé!
«Je vous salue, je vous bénis, je vous serre dans
mes bras, et ce baiser de paix que je vous donne, et
que plusieurs recevront dans leur généreux cœur, est
aujourd'hui pour moi une joie profonde!»
Ces belles paroles se commentent d'elles-mêmes.
Je m'étais fait un pieux devoir de les communiquer
aux personnes qui m'avaient demandé directement
des nouvelles de la santé du Père. Quelques-unes me
répondirent : « Merci pour l'envoi de ces belles et
bonnes lignes où l'âme du Père Gratry se montre tout
entière, telle que nous l'avons connue, aimée et res- ■
pectée. Vous avez compris tout le prix que j'y atta-
cherai. Comment vous remercier pour cette belle page,,
si touchante, si bien lui, que vous avez eu l'extrême
obligeance de m'envoyer. Elle respire tout le parfum.
. de cette belle vie, pure, noble et entièrement chré-
tienne; de cette âme embrasée de l'amour de Dieu et
de la vérité seulel> De mon frère Edmond : «Je te
.dbyGoogle
SOUVRNIKS d'une ALSACIENNE 455
remercie mille fois de m'avoîr envoyé la belle page
que le Révérend Père a écrite la dernière. J'étais sûr
avant de l'avoir lue, du sentiment qui l'a dictée et qui
l'a porté à se soumettre. Ce sera pour tous les meilleurs
de nos prêtres une question de charité avant tout; et
qui oserait alors porter un jugement contre euxP D'au-
tres se plaçant à un point de vue moins élevé fran-
chiront l'enceinte mais ne seront pas suivis; parce que
le noble et généreux instinct français, ne voudra pas
se séparer de la vraie élite. Mais alors d'où viendra
cette réforme qui est la condition indispensable de la
renaissance religieuse qui est devenu pour notre société
une question de vie et de mort?» D'un autre corres-
pondant : «Je vous remercie, du fond du cœur, du
beau cadeau que vous m'avez fait. Cette page est
sublime! Elle résume les pensées, les écrits et les
actes de toute cette belle vie du Père Gratry. II faut
absolument que ces paroles évangéliques prononcées en
face de la mort soient livrées au public. La vérité, la
charité qu'elles exhalent feront tant de bien à ceux
que son absence désole. Ce testament chrétien laissé
aux âmes qui cherchent la lumière et la route, est un
dernier bienfait de cet ami de Dieu, de l'Eglise et des
hommes >.
Je possède un autre petit document, ■ non moins
précieux pour moi. Quelques jours auparavent, comme
je disais au Père que nous admirions son courage et
sa patience, mais que nous étions affligées de ne pou-
voir le soulager, il prit une petite feuille de papier, y
traça deux lignes en me disant : « Gardez cela pour
vous, mon enfant ». Ces lignes portaient ces mots :
« Quand un bon cœur volt souffrir, il devient tout bon! >
Qu'ai-je aujourd'hui de plus précieux que ces deux
lignes, ô mon bon Père, avec le Fouvenir de vous avoir
connu, aimé, soigné aussi bien que je le pouvais; avec
le souvenir de votre bonté constante, de votre affection
paternelle, de votre patience inlassable, de votre admi-
rable charité qui rendait tout facile et léger autour de
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45^ RKVL'B. D'ALSACE
VOUS. Ce souvenir est la récompense et la bénédiction
que vous m'avez promises et que rien ne pourra m'en-
lever !
XVIIl
Du 25 jamiier à E. ;
Nous avons bien des complications et le courage
serait prêt à nous manquer, si le bon Père ne nous
déclarait avec tant d'affection qu'il ne saurait plus se
passer de nous.
Tout fatigue notre malade qui a tout besoin de
-calme et de quiétude et qui est si peu en état de tenir
tête à une conversation .... Je ne quitte presque pas
ma chambre qui est près de celle du Père. Il a fort
souvent besoin de mon aide; je lui sers d'interprète,
parce que je le devine lorsque je ne le comprends pas.
et du 27, même lettre :
Voici que, depuis le 23, le Père dort mieux, les
douleurs se calment, seulement il s'affaiblit beaucoup,
parce qu'il ne peut plus absorber que des liquides. Le
plus pénible est qu'il ne peut pas toujours se faire
comprendre.
Pauvre cher Père! c'est un vrai supplicié. Hier on
lui a fait des injections de morphine et cela lui a pro-
curé une nuit presque complète. Avec cela il travaille
presque constamment, et c'est un bonheur parce qu'il
oublie son mal et qu'il se distrait sans quitter son fau>
teuil. Tout le monde autour de lui est bien découragé
«t persuadé qu'il n'y a pas de ressources, on se borne
à le soulager, mais on n'essaie plus rien pour le sauver.
Eh bien! cela m'indigne, surtout lorsque je vois la
vigueur d'esprit, la lucidité, l'immense charité et ten-
dresse qu'il y a encore dans ce cœur d'homme et dans
■cette tête auguste, si cruellement atteinte d'ailleurs.
Excuse le décousu de cette lettre; ma chambre est
-envahie dès neuf heures et je ne peux plus penser
librement.
.dbyGoogle
SOUVENIHa D'VSE ALSACIENHB 457
Du 28 janvier à A. :
Ici nous allons bien tristement, ramassant notre cou-
rage pour faire face à ce qui peut survenir. Hélas! ce
pauvre Père s'aRaiblit. PaUer et manger sont devenus
des souffrances atroces, au point qu'il redoute les repas.
Cependant, depuis mercredi, il souffre moins. Il tra-
vaille constamment et s'intéresse à tout ce qui se passe.
Je vous envoie un journal de Genève qui publie un
grand article sur le P. Gratry.
Un jour que le Père réclamait cette incision qu'on
ne pouvait pas faire et dont on ne voulait pas lui
«nlever l'espoir, il me dit se doutant qu'on le trom-
pait : < Quelle scène de comédie ! qxi se joue de
l'étendue de ma souffi^ance ! > et lorsque je voulus
parler, il mit un doigt sur sa bouche et me demanda
son calendrier et un crayon. Puis il souligna toutes
les dates qui le séparaient du 6 février, jour de l'arri-
vée promise de son beau-frère qu'il réclamait avec
tant d'instances.
* Que le genre humain est en retard!» s'écriait-il
-quelquefois devant l'impuissance de la science. Ou bien
■encore : « Que tout cela est petit en face de la mort ! »
Et quand je ne comprenais pas, quelquefois, le sens
de ses paroles inarticulées, il me disait : ■ Que vous
«tes jeune ! »
Un jour aussi dans un moment de tristesse, il me
dit : «On est si vite oublié!» Oh! mon Père,
m'écriai-je, jamais ceux qui vous ont connu et aimé
ne pourront vous oublier ! >
XIX
Le 30 janvier, arriva le P. Adolphe Perraud ; dès
lors les deux frères entourèrent le P. Gratry de leur
touchante affection et recueillirent de sa bouche les
belles paroles que le P. Adolphe a reproduites d'une
j>lume éloquente, filiale et pieusement émue.
.dbyGoogle
458 REVUE D'ALSACE
Je n'avais pas eu l'honneur de connaître ces mes-
sieurs avant ces tristes jours, et comme les plaisirs du
cœur étaient les seuls dont put encore jouir notre cher
malade, je voulus lui dire l'impression qu'ils m'avaient
faite. Je dis donc au Père :
« Le P. Adolphe me plaît beaucoup ; on voit que
c'est un esprit profond, un penseur, un prêtre con-
vaincu >. Le Père battit des mains. «Que vous me
faites plaisir! > la joie lui donna la parole et II ajouta :
«C'est le type de l'honneur, c'est le plus noble
cœur que je connaisse ; c'est l'ennemi personnel du
diable ! . . . >
Du dehors, où la nouvelle du danger où se trouvait
la santé du Père s'était répandue, arrivaient chaque
jour de nouvelles propositions de remèdes infaillibles..
On les soumettait au docteur qui secouait la tête en
disant : « Il n'y a rien à faire, il n'y a qu'un miracle
qui puisse opérer cette guérison ! > Un miracle?...
Avions-nous cette prétention?,.. Oh! non, mais nous-
espérions que parmi tous ces remèdes que l'affectioiv
pour le malade faisait découvrir, il s'en trouverait un
approuvé par les docteurs et heureux par ses résul-
tats. Il me semblait que le vrai remède devait exister,,
parce que la nature pourvoit à tout et qu'elle a ses
secrets. Aussi lorsque la généreuse amie, dont j'ai parlé-
plus haut, nous envoya encore sa bonne avec des-
instructions nouvelles pour un traitement spécial, j'es-
pérais que ce serait là ce moyen de guérison, je me-
cramponnais à cet espoir et je m'indignais de ne trou-
ver aucun écho et aucun appui auprès de ceux qui
seuls avaient la haute direction et la responsabilité de
cette santé si compromise.
Mais j'avais trop courte vue!... j'étais trop jeune
d'espoir; malgré le nombre de mes années ! Je ne-
pouvais ni me soumettre à la pire éventualité, ni com-
prendre encore les desseins de Dieu ! , . .
Dieu voulait le repos de son serviteur ; «Pour
qu'il passe de la tourmente au repos, pour qu'il IuL
.dbyGoogle
SOUVENIRS DUNE ALSACIENNE 459.
soit donné de monter vers les siens, vers ce peuple
qui est en haut ! . . . > Ajouterai-je la suite de ce chant
de la mort que le Père avait médité dans Isaïe :
« Oui, germes et fleurs, fruits de la terre, animaux
qui nourrissez l'homme, vous passez!... Mais moi, je
trouve en Dieu ma joie et je tressaille en vous. Dieu,,
mon Sauveur!
« Dieu est ma force ; c'est lui qui me donne la
vitesse et l'élan du cerf. C'est lui, vainqueur de tout,,
qui me fait traverser l'obstacle et m'élève plein d'un,
chant de triomphe jusqu'au terme de mon glorieux
espoir! ...»
Oui, mon Père, dès ce jour, vous marchiez rapide-
ment, vous couriez vers la mort, vous traversiez l'obs-
tacle!... Mais nous, nous restions dans la lutte, dans
les regrets et les pleurs de votre départ ! . . .
On venait de déposer, entre les mains du Père, une
dernière petite somme destinée à la chapelle de Mon-
treux. Il me pria de la remettre entre les mains du cha-
pelain. Je sortis donc dans cette après-midi du i" février
et fis une ou deux courses qui me retinrent loin de la
maison. En mon absence le Père s'inquiéta et demanda
plusieurs fois à me voir. A mon retour, je m'empressai
d'aller vers lui. Il me tendit la main et me dit comme
d'un ton de reproche et en interrogeant mon visage t
«Vous m'abandonnez, mon enfant!... — Oh! non,
mon bon Père, je ne vous abandonne pas; je ne me
trouve satisfaite qu'ici, près de vous ; mais j'ai dû faire
votre commission à l'abbé Simard ; il vous remercie
de ce nouveau don >.
Ces mots : « Vous m'abandonnez », et l'expression
inquiète qui les soulignait, me préoccupèrent et, dans
la soirée, je voulus m'assurer que le Père était tran-
quille à ce sujet. Je lui dis donc : « Vous ne croirez
plus, n'est-il pas vrai, que votre enfant vous aban-
donne ; si je pars quelquefois, c'est aussi par discrétion.
.dbyGoogle
-460 REVUE D'aLSACE
.pour faire place aux Pères Perraud et à M"* Lustreman
qui aiment aussi à vous entourer».
Mais j'avais été mal inspirée de réveiller cette pen-
sée. Etait-ce crainte réelle d'un départ, était-ce hallu-
cination, ce bon Père se fâcha. « Voyez-vous cela, cette
méchante enfant veut me quitter ! Voyons, soyez sin-
cère, que ferez-vous aujourd'hui ? > J'étais épouvantée
■de cette véhémence inaccoutumée. V^ répondis avec
fermeté : « Mon Père, je reste près de vous ! — Et
-demain — Je reste, mon Père — Et après demain —
Et tous les jours i" . . . — Mon bon Père, je ne vous
abandonnerai jamais! je suis votre enfant, votre sœur
de charité, et je resterai toujours près de vous! » A
-ces mots le Père se calma subitement : < C'est bien,
me dit-il, c'est entendu. . . •
Ce n'était pas la première fois t^u'il laissait percer
cette crainte de nous voir partir. Lorsque sa sœur
arriva, ce bon Père nous dit : < Rien ne sera changé
autour de nous, vous garderez vos chambres et vous
•continuerez à me soigner. Ma sœur ne pourrait faire
-ce que vous avez la bonté de faire pour moi. Elle est
-malade elle-même et réclame des soins*.
La pensée de nous retirer nous fût-elle venue,
nous l'eussions repoussée comme une désertion, une
lâcheté. . .
Le Père avait rendu la tâche autour de lui, pré-
cieuse en même temps que douce et facile. Il était si
reconnaissant du peu qu'on pouvait faire pour l'aider.
II avait si entièrement conquis notre estime, notre
respect, notre affection. Ses désirs, son silence même
étaient sacrés pour nous ; nous avions une telle habi-
tude des soins à lui donner que nous le devinions
quand nbus ne le comprenions pas.
XX
La journée du 2 février, le Père la passa sous l'in-
fluence de la morphine ; il sommeillait dans son fauteuil
-et s'intéressait vaguement aux choses du dehors.
.dbyGoogle
SOUVENIRS d'une ALSACIENNE 46»-
Mais le 3, il se retrouva tout à fait. La matinée-
fut splendide, le Père m'appela de bonne heHre et me-
parla sans que je comprisse d'abord ce qu'il voulait
me dire. Je m'agenouillai alors devant lui, comme je-
le faisais depuis peu de temps, pour être à hauteur
des sons qui passaient inarticulés sur ses lèvres. Je
saisis alors ces mots : < La France ! la France » —
croyant répondre à sa pensée, je dis : « Mon Père, la
France ne périra pas ; elle a de trop bons serviteurs ».
Le malade, heureux de ces paroles, prit mes mains et
les serra dans les siennes, comme pour me remercier
de l'avoir compris. Puis il continua : < La France, la
méditation de la France ! > Je répondis encore : < Mon
Père, la France se relèvera ; nous voulons avoir con-
fiance et espoir ! > et lui imprimant un mouvement
d'arrière à son fauteuil, se tourna vers les belles mon-
tagnes de la Savoie, alors brillantes de neige et dorées
du soleil levant. Elles lui présentaient dans la pleine
lumière notre chère et belle patrie. Une expression
de sérénité, d'espoir, d'enthousiasme illumina le visage
de notre bien-aimé Père. Toutes les splendeurs de-
noire demeure terrestre étaient en face de nous ; mais
sur les traits de cette noble tête brillaient déjà les
rayons de la splendeur éternelle !
Il semblait à ces moments là que plus le mal met-
tait d'obstacle à la vie et à l'expression de la pensée,,
plus cette vie se concentrait dans le regard, et la pen-
sée dans une seule expression. Le Père n'avait-il pas
dit < qu'il aimait les mots les plus simples, les vieux
mots, et qu'il les voyait transparents jusqu'aux choses
et parfois jusqu'à Dieu ? >
Ce même jour, le Père écrivit une page de poli-
tique contemporaine et me la donna à copier. Je la
remis aux Pères Perraud. Dans l'après-midi, je lui lus
encore deux articles du Français. Dans la nuit, il fut
préoccupé de cette lecture et croyait à la présence
d'un personnage historique dans la pièce voisine. II
disait à Maman : < Il est là, mais il partira et vous-
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461 REVUE D'ALSACE
Testerez. » Dans ces derniers jours nos heures de veille
svaient été souvent interverties et je relevais Mamaa
à 2 heures. Dès que je parus, le Père me pria de faire
■chercher les deux Pères Perraud qui étaient installés
dans un hôtel du voisinage. Lorsqu'ils vinrent, il leur
■communiqua sa pensée et se calma aussitôt.
L'avenir de la France préoccupait vivement notre
ther malade; les pensées de la veille, le poursuivirent
leur lendemain. Il écrivit et dicta encore quelques
;phrases à ce sujet. Un des jours précédents, dont je
ne puis fixer la date, il m'avait sonné le matin et fait
asseoir en face de lui, pour me poser cette question :
«Si tel événement survenait, que préféreriez-vous pour
la France ? . . . — Vous savez mon Père, que j'ai tou-
jours eu des sympathies pour la République; je vou-
■drais donc la République et comme l'on dit que les
Princes d'Orléans sont intelligents et honnêtes et qu'ils
sont entrées dans nos idées modernes, je voudrais que
l'un d'eux en fut le Président. — Ce ne serait pas
-trop mal, pas mal du tout, dit le Père I »
Le vif désir du malade de voir son beau-frère,
«ngagea M"" Lustreroan à l'appeler immédiatement par
un télégramme. M. Lustreman arriva le 4 février,
accompagné de M. Verdier, neveu du Père. C'était le
-dimanche dans l'après-midi. Les nouveaux venus trou-
vèrent l'accueil le plus affectueux de part du malade,
■mais soit qu'il eût conscience de son état, soit que la
mémoire lui fit défaut, il ne parla plus de cette incision
qui avait été jusque-là son espoir de guérison.
M" Lustreman malgré sa santé délicate voulut veiller
son frère, ce jour-là. La veille déjà le Père avait été
très agité, se levant, se recouchant, ne se trouvant bien
nulle part. Cette première partie de la nuit fut encore
■très-pénible. Au moment où je relevai M" Lustreman,
le Père était dans son fauteuil, je l'aidai à se recoucher
et, le voyant tranquille, je fus m'asseoir dans l'embra-
sure de la fenêtre. Là, enfoncée dans le grand fauteuil
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SOUVENIKS d'une alsacienne 463
-et cachée dans ce coin obscur, je priai de toutes les
forces de mon esprit et de mon cœur. Bientôt, je vis
■ie Père, comme s'il me devinait, joindre les mains et
■les élever au ciel, je m'approchai silencieusement de
son lit, je pris ses mains jointes dans les miennes et
je priai tout bas. Alors, pensant que son esprit voulait
être guidé, j'élevai un peu la voix et je prononçai
lentement, mais distinctement, le Pater, VAvc, le Credo,
ie Memorare et quelques paroles qui débordaient de
mon cœur.
Alors ce bon Père, dans un mouvement de bonté
paternelle et de tendre compassion prit mon visage
-entre ses deux mains et le retint ainsi quelques ins*
lants. Et moi, profondément émue, je murmurais :
-«Merci, mon Père, merci pour votre enfant! bénissez-
moi mon Père» et je pris une de ses mains que je
posai sur mon front et le bon Père y imprima avec
son pouce le signe de la croix.
XXI
Jusque dans ces derniers jours le Père Gratry songea
au travail : ■ Allons, vite, à l'œuvre, marchons, tra-
vaillons, > me disait-il. Les pensées étaient lucides encore,
■mais la fatigue et la faiblesse ne lui permettaient pas
•d'en suivre longtemps l'impulsion. Ce jour-là il fît, appuyé
sur moi, le tour de la chambre pour voir si toutes les
portes étaient bien fermées; -puis il ne sut plus pour-
■quoi il avait pris cette précaution et moi-même, je ne
le compris que le lendemain, lorsque je le trouvai
«ccupé à chercher, d'un air inquiet, un papier dans son
porte-feuille de toile grise. < Aidez-moi, > me dit-il en
un tendant le porte-feuille. J'en sortis tous les papiers
«n à un et les lui tendis pour qu'il les examinât. < Est-ce
•ceci, est-ce cela, lui demandai-je. — » Non, me répon-
<lait-i) par un signe ; enfin, il articula : < Mon testament! »
j'avais fait souvent avec le Père des recherches dans
tous ses papiers ; jamais je n'avais vu de testament :
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464 REVUS D'aLSACE
< Cher Père, lui dis-je, je ne connais pas ce testament. »■
A ce moment, on entendit un bruit : < Que personne
n'entre, dit le Père. J'allai voir, c'était le docteur et
j'en avertis le malade qui fit signe de l'introduire. Je
restai pour servir d'interprète, puis j'accompagnai le
docteur jusqu'à l'escalier. Le Père se remit à ctierciier
et trouva enfin ce qu'il désirait, car lorsque je rentrai
il tenait à la main un papier qu'il lisait attentivement.
Ce sont ces belles paroles d'adieu, adressées à tous
ceux qu'il a connus et aimés, à ceux qui l'ont com-
pris, à ceux qui à l'avenir le liront et le comprendront,
les voici :
«Je laisse à tout être humain que j'ai jamais salué
et béni, et à qui j'ai jamais adressé quelques paroles
d'estime, d'affection ou d'amour, l'assurance que je
l'aime et le bénis deux ou trois fois plus que je
n'avais dit.
«Je lui demande de prier pour moi, pour que
j'arrive au royaume de l'amour, où je l'attirerai par
l'iniînie bonté de Dieu, notre Père.
(J'étends ceci à tous mes amis inconnus ou à venir
et aussi loin que Dieu me permet de l'étendre : OiHtti-
bas kominibus (S. Paul).
«Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du.
fond du cœur, je leur demande de prier pour moi et
j'espère que je serai près d'eux et avec eux, après ma.
mort, plus que pendant ma vie.
« Et à revoir auprès du Père!...>
C'est ainsi que nous suivions ce douloureux sentier
qui nous conduisait vers la séparation terrestre, vers
le déchirement des choses présentes, vers la tristesse,-
le vide cruel de l'ami absent! Mais l'amour et l'espé-
rance en éclairaient la voie 1 . . .
Déjà aussi, il avait ce désir des mourants de s'er»
aller : < Allons, partons > disait-il et de son lit où le-
retenait la faiblesse, il nous tendait ses deux mains
pour qu'on l'aidât à se soulever. Mais cette pauvre-
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SOUVENIRS d'UMB ALSACIENMR 465
tète endolorie était pesante, la soulever le faisait cruel-
lement souffrir quelque précaution que l'on prit. En
se tournant un peu sur le côté droit, en s'étayant sur
son coude, il parvenait à se mouvoir. C'est en saisissant
ce moment qu'on pouvait l'aider à se relever et à
s'asseoir sur son lit. On lui passait ses pantoutfles et
sa robe de chambre ; on le conduisait à son fauteuil ;
on l'y enveloppait d'un grand châle. Mais bientôt, il
en sortait les mains pour qu'on le soutienne et le
reconduise vers son lit.
XXII
Le P. Gratry fut encore levé le lundi à sept heures
du matin, puis à onze heures. Dans cette matinée
encore : « Ne me remuez pas > murmura-t-il, et un
plus tard, comme j'approchais un pinceau trempé d'eau
pour humecter ses lèvres brûlantes, il soupira : • J'ai
soif, à boire >, mais lorsque j'approchai le verre il
l'écarta de sa main. A maman qui lui avait apporté
quelques gouttes de bouillon, il avait dit : t Jamais!»
A partir de ce moment plus une parole ne sortit de
ses lèvres, comme aussi plus une. goutte d'enu ne
devait humecter son palais brillant et desséché. Nous
dûmes nous contenter de lui mouiller les lèvres.
M. Ernest Naville vint de Genève pour dire adieu
à son ami ; il s'approcha du lit, lui toucha la main.
Leurs cœurs s'étaient rapprochés ; ils s'éiaient appré-
ciés. Ah! puissent tous les chrétiens se comprendre
ainsi I
Le P. Charles et M. Lustreman veillèrent le malade
dans la nuit du lundi au mardi. Ce fut une nuit d'ago-
nie, dernier sommeil d'une âme sereine et compatis-
sante à l'humanité.
Et nous, impuissantes à retenir ta vie dans ce corps
parfaitement sain, mais affaibli par le jeûne, nous étions
tristement désoeuvrées, abattues par la douleur, double-
ment dépaysées, là où un accueil toujours cordial nous
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^66 REVI1K D'ALSACE
avait souri et où nos soins avaient toujours été récom-
pensés par un mot parti du cœur et chaudement
exprimé.
Le P. Adolphe resta auprès du P. Gratry pendant
le déjeuner; je remontai moi-même avant qu'il fut
terminé et nous commençâmes les prières des agoni-
sants. Maman vint aussi se joindre à nous. Agenouillés
auprès du lit de notre bien-aimé Père, nous recom-
mandions son âme au Père Céleste, croyant et espérant
en cette renaissance de l'âme dans la pleine lumière
de l'intelligence et de l'amour !
Mais lui, nous entendait-il .' . . . Savait-il combien
était dur le sacrifice que nous acceptions ? . . . Quand
je l'approchais, je pouvais distinguer un mouvement
de ses paupières fermées, comme un effort pour les
soulever. Sa main gauche était déjà immobile, mais de
la droite il soulevait encore de temps en temps la
couverture qui oppressait sa poitrine.
Le P. Adolphe passa cette nuit toute entière auprès
de son vénérable maître et ami. M. Verdier l'assistait.
Maman se leva à 3 heures, inquiète et tourmentée. Le
Père était tranquille, la respiration inégale et sifflante;
à cinq heures, j'allai moi-même reprendre ma place
auprès du bien cher et vénéré Père, essayant de trou-
ver dans les Livres saints et dans la prière quelque
force contre la douleur. . . Nous ne pouvions plus rien
pour lui; mais nous pouvions admirer sur ses traits
amaigris et jusque dans la mort même, cette sérénité
lumineuse d'une âme grande et pure que l'amour de
Dieu et des hommes avait ennobli.
Lorsque le D' Lustreman monta, il trouva le pouls
bien baissé et bien irrégulier ; la respiration ralentie
reprenait parfois avec tant de force que nous l'enten-
dions, la porte fermée, dans la pièce voisine.
Peu à peu, la famille se réunit auprès de notre
bieu-aimé Père. Les Pères Perraud se tenaient dans la
première pièce silencieux et tristes; nous-mêmes, nous
attendions anxieuses dans la chambre de maman que
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SOUVENIRS d'une ALSACIENNE 467
l'on nous dit d'entrer. Entre dix et onze heures, on
frappa doucement à notre porte. Nous comprîmes que
■c'était la dernière heure et nous pénétrâmes dans la
chambre du Père agonisant 1 . . .
Nous étions donc tous là, M*"* Lustreman assise
dans un fauteuil auprès du lit de notre cher mourant;
-son mari et son fils à deux pas d'elle ; les Pères Per-
raud, à genoux au pied du lit; je viens m'agenoutller
auprès d'eux. Maman et ma sœur étaient restées pros-
ternées sur le seuil de la porte.
Et dans le silence, les larmes, le respect du moment
suprême, la douleur infinie, nous recueillîmes les der-
niers battements de cette noble poitrine et le dernier
soupir de ce grand chrétien.
Le disciple alors se leva, se pencha sur son maitre,
posa sa main sur son front auguste et murmura les
paroles sacrées de pardon et de paix ! . . .
L'âme de notre bien-aimé Père franchissait les
limites de la vie, brisait l'obstacle et s'élevait jusqu'au
terme de son glorieux espoir! . . .
XXIII
Du S février à A. :
< La vie de notre bon Père s'est éteinte hier à
onze heures du matin. Sa mort a été aussi douce
qu'on pouvait le désiret. Son visage est resté serein
jusqu'au dernier mourant. Il repose là, dans la chambre
à côté et nous avons encore la triste consolation de
veiller sur lui. Mais nous sommes bien tristes, bien
-découragées ; ce pays pourra-t-il encore nous sourire ? . . .
Je croyais qu'il y avait ressource, espoir, et Dieu a
trompé cet espoir ! . , . >
A E. même date :
«Je crois quand je l'approche encore qu'il doit se
réveiller, et nous répondre... Son visage est bien
^ amaigri, mais souriant, sa mort a été paisible ; il s'est
éteint comme papa sans une secousse, sans un mou-
vement ! . . ■
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46S RBVUE D'ALSACE
Le chagrin nous donne une lassitude plus grande
que les fatigues de la maladie >.
Du io février à A. :
< Il me faut un grand courage pour me remettre à-
écrire, et à parler de toutes nos tristesses. Nous sommes
si seules, si seules maintenant! Hier on a emmené ce
bon Père, auprès duquel il nous a été donné de veiller
et de prier jusqu'au dernier moment. On l'a emmené-
à Paris où il sera inhumé mardi, je pense. Son corps
a été déposé dans un cercueil de plomb bien capi-
tonné, et il a conserve jusque dans le cercueil son bon
et fin sourire.
On nous a laissé son fauteuil et quelques menus-
objets. Mais je regrette de n'avoir pu conserver le»
manuscrits que j'ai copiés. Ce fut un dur sacrifice
après celui de la séparation. Ils contiennent des pages-
si larges, si libérales que je crains qu'ils ne soient
jamais publiés. J'ai pu conserver pourtant une belle
page que le Père m'a autorisée lui-même à garder ;
j'en ai envoyé une copie à Edmond, vous l'aurez aussi.
Ce bon Père depuis quinze jours ne souffrait plus
de la tumeur; mais sa difficulté d'avaler faisait mal à
voir. C'est la paralysie du pharynx qui a déterminé la.
mort. On nous dit que d'atroces souffrances lui ont été
épargnées. Il y a donc toujours une face des choses
qui permet d'y voir la main <ie Dieu et de la bénir^
même dans les plus grandes douleurs. Mais c'est sur
nous-mêmes, qui sommes bien délaissées, que nous-
pleurons.
J'ai pu pénétrer les sentiments de beaucoup de ses-
amis et je sais combien il était aimé et de combien
de voeux et de prières son lit de souffrances était
entouré. Nous avons été privilégiées. Maman et moi,
aussi n'oublierons-nous jamais de quelle douceur et de
quel . bienfait étaient pour nous-mêmes les soins que
nous lui donnions! Hélas!... et pour quelle issue!...
J'ai toujours cette désolante pensée qu'il y aurait eu.
moyen de le sauver !...>
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SOtIVEÏiIRS d'une alsacienne 469
XXIV
Oui, malgré tout ce que je pouvais me dire, à moi-
même, malgré la certitude du bonheur éternel, mon
■cœur était insoumis. J'aurais voulu le voir encore au
milieu de nous, ce bon Père, travaillant à la régéné-
ration d'une société qui ne l'avait pas assez connu,
pas assez compris, pas assez écouté! J'avais horreur du
vide qui s'était produit en nous, autour de nous par
ie départ de ce père bien-tiimé, le meilleur de tous les
amis, auprès duquel il était si doux de vivre et de se
dévouer! . . .
Mais peu à peu il rendit lui-même la sagesse à mon
Ime; il lui parla d'abord par les promesses évangé-
liques :
* Que votre cœur ne se trouble pas; vous croyez
-en Dieu, croyez aussi en moi.
< 11 y a plusieurs demeures dans la maison de mon
Père; s'il en était autrement, je vous l'aurais dit. je vais
-vous préparer le lieu.
* Et quand je vous aurai quittes et préparé le lieu,
je reviendrai et je vous prendrai avec moi, pour que
Jà oîi je suis, vous y soyez aussi.
« Vous savez où je vais et vous en savez le chemin.
«Si vous m'aimez, gardez mes commandements.
* Et je prierai mon Père, et il vous donnera un
-îkutre consolateur qui sera éternellement avec vous.
t Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviendrai à
vous.
* En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez
pleurer, mais le monde sera dans là joie : vous, vous
serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera
-en joie. >
Et par la bouche de saint Pierre :
*Je crois qu'il est de mon devoir, tandis que je
^uis encore dans ce corps, comme dans une tente, de
vous réveiller par mes avertissements.
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470 REVUE D'ALSACE
« Etant assuré que, dans peu de temps, je doi»
quitter cette tente, comme Notre-Seigneur JÉSUS-Christ
me Ta fait connaître.
< Mais j'aurai soin que même après ma mort, vous-
puissiez vous remettre ces choses en mémoire. >
Il lui parla encore par ces admirables paroles, ce-
poëme de la mort et de la résurrection de l'âme que
le Père Adolphe Perraud nous a donné ;
< Meurs, ô notre bien-aimé! Meurs pour notre salut
et pour le tien; pour obéir à Dieu; pour accomplir
l'éternel mouvement de la vie; pour délivrer ton àme
des filets de la nature fausse, pour rentrer dans le sein
dé Dieul
c Meurs, ô notre bien-aimé! nous te suivrons bientôt;
nous ne verrons plus ton visage pendant un temps^
mais ton cœur vivra dans les nôtres, et nous l'y sen-
tirons quelquefois tressaillir comme nous le sentions ici
bas et mieux encore.
* Soyons unis dans la mort, comme nous l'avons-
été dans la vie.
< Que ton àme, en se recueillant, emporte un rayon
de notre âme, et les prémices de notre esprit vers
Télernel repos!
< Qu'un lien nous lie i toi, âme retirée du monde
et que ce lien nous dispose à mourir. »
< Qu'un lien te rattache à nous, qui sommes dans le
monde, et que ce lien maintienne avec mystère quelque
chose de ton être dans la demeure des vivants, jusqu'au
jour du réveil.
« Dors ô notre bien-aimé ! comme la semence dort
sous l'écorce d'une plante fanée. Un jour tu tieuriras-
encore comme sous le soleil d'un nouveau printemps! > ■}•
Je relisais aussi cette belle conclusion de la Philo-
sophie du Credo :
I ) £/ rirt Gratry, ttÈ dimiirt jauri, pi> le P. Adolpbe Pcmuil,
D,9,t,z.dbyGOOgle
SOUVENIRS d'une ALSACIENNE 47 I
< Appuyons donc nos cœurs, 6 mon frère, sur ce
sublime espoir. Ecoutons la raison, la science, la poésie,
et la religion que nous disent :
€ Cette terre ne sera plus que tu seras encore et
que tu jouiras de Dieu et de sa création, dans une
autre demeure différemment oi^anisée. Dans celle-ci,
tu as joui de beaucoup de biens; dans celle-ci tu as
atteint une organisation qui t'a permis d'apprendre à
regarder autour de toi et au-dessus de toi, fciiforce-toi
donc de la quitter sans te plaindre et bénis-la comme
le champ où, (ils de l'immortatité, tu as joué dans ton
enfance, comme l'école où tu as été conduit, à travers
le chagrin et la joie, à l'âge viril. Tu n'as plus de
droits sur elle ; elle n'a plus de droits sur toi. Reçois
la couronne de la liberté et la ceinture du ciel et dépose
sans regrets ton bâton de voyage!» ')
Enfin ce bon Père parla à mon âme par le souvenir
vivant de sa bonté, de sa simplicité, de son admirable
sérénité. Se fier entièrement à Dieu, comme à un Père,
savoir retrouver la sérénité de son âme, même parmi les
obscurités, les épines, les larmes du chemin. Travailler
pour que le règne de Dieu arrive sur la terre, com-
prendre le secret et les douceurs de la bonté, dilater
son cœur, être bon pour tous, voilà la tâche future,
voilà le devoir qu'il nous a tracé; voilà le simple
et magnifique exemple qu'il nous a donné!
c Oh ! la charité, la science de réunir les âmes ! . . . >
Emilie Mohler.
Montrcux, i" mai iSj2.
l) FhUaigphù du Crtée, la vii ittrniîU, p»ge 377.
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VARIÉTÉS
LE SPECULUM HUMANjC SALVATUNIS
LES VERRIÈRES DE L'ÉGLISE SATNT-ÈTIENNE DE MULHOUSE i)
Dcpuia la publication du Hortus delUrarium de Herrade
de Landïbcrg, faîte par la Société des monuments biatoriqucfl
d'Alsace, il n'y a pas eu, que je Facile, d'ouvrage qui puisse
lui être comparé, pour l'intérêt à la fois archéologique et artis-
tique comme pour la beauté de l'exécution typographique >),
mieux que celui dont on vient de lire le titre et qui estdCt à la
collaboration de M. le pasteur Lutz et de M. Perdrizet, profes-
seur à l'Université de Nancy.
Voici l'origine de cette superbe publication. L'ancienne
église de Saint-Etienne de Mulhouse, doni, dans cette ville
surtout où il y a si peu de monuments anciens, on regrettera
toujours la récente destruction (en 1858 !) était ornée d'admi-
rables vitraux du Xlv* siècle, lesquels, en 1904-5, ont été réta-
blis dans le temple élevé sur l'emplacement de l'ancienne
église. Malheureusement le peintre- verrier, artiste de mérite
du reste, qui restaura et plaça les anciens vitraux, ne se rendit
pas compte, malgré son habileté technique, de l'ordre datis
lequel ils devaient être classés.
1) Mulhouse, imprimerie Ern. Meinlnj(er. 1907-09. 1 volumei petit
jn-fo de 343 pagea, et 1 albumi de 140 pUnches.
i) Celte publicition fait trèi firand hinntur aiii preue* de M. Ern.
Meininger, luquellei, quoiqu'à peine nies, rivaliaent par I» peifecttoa
de leun produit), avec nui p!u8 renommtei imprinierie* alweienae*.
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VARliTÉS 473
Le premier, H. le pasteur Lutz ') eut l'idée de chercher le
sens des sujets représentés par ces vitraux, et par conséquent
quel devait être leur classement véritable, dans un ouvrage,
très répandu au moyen-âge, intitulé Spéculum humatiœ Sah-a-
iionis, sorte d'histoire en partie double de la Rédemption du
monde par le Christ, donnant avec chaque fait de ta vie du
Sauveur l'annonce ou la figure de ce fait dans l'Ancien Testa-
menr, ou même parfois dans l'histoire profane. En 43 chapitres
l'auteur de ce Spéculum, — nous verrons tout à l'heure quel
nom lui donner d'après MM. Lutz et Perdrizet, — explique en
lignesi latines rimées cea préfigures, comme disent ces messieurs,
qui sont toujours au nombre de trois.
De fort nombreux manuscrits de ce curieux tjaité sont
arrivés jusqu'à nous : MM. Lutz de Perdrizet en décrivent près
de 350 *). De plus le Spéculum a. été très souvent reproduit au
comn^enccment de l'imprimerie ■). EnGn des traductions en
toutes les langues en ont été faites.
Dans la I" partie de leur ouvrage, les auteurs nous donnent
d'abord le texte origidal du Spteulum, d'après un manuscrit de
Munich, choisi pour deux raisons : la premiËre est qu'il pro-
vient de la commanderie de Saint-Jean de Sélestat, la seconde
«st qu'il est orné de 191 dessins à la plume, assez médiocres
de facture, mais d'une importance iconographique très grande.
C'est en effet de ces miniatures et de quelques autres analogues
d'autres manuscrits du Spéculum, que s'est inspiré l'artiste
auteur des verrières de Mulhouse. Un simple coup-d'œil corn-
paraCif ne laisse aucun doute dans l'esprit : il y a analogie
complète jusque dans les détails, les sujets sont traités d'une
manière identique; les personnages, groupés et babilles de la
même façon, y font les mêmes gestes, etc. . . *).
Après ce texte, et c'est la ^ partie, vient une traduction
française, œuvre de Jean Mielot, faite pour le duc de Bour-
gogne, et restée inédite jusqu'ici *).
I ] Cfr. ion élude Intitotie : Z« vtrriirei dt tantitnnt iglist Saint-
Etiatnt a StwUumtt. 1906, lii>8° da 117 pigei, avec 6 pliDchci en
'pbototj'pic,
1) Pluïieura da cet manuBcriti sont d'orifine altaciaona et sont
coaiarvéf 1 Sélettit et Strubourg.
3) Voir H*iii 14911-1S, 149J3-II ; et Canipt>ell.
4) C'eil ici l'ial«r«t capital de U découTcrte de M. Lutz.
5) Elle ni pDbliie d'iprèi le manuiorit 6175, f. français de la
rNalionale.
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474 REVUE D ALSACE
Mais noua n'avons pas parlé encore de la partie la plus-
importante de la publication de MM. Lutz de Pcrdrîzct, qui
est la Troisilme. Elle comprend :
i') uu Commentaire explicatif du texte du Spéculum et sur-
tout des miniatures. Ce commentaire, sur lequel nous revien-
drons, est, d'aprts la Postface (p. 317) l'œuvre de M. Perdrizet')-
ainsi que les divers auues chapitres de cette partie, sauf celui
sur les Verriires alsaciennes dû à M. Lutz seul, et celui sur les
Livres typologiques à images, fait en commun.
a) une élude sur la date et Vauteur du Spéculum. M. Per-
drizet prouve que ce livre a été écrit en 1314 par un frère
prêcheur, qui serait d'après lui Ludolphe le Chartreux, lequel,.
comme l'un sait, avait élé d'abord dominicain. Cette dernière
assertion est contestable.
Sont en 3' lieu étudiées les sourcet du Spéculum : les
œuvres de S, Thomas d' ^quin, la Légende dorée de Voragtoe,
et VHistoria scolastica de Pierre Comeator ; en 4* et $' lieux
le Symbolisme typologique avant le Spéculum et les Livres iypO'
logiques à images qui parurent à la môme époque. Dana cea-
deux dernières éludes se trouvent des observations extrême-
ment curieuses qu'on lira avec le plus grand profit pour l'bi»-
toire de l'art aux xiv« et xv« siècles, de même que le chapitre-
qui suit sur Vinjluence iconographique du Spéculum en général,.
Enfin une dernière partie sur les Verriires (ypologiquts
alsaciennes, qui est, avons-nous dit, de M. Lutz, termine cette
belle publication. Y sont successivement décrites et étudiée»-
d'abord, naturellement, les verrières de Mulhouse, celles de
Wissem bourg, celles de Saint-Martin de Colmar ') et celles de
RoufTach •). Viennent ensuite quelques pages de conclusioDr-
de postface, d'additions, d'index et de tables.
Nous ne saurions assez louer la science archéologique des
auteurs de cette magnifique publication et l'ingéniosité des
aperçus nouveaux qu'on y remarquera. Aussi est>ce À regret
l) Qui m reproduit ici, ta l'*brégeant, 1
lit : Etude tur le Spéculum kumana laivi
1) A cet eodroit l'auleur relève ivec raiion lei eireura que fai
commiiei dana mon ilude, însigniGinle dii reste et perdue daoa le>
colonnes du yeumal de Calmar, sur ces vitraux. Msii l moD tonr il
me permettra de lui faire observer l'ioexaclitude des dimensions qu'il
donne, p. 310, i ces vitraux.
3) Disparut, comme hilas ! linl d'œuvres d'art iniaSiammenl pro--
légèei contre 1«s vandales et les voleurs par l'incurie des adminiat»--
tions mptntailii.
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VARIÉTÉS 475.
que nous devons terminer par quelques réserves sur l'esprit
qui anime au moins l'un des deux auteurs : il s'agit de M. Fer-
drizet et de ses incursions dans des domaines qui lui sont étran-
gers. De là des assertions comme celles-ci : • On n'a guère lu
les auteurs profanes de l'antiquité avant ta Renaissance, ni la
Bible avant la Réformation > (p. 179). • L'interdiction du prêt
à intérêt s'accordait admirablement avec la doctrine de la justi-
fication par les oeuvres pour drainer vers l'Bglisc le capital
produit par le travail » (p. 304) ■). Autre part (p. 107) il est
parlé d'une traduction abracadabrante de la Vulgate. Voilà
une irrespectueuse expression, dont ne se serait pas servi notre
ami le pasteur Samuel Berger ! « Les Franciscains. . . ont fait
de leur fondateur un second Messie, ip. 318), etc. . .
Partout l'auteur daube (qu'on me passe l'expression), le
Moyen-âge et la Scolastique laquelle, selon lui, ■ est une fausse
science, une fausse philosophie, une fausse thcologie >. Et il ose
ajouter cette invraisemblable assertion, qui nous autorise à lui
appliquer le Neiutor ultra crtpidam des Latins : « Il n'y a pas
eu, au XIV* siècle, perversion de la scolastique, car la scolas-
tique a toujours été pervertie ■ {p. 315). Manifestement l'au-
teur, s'il sait ce qu'il veut, ne sait pas ce qu'il dit. En voici
d'autres exemples. • Le symbolisme Rguratif, écrit-il, (ib.) ne
raisonne pas, il rapproche >. Mais n'est-ce pas là raisonner?
Le mystique rapproche les faits : leur analogie le convainc ».
Encore le raisonnement! Toute cette conclusion est, le mot
m'échappe, du vrai charabia, qui dépare cette publication où
il est fâcheux, pour ne rien dire de plus, de rencontrer de si
fréquentes assertions blessantes pour le catholique. Aussi y
a-t-il lieu de répéter ici la conclusion d'une critique faite au<
même auteur, (à qui ces procédés seraient donc habituels) par
les Etudes (ao mai 1909) : « Il est douteux que ces procédés, . .
rehaussent la valeur de l'ouvrage, et réalisent Vidéal rêvé de-
tout lecteur délicat, l'harmonie du tact et de la science •-
A. M. P. Ingold.
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LIVRES NOUVEAUX
-Zrfj honntsUi dames ailtmandes, par Jeanne et Frédéric Réga-
mey. Paris, Albin Michel, éditeur, lo, rue de l'Université.
3 fr. 50.
Voici un livre propre à dissiper bien des illusions, si tant
-est qu'il se trouve encore des esprits qui en aient gardé sur le
sujet dont il traite. Ceux qui avant 1870 s'ouvraient aux pre-
mières impressions de la vie, s'en étaient laissé imposer par
les vantardises intéressées de dos voisins, ou s'étaient laissé
aéduire au mirage créé, par les poètes et écrivains Français,
auprès de leur propre imagination. Ils durent tciriblement en
rabattre quand la guerre déchaîna ses horreurs et que ses con-
séquences les mirent en contact avec la brutale réalité; alors
ces illusions tombèrent ou s'envolèrent comme de simples moi-
neaux surpris par une décharge de fusil.
Nos auteurs manquent peut-être aux règles de la galanterie
et à cette civilité puérile et honnête à laquelle se soumet
niaisement ou peureusement la veulerie courante, mais ce
-n'est que pour obéir aux lois supérieures de la vérité. On
arguera de leur nationalité. Halte ! ils sont Alsaciens, du moins
pour une bonne moitié, et totalement de cœur et d'âmé tous
deux. Du reste, ils ont prévu l'objection, et se sont mis en
garde : c'est à la seule érudition allemande qu'ils ont eu recourSi
répudiant toute attestation émanée d'une plume française,
récusant tout témoignage venu d'outre- Vosges. Et c'est là le
piquant : les Allemands instruisant leur propre procès et pas-
sant condamnation sur leurs propres méfaits. N'est-ce pas
-assez dire que nos écrivains n'ont pas songé à faire œuvre de
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LIVRES NOUVEAUX 477
haine ? Ils se sont contentés, pour leur part, de réunir les maté-
riaux nécessaires à leur dessein et, cela fait, de les coordonner
en vue de la tin qu'ils se proposaient, en notant cependant tes
impressions personnelles qui leur venaient au cours de ce
labeur : tel un simple greffier de justice qui illustrerait la
marge de son papier timbré, du souvenir des images qui l'ai:-
raicnt égayé la veille en humant le piot et en feuilletant les
FHtgende BlâtUr. Us ont donc procédé surtout par voie objec-
tive, suivant un mot honoré de la prédilection de leurs modèles:
on n'est jamais trahi que par les siens !
Remontant le cours des temps, les auteurs embrassent tous
les siècles, depuis le quatrième avant J.-C., où certain Pythéas
signale leur existence, depuis l'an 103 de notre ère, où se pro-
duisit la première invasion des Teutons et des Cimbres sitôt
réprimée du reste, et pour ne déposer les armes qu'au seuil du
siècle dernier. Ils dépistent leurs modèles dans ses cahutes
primitives et les suivent jusque dans leurs pièces dorées du
temps de Frédéric II, si gauchement copiées des salons de la
noblesse française. En chemin d'heureuses digression nous dis-
traient agréablement, tout en maintenant l'intérêt à la même
hauteur. Ainsi ils montrent en passant combien â tort l'Allemagne
revendique la paternité de l'ogive. < Le style gothique est né
au cœur de notre patrie, dans l'Ile-de-France, la Champagne,
la Normandie et devrait s'appeler le style français. Les Alle--
mands ne le connurent qu'un siècle après, et par nos archi-
tectes, nos ( maîtres de l'ccuvre >, appelés chez eux pour bâtir
leurs premières cathédrales et leur enseigner les principes de
l'art nouveau. La cathédrale de Strasbourg elle-même est fran-
çaise dans sa meilleure partie, car son principal architecte,.
Erwin de Steinbacb, était un Ervuin de Pierrefonda dont on
avait germanisé le nom. Plus loin, ils dénoncent la puérilité et
le grotesque de toute la ferblanterie que Richard Wagner fait
évoluer SUT les planches, à grand renfort de cuivres et de-
grosses caisses, et l'immoralité de ses personnages. < Un humo-
riste ne s'est-il pas amusé à collectionner dans l'oeuvre de
Wagner, les cas où, dans notre société d'aujourd'hui, la correc-
tionnelle ou la cour d'assises devraient intervenir. Ils sont
nombreux et assez graves pour mener à peu près tous ces-
héros au bagne ou à l'échafaud >.
Finissons, de dépit d'être contraint de réduire nos citations,,
par cette saillie, signée de Nietzsche, s'il vous plalt.
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478 REVUE d'alsace
( A tous égards, Gœthe se plaçait au-dessus des Allemands,
et maintenant encore il se trouve au-dessus d'eux = il ne leur
appartiendra jamais... Tout comme Beethoven ttt de la
musique en passant sur la lête des Allemands, Sctiopenhaucr
philosopha au-dessus des Allemands, Gœthc écrivît son Tant,
son Iphiginie au-dessus des Allemands..., Un tris petit nomhx^
d'hommes éduqués par l'antiquitij, la vie et les voyages, ayant
grandi au-dessus de l'esprit allemand : i! voulut lui-même qu'il
n'en fut pas autrement >.
LA-dessus, pour ne pas tirer en longueur, tirons le rideau.
Angel Ingold.
Die Wallfahrten dtr litben Mutter Gottes im Ehaa... par
M. l'abbé Lévy. Rixhcim, Sutter, 1905, In-S" de XI11-36S
pages. Avec 19 illustrations.
M. l'abbe Lévy, connu déjà par un bon nombre d'excel-
lentes publications historiques, vient de reprendre le sujet
traité autrefois par le vicomte de Bussierre dans ses PiUri-
nages d^ Alsace. Mais outre que ce dernier ouvrage, paru en
1862, devient de plus en plus difficile à trouver, il était, malgré
ses mériies, assez incomplet et par endroits fort erroné. M. de
Bussierre fait dans son livre l'histoire de 61 pèlerinages.
M. Lévy a augmenté ce chiffre de plus du double (137). De
plus, le savant historien a patiemment contrôlé toutes les
sources, soit aux archives départementales de Strasbourg et
de Colmar, soit aux archives locales, et nous a ainsi donné
une étude à laquelle les exigences les plus sévères de la cri-
tique mdderne trouveront peu à redire. Aussi ne doutons-nous
pas du bon accueil qui sera fait à ce livre par tous les amateurs
de l'histoire d'Alsace. A. M. P. I.
-Correspondance de Bossuet. (Collection des Grands Ecrivains
de la France), publiée par MM. Urbain et Levesque,
SOU! le patronage de l'Académie française. Tome 11.
Paris, Hachelte, 1Q09. In-8° de 516.
Nous avons déjà signalé dans notre Revue cette importante
^publication, faisant ainsi une exception à notre règle de ne
parler ici que de choses d'Alsace. L'extraordinaire Intérêt de
4'entrcprise des deux savants éditeurs est notre excuse, et û
-nos lecteurs ne trouvent pas dans cette édition les lettres du
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LEVRES NOUVEAUX 479
''plus grand génie dont s'Iionorcot à la fais l'Eglise et les Lettres
françaises, ce qu'ils.cherchcnt ordinairement dans nos modestes
pages, nul doute qu'ils n'aient plai^^ir et profit à les relire dans
cette magnitîque édition, si digne à tous égards du haut patro-
nage de l'Académie française. A, M. P. I.
Articles de journaux et dt revues.
Le JottTnat des Débats. 1 1 août. Lettre du maréchal Lefeh-
vre à Xapoléon, par A. Duboscq.
L'AusirasU. N" 13, Lettres inédites de Mme la maréchale
et du maréchal Lefebvre.
Kevue alsacienne illttstrie. N° III. Emile Zipélius, par H.
Juillard-Weiss. — Die eU^ssiache bourgeoisie, par M. Kicner ').
Slrassburger Bi&cezanblail. N" 7. Die Erstehrung des bis-
chORichen Horrichteramtes in Strassburg, par M. L. Ober.
Bulletin du Musée historique de Mulhouse. T. XXXIL
Nécrologie de l'abbé Hanauer, par A, Thierry-Mieg,
Bulletin de la société helfortaine d'' émulation. N° z8. Fran-
çois-Gustave Dubail-Roy (article nécrologique). — Fouilles de
Bourogne. — Les droits féodaux à Belfort et les élections
municipales aux x[i° et Xill' siècles. — Campagne de César
contre Arioviste, par A, Gendre. — Le territoire de Belfort à
l'époque romaine par F. Pajot. — Des difficultés que présente
l'interprétation des noms de lieu d'origine germanique, dans
■le territoire de Belfort.
Le Messager d' Alsace-Lorraine. 24 juillet. La reconnais-
sance allemande du 35 juillet 1870. — 31 juillet. Les foires de
{'Ochsenfeld, par G, Oberreiner. — Les restaurations de Saint-
-Martin de Colmar, par A. Girodie. — 7 août. Vieilles histoires,
») C«t >nic1e ■ «uisi été publié 1 put, in-S" de 36 paj(*s-
D.gtzodoyGoOgle
480 RF.VUG D'ALSACB
Frceschwiller, par M, Granjux, — 14 août. Tactique comparée-
dé César et d'Arioviste, par C. Oberreiner. — 21 août. Au
pays du Sundgau. Nos contes et nos légendes par Manhart. —
4 septembre. Les drapeaux de Frœschwiller. Le drapeau du
36* de ligne, par Ed. Sitzmann.
Reiue des questions historiquts. Avril. Gobel, évéque métro-
politain de Paris, par G. Gautherot.
Lts Marches de l'Est. N" i. Dix lettres inédites du maré-
chal et de la maréchale Lefebvre. — Les débuts de l'art go-
thique alsacien, par A. Girodie.
Riih«iBi (Altact), — Tfp. P. SnlUr fc Ci*. — SI7
D,9,t,z.dbyGOOgle
LES ASPECTS DE SÉLESTAT
AU COURS DES SIÈCLES
ISiiile)')
Du IX' au XIII- uècle.
I
Diilaolion da domiine de Chirlemigne. — Les premlen il>bli*ie-
menlt reli^cui ; les tvêqnei de Coire ; l'ablwye 5S. Fèlii et
Re^uh de Zuricb j V'bbaye d'Eberiamiiiler ; te Gnnd Chapitre
de Struboatf ; !«■ abbaye* d'Honcoud et da Conque* ; le prieurt
de l.iipvre ; le* abbaye* de MoyenmoQtier er de Banmgarteii.
Le IX* siècle vît, avec la dissolution de l'empire de
Cbarlemagne, le morcellement de l'ancien domaine
fondé à Sélestat par les rois Francs. Ce fut la seule
autorité fortement constituée de l'époque, l'Eglise, qui
en recueillit petit à petit et par lambeaux l'héritage.
Indépendamment du palais, de ses dépendances et de
ses jardins, qui constituaient avant tout des biens
soiBptuaires et plutôt improductifs, les donations qui
l'aliénèrent érionçaient encore des droits réels et d'un
caractère plus positif, tels que des champs, terres,
fermes, avec tous les droits féodaux en découlant. •
i) Voir la tivraUoo de lepienbre-oclobre 1909.
D.gtzodoyGOOgle
481 KBVUB D'aUSACE
Du IX' au X' siècle, l'aire de la ville parait avoir
été divisée, de façon d'ailleurs inégale, entre trois pro-
priétaires diiTérents.
La première partie comprenait la chapelle palatine
ou tout au moins le transept occidental, avec la portion
des édifices impériaux qui y confinaient immédiatement
au nord et au sud jusqu'au Klein Gifssen. Ces biens
avaient été donnés à l'évéque de Caire du vivant
même de Charlemagne, ainsi que le constate une
charte du 25 juillet 825 par laquelle Louis-le-Débon-
naire restitue à Victor 1), évéque de Coire, les biens
qui avaient été enlevés à ce dernier par le comte
Roderic et qu'il tenait de la munificence du grand
empereur. La restitution s'étendait à l'église de Sélestat
avec tous les droits qui en dépendaient ; les dimes,
les champs et les serfs « hoc est in villa SIezestat
ecclesia cum omnibus sibi legaliter pertinendbus, deci-
mis ac prsdiis ac mancipiis > *].
Une série de chartes permet de suivre pendant
plus d'un siècle la propriété originaire, puisque le der-
nier acte dans lequel il soit fait mention des évêques
de Coire est du 6 des calendes de mars 953, de l'em-
pereur Othon à l'évéque Starpert 3).
0 Lb limille d« Victoride* «st Inuc de Victor l", conte A» Coire
■u Ti* «ècle el dont l« deicendanlt ont Cté pendaat plm de dent
siicin fraiidci l»[ques ou évtquti de 1> Rtiflie (Adolphe Gauthiu,
Lti Aratairiti tt Iti catUiitrt tuiiiU).
i) Do»i.*N, Eludti iHT rêgliic pareiiiiait, p. I.
3) CHAa-TKâ : 19 juin gji. Ririlîntioa t rtvtque Victor de se*
posiEHioni en Aluce. (Dorlin, ibidem).
8 jinvier 836. Pmceptum LndoTici imp. de reitilulione Vereadirii
Cnrleiuii epi*copi an. LfCCCXXXVi. (Schcepfltn, Aiiotia éipUmalka
p. 77 8 XCVI.
< QuU line imperiili uitoritale memoritai tee, quse tniit in pafo
Heliucepii, ÎD loco qui dicilur Scleliilata, capetla videlicat cam omailiva
>d le pcrlinentibua in eodeoi pago, in curi* civtlile leloneaB, lub far>
mitale jurii luie eccleai» nnllatenut polerat dctinere. . . >
11 jain 849. Rati6c>tiDn par L.oui«-le-GenaaDiqa« fc Fivtqae da
Coire Eaton. (DorUn, ibidem).
S janvier 880. Carolua Crauus posieninnei eccleeÎE Curienaïi ta
AlMlla facta permalalioDe Iradil Iiuitwarda episcopo Vereellemi ui
DCCCLXXX. (Schœpflio, ibidem, p. 90 g CXI).
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LES ASPECTS DB 3ÊLESTAT 483
La seconde partie, située sur la rive droite du
KUin Giessen, comprenait lés communs avec la chapelle
Saint-Jean-Baptiste et s'étendait jusqu'au Muhibach. Elle
avait été donnée le 12 janvier 869 avec d'autres biens
à Ktentzheim, Kintzheim, Altenheim et Carspacb, par
l'empereur Lothaire II à sa parente Berthe, abbesse du
monastère des saints Félix et Régula ■) de Zuricb,
auquel elle les abandonna à sa mort survenue le 18
mars 877. Cette donation fut successivement confirmée
par l'empereur Charles III en 878 et Othon I" le
I" mars 952 »).
Au sud du premier et à l'ouest du second, mais
beaucoup moins important, s'étendait sur les deux
rives du Klein Giessen un troisième lot, qui appartenait
à l'abbaye bénédictine d'Ebersmunster. L'origine de
propriété de cet immeuble remonte-t-elle réellement à
■ Sed quia epiicopalui B( eccleiia SiDclae Mmrin qiuiduni rei longe
pmit» ÎD Eli*tia h«t>eb*t CL videlicet muisoa cam upallii in TÎJIii
Domiistii Sl»til, CIniiiiioheim, Breiltenbeim et Wintcoheim, communl
coDfeniiuit coosaltu monuterium Taberii, ■icDtl modcroo lempor«
«onatar* videtar. . . Cetena ijiiDqae rea in Elutia potltaa supra nomi-
nato venarabile eplicopo Luitwardo conlulimua, par Doitna aucloritalia
praccptum perpetnaliler ponideudaa . . . >
Il jaDvim- SSS. Ratification par le roi de* Romain* Arnolf à l'èvtqne
de Coire Dietoiphe. (Dorlan, ibidem).
15 octobre 9JI. itatificalion pat Othoo l" à l'ivjque Harpert Ib.).
6 dea calendei de mara 9S3.,^tonia regia cbarta pro Harperto
curienii epiicopo, qua piura bona in AInlia aila Curienii eccieai» res<
litatmlnf aono DCCCCLril (Seboepain, ibidem, p. m S CXXXVlIt).
• Hoc noctna auctoritalii aeripto reWitaimua : boc eal in villa Sle-
teilat eccleaia cnm omnibua libi legaliter perlinentiboi, dccimii, prxdiii
ac mincipiia at^e in aliii ejnadem proTinciae locia. In Chuniogcaheim
eccleaia cnm luia coniiilen'ibui, in Odoltaabcim, in Breitlenbeim, in
Snabaheim, In Gemare, in Winienhcim curtia et eecleiie in Monchan-
heim cam omnibua adjacentiia qiuecumque nominari poaaunt ; agria,
pralia, paacuia, aylvia, aquîa aqnarumve decoralbna ma|nia et parvla,
qiueaitia et inquirendia at omnibua appendiUla. . . t
O Le monaalère de* saint* F(Kk at Reenla * j»ni nn r6l« Impor-
tant dana l'hlalolre da Zuricb. Le* andcna aceani du canton ne portant
pa* laa arme* da la villa (tranché d'aMr et d'argent) maia lea aainta
FCIil, Rcftula et Eiuparantioa tenant dana lanra main* leur* ttte* cou-
péaa {ca dernier paraît avoir été ajoutt après coap^. (Gautbler, ibidem).
a) Roos, XIII dialogue, p. ji.
GiNr, FUhrir ditrek SihUttiladt, p. 13.
C'eat ce qui eiplique pourquoi l'tglise de Kiantiheim ttait didiéc
au aainta Félix et Reguli. (Schofflik, AUatia iUmirata, p. 73
) CXVII et p. 105, 5 CLXXVll).
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484 RQvue d'alsace
la donation qu'en aurait faîte en 727 le comte Eberhard
au monastère de Murbach <) et qui en souvenir de leur
commun fondateur l'aurait rétrocédé ensuite à l'abbaye-
d'Ebersmunster i* 11 est difficile de le déterminer, d'autant
qu'il a été fait antérieurement des réserves sur la valeur
de l'acte lui-même. Ce qui est incontestable, c'est que
la succursale d'Ebersmunster à Sélestat est contempo-
raine, sinon antérieure aux plus anciennes fondations
religieuses de la ville').
Les bâtiments qui la composaient, formaient une
sorte d'équerre dont une branche était parallèle au
transept occidental de l'église Sainte-Croix et l'autre
dans le prolongement des conslructions carolingiennes
sur lesquelles s'éleva plus tard la grande boucherie 3).
Ces terrains successivement aliénés dans le cours des
siècles se réduisaient dès le xvi* au Pralatenhof,
aujourd'hui maison Spies.
Pendant cette première période qui s'étend sur tout
le IX* siècle et malgré les libéralités exercées au détri-
ment de leurs anciennes possessions, les empereurs
paraissent s'en être réserré néanmoins une partie, qui
comprenait sans doute les logements impériaux pro-
prement dits, situés à l'orient et au chevet de l'abside
de la chapelle palatine. Ils continuaient la tradition
inaugurée par Charlemagne au siècle précédent et y
séjournèrent à diverses reprise*. C'est de Sélestat
notamment que Charles-le-Gros data, le 29 février 884,.
la donation de l'obédience de Bonmoutier à sa femme^
sainte Richarde, pour la fondation de l'abbaye d'Andlau,
et le 15 janvier 887 la charte de divers privilèges à
l'église de Lan grès 4).
l) rFiBTBK, l4 dveki mirevingitit d'Aliati, p, 19 tl lapr*.
1) DoELAH, Nati^ei, I. 318.
GiNV, Fukrtr, 13,
3) L'incicn Fralalsnhof, rua de l'Eglite n* S, forme hd angle droit
avec le n° 3 de U rue du Babil (miiion Lohmuller), Jiquelle cet dul*
le proloDgeinent de Ib grande boucherie (peut être le Malloberglnm de-
Charlcmigne) (vide tupra ; le paliii Carolingien).
4) GtNV, ibidem, p. 13.
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LES ASPECTS DB 3ÉLESTAT 4S5
Au XI' siècle la situation a changé et l'on voit
apparaître les établissements religieux, qui pendant tout
le cours du moyen-âge resteront propriétaires du sol
-de la ville, sur lequel ils se sont Axés; mais déjà l'an-
cien domaine impérial ne suffisant plus à l'extension
toujours plus grande de la propriété monastique, elle
essaime bientôt autour du noyau primitif.
A cette époqiie les anciens détenteurs de celui-ci
ont disparu. Au lieu et place des évéques de Coire,
le chapitre cathédral de Strasbourg disposait depuis
la riche donation de l'empereur Henri, II ou le saint,
■du droit de patronage de l'église de la Sainte-Croix,
devenue église paroissiale ■). A Ce droit était attachée
par voie de conséquence la collation des fonctions
«uriales avec perception du quart de la dime des vins
■et du tiers de celle des fruits. L'hôtel du chapitre était
attenant au transept occidental avec lequel il commu-
niquait; c'est sur son emplacement que s'est élevé au
XIX* siècle la fabrique Roswag *). Cet hôtel Frcikof,
comme tous ceux du même genre de l'époque médié-
vale, en même temps qu'il servait de logement au
représentant du chapitre, était le siège de la juridiction
■seigneuriale, car au raoyen-àge !e principe est que le
pouvoir judiciaire est inhérent à la propriété du sol.
A l'hôtel du chapitre était rattachée la maison
curîale ou Pfarrkof, située beaucoup plus à l'est et
dont elle était séparée par le domaine de l'abbaye
■d'Honcourt. C'était là que demeurait le chapelain et
plus tard les prêtres qui desservaient l'église paroissiale
Lutkirck, L'entrée de leur enclos s'ouvrait sur la gauche
et en arrière du bâtiment actuel de l'ancienne porte
■de Strasbourg 3), à peu près dans l'axe de la rue de
Bornert.
1) GAnv, du RtiAUadt SMuniadt, p. 17.
Ib., SihlilUtaéltr Stadtrtthtt, p. VI.
Ib., )b. p. iç,%.
a) AujoDtcThiii écol* confesiionnelle prottilmU,
J) DOKLAN, Emdu tur tEglùt porehnaU, p. 9.
yGoogle
486 SKTDE d' ALSACE
Ce qui restait de l'ancien -palais impérial, réduit aux
constructions occupées par Charles-le-Gros, était lui-
même passé, par un concours d'événements dont il ne
reste pas de trace, à l'abbaye d'Honcourt ^), peu de
temps après sa fondation et constitua dans la suite
une cour colongère. Schmidt >) paraît admettre que les
colonges étaient des corps de biens, qui ne se consti-
tuèrent sous cette forme qu'avec le temps. Cette opi-
nion paraît se concilier plus particulièrement avec ce
que l'on connaît des débuts de l'établissement d'Hon-
court à Sél estât.
Celui-ci était organisé comme une véritable obé-
dience clunislenne et administré directement par un.
religieux, qui avait la délégation de l'abbé et sous ses
ordres un certain nombre de frères convers, chargés
de l'entretien des bâtiments et de l'exploitation du
domaine rural 3). Comme ces obédiences, la succursale
d'Honcourt possédait tout ce qui constituait un monas-
tère : un oratoire, un cloître avec ses dépendances»
puis, autour d'une cour voisine, les bâtiments destinés
à l'exploitation.
L'oratoire c'était la petite église, située à l'extrémité '
orientale du Kirchkof et placée, comme l'abbaye elle-
l] L.'>bb*ya d'Honcourt ou d'Hugahoffcn (Huguedioven, Hugoni»
cnria, MoiLulerium S. MicbBlis), fut fondis par Wernhcr comte d'Or-
teiiber|r «urnommi de Hurmin|;en, en l'boDneur de wint Michel pour
dei rellgieni UnMictini et uiumiie par ion Ibndatear i l'ègliie de-
Rome. La donation primitive Gouiiila en an ^rand nombre de biens,
préi et forïti, lituèi dana la vallée voiiiae, dam let lerb qui en
dépendaient, dant Ici deux éBliiei paroinïalei de Saint-Martin et de
Foucby, dam de« terre* allodiale* 1 Rinrupt et l Mackenbeim, dîna
le droit de pèche et celui de prendre tout le boia néeeaaaire i cetie-
abbaye. En 1615 le pape Paul V incorpora l'abbaye d'Honcourt à
celle d'Aodlau. Par une tradition erroné, rapportée par Guebwiller
dana ta Ua-QUigat, elle aurait été fondée par Huguea IV, aecond Ë1>
de Boron, deacendant d'Eticbon. (BiCquoL et Ristklhubrm, DittUtt'
nain du Haut il du Bai-Rhin, verbo Sl.-Martin. — Abbé Naiti, Ia
val dl Ville, p. 69. — AluUia tatra, I, 199).
s) Schmidt, La prafriéti mraU m Aiiatt au MaftH-àgi. (Annalea.
de l'Bat, L897, p. 10).
3] Lea frirea cnovera étaient aoqvent pria parmi lea moinea qui
avaient fait une faute on devaient aubir une pénitence.
ViOLLIT-LB-Duo, ibidem, I, 176,
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LES ASPECTS DB SÉLHSTAT 487
même, sous le vocable de Saint-Michel, qui existait
encore au début du xvii' siècle '). C'était un petit
édifice rectangulaire avec abside circulaire orientée, en
bordure du plateau de Icess qu'il surplombait au raidi.
II avait une crypte, éclairée par des baies en plein
cintre, qui prenaient jour du côté du ruisseau, d'où
cet étage inférieur formait en quelque sorte rez-de-
chaussée, alors que pour parvenir à l'église supérieure,
placée au niveau du plateau, il y avait un escalier à
gravir.
Au nord se trouvait la ferme sur l'emplacement de
la Krrisdirekdon actuelle, reliée à l'église par le cloître,
formé des anciens appartements impériaux, qui se
développaient perpendiculairement au chevet de l'église
Sainte-Croix. Au sud de 1 église paroissiale des vergers
couvraient la plus grande partie du Kirckkof, jusqu'au
cours du Klein Gicssen, Le reste du domaine urbain
s'étendait tout le long et en deçà du boulevard actuel
jusqu'à la hauteur de la ruelle des pigeons»).
De la succursale de Sclestat dépendaient un certain
nombre de manses 2) à Orschwiller, Kintzheim, Scber-
willer et Ebersheim 4), Lorsqu'avec la richesse et le
bien-être survint le relâchement de la discipline monas-
tique et disparurent les pénitences corporelles, les
moines renoncèrent à exploiter eux-mêmes leurs biens
ruraux et-Ies confièrent à des mains laïques. Ils les
louèrent à des colons héréditaires, colongers ou kuber.
1) Rick, Ckrtnifiu faoai U i)*te du 11 jiovier 163T).
RooS, (DiatogHt XIX, p. 89).
DORLAN, (Natitei, I, p. IIO Dole il.
3} L« malioii *itai« au fond de la première impaue At l'fglise
fUil encote !■ p(opri«t* de la colonie d'Honcoufl. (Au xix* lîid*
mahon Renoavier et acluellement Liischgy). Hem Wallher von Mnln-
hcÏDi de caria domini abbalis Ha^nii curie, leria aeila anle diem
a. Getirudn 1393. (LUte de> Bourgeota 1371-1418 fol. s. >. Arch,
■mnicipaln).
3) Manaa, ferme Itolfe, idont ]■ rfunion n'était pu «affiramment
importuita poar conitiluer une colonie. H y avait g maniea (eulemcot
i Cbtlenol* conrre 41 à Adelahofen. (Schmidt, ibidem).
4) Arehivei du Bu-Rhin, H, 3343.
Orihn. iVaitkBmer, T. V. (HnEiboffciiX
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483 REVUI
<]ui étaient rattachés à la cttriœ doptinicali, établie à
Scl^stat et régis d'après des coutumes particulières,
dont la principale était le droit accordé au colon de
participer à .la juridiction. L'essence du contrat con-
sistait dans la répartition d'une grande propriété rurale
entre plusieurs fermiers héréditaires lesquels consentent
à payer un, cens ou redevance minime, récognitive du
domaine et à. se soumettre aux droits de laudème ■) et
de préemption >), mais qui, aussi longtemps qu'ils
obéissent aux coutumes, sont indépendants du pro-
priétaire et même appelés à se prononcer sous sa
présidence ou celle de son. agent (villicus) sur toutes
les questions concernant l'exécution du contrat 3). En
.résumé la colonge était une agglomération, close à tout
ce qui n'était pas huberA).
A Sélestat le droit de main-morte s'élevait en cas
de mutation ^près décès au tiers du cens. Les colons
étaient cités pnr messager à comparaître devant la
cour. Celle-ci consistait en une salle d'une hauteur et
d'une étendue convenable, garnie de tables et de
.bancs, de façon que cent personnes puissent s'y tenir
à l'aise ï) et pourvue d'un fourneau, sage précaution
dans un pays où, les hivers sont parfois rigoureux^).
. Afin de ne pas s'étendre sur un sujet qui sort
quelque peu du . cadre de cet ouvrage, on trouvera en
note ci-dessous le texte de la coutume colongère
d'Hgncourt ou de âatnt-Michel ^). .
l) Le laudtsw < ehractuitz.i. repréaenUit.lM droiU de nutmtii») i
piyer par l'htritier du colonger en eu d« traniraintiia du damune
hértdiUire..
3} Dcoit pour le propriéuire du fond de reptcndte par prifiteace
lo unèKoTktioai (*jKi par le coloDger. ,
3) ScHMiOT, ibidem, p. S 1 10. > . ;:
4) Cnnvivo^it, Seom d'Aiiact, ig6S, p. I3-
5) HAKAtiKt. Ltt /(ayntifi dt l'Altate au Moycn-âift,,-^. 188.
6) < L> mmiion apurtenint au dit ditmafte (colonie de W intien hein)
doibt ettre biei^ recouverte, autrement Ieid>ti oSiciwp coloDgera ne
Mioient. tenuz ijr tK>n De iean seoiblet d'auc^Det wnteo^ea donner en
iceilet > (ibidem),,. , _, ■ , ,, . ;
7) Diiz «In'd 'Ae% din'gkhof* recht lae SchlelU(>dt %a S. Mîcbel and
dai goltahaui oder kioater, Hu(atioven bat von dem loblichen fUrtlen
,db,Googlc
DigilizMwGOOglc
'■■■I- î;. j.^iKipal.- 6r;iit le iirt.it accunlé an cn<- -, .
lice du CO])lr^'.
d»i gollsluu! odir klo.rer i[ui;,l,.n s,i hit vt.» ri'm |rflàU:.rtm»V»»«» ^*^ ^ .'
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Lenrieiire de J foy au XVJ siècle j>.
3 Biillii Jjinh. Sy
C CleTln-
F iellL. npJiilafn.
6 ^iU dn. pti'iur
liègendt.
Jinilti. ail i^ui. rm
Jtiiiitfititf
SihinilthaiuML.
TiWna Aumfrfu
^rL tnieriS-lU.
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LKS ASPECTS DE SÈLESTAT 489
Quelle qu-ait- été l'importance de la succursale de
délestât, elle n'avait pas. cependant de personnalité
and herren gr>v« Radolphen von Hibipurg und Orlénbei^k, noch
miU lach rfimlichcr KOnig.
§ 1. Diiier dinglioff lut dia recht, du er frei loll (cin und béton-
-der,'BO ufeinen beitimplen tig xini geding lu koninicn K'l>ot>n wilrd
dcn hubero si itien von Schlettititt, Onwikr, Kuniheim, Scberwiller,
Ebenhcim oder «nderowK her, dit, weil ti in dem hof aeind, dcnaelbea
tag nlemand becUgen- mag. Si sollcn luch gulen friden hiben von
hejm bitz in dem hof und von dem hof ' biiz wïd«rninb heim, allai
HogeverHch.
S «• Miytr, — Der hof hil inch >ein cignen meier, der lol du
geding bcsitien, mit dem htab, [tenir l'audience à Ja baguette. La
tiagaelte on verge était l'inaigne dea hiIKia et' dé leurt Bergenis. Lea
.-■«rgenta i verge correapond aient aux hulsiier» audiencien di nos iouri.
lia loachaienl de lean vergei ceux auxqueli ila avaient charge de
faite exploit ou commandement de jusiice. De là eit venu; aias doute
-l'eipreaaion : mener i la baguette]. (Dictionnaire de droit de Perrière),
daa dingkhofa recht den hubern vorleten, si fragen, urtel emprabro,
■agen und anden thun, nach des dingbofs reclit ^ darumh hat er jtdea
jahr nach dem geding iwei viertel rocken von dem haf,
§ 111. £et. — Der hof hat auch sein eignen bot, der loll den
huobern me geding gebieten, zu haus, zu hof un in den mund, [locu-
tion iqnivalani i la phrase juridique : «parlant à sa perionnei], uad
dem meier nach dingkhofa rechl gehorsam aein, darumb hat er iedea
jahr dem geding cin vrertel rocken von dem hof.
g tV. £id so du ifùr Auûiert ithmtrl, - Wer in diaem hof huober
werden vill, er. hab wenig oder vil von dem hof, der aoll zuvor dem
meier hbtden und schwertn, dai er dem hof aein recht wHIle helfeo
wU'd, recht urthel aptechen. gebot und verbol das geding berlirende
geliarum aein uitd aoll alto aein hubgut von dem meier in beiweaeo
-d r andern htibern empfahen und inen t ach. zu Weinkaof gebea
und dem meier aeinen erschatz, das ist den dritlen theil den zina
eelxn, er ha't (I bàb) dam sollieh guter erbt oder were im zue ehesler
% V. Zut ZiruHg. — Die huober haben auch iedei jahr ao geding
lat, von' dem hof einen Omen edela waîn und ein w*is mutz, oder iS
den. darfnr, daa aotlen mit zeuchten in dem hof veriebren^
§ VI. itit. — Diaer dingkhof aol aile jahr gahalten werden nf den
nKchsIen aambitag nach S, Marlinstag oder wan ea dem apt gelegen iit.
% VU. Baurung.— Et aoll aoch ein ieder' huber, go man die
^ock zue geding letitel ein eigner. perton im hof sein und wer nit in
den hof keme. ehe dan dei dinghols rechl gelesen worden, der betiert
uuib aein ungehorttme 3 tch. dem mêler allet ungeverlich.
% WW.GuiUr ittrttitn. -^ Die guter in diten dinghof gehorig,
gênant der Spirer gneter, der aotl ein ieder hneber ^bei dem hof behallen
nit t'cbwcchern an- den baiie, nit batchweren mil ausern linsen, und
' nit fur êignen yerkaufen..
% IX. Riitgin. ■ Die hîKber . teind au«h zoe iedem geding schol-
dig, ao ai von dem meier ^efragt werden, daa aie lagen, oh einer aein
hubgut alao, «rie ietz gemelt, mitbraucht ; und .Wa alao ejner vcrfunden
wiirde, der aoll auch aein miihandel gethaft und nach dei dinkbofa
■recht und der huber erkantnus zue beaserùng gadungcn werden.
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49° REVUB D ALSACE
juridique distincte et dans les chartes ') c'étaient tou-
jours l'abbc et le couvent d'Honcourt, qui étaient
seuls désignés.
En face de ia métairie d'Honcourt, sur l'autre rive
du KtetH Giessen, l'ancien domaine de l'abbaye de
Zurich se trouvait entre les mains de la famille de
Hobenstauffen, dans laquelle il était passé, sans doule-
du chef d'Hildegarde, noble alsacienne, lemme de
Frédéric de Buren, chevalier de Souabe, qu'on consi-
dère comme le chef de ces dynastes. Ses fils, au retour
d'un pèlerinage qu'ils 6rent en Terre-Sainte, après-
s'être arrêtés à Saint-Jacques-de-Compostelle *) et à Con-
ques, firent élever vers 1087 sur la propriété de leur
mère à Séiestat et à côté de l'antique chapelle Saint-
Jean-Baptiste un temple sur le modèle du Saint-Sépulcre.
Il ne peut être évidemment question ici de l'égiise-
actuelle de Sainte-Foy, dont le type n'a aucun rapport
avec l'édifice caractéristique du Saint-Sépulcre et qui
d'ailleurs a été élevée plus d'un siècle plus tard, sur
ce même emplacement ; mais d'une construction anté-
rieure, qui existait au moment de la donation de ces-
biens en 1094. C'est ce qu'il est facile d'induire da
texte même de la charte de donation : < ecclesiam in-
SIeztatt, ad instar dominici sepulchri factam et a ptx~
fato filio meo Ottone episcopo consecratam, S. Fidi
in Concha cum curtt monachorum oAiciom apta et.
cum certo prsedio suhnolato legali stipulatione tradî-
dimus. . . > 3).
I X Hnahltn. — Et >oll *uch ein iedtr hubrr *o er lae ged.ng;
koman ial, mt *dh dcn bof gcn, er bib deou luvor deo «pt, dem-
mcicr and dcn hnbcrn amb tt«lo ichuld ein t^m vernie^n golbui,
allai ungcvatlich,
(Wbissthumir. t. V. — Grihm. Copie de S«1nt*t de 15S3.
recueillie pat Hanauer. Archivca du Bia-Rhin H. 1343)-
I ) CoQventi'in enire la ville et le prieuré de Sainte-Foy, par
laquelle ce dernier conacnt 1 ne paa accroître lea poaaeuiana nrlwiOM^
et i laquelle eat ttmoia Jtrèraie, abbt d'Honcourt.
SCHCBPFIN, Aiiaièa déflsmalUa, \, 385 % D.
3) GuiBWILLta, Ckranigue, p. 10.
3) Rapportée par HiaTzou, L. Il, p. 4.
Roos, Diatfgnt XIV, p, 59,
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT 4^^
Cette église primitive était de forme octogonale ou.
plus probablement encore circulaire, avec double colon-
nade inlérieure, ouverte -en son centre pour laisser
passer le jour, qui frappait directement le martyrium.
On retrouve ce genre de construction à Bonn, à Aix--
la-Cbapelle; à Ottmarsheim, dans la Haute-Alsace; à.
Dijon (ancienne église Saint-Bénigne) et- à Neuvy-saint-
Sépulcre dans l'Indre '). A Sainte-Foy il ne semble
rester de ce premier éditice que la crypte récemment
découverte et peut-être le soubassement de l'abside,,
dont les substructions débordent la partie supérieure-
et ne sont pas du même appareil.
En toçtilselonGény et non en 1044 comme le rapporte
Dorlan sur la foi de Beatus Rhenanus et de Hertzog, Hîl—
degarde, assistée de ses enfants, fit donation du domaine-
qu'elle possédait à Sélestai avec tous les droits et pri-
vilèges qui y étaient attachés à l'abbaye de Conques?)
1) Viol LRT-LB- Duc. ibidem Vil[, p. 176 el gaiv.
Il Mabiulon, Annal. Htntdiit. Llb. XXVIII, p. 401.
SCHŒPLIH, AUatia iiluUrala, p. 380 noifl f.
L'ibb*ye de Conquei Mt )ui< contredit une des fondation* le« p1u«-
ancicanet dM Giolei el ccriiins htitoricns vont juiqu'i ta faire remon-
ter à l'origine k l'an 371 de notre ire 1 Sans vouloir augmenter 1 ce
point l'illnitntion dtji luffiiante de ion antiquité, iJ eal incontealable
qu'on trouve dei tracea certaine! et indiscutables de ion eiiatence dia-
819, date à laquelle elle est mentionnée dans une charte de Louia-le-
Diboonaire e( èlali plac^ loui l'admloiitriiion de Didon, 1 partir
duquel on poaiède la chronologie complète de lia abbéi. Une antique-
chronique prétend que Charlemajine la visita et l'tariihit de reliquea--
inaignei, ainai que d'objet! précieux en or et en argent, et lui adjuge»
la lettre alphabétique A en or et en argent. [Le lré>or de Conques
poaiède encore le prèciroK bijou qu'il devait à la munificence de Char-
lemsgne, qui a eiaclement la forme d'un A et lur l'origine duque><
noua renseigne un manuicrit conservé k Rodei et rapporté par Su-
viiais, Hiiiairt di Sainli-Fay, p. 4J0]. L'abbaye de Conqusi tiail
placée soui le vocable de Sainte-Foy, vierge agi na lie, fort en honneui^
dans toute la vallée de la Garonne, qui aubit le martyre dana les pra-
mièrea annéea du iv> liicle. Selon Mabillon l'abbaye de Conquea aurait
également possédé un prieuré lemblable à celui de Séleitat i Coulom-
miera (Seine^l-Marne).
t Ledit Donaataire de Conquei feuite le premier monastaire fonndé-
par iceluy Charlemaigne, lequel lelon les croniques de PrMica fbunda
autant de notable» monaatalres qu'il y a de lettre! à l'alphatwt cl «&-
cbacun des dili monaslaires donna une lettre
a ordiuem prioi
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^9* RBVUE d'aLSACB
«B Rouergue '), en souvenir de l'hospitalité qu'y avaient
regue ses fils de l'abbé Bégon *), au retour de leur
.pèlerinage -en Terre-Sainte.
Le premier prieur fut un frère du nom de Bertram
-qui à la tête d'une c:otnmunauté de neuf moines vint
prendre possession des nouvelles propriétés de l'ab-
taye. L'oratoire existait. Ils" se Contentèrent d'y élever
une statue de pierre à l'honneur de Sainte-Foy, sur
laquelle ils plïicèrent les reliques qu'ils avaient appor-
•<ées du LàuguedoC j). Cette statue était la reproduction
de Celle que pbssédait l'abbaye de Conques, représen-
tant la sainte assise sur une chaise curule, dans une
pose hiératique et portant sur-la poitrine un petit reli-
-quaire contenant ses restes précieux. Ce monument,
l'un des plus étranges du Moyen-âge, est tout en or
jnassif, enrichi de pierreries et de camées antiques ; il
-appartient au X" siècle 4).
Le travail des premiers moines se borna donc à
restaurer les bâtiments qui s'élevaient déjà sur le sol
-^^ui leur avait été concédé et qui, d'après la charte de
•donation, comprenait notamment un cloitre «curti
l'ordre EUroDologique de leur foodilino), entre tou* letquelu muDikUîrei
tceluy de Conque* feuit le premier foundé. In eujai rei teitimoniDin
'^en toi de quoi) dudît monestiire de Conques ett l> lettre A, faicte
--d'or, d'argent el pierreriea nvcc dei rejiqoei enchantes iledani, donaie
par ledicl Charlcnaïgne in ùgnum bujua inodi 'prim» fnndationis (en
-témoignage de la priorité de «a fondation >.
l) Conqnei se trouve en Rouergue (dépirtament actuel de \'A<ley-
roit) et non en Dauphini comme le dit par erreur Gnebwiller dans s*
■ CkramqMi p. lo et après lui Dorlan (Notisa, I, 41). Le couvent s'éle-
'^ait'abr les borda du Dourdou, affluent du Lot, que Schcepflia traduit
''-improprement par Dordogae.
'3> Bégon lit, élu en violation de la bulle de Grégoire VU, vingt*
■ quatrième abbé dé Conquis, fut déposé par le concile de Clermonl en
10^5. Il ne souscrivit pas k celte sentence. En 1097 le concile de
Nime* le remit- eh posieiaion de son si^e qu'il conaerva jusqu'après
tlo8. lIGt bltii' le cloître de Conques en 1103.
3) Anfangt w>r nur eine Kapelle mit dem sleinersn Bildnitz der
'fcheiligtn, 'in deren BrnsI die Reliqaien eingeliùit waren. Elwas davoD
ist ein «ilbernes Krentx geaati wordcn. Beiden sind mit der Zcit verlorcn
^gFgmgen.'^'
■ ■ Koos, Diâbtgtu XIV, p. 57.
4) Abbé Sutviitms, Hitrairt éi Sniitti-Fay, p. 71.
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LES ASPECTS DE SÊLSST^T 493:
monachonim ofEctum apta >, construction remontant
probablement à l'époque où le domaine était détenu,
par l'abbaye Saints-Félix et Régula de Zurich.
Ce n'est que postérieurement, lorsque les moines
disposèrent de revenus plus considérables, qu'ils trans-
formèrent leurs anciennes bâtisses en exécution d'un,
plan d'ensemble qui comprenait en outre la construc--
tion d'une église plus vaste et plus conforme à l'im-
portance du rôle qu'était appelé à jouer à Sélestat le
prieur de Sainte-Foy. Ces travaux paraissent avoir été-
entrepris au xii' siècle.
A côté de ces établissements religieux, qui furent,
appelés à des titres divers et dans des proportions
variées à participer à la vie de la cité, et qui se ser-.-
raient sur le sol désormais classique du palais carloym-
gien, s'en tondèrent vers la même époque d'autres-
moins importants, mais qu'il convient néanmoins d'énu-
mérer, si l'on veut restituer à la ville d'alors la phy-
sionomie qui lui était propre.
Etaient-ce de simples manses ou biens isolés, ne-
dépendant d'aucune colonge, que les fondations reli-
gieuses avaient recueillis par donation ou testament et.
qu'elles exploitaient directement par l'intermédiaire d'un
chef de métairie, assisté d'un fj-ère hospitalier, . chargé ,
de recevoir les étrangers et dirigeant des frères con-
vers, comme cela pratiquait par exemple dans les--
graines cisterciennes') ou bien les louaient-elles en
vertu de baux héréditaires « sub jure haereditatis,
moyennant un cens à des leknslutt. Les deux cas-
dev aient se rencontrer.
D'ailleurs c'est moins le statut juridique de ces
établissements qu'il importe de déterminer que l'em-
placement qu'ils occupaient en ville et ce qu'il en-
advint par la suite.
[) D'AlBou Dl JUBAlNvn.Ll, Etal imtiriatr du ahhaya tiilirtitmur-
aux XII* Il un* liiclti. — Annalei da l'Ordre de Citeaax, par La Nklo,..
1696. — G. Macoh, Hittvriqmt J» JffmaîHt dt CommtUtt, p; 3.
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494 RRVUE d'alsack
Au nord de la ville actuelle et à l'ouest de la
-colonge d'Honcourt, se trouvait du côté droit de la
rue du vieux marché-aux>vins une métairie, qui appar-
tenait alors au prieuré de Lièpvre. La maison Aristide
Martel') a été construite sur ses fondations et avant
>'1a démolition de l'enceinte dite de Vauban se. trouvait
à moitié encastrée dans le terre-plein des remparts. Le
4>rieuré de Lièpvre avait été fondé en 770 par Fui-
rade, abbé de Saint-Denis, et dépendait de l'abbaye.
•royale et comme celle-ci était sous la protection des
rois de France '). La métairie de Sélestat fut achetée
■au XV* siècle par les Johannites 3).
Un peu plus loin sur la rive gauche du Muhibach
■<lans l'actuelle petite rue du Serpent, on rencontrait
ia métairie de l'abbaye de Moyenmoutier. Cette abbaye,
.:située dans un vallon solitaire des Vosges au pied et
entre deux ramifications du Donon, avait été fondée
par saint Hidulphe, celui-là même qui aurait baptisé
sainte Odile. En souvenir de cet événement les rela-
tions étalent nombreuse entre cette abbaye et celle
•d'Hohenbourg. L'abbaye de Moyenmoutier était pro-
priétaire d'un domaine près de Nidernai sur lequel elle
fonda le prieuré de Feldkirk. Elle était en outre pro-
priétaire de biens à Bergheim et à Hindisheim 4). Est-ce
-à ces circonstances qu'il faut attribuer l'origine de la
l) Piecédeoiment k li rimilk ZKpfell, originaire de StrubourK.
•CtUt Ekmilla ivail donné de» ««nateun à [■ ville dfl StmbonrK notam-
ment en 1773, un iieulcDanl en second au régiment dn Roy-cavaleri;
en 17S], nn inipecteur de ia forït de lioinert en 1789, enfin an avonè
■a triboDal civil de Sileetat avant 1S70. La veuve de ce dernier a
ligui à la ville une luperbe pendule Boule de l'époque Loui* XV et
la cuite dea fétea Bamandea de Teniera, Erivuie* dtdiéea i la marquite
~da Pompadour, qui ornent maintenant le cabinet du nuire.
LlHR, Aiiati Htilt, II), 471. — Etat militaire de de Ronaael, 1873.
p. 3SS. — Tiblun de li ville de Sileitat en 17S9, p. 49.
a) Intervenlion du roi de France Cliarlei VI en faveur du privAt
-du val de Lièpvre, afin de lui (aire obtenir un délai pour l'acqajlter
«nvera aei créancière de Straabourg, 1390. Archivée dn Bat-Rliin A\
i8sa.
3) Gtnv, OU RiUhiiaM SdUtltitadt, p. 17.
4) ScHŒPHUN,.,4ùfl/M/tfiurt-a/o,CXC, CCLIV, CCXCVI, DCCXLIX
T. U. — PnsTU, paaiim, p. 39.
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LBIi ASPECTS DE SËLESTAT 495
^métairie de Sélestat, il serait téméraire de l'affirmer.
Il suffira d'en avoir fait le rapprochement.
Enfin sur la rive droite du Muhlbach, presque sur
l'emplacement de l'ancienne villa urbaine de l'époque
gallo-romaine, s'était installée un peu plus tard, vers
la fin du Xll' siècle, une grange de l'abbaye cister-
cienne de Baumgarten '). C'est sur ce même terrain
que se construisit plus tard l'hôtel qui devait servir
j>endant la première partie du xviii* siècle de résidence
aux lieutenants de roi. La grange de Baumgarten fut
-une des dernières propriétés religieuses aliénées à des
Jaïques »).
II
l,e prieuré de Suule-Poy à U En du m* aiècla. - L'^gliie romme,
le monulirs, «es dèpendincei, lea pouvoir* du prieur.
De tous les établissements religieux qui s'étaient
ibndés à Sélestat dans les siècles qui suivirent le
démembrement de l'empire de Charlemagne, ce devait
-être le prieuré de Sainte-Foy, qui grâce à l'accession
de ses protecteurs à la dignité impériale, devait rapi-,
dément jouer un rôle prépondérant dans la ville où la
famille de StaufTen avait appelé les moines de Conques.
Opendant à l'origine les effets de la donation d'Hil-
-degarde devaient être assez restreints, et il est vraisera-
4)lable que les religieux languedociens, ignorant la
langue du p^s, incapables d'une action quelconque
:sur le peuple qui les entourait de la prévention habi-
tuelle avec laquelle on accueille les nouveaux venus
-< sed quia fratres de longinquis partibus advenerant.
1) L'kbbiye de Banmprten, Bomgkrten, Bangird, PomBrioni ou
'Pomerium fondée en 1135 pu Cunon évtqne de Straibourg, éuit
aitnée an pied de l'Ungenberg. Totalement ditruitc Ion de U guerre
dn piyuins, il n'en rmte qu'une ferme iiolta qni porte encore ce Dom.
a) Seklettiiadier SInâtrukt, (GènyJ, p. VII.
Celte maiBon qui ■ appartenu au colonel Baudioot, buon d'empire,
-«Il acIoeUemeoi la proprïttt de la bmille Spili.
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49^ REVUE d'alsace
nec linguam, nec morem terre cognoscentes 'X' eusséiit
été rapidement réduits à la misère, s'ils n'avfl1«nt âi>^-
habilement agir auprès de )a maison de HohenstaufFen,
et, en mémoire de ses fondateurs, qui étaient en -même-
temps ceux du prieuré, se faire compléter la donation
primitive de la manière la plus large -et la p>us effi-
cace »).
Ce qu'il y a de certain c'est que, moins de vingt
ans après, la situation avait changé complètement à
leur avantage et leur prospérité était telle qu'elle leur
permettait d'élever ce bijou roman qu'est l'église Sftinte-
Foy, dont on n'est pas venu à altérer la grâce toute-
méridionale, en dépit des accessoires hétéroclites, dont^
sous prétexte de restauration, on l'a afTublée dans ce»-
dernières années. L'ancien temple à l'imitation du.
Saint-Sépulcre, répondait mal aux nécessités d'un ordre'
monastique et commençait à devenir manifestement,
insuffisant pour recevoir le peuple de la ville, dont
on espérait frapper l'esprit par l'érection d'un monu-
ment, qui attestât à la fois de la' puissance de l'ordre
qui le construisait et de la protection impériale dont
il était honoré.
C'est sous l'administration d'Eudes, vingt-septième-
abbé de Conques 3) et sous la prévôté du prieur Nibe-
lon4), c'est-à-dire vers 1152 que furent commencés les
travaux, qui durèrent trente-huit ans 5) et comprenaient
1) Charte du duc Frédfric i loj rapporté* ptr Grindidicr, HUMtf
d'Aliatl, Il 199.
1} Vide iain.
3) Suvtiiis, paHim, p. 473.
4) Hbbtzoo, Vil, p. 3.
5) Selon Gény. D'aprèa Roos (Di(logu« XIV), ih ■uralant caia>
nencè en 1060, date k laqnille cet auteur place l'arrivée dei Boina*.
à SétesUt et auraient achevé leor ceuvre *n 1073. Il y ■ là nne COn-
fuiion et la construction dont il l'agit ne pourrait en (oui c>* ae rap-
porter qu'k la première église. Il est certain qu'au XI* uécle on nv-
connaiaaait pag encore l'arc en ticri-poinl, gurlont dîna le midi, ofa Is
gothique a fait ion apparition beaucoup plaa tard que dans l'Ile de-
France. Quant à l'arrivée des moinet elle e*t bien potlérîeure, pnji*
qu'elle etl coniécutive t la réception dei Gla d'Hildegarde par t*abb4-
de Conquea Btgoo, lequel n'eal entré en fonctions qu'en yoM,
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT 497
en outre la reconstruction sur une échelle plus vaste
des anciens bâtiments conventuels, qu'ils occupaient
depuis leur arrivée en Alsace.
Il est hors de doute que le plan de Tédîfice lui-
même, ainsi que les parties essentielles de sa décoration,
sont l'œuvre des moines eux-mêmes et participent à
la fois des styles auvergnat et périgourdin '), ainsi d'ail-
leurs que l'église abbatiale de Conques, dont Sainte-
Foy de Sélestat n'est en quelque sorte qu'une copie
réduite et améliorée. Cette dualité d'inspiration s'ex-
plique par la situation géographique de l'abbaye-mère,
située aux contins des zones d'influence de ces deux
grandes écoles du roman méridional.
A la première il emprunte les données essentielles
de la construction ; à la seconde la forme générale de
sa décoration. La seule modification importante que
les moines languedociens aient fait subir à leur système
architectural et dont ils purent apprécier les avantages
dans les édifices de la région, à Saint-Dié, à Rosheim,
consiste dans le parti des voûtes d'arête à plan carré
sur les nefs et sur les bas côtés au moyen de la pile
intermédiaire posée entre les piles principales, suppor-
tant les arcs doubleauxi). Hors cette réserve, qui inté-
resse beaucoup plus le mode de construction que le
style général du monument, on peut affirmer que
Sainte-Foy par ses dispositions extérieures aussi bien
qu'intérieures appartient à cette heureuse synthèse des
styles romans méridionaux dont Conques et Saint-
Sernin de Toulouse restent les prototypes parfaits.
1) Viollet-le-E)uc, dani ict consciendeuie* éludri sur les atylm
lomini, les cliste en plusieurs écoles. L'école périgourdïne el aon
dérivé l'école poitevine ■ son point de dépirt à Périgueui et «e pro-
longe jusqu'à la Loire su nurd et jusqu'en Auvergne à l'est. L'école
■uvergnile rayonne de Clrrmont-Ferrand dans tout le mauif central et
descend dans la vitlèe de la Garonne oji Sainl-Sernm de Toulouse en
do Lot, du Canlal el de l'.^veyron, se Irouve préciaénient placé au
point de rencontre des drui in6uences et c'est Ce qui explique l'éclec*
lisme particulier de son style.
3} VlOLLlT-LI-DUC, 1. III,
Jitnit d'Âltan, 1*0» ta
.dbyGOOgle
498 KBVUK d'alsacb
Aussi est-ce une erreur -ârfdente que de prétendre
comme l'a fait l'abbé Gény dans son Fukrer durck
Schlettstadt <), lanîter aux seuls motifs décoratifs l'io-
fluence c«mane méridionale et de classer Sainte-Foy
daar Tes productions du style rhénan. Ici en effet nulle
trace de ces galeries extérieures, caractéristiques de ce
style, qu'on remarque dans les églises de Worms et
de Mayence, et qui dans les églises alsaciennes de
Rosheim, de Guebwiiler et d'Ottmarsheîm se traduit
par ces bandeaux de petits ares engagés, qui courent
tout le long des corniches de l'édifice. De même on
n'observe pas dans ses trois clochers cette multiplicité
de fenêtres à chaque étage qui finissent par former un
ensemble d'une monotonie fatigante. Si les fenêtres
sont réparties à Sainte-Foy avec plus de sobriété,
allant en diminuant de nombre à mesure qu'on s'élève
en hauteur, elles sont aussi plus richement décorées
et contrastent par leur élégance avec la pauvreté des
fenêtres rhénanes, presque totalement dépourvues de
sculptures. Il existe bien, il est vrai, à Satnte-Foy des
chapiteaux de colonnes cubiques et conformes en cela
au type rhénan, comme par exemple ceux de l'étage
inférieur du clocher de croisée, mais il convient de
remarquer qu'ils sont à peine équarris et qu'ils étaient
évidemment destinés à être sculptés suivant le mode
employé pour ceux de l'étage supérieur ou des clo-
chers de façade.
Pour en revenir à l'église elle-même, c'est un édifice
roman avec collatéraux, précédé d'un narthex et ter-
miné par trois chapelles absidales. Les collatéraux
comportaient certainement des galeries au-dessus, dont
les voûtes en demi-berceau devaient cootre-butter la
poussée de la nef centrale, ce qui sans doute donna
■ 1 Eit iit ciiw ronuiiicha draiKhiSp BMiliea *im der Uberguigieit,
dvia Grnndpluia luch deo rommoitchan Kirchan an Rheine Ihnlich,
in ihrsr OrnuBontieraiig vialfach auf framaritchM CinBoM. (ConqnM,
Saint-DM) binwsnend, FmArer, p. jS.
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LES ASPItCTS DE S^LESTAT 499
plus tard aux Jésuites l'idée d'en exagérer, dans un but
•de commodité, le développement en hauteur. Outre
que cette disposition se rencontre à l'église de Conques,
ce qui ne serait sans doute pas suffisant pour établir
qu'elle fut répétée à Séiestat, trois raisons militent en
faveur de l'existence d'uo triforium, que les restaura*
feurs de 1615 n'auraient donc fait qu'amplifier.
A l'intérieur le bandeau de billettçs >), qui court
tout autour de la grande nef en passant devant les
colonnes engagées des arcs doubleaux, marquant ainsi
le plancher de la galerie supérieure, est un indice de
l'existence d'un triforium >].
A l'extérieur le biseau, qui se remarque sur la
façade de l'édifice et, dans sa partie médiane, se trouve
supporté par des colon nettes, mais se continue de
chaque côté sur les tours, était destiné à marquer une
-division intérieure de l'édifice et correspond au point
■de chute du toit du triforium, contre lequel venaient
^'appuyer les extrémités des contreforts.
' Enfin ces contreforts, qui ont l'apparence de colonnes
engagées, surmontées de leurs chapiteaux, (ce qui est
■encore une caractéristique des styles languedocien et
auvergnat 3) et qui aujourd'hui s'arrêtent à la hauteur
des toits actuels des collatéraux, se terminaient autrefois
par un talus allongé posé sur le chapiteau, qui se pro-
longeait jusqu'à la' hauteur donnée par le biseau, remar-
■quée sur la façade. Ces talus n'avaient pas été modifiés
par les Jésuites qui s'étaient contentés d'exhausser les
1) Ce (enre de décontioD ttdt nirtoDt mitC duu lai prorlncet da
«antra, da midi, da Poilon et da U Siialoii{a. ViolUT-l>-duc, 11, S09,
Od le rcIroDva é{*lamaDt, maii beaneonp plul raramCDl an Nor-
Dundia et daiu l'ila de fnnce.
1) ViOLLiT-Li-Duc, II, p. 107,
Eflitaa da Baaoae, Anlnn, Langm.
3) D*na la prorinseï ob lea Iraditioai |all«-ram>inca t'Huent con-
-•ervéee ; en Anvancne, daiu le Poitou, la Skialoii(e, la Laupiedoc
JMqn'l U En du XU* «itcla, lea architeetea cherchent i donner à leur*
contreforti r^pparaoca d'nne ordonnince roautine, en lai compoaint de
-eolonnei en(a|;tai avec ctupMaaiu. VlolxiT>LK-Duc, ibidem, IV, 195,
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REVUE D ALSACE
500
murs des collatéraux et il est facile de les apercevoir
tels qu'ils étaient dans leur état primitif sur les photO'
graphies antérieures à la restauration de M. Winckler.
L'église possède trois clochers : deux sur la façade
et un à la croisée du transept, décorés d'une manière
uniforme d'un rang de trois arcatures aveugles'] à
l'étage inférieur, et de deux fenêtres géminées garnies
de triples archivoltes à l'étage supérieur aux angles
duquel se remarquent en outre des décorations pla-
quées en forme d'échelons, bordés de rangs de billettes.
La façade donnant à l'occident éiait des plus
simples et se composait de trois grandes arcatures^
celle du milieu en plein cintre et les deux autres en '
tiers point, dans lesquelles s'inscrivaient la porte du
narthex et les deux petites fenêtres géminées, qui
éclairaient le porche, sur le modèle de Notre-Dame-
la-grande de Poitiers. Au-deisus une fenêtre unique^)
destinée à éclairer la nef; plus au-dessus encore un
médaillon ovale décoré de deux ou trois rangs d'ar-
chivolte, représentant sans doute te Christ assis ou
peut-être la majesté de Sainte-Foy ,1).
Cette église ne fut jamais achevée ; le clocher nord
fut construit à la hauteur du deuxième étage, mais
celui du sud n'eut que ses trois rangs d'arcature. Ils-
r) Lm tonri ceninlcs drs égllics élevicB au nùliea de la croisse
«ont aouvent dicorécs à l'iatiticur et à l'extérieur pendant lei piriodet
romKnei ou de tranaition d'trcatures aveuglet, surtout dans l'Auvergne,.
le Saintonge et l'ADgoDinois, oii ce mode de lapiuer lei ntis dei mura
dam le« parties «uptrieurea de» édiEces paraît avoir été particulièrement
adopl*. (VioLLïT-LB-Duc, I, lOL).
3] La fenStre centrale unique eut une marque non douteuse da
■tyle roman pirigourdin. Elle ne te rencontre dam aucune dei tgiîiaa
aliaciennes ou rtiénanei, alors qu'au contraire on la retrouve sur I».
façade de tous les monuments du Pèrigord, du Poitou et de la Sain-
tonge, notamment 1 Saint-Pierre d'Angouléme, i Notre-Dame la-grande-
4e Poitieri, k l'iglise de Brantàme, k Sainte-Croii de Bordeiui.
3) L'idée de ce motif de sculpture n'a rien d'arbitraire, ainsi qu'on
serait tenté de le supposer. Il se retrouve dans plusieurs églises péri-
goardinea, nolammeot au portail de N'olre-Dame-t a-grande de Poitiers,
auquel celui de Sélestat ressemble sur plus d'un point. Il y décore le-
sommet du pignon de l'ègliae, dont, sauf cette scolplure, la nudilè-
conlraste, comme i Sélestal, avec la richesse des parties inférieures.
,db,Googlc
LES ASPECTS DE SÉLESTAT 5OI
-devaient sans doute se terminer par une pyramide de
pierre, mais reçurent en attendant leur achèvement
une couverture de charpente ').
Quant à l'étrange couronnement du clocher de
•croisée, dont la pyramide octogonale, en forme de
tiare, donne une si étrange physionomie à tout l'édifice
et rappelle celui du petit séminaire de Montmorillon,
en plein Poitou, ce doit être une œuvre postérieure,
ou tout au moins une moditication du plan primitif,
car la pensée initiale de l'architecte avait été évidem-
ment de planter sur la partie supérieure de la tour,
sous forme d'amortissement de la flèche, ces cornes
d'angles, reproduits en simple placage aux étages infé-
rieurs ; parti d'ailleurs employé, quoique de façon
moins élégante, au clocher de croisée de l'église de
Guebwiller ').
La construction des bâtiments conventuels, qui fai-
sait partie du même programme de grands travaux,
paraît avoir précédé celle de l'église, si l'on s'en rap-
porte à la date gravée sur le puits, qui occupait le
milieu du ctoitre {1122] 3). Bien que la plus grande
partie d'entre eux aient été transformés et qu'il n'en
soit resté en quelque sorte que les fondations, il est
1} Ces loitB ■ffect>ieat la torm» pyramidale, aiiid qu'on ptui l'en
-rendra compte sar la gravure de Sèbailten Munatei (1575)-
1) Viollet-le-Duc dini ion flude lar le clocher de ctoiiée de
SaÎDte-Foy (ibidem 111, Jli)) lignale cei décorationi plaquées, qui np-
pelleat les imortiisementi de couronDemeot du clocher d'Iiomei (Hiute-
Mirne), el qu'on retrouve plu> caractériat* encore dans une école
•dérivée de l'école pérïgoardine, l'école limouiine. Il leinhie que la
forme det décora de Sèleatat aoit la plni ancienna connue et que ceux
d'Iiomet et d'Uzerche en Limoniin n'en aoiant que dei variétés défir-
■néea. Cei motifs sont évidemment empruntés à l'art aarnsiin Or on
sait qu'indépendamment des louveain rapportés de Terre-Siinle à
J'époque dei pèletïnagea, l'influence aarraiine (ut coniidérib'e dana le
midi de la France, par auite de l'occnpation par lei Arahes durant
tout le viii< aiécle d'nne partie du Langnedoc, appelée alors la Septi-
«nanic. Cm cornes d'angles an échelons conatltusnl un de* motifs pré-
férés de l'ircbiteetare arabe, dont on peut encore voir de nombreuE
«pécimens snr toutes ka c6le« de l'Afrique du nord et en Andalouiic.
3) DoKLAN, I, 64 et infra.
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503 REVUS D'ALSACE
possible néanmoins de se rendre compte de leur état
primitif d'après le plan de celles des substructions-
modernes qui se sont élevées sur les anciennes et en
tenant compte des r^les en quelque sorte invariables^
qui présidaient à toutes les manifestations de l'archi-
tecture monastique ■).
Les bâtiments du monastère, situés au midi >) de
l'église formaient avec elle une sorte de rectangle^
dont le centre était occupé par le cloître, cour entourée
de murs et de galeries à arceaux en plein cintre, des-
tinés à relier entre eux les diverses dépendances du
couvent et celui-ci à l'église. On voit encore de nos-
jours dans le mur méridional de celle-ci et faisant face
au presbytère, la porte qui la mettait en communica-
tion avec la galerie occidentale du cloître et qui appar-^
tient à la fin du XIV* siècle. A l'opposé de l'église et
dans le même sens le réfectoire, perpendiculairement
auquel deux ailes fermaient te rectangle, servant l'une
à la salle capîtulaire, au chauffoir où les moines se
rassemblaient après l'office de laudes; l'autre au dor-
toir. Au milieu se trouvait un puits aux armes du
prieurés), qui se distingue nettement sur la vue pers-
pective des bâtiments claustraux, dressée en 1767 pour
le compte du duc de CboiseuU).
Derrière l'abside se trouvait le cimetière; enfin à
l'orient de ces constructions était placé le logement
du prieur dans le voisinage de l'infirmerie et de la.
1) ViOLLiT-LB-Duc, Ibidan, I, p. 341 «t idIv.; 111, p. 40S et luiv.
3) L'orienUlion dn midi eat da bàaucoap h plu* igréabU dan»
notre climat et il a'ot pM ■nipreunt qae let religieux l'iiuit idopti*
poar leur cloître.
3) Ce puMi portait le loillèfinM d« 1133. Dorbui, Natitu ki»»-
4) Ce plan porte la mentioa : Plan, élAvatloni, perapective d*
l'égl^, bilimenii et aaleona dei jiaiiitee de Séleetat II porte la dat»
de I7â7 et eit accompagot d'une ItgeDde. Il a kXk dreni lar l'ordr*
du niniatre en vue de l'utllitaQon faUre da blUmenU dèlainéa pu-
!■• jéeuilea. U Mt dépoat an e»bUiet de* ettampea de la BiblioUtAq*»
de S«le(tal.
.dbyGOOgle
LES ASPECTS DE 8ÊLESTAT 503
bibliothèque, avec vue sur les jardins ■), qui ne fut
démoli qu'en 1761 pour l'édification du collège*).
Tout cet ensemble représente sensiblement en super-
ficie l'aire des bâtiments qui ont composé plus tard
« le pavillon > et sont occupés pour deux tiers par le
presbytère Sainte-Foy et pour un autre tiers par l'école
normale de jeunes filles.
De l'autre côté de l'ancienne rue du pavillon,
maintenant Mvnckkof, s'élevaient des greniers 3) et des
celliers. Au delà du cloître en tirant vers le Muhlbacft
étaient disposés autour de la < basse-cour > les loge-
ments des frères convers, les communs et toutes les
dépendances que nécessitait une exploitation rurale
importante, qui subsista pendant toute la première
moitié du xvin* siècle et fut transformée en «pavillon»
pour les officiers de la garnison4). C'est la partie qui
longe la rue du marteau et qui est séparée du reste
des constructions par deux grandes portes cochères
donnant l'une sur le Munchhof et l'autre sur le marché
aux choux; elle est occupée maintenant par l'orphe-
linat de jeunes filles dit des Gtàublitz établi ci-devant
dans la rue des Franciscains.
Des jardins et des vergers s'étendaient au sud jus-
qu'au Muhlbach et à l'occident des maisons de la ville,
dont ils étaient réparés par le cours du Klein GiessenS],
qui fermait sur trois côtés le domaine du prieuré.
Celui-ci était en outre clos de murs, crénelés par
endroits et défendus à ses principaux angles par des
échauguettes. Deux portes y donnaient accès, la pre-
1) Roca, Dialogtu XIV, p. 60.
a) Sur le plan de 1767, il nt dit : Bine* cUh«i ■pparteiunt à la
ville. Au HZ* liècle «iège da tribnnki de premltre iniluiee et Mtael-
iMient ioeeiaent particulier du direcieur de Ttcole normile,
3) Reconitmits en 1601 ili ont lervi de magaiin.dci tabac* et de'
nnU* de* poapca l'incendie. QtMWiFûkrtr durih SthittUiudl, 1899,
p. II.
4) E>OBI.AN, ibidem, I, 66.
s) • Danal* «om d» Waanr : •' "
jeli die Kirche lu 5. G«trcD deb ii
DiaUtM XIV, p. 5« >.
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504 RBVUB D'aLSACB
mière au septentrion, sur la place du marché vert, en
face du porche même de l'église; U seconde au midi
à l'entrée de la rue de l'abattoir conduisait au Ladkof
et à la partie de la ville avoisinant le port et la rivière.
Une troisième porte desservait un chemin de culture
qui empruntait la rue de la cuirasse, et la ruelle qui
la relie à la rue des religieuses et aboutissait à des
terrains bas aliénés plus tard au couvent de Sylo, mais
qui alors formatent des pâturages et sur lesquels les
moines avaient établi des viviers.
A l'entrée de la basse-cour et proche la porte du
midi, se trouvait un petit édicute appelé Sckenckkausel >).
Quelle était sa destination ; il est assez difficile de le
conjecturer, à moins qu'à s'en rapporter à sa dénomi-
nation, c'ait été le lieu de rassemblement des colongers
et celui où ils étaient tenus de boire le vin qui leur
était alloué les jours de plaids selon la coutume colon-
gère.
La construction de l'église et du monastère, bien
que répartie sur de nombreuses années, constituait une
entreprise nécessitant de la part des moines bénédictins
un effort moral et matériel considérable, que seule une
situation exceptionnellement prospère devait leur per-
mettre de produire. Celle-ci depuis leur arrivée en
Alsace n'avait cessé de s'améliorer.
La donation d'Hildegarde avait successivement été
complétée par ses enfants et leurs successeurs au moyen
de l'extension des droits féodaux déjà concédés et de
l'octroi de nouveaux i). Une charte de 1105, probable-
1) DoiLAN, ibidem, I, 64.
1) 1094, Charte de fondation du monulire pv Hildegurds et «et
(Hertiog, VU, p. 4. DorUn, I, 43)-
1095, Charte d'Olhon, évtqDe de Slr»1>ourK.
(Giandidfer, Hiiloire d'AluM, 11, 160, 161. Wie^nd, Stranb. Utkb.
1. 49 et 5o).
1105, Cliarte du dac Frédéric II portant coaiîrmat ion d«t privil^a
antèrienn et acceptation de Tadroealie.
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LES ASPECTS DE SÉLESTAT 505
tnent apocryphe comme date, mais dont le contexte
concorde en majeure partie avec la vérité des faits,
énumère les biens du monastère, en même temps qu'à
la sollicitation de i'abbé de Conques Bégon III >}, elle
confère à perpétuité l'advocatie du prieuré nouvelle-
ment fondé à la famille de Hohenstauffen.
< Facta autem hac donacione dominus Bego, Con-
chensis abbas, et ejusdem cenobii venerabilîs congre-
cacio a pâtre meo pecierunt, ut quod eis erogatum est,
manu eciam sue defensionis protegeret, nec ad aliènes
heredes advocaciam de Sletzstat transferret, sed ad
quem eius progeniei stofa ac omnis ducatus spectaret,
ille advocatus de Sleczstat existeret et, . . prepositum
cum suis a malîs hominibus protegeret, de hoc eodem
a summo deo intercessione gioriose virginis ac martiris
Fidei anime sue fratrisque sui béate recordacionis Otto-
nis, Argentinensis episcopi, atque Conradis matrisque
eorum expectaturus salutcm, ipse vero dévote eorum
peticioni acquievit.
« Ideoque ego bono exemple mei patris ammonitus
precibusque fratrum predictorum ductus, oflicio pietatis
eos et sua ulnis carilatis amplectens in tutelam dextere
mee adversus omnium impugnâcionem suscipio idemque
(Grandldier, Hia1oir« d'Alisce, 11, [99. Servitrn, Kiitnire de Sainle-
Foy, 101, Bur commiinicKtion de l'ibbi Mury, curi de Siinle'Foy),
1106, Bull* du pipe Paicil 11 proiMnt confirmant dti fondâtioni e(
privilèRB»
(Serviiret, IbidsiD lo3).
1170, Bulle du pipe Calixle 111 porUot one noavelle confirmation
inoDtaol la commone de Pouchy parmi Im lieux coQCtdt).
{Gtay, Schlellilader Stadtrecht, I. 156, note 7).
lioo, Edil de non conilruction sur lei mari et le fond du couvent.
(Arch. DUn. SJ. fol. 3. a),
1 109, Charte d'Othon )V portant coocesiion du pta^e du ladhoL
(DorUn, I, 60. Gtny (ibidem) 1 *S4 note 3, ne trouve pa» trace de
mj, Conceiiion du droit d'aiile au prieuré.
Rooi, Dialogue XIV, p. 61).
1117, TranaactioD entre le roi de* Romains Frédéric II et le prieur.
Porlan 1, l [o. Gtny (ibidem 1, 3:
1) Begon 111 reita en fonction! jusqu'en llto et fut renplacé par
-aérard.
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5o6 REvriK d'alsacb
successoribus meis pia vicissitudine mando agendunk
et ut bec ilUbau permaneant impressione sigilli met
corroboro >.
Cette protection permanente d'une famille, quiV
quelques années plus tard (1139) devait parvenir à la
dignité impériale, eut une influence prépondérante sur
le sort ultérieur de la fondation religieuse qu'elle avait
installée sur son ancien domaine. Ce fut sans doute
en signe de cette protection, de même qu'en recon-
naissance de ses bienfaits, que le prieuré, au lieu de
conserver les armoiries de l'abbaye de Conques ■)> prit
comme emblème héraldique spécial, en outre des mains
jointes ou * bonne foi >, qui constitue l'arme parlante
de la sainte, les lions des Hohenstauffen >), qu'il disposa,
en chef de son écu 3). 11 les fit sculpter en outre au-des-
1) L'*bb*ye de Conqun portait da guculei à un pairie d'argeot,.
■ccompagnt de troîi coqulllei de même, deui en chef, une en pointa. (Le-
pairl« e«t nue ffnre héraldique q ni a la (orne d'an V renveni et qui
rappelle una doute que l'abbaye ilait an confluent de deux livitrci ;.
quant aux eoqaiilei ou vanneta, ce aoni dea armei parlantei puiaqns
Conque veut dire coquille).
3) L'emblème diitinctif des HohenattufFen était conititné par le lion
ttopardt, c'est-1-dire • paigant > par oppotilion au lion < rampant >,.
c'cit-1-dïre dreaii aur ae* pattes, ce qui ne l'exprime pu, vu que c'eit
«on attitude ordinaire. 11 aemble avoir tté de gueulea k l'origine, puis
de lable, de mtme que le champ de l'écu parait avoir Ht d'argent
d'abord, ensuite d'or, probablement k partir de 1 1 39 en commémoratiOD
de l'acceaaion de Conrad 111 k la dignité impériale. Les héraldiatei ont
également varié sur le nombre dea Ggnrea qui ornaient l'écn, qui a été-
Mccetaivement de deux, de neuf, enfin dé troii, auquel on s'est arrêté
déEnillvement. C'est celui des Hohenlohe, qui prétendent rattacher leur'
origine k Everard, dac de Franconie, frère de l'em|>crent Conrad l",
an souvenir duquel ila portent d'argent k trois léopards de sable. C'est
encore celui du duché de Souttw, qui figure dam les armoiries dlV
royaume de Wurtemberg actuel : d'or k troia liona lèopardés de sable,
la paite dextre arrachée de guenlea. Cette particularité eat destioée k.
rappeler la mort de Couradin, le dernier de sa race, décapité k Naples-
en 1168 sur l'ordre de son rival d'Anjou. Cependant pour ce mtow
duché de Souabe, certalni vieux armoriaux {Armoriai éqneatre de l'Eu-
rope, Bib. de l'Arsenal n<> 4790 f. 16) donnent dea armoiriea différentes :
d'argent k neuf (usées de guanles, mises on bsce.
3) Le prieuré porisit d'alur a une bonne fol d'argent, mouvant des-
flanca de t'écu, coupé d'un chef d'argeot chargé de degx lions léopar-
dês de goeulea, (Doilan, 1, 64), La disposition des anuM du suteraio
• su chef > de l'écn, c'est-à-dire au moyen d'une division horiiontale-
est particulière su style héraldique frangais. tandis qu'en Allemagne la
même idée s'exprime en * parti > c'cat-1-dire an noyen d'une divisioo.
perpendiculaire.
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LES A8PBCTS DE SËLBSTAT 507-
SUS de l'entrée septentrionale de l'église, qui donnait sur
la cour de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, et accroupis-
sous les colonnes qui soutiennent le cintre de la grande
porte de façade '), allusion transparente destinée à rap-
peler que la famille des Hohenstauiïen constituait le
plus ferme soutien de l'église et du monastère et en
était en quelque sorte la pierre angulaire. C'est là, sous-
ce porche, que se tenaient les prieurs dans les circons-
tances solennelles et ils y rendaient la justice c inter
duos leonesi >) pour mieux attester la délégation dontits-
étaient investis par le souverain. Celle-ci était des plus-
étendues, puisque les prieurs avaient été substitués aux
droits que possédaient à Sélestat les ducs de Souabe :
t dederunt locum de SIetzstat et omnia que in eadem
villa possidebant cum eodem iure, que ipsi tenuerunt,.
libéra manu nulloque contradicente, homines in primis
utriusque sexus liberos et serves, divites etpauperes^
et terras cultas^et incultas, prata et pa8cua>3}.
Ils exerçaient la haute et basse justice, percevaient
les droits de péage sur le Ladkof, nommaient les-
magistrats et édictaient des règlements municipaux 4).
Ils étaient propriétaires de forêts dans le Ried et dans-
te Val-de-Villé et possesseurs de colonges à Kientzbetm.
et à Fouchy s). Pour administrer leurs biens temporels
ils avaient établi un forestier, qui prêtait serment au.
prévôt et était chargé de percevoir en leur nom les
rentes et les dîmes du monastère :
< . . . instituerunt, quod forestarius, qui a... prepo-
sito forestariam haberet et fidelitatem cum sacramenta-
faceret et cènsum et décimas de omni agricultura quo-
que anno eiusdem . . . preposito redderet et quidquid.
i) La or%iiuDZ ont tti Inuuférta depoii la ratanratioD de l'tdiSee-
par M. Winckter k la bibtiolhiqiis monicipa;*.
i) Rom, Dialogiàt XV, p. 61.
3) Cbirte de nos ci<^ «opra.
4) DORLAN, I, 6a.
SJ Dani la balle de Catiile 111 il eat dit : cccleaiamqae de Grob»^
(dob aUemand de Fouchy) com dccinii el baptiaterio et eepoltara et
enn omnibna ad •*■■ pertiaentibut.
,db,Googlc
508 REVUE d'alsace
recti de justicia seu banno exiret, simili modo faceret.
Nec habent potestatem forestarii cuilibet dandi in ea
ad faciendos agros vel prata sine iussione doroinorum suo-
rum, quod si fecerint, extgatur ab eis cum iusticia > i).
Ainsi donc pendant tout le xrii' siècle le prieuré
de Sainte-Foy exerçait à Sétestat une prépondérance
économique et politique exclusive même des droits
de l'empire. Le rôle des autres agrégats religieux de
la commune était de peu d'importance à côté de
«elui-ci, soit que les pouvoirs qu'ils tenaient de leurs
auteurs n'aient pas été aussi étendus ou aient été
absorbés par les moines méridionaux, soit que la ville
s'étant surtout agrandie sur les terres concédées au
prieuré, son influence sur la communauté naissante
s'en soit trouvée augmenter d'autant et ait rapidement
dépassé les autres.
L'aurore du Xlll* siècle marque à la fois l'apogée
et le début de la décadence pour l'établissement des
moines de Conques. La cause immédiate de celle-ci,
en dehors d'autres d'ordre plus général, comme par
exemple la disparition de ta famille de Hohenstauffen,
paraît être l'érection de Séiestat au rang de ville et sa
fortification, qui eut pour elTet de diminuer au profit
de l'autorité impériale le pouvoir du prieur auquel la
première atteinte fut portée par la transaction inter-
venue le lO avril 1217 entre l'empereur Frédéric et le
prieur Pierre, dont on s'occupera dans la suite de cette
étude.
(A suivre). A. DORLAN.
i) DoRLAN, 1, MO. — GÉNY, Stoitreckt, t, s.
.dbyGOOgle
LA SUPPRESSION
DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE
ET LE NOUVEAU RÉGIME. 1790.
(Suite) ')
CHAPITRE SIXIÈME.
Mécontenteniïnt et Agitation gin^rala ; leun ouset. — L«i nourcllcs
Duaicipalilét ; leurs empittemeali. — ArrMi du lo Kvrier. —
Dtcret deg 19-30 tvril. — Arbitreir* ; ■Raire Litiler. — ConSili
et dèmèlii.
Tant de questious irritantes, soulevées toutes en
même temps, entretenaient nécessairement une grande
effervescence dans la province, « Le mécontentement
du peuple y est général, assurait le député Pilîeger dans
ses Réflexions sur Us Juifs d'Alsace ') qui parurent à
1) Voir la lîvraigon ds juiltet-aolkt 1909.
3) D'aprta le curé de Honingue, le fougnenz de la Rue, le député
Pflieger dont i[ n'était guère l'ami du reate, écrivut < très mal ta
fraotaii et pa* trop bien en allemand » et avait dû (ouveiit avoir
recourt t ion obligaance pour le tirer d'embarrai. Quant l < «on petit
imprimé inr les Juifs, ceux qui le connaiaaent, lavent qu'il a du trouver, .
au lien du wcoun gratuit du enré de Huniogoe, le aeconra plus dîi-
pendienx d'un écrivain public >.
.dbyGoogle
RBVUe D'ALSACE
-cette époque ; la noblesse et le clergé protestent contre
-les décrets de l'Assemblée nationale ; les ci-devant pri-
"vilégiés sont mécontents et la suppression des ordres
■religieux inquiète le peuple ! > Mais, au lieu d'en
chercher la cause dans l'injustice même des décrets de
l'Assemblée, il en faisait peser la responsabilité sur
quelques-uns des députés d'Alsace dont les Lettres,
disait-il, entretenaient cette fermentation. « Tout est
vrai, lui répondit Tabbé d'Eymar, qui se sentait per-
sonnellement désigné et accusé, tout est exact, dans
la sombre peinture que fait le sieur Pflieger, à l'excep-
tion de la cause qu'il assigne aux inquiétudes du
peuple : elles sont l'efiet tout simple, tout naturel
des changements redoutés dans une province dont la
-constitution particulière les comporte si peu » -, et il
-ajoutait, < elles sont fomentées encore par ceux qui,
accusés et convaincus déjà d'avoir excité au pillage et
-à l'incendie des châteaux et des monastères, continuent
-apparemment d'aussi coupables manoeuvres >.
A ce point de vue, la nouvelle loi municipale aurait
pu produire quelques effets salutaires. Les Gertchts, en
effet, étaient supprimés, et les Magistrats des villes ne
-conservaient plus que le droit de rendre la justice :
ainsi disparaissait la cause principale du désordre dans
la province, cause qui ne fut pas sans influence sur
l'insurrection de juillet. On pouvait donc espérer que
]la cessation de ces incessants conflits entre les anciens
et les nouveaux administrateurs, sans ramener précisé-
«lent la paix, car bien d'autres obstacles en empêchaient
4e retour, du moins calmerait quelque peu l'efferves-
cence dont on souffrait partout. Il n'en fut rien! Les
nouvelles municipalités étaient généralement composées
des mêmes hommes que celles qui les avaient précé-
-dées, ou du moins d'hommes qui professaient les n
<loctrines, les mêmes principes et obéissaient aux i
passions. Nous avons vu précédemment que, nos députés
~à l'Assemblée nationale, — on citait le sieur Pflieger,
— ne s'étaient point désintéresiés des élections, et
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LA SUPPRESSION DS L ADMINISTRATION PROVINCIALE 5II
^ans aucun doute, ils n'avaient pas mis leur influence,
ni celle de l'Assemblée, au service de leurs adversaires.
Dans ces conditions, il est facile de comprendre com-
■bien leurs conseils, ou leurs excitations, acquéraient
d'influence ou justiflaient d'excès. < Les nouveaux
4naires se sont emparés avec ostentation des bâtons
<de commandement, des sceaux, des archives, etc. Les
jnunicipalités ne reconnaissent plus de seigneurs ; les
communes ne respectent plus d'oflîcîers civils ; elles
■refusent les redevances accoutumées; elles font plus,
-elles s'emparent des forêts seigneuriales . . . > i).
En effet, dans quantité de communes, les municipa-
Jités empêchaient ou troublaient la levée régulière des
■dîmes '} ; la municipalité de RoufTach voulut même
les mettre en adjudication, bien que la loi eut confié
expressément aux corps ecclésiastiques qu'elle spoliait.
Je soin de les percevoir à chaîne d'en rendre compte 3).
four empêcher la ruine des forêts et assurer la répres-
.«ion des délits, les décrets avaient confié la surveillance
■de toutes les forêts, même des forêts se^neuriales, aux
•municipalités. Mais celles-ci abusaient de ce droit, pour
révoquer tel garde-forestier qui n'avait pas leurs bonnes
grâces, en nommer d'autres qui favorisaient les délits,
-et surtout pour vexer les seigneurs et les propriétaires
qui n'étaient pas en faveur, en entravant, gênant leur
Jouissance ou leur exploitation, sous prétexte de
sauvegarder leurs droits. < Plusieurs municipalités et
communes, dit une Adresse que le directoire du Dépar-
tement envoya aux municipalités le i" août 1790 à
l'occasion de son entrée en fonction, plusieurs munici-
jralités et communes ont abusé du prétexte de cette
surveillance pour molester les officiers et employés
:forestaux légalement établis ; elles ont destitué les
1) Quéitiemi d'Etat difiik>$t, 1790, I, 49,
3) PiT rz«mp1e k Hirtifalden, Uffhtipi, FUllann, Wldeiuotiten,
Vrielunhalm, DttrrentDtian, etc, Mc.
3) Décrti* dei 18-11 jdjd, 1789, 13 fiTriar, 14-IO avril 1790,
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513 RRVUe D ALSACE
gardes assermentés et en ont nommé d'autres, dont
quelques-uns ont favorisé les délits des particuliers et
les parcours destructifs de la recrue des bois. Il n'est
sorte de dommages qui n'ait été commis, surtout dans-
les forêts litigieuses ou prétendues telles » ■). Nous
n'insistons pas parce que nous nous sommes suffisam-
ment expliqués ailleurs sur ce point ^).
Les empiétements sur les droits des officiers de
justice, baillis ou magistrats, étaient journaliers. Nori
seulement les municipalités refusaient de soumettre
leurs comptes aux baillis pour les faire audiencer ; mais
les circonstances sont telles, représentait M. Mueg au
directoire du Département le 2 septembre 1790, qu'elles
ne permettent plus aux juges ordinaires, « de remplir
leurs fonctions, en tout ce qui peut contrarier les pas-
sions et l'aveugle intérêt de la multitude». Dès le 31
juillet 1790, le sieur Scholer, du district d'Altkirch^
prévenait le Département que « les juges se trouvant
menacés, ne sont plus reconnus, dans certains endroits
les municipalités s'arrogeant la juridiction contentieuse
et volontaire, en passant même des actes du ministère
des notaires et tabellions, en induisant le peuple dans
les erreurs qui ont et peuvent avoir des suites très
préjudiciables et qui résultent de la validité (c'est-à-dire-
de l'invalidité) des présents actes, qui sont d'ailleurs
inconstitutionnels et compromettant la foi publique. . . » :
Il priait en conséquence le Département d'aviser, et
de parer aux désordres et aux graves inconvénients qui
seraient la suite nécessaire d'un tel état de choses, s'il
se prolongeait.
Cette tendance à se substituer purement et simple'
ment aux officiers de justice, se manifesta dès les
i) Quoique l« décret 4a II dicembie i;S9 inlerdiuit *ui commii
nkDtts de (e remett/e en poatenion pir voie! de fiil, dei boji, lerrei
pllDr*|e> non posièdés pir elles le 4 KoCit 1 7S9.
1) La HaulcAlsatt à la j!» du iviu* liètii, liv, IV. Scct. Il, p.
.dbyGOOgle
£ l'administration PSOViNCIALB 513
élections ■). Aussi la Commission intermédiaire, sur les
réquisitions de ses procureurs-syndics, crut devoir con-
damner par un arrêté spécial qu'elle rendit le lo février
l'interprétation abusive du décret du 2S-30 décembre
1789, sur lequel certaines municipalités s'appuyaient
pour s'arroger le droit de rendre la justice par provi-
sion, sauf appel. « L'Assemblée nationale, dit-elle, ne
leur accorde ni plus ni moins que les fonctions des
anciennes municipalités et des Gerickts supprimés; elles
doivent donc respect et soumission aux juges établis > =>}.
Cependant cet arrêté n'empêcha nullement la nouvelle
municipalité de Sondernach de se mettre en rébellion
ouverte contre la justice. Depuis qu'on ne laissait plus
passer le bois de Sondernach par Munster, la munici-
palité, par mesure de représailles, faisait à tort et à
travers d'immenses abbatis dans les forêts du val, que
l'on brûlait ensuite pour en faire du salin. La munici-
palité de Munster, avertie de ces délits multipliés, com-
mis par les ordres d'une autorité qu'elle ne reconnaissait
pas, envoya sur les lieux un détachement de gardes
nationaux, avec deux officiers municipaux à leur tête.
On y trouva neuf bûchers allumés, formés de gros
arbres propres a donner chacun jusqu'à douze planches,
coupés à 10 ou 12 pieds de long et placés les uns
1 ) Ainii à Wittwiller, le bailli ne pouvait plus tenir d'audience
parce que la municipalité de celle petite localité avait fmia la préten-
tion de aiéger i Be> cAlés, comme le faisait l'ancien Migiitrat supprimé
depuis plus de 40 ing. Le maire alla juiqu'i Taire chaiier de la miiaon
de ville le bailli >t le procureur Gaeal par li garde nationale. -- Lt
it décembre, le maire de Kayacraberg fit empriionner sept citoyens
de celte ville; le Département le cita i aa barre pour se justifier. —
Ensisheim, etc.
i) Mtait apièa cet arrêté, on hésitail encore I Le Conseil général
de la commune de Colmar prit le parti de consulter l'Ashemblée elle-
même, le 33 ftvrier, lur U qoctlion de lavoir si le Magistral pouvait
continuer i rendre la juitice, car, selon le procureur de la commpne
Albert, ni les décréta dea 14 et jo décembre, ni l'arrêté de la Com-
mission, paa plus qu'une lettre du garde des sceaux du S février, ne
paraiaiaient trancher la difficulté : on proposa même de demander la
ralificaiion en bloc dei jDgemen's rendus, ai le Migiilrit avait dû cetaer
ses fonctions lora d« l'établistement des nonvellea municipalités, comme
nttia d'A'iaet, IWB N
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sur les autres : l'intention de nuire était évidente (27
février 1 790}. A l'approche de la force armée, les
délinquants s'enfuirent. On ne put en arrêter qu'un
seul, qui dénonça cinq de ses complices. Mais lorsque
le procureur -fisc al les assigna à comparaître devant le
Magistrat, le soi-disant nriaire et la municipalité de Son-
dernach leur défendirent d'obéir, et écrivirent au Magis-
trat de Munster qu'ils ne reconnaissaient plus d'autres
juges qu'eux-mêmes ! ').
Malheureusement quelque temps après, par son
décret des 19-20 avril 1790, l'Assemblée nationale
reconnut expressément aux municipalités le droit de
juger les contraventions de police, en leur attribuant,
jusqu'à la nouvelle organisation de l'ordre judiciaire,
«la police administrative et contentieuse», c'est-à-dire,
selon le directoire du Département, )a connaissance
des « délits ordinaires de police, de chasse et de forêts >,
C'était d un côté encourager leurs empiétements, et
de l'autre ouvrir la porte à tous les abus et faire des
maires et des municipalités de véritables tyrans au
petit pied, en leur mettant entre les mains le moyen
l^al de frapper leurs adversaires ou ceux qui pas-
saient pour tels »). L'administration supérieure leur avait
l) Slouwihr fut également compromii et plni gravtmiHl que Soa-
dcmtch, UDi que dodi ayom lucun déliil t ce lojet. Nom uroni
«culement que le Conieil géntral du DtpaHement, par *oa arrtlé du
«7 octobre 1790, chargeul In commiHalra du Diitrict de le rendca fc
Munater et d'exprimer c âux maire* aetueb de Sloeiwilir et Sooderaach,
le iniconteiilemeDl de rAdminiilritiaii, de l'înaabordiaation dont cea
deui officiera ont donaé l'exemple i laara coacitoyena et de* abai
quMIa aa aont permia daiu leura fonctiona >, ae tèaarvant le Directoire,
de italuer contre lea particulier* eo fauta, < et tutammttu tvntrt U
mairt dt Steirmihr, telle peine qu'il appartiendra >. — Cfr. La Haut*-
Altati au xvni* li'uU. Liv, IV,
a) D'autant plua que lea leignanra, ne percevant ploa lea anende*
comme autrefoia, reCniaient de Caire lea (raia dea proctdurea ctiml-
ncDe*. Ainai en juillet 1790, la marichaaiaèe arrêta deux Indieidn*
(doot l'un était nn éehappt dea galèrea), qui avait volé le colleclear
de* déniera rojranK de Berenllwiller. Le Gical de HuDingue, lileD qu'il
en eut reçu l'iavitalion de la muaicipalité, refui* de pourtnivrel Auaai
le diatrict d'Altkirch pria, le 31 juillet, te Département d'aviaer pour
faire le* frai* de c** procédure*, afin de ne paa kitaet la* crina*
impnDia I
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LA SUPPRESSION DE L ADUINISTRATION PROVINCIALB 515
bien enjoint < de se conformer en tout aux règlements
actuels » et de ne prendre aucune mesure, même de
police, sans son approbation préalable; mais elle n'était
pas obéie. L'article 9 du décret du 19-20 avril lui-même
leur faisait une obligation de se conformer en tout
point aux règlements actuels, en tant qu'ils n'étaient
ni abrogés ni changés. Mais le directoire du district
d'Altkirch prend soin, dans un arrêté du 30 juillet, de
nous apprendre comment on observait les lois et
quelles garanties on trouvait dans cette justice muni-
cipale. < Les municipalités, dit-il, ne suivent aucune
r^le; elles procèdent arbitrairement, n'entendent pas
les prévenus contradictoirement , et exécutent sur
l'heure leur condamnation, souvent avec un appareil
ignominieux, sans même tenir registre de leurs juge-
ments ! » Il cite l'exemple suivant. Le sieur Ferdinand
Litzler, d'Oberdortf, âgé de 75 ans, membre de l'ancien
district, était en différend avec la municipalité de sa
commune; nous ne savons à quel sujet Mécontent de
la décision qu'elle donna, il avait envoyé un mémoire
à Paris réclamant l'intervention de l'Assemblée natio-
nale elle-même. La municipalité s'offensa de cette
démarche qu'elle qualifia de désobéissance ; elle donna
l'ordre à cinq gardes nationaux, assistés de la maré-
chaussée, d'arrêter le sieur Litzler, et sans l'avoir
entendu, le fait conduire ou mieux traîner à travers
plusieurs villages jusqu'aux prisons d'Altkirch. Il est à
remarquer que la délibération portant condamnation
était écrite sur simple feuille volante, et que la muni-
cipalité se fît payer par le sieur Litzler la somme de
60 S* 8 s. pour les frais et dépens. Aussi la première
chose que fît le directoire du District, à son entrée en
fonction, fut de le faire élargir 1), Les excès du genre
1) • Le directoire da diitrict • aiTèli pur provUion que le lapplitnt
■era èUrgi det priioiu d'Altkirch, anyeniMiit quoi le geAliar en tera
bien et T*Ubleiiiint diehuxi. Le direcloire aura TtloDiieur d'obeerrer
à MM. tel adminiitniteara da Départemant du Haat-Rhia, qae ai par
le* décret* il« l'Aaaembléa nationale, aanctionnée par le Roi, le* Mai-
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5l6 REVUB D' ALSACE
de celui dont la municipalité d'Oberdorff se rendît
coupable devinrent de jour en jour plus fréquents. Au
mois de Juillet, Jacques Montaron, sergent seigneurial
à Wattwiller, eut le malheur d'encourir la disgrâce de
la municipalité du lieu qui le condamna, non pas à la
prison, mais au bannissement '. La sentence fut exécutée
sans aucun ménagement par la garde nationale qui,
pour augmenter l'humiliation, conduisit Montaron hor»
de l'endroit en passant à la voirie et aux fourches
patibulaires '}. Les choses en vinrent au point que
l'Assemblée nationale s'en émut. Le comité des rap-
ports écrivit-il au 'Département ta lettre suivante le
29 septembre 1 790 : * Le Comité des rapports, auto-
risé par les décrets de l'Assemblée nationale, est ins-
truit, Messieurs, que dans plusieurs municipalités de
cipalilèi ODi une illribiilioa de juger en militre de police, elle*
doivent niturelleiDenl observer In règlei de l'ordVe judicitiie* en
rendant les plainte* conindictoires, d'autant <|ue la partie qui le
croirait liate par leur* tentences !l la faculté d'en appeler; tandis qo*
l'on voit JDUrnelleinent que dea m un ici pâli lé* a'écaitenl de cei régies t
celle d'OberdoilT en fournil la preuve, et de celle manière le pouvoir
attribué peut dégénérer en abus, d'autanl que les lentences sont d'or>
dinijre inises sur le champ i exécution, el quelquefois avec un appareil
igoommleui. Le lieur Lilzler, Igé de 7$ ans, ancien officier seigneurial
et ancien membre d'an corps administratif, a élé arrélé et conduit en
prison à Allkirch sous l'eicorte de la maréchaussée et de 5 gardes : il
a traversé avec ce cortège plusieurs village*. Cependant il n'a point
été entendu sur la plainte, l.a délibération prise contre lui est sur
feuille volante, et il parait suivant la noie mite an bas d'icelle que l'on
a eiigé de lui 60 ff 8 soli de frais, et cela pour ce seul fait de pré-
tendue dèEol>éis*ancel • Le 6 aoill la directoire dut mettre Littler son»
ja «BDvegarde des lois, et faire défense 1 la municipalllé < de te troubler
dans ses fonclioni et de porter altenle ï sa personne et à ses pro*
priétéi •.
1) Aussi Montaron s'adressa au district de Belfoit, lui demanda
PaDDulalion des condamnations prononcées contre lui, et réclamait
10.000 ff de dommagea-intértli pour le* coups et les mauvais traite-
Dents qu'on lui prodigua et pour l'enlèvement de ses papiers et de
»ea meubles qui cul lieu en son absence. Le Département caaaa l'arrêté
de la municipalité, dont il ordonna la suppression, lui défendit de
prendre des délibération* attentatoires 1 l'honnenr des citoyens, nit à
sa charge le* frai* de vérification, la cita à la barre, et renvoya le
plaignant devant l«i Iribunani pour prononcer sur ie« dommages et
intérêt*. (18 août 1790). 11 y eut de* excès analogues k Dsnjoulin, au
VaMoie, Angeot, Manspacb, Kaysersberg, Landier, Chaux, Uflbeim,
Bnrnbanpl, Ribeanvillé, etc., etc.
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LA SUPPRESSION DB L ADHINISTBATIOK PROVINCIALE 517
de notre Département, et notamment dans celle de
Bollwiller, le juge s'est présenté pour tenir audience
et que les officiers municipaux sous de frivoles pré-
textes lui ont refusé l'entrée de l'auditoire. Cette con-
duite , aussi contraire aux dispositions des décrets
qu'opposée au maintien de l'ordre [lublic, a paru au
Comité des rapports, aussi blâmable que dangereuse > ;
il importe de la faire cesser ').
Les Juifs eurent également à se plaindre. A Boll-
willer on leur brisait les vitres, on leur enlevait les
tuiles des toits, et on les poursuivait à coups de pierres
s'ils sortaient de leurs maisons. L'un d'eux, pour avoir
osé se plaindre un peu vivement, fut condamné par
le maire à 24 heures de prison et 20 ? [2 s. d'amende ;
on lui refusa même la permission de faire apporter un
lit en prison ; d'autres encore furent condamnés à la
prison sous divers prétextes et la municipalité défen-
dait aux chrétiens de les servir même les jours de
sabbat contrairement aux ordonnances >). D'ailleurs, les
emprisonnements étaient si fréquents, que le Directoire
du district d'Altkircb s'en plaignait dans son airêté du
30 juillet, dont nous avons déjà parlé : < Le Directoire
remarque que dans maintes communautés du district,
les emprisonnements sont très fréquents, que pour les
objets les plus minces les municipalités se permettent
de condamner des gens à un et deux mois d'empri-
sonnement. . . Il serait important que le Département
voulut à cet égard prendre un parti, afin que des
1) Le comitt ajoutait : * Cela ■ paru d'autant plot prawi, d'aatuit
plui important qoe U comiti e*t Inatmît (Toii grand nombre d'injoatlcM
coomiim par ca officiera municipauz : ili aatoriient la chaïaa sur tout
)« lerraioi Indiitinctement, quoique le dfcret de l'Aaiemblèe nationale
■oit prtci* fc cet igard ; ita Tavorlaent le braconDage en lait de ptch^
quoique l'Aatemblte nationale n'ait rien inoovi ani droila atir cet
objet ; enfin lia l'oppoieat au port d'arme de la part dea lermiera aar
teun proprei terraini ; ila laitinent Ici futile ; condamnent arbitrairement
i dea amende* et commettent dea vezalioni de plu* d'une eaptee >.
1) Lei ajfndic* gCntmix de U oatioo jaive porttrcnt plainte à la
Commlaaion Intenntdiaïre, qui le 19 avril, enjoignit à la mnirieipallti
de ae conlormcr aaz loi* exiitaotM, «ou* ** propre te*poiu*Ultt6,
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5l8 KBVUB d'alsacb
citoyens bonnêtes ne soient point la victime des
caprices et de la mauvaise humeur des municipalités,
qui compromettaient souvent la sûreté et la liberté
des citoyens >. Ne vit-on pas le maire de Brubach,
Jund, donner l'ordre verbal d'arrêter et d'emprisonner
pour offense envers sa personne, le procureur de la
commune J. Uttwiller, dont le seul crime avait été de
répondre un peu vivement à l'accusation c d'un fait
de maraude» faux, que le maire lui reprochait publi-
quement en séance, et de demander que les réunions
de la municipalité eussent lieu à la maison commune
et non plus au domicile du maire ! ■}. Aussi le direc-
toire priait le Département de faire un règlement pour
remédier à ces abus. D'ailleurs, districts et départe-
ment, paraissent eux-mêmes avoir été assez prodigues
en jours de prison, de telle sorte qu'en 1792, on a pu
écrire : < Jamais les prisons n'ont été si pleines ; tout
le monde s'en mêle, les maires, les districts, les dépar-
tements, les tribunaux, les clubs, tous ces gens là vous
fourrent dedans avec une aisance et une satisfaction
sans égales. Il n'est personne qui puisse répondre
qu'il couchera tranquillement dans son lit; et je prou-
verai, quand on voudra, que depuis deux ans que
dure la belle Révolution, on a sans aucune forme
violemment emprisonné plus d'honnêtes citoyens, que
n'ont fait pendant l'espace de cent ans, nos
magistrats et commandants > '>).
I) La diiecloira da HHitricI loipcndit cet ordre verbd et ordonn»
d* tenir dtioriiiaii lei uiembUe* i U mutoD commaae. Le maire de-
Hanflin^eo, Schmidlin, Et mieux, il deititua de ta propre autori'é la
procnrenr de la commune Schmitt et l'officif r municipal Litiler et en .
SI nommer d'aulrei à leur place. A la lianc* de [a municipalité dn
96 aobt, il prit mtine le notable Stieriin au collet et la mit à la porta 1
i) yt vati dirai iiai véritii.,, 1 793, p. S. Plus lard lei officiera
de juatice eurent encore ï, compter avec la garde nationale. Le ^^ sep-
tembre, par exemple, la garde nationale de Lauteobacb ineaai^
a d'aaaommer > Je bailli Richmann et (on greCEer Mejrer, a'ila ae prÂ>
•entaient pour tenir audience: rhulaaier B«ck el le cavalier de la mari-
cbauitèa qui l'asaistait durent a'enfiiir poar tviler lea msnvail traite-
JMnta, «te.
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LA SUFPRRSSION DE L'ADM[!flSTRATION PROVINCIALE 519
D'ailleurs on ne se contentait pas de la prison ; le
bannissement ou l'expulsion violente ne suffisaient
même pas toujours'}; la municipalité de Blesheim y
ajouta de véritables peines afflictîves . et infamantes
sans proportion aucune avec le délit qu'il s'agissait de
punir. Pour avoir volé deux ou trois gerbes de blé au
ban de Volgeisbeim, la municipalité à Bieshetm con-
damna un malheureux, non seulement à 24 heures de
prison et au bannissement, mais encore à être promené
par le village « le corps .lié », avec les deux gerbes
sur la tête, puis de retour au corps de garde à recevoir
vingt-cinq coups de bâton I Cependant la même muni-
cipalité fut plus clémente envers un batteur en grange
qui n'avait que rempli ses poches de grain dans l'in-
tention de se l'approprier; il fut condamné sans doute
à 24 heures de prison, mais on se contenta de le
promener dans le village avec un écriteau sur lequel
était écrit : voleur de froment, et il ne reçut au corps
de garde que douze coups de bâton! (24 sept. 1790).
On pouvait même être puni deux fois pour le
même délit ou la même contravention. La municipalité
de Guebwiller mit à l'amende la femme du sieur J.
Marasché, notable de Buhl, pour une prétendue con-
travention dans le ban, qu'elle ne fit pas même véri-
fier; et la municipalité de Buhl suspendit son mari de
ses fonctions de notable pour le même fait. Le Dépar-
tement, saisi de fa question, annula cette seconde .
condamnation et reconnut, après enquête, que la con-
travention ne devait être imputée ni à la femme, ni
au mari, maïs bien à leur enfant (septembre 1790).
Nous ne mentionnons que pour mémoire les
amendes multipliées arbitraires et arbitrairement infli-
gées et autres abus d'administration >) ; les démêlés de
1) Ntuf-Briuch. ttc.
a) L« maire ds Nicdennonchwibr, Linreot, inUtdirii' duM un r^l*-
mcnt de police, aux tiucrandi da la localilè, de u>rt)r du ban le*
dJDHLBchei et jonra de ièle, mêine apria la aervlce dÎTin, jXMir porter
de* oHvrafca de leur ■élier laiti duiant la aenaina, daoa lea localitt*
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590 RKVUE D ALSACE
jour en jour plus fréquents entre les notables et les
officiers municipaux, ou bien entre les notables, les
municipalités d'une part, et les maires de l'autre; les
conflits si nombreux entre les maires et les procureurs
de la commune qui se disputaient le pouvoir, et renou-
velaient les divisions auxquelles il semblait que la
suppression des Gerickts avait mis au terme'); les
difficultés provoquées par le refus des syndics non
réélus d'extrader les papiers et archives des anciennes
municipalités »), etc. Toutes ces causes de discorde et
voiiinei, k peina de 30 lolt d'amande une prtmître foi*, de 3 jj^ 1>
leconda foii, et linii da tuite. Toui Ici *utm ouvriert (Uilleun, cor-
doonien, etc.) le pouvaient impuiiénrnt, uuf le* tiuerand*, parce que
le miice en vonlail 1 un nooimt Mit[, de la manicipilJli, qai était
tiiBcrind. Le Bureau de Colmar dut déteadre ta maire de prononcer
des amender pour contravention k de* riilemenli de police qu'il n'avait
pas homologués, aou* peina d'èlre poursuivi comme réfractaira aux
ordres du Roi. Il prit occaiion de ce fait pour rappeler à leur* devoir*
loua les nuires du district. (10 mars, 7 avril 1790). La maire de
Ksyaersberg, eit accusé • d'abus d'autorité, eiictioni, veiatioiw, fa*>
pillages et antre* abu* d'administration >. Le directoire du Diatrict est
d'avis de le faire démissionner, d'en nommer un antre et de le pour*
«oivre en restitution. (13 juillet 1790). La manicipilité de Htuigauen
condamna h l'amende le sieur [, Grienenberger pour avoir voilarer
dans sa grange, après VAngiini, un chariot de grains recueilli* snr
aes terres. ([5 sept. 1790}.
I) Dès le moi* d'août le Département coniUlait Combien ce* divi-
sions étaient fréquentes et le District de Calmar *e plaignait du nombre
considérable de démission* qu'elle* provoquaient : Guebwiller, où les
officiers municipaux démissionnaient k Is suite d'un différend avec la
maire, Souitz, Ribeauvillé, Rouffach, Wintlenhelm, Ungersheim, Uilboltl,
, Henflingen, Guebersehwîhr, etc. A Kaysenberg, la manicipalitt crut
pouvoir de sa propre autorité suspendre le maire, qui était coupable
1 le* yeui, • d'abus d'autorité, ezaclions, veiationa, (cas pi liages et
antrei abus d'administration >. Le District de Colmar conatala • l'insur-
rection générale dam les villages de Lanlenbach et Lintbai, etc. t
1) Mayeo'ieim, Roggcnhauien, Schlierbach, etc. Ce point était réglé
par les décrets des aS décembre t789 et ao avril 1790. On pourrait
encore ajouter le partage que les municipaux faisaient fraternel le mmt
entre enx des emploi* inférieura pour peu qu'ils fuiseot rétribués, par-
tage que l'on a tant reproché aux ancletu administrateur*, et surtout
les excèa de tout genre qui *e commettaient pour la garde nationale
{Uffheim, Rouffach, Lautanbach, Landser, etc.). Dan* ce* circonstances,
on peut s'imaginer ce que devinrent les droite du Domaine 1 Le Ministre
informa la général de Kiinglin par lettre dn IJ mai 1790. que Sa
Majeaté i ait informée de loua les abu* qui affligent la régie de ses
droit* en Alsace, et de* fraudes et contrebande* de toute espèce qui
■contrarient sa vente exclusive du tsbac • ; il leur ordonnait en même
temps de faire réprimer ces désordres. La général, avant de preltdi*
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LA SUPPRESSION DB L ADMINISTRATION PROVINCULR 5II
de désordre commençaient à porter leurs fruits dès
maintenant; mais l'Administration provinciale, avant
sa suppression, n'en vit que les commencements ; c'est
la raison pour laquelle nous n'insistons pas.
Telles étaient les nouvelles municipalités, ■ la base
du bonheur public > selon l'expression de Mirabeau.
C'est ainsi que se jouaient de la sécurité, de la paix
publique et de la liberté individuelle, ces assemblées,
que l'Assemblée nationale considérait comme i les
gages et les garants de la liberté, de la sécurité, de
toutes les prospérités publiques et particulières > ').
Aussi ne perdait-elle aucune occasion pour augmenter
la considération dont elle voulait qu'elles fussent entou-
rées. Le décret des 20-30 décembre 1789, art. 5, alla
jusqu'à donner aux administrateurs de Département et
de Dictrict, et aux corfis municifiaiix «chacun dans
leur territoire, en toute cérémonie publique, la pré-
séance sur tes officiers et les corps civils et militaires >,
honneurs dont les corps municipaux jouirent seuls jus-
qu'en juillet 1790, époque à laquelle les Départements
et les Districts furent mis en activité ! « Cette dernière
disposition, dit le syndic ChaufTour dans son Histoire
^Alsace, a fait une furieuse brèche à l'ancienne éti>
quette : elle avait toujours été litigieuse entre les
no p>rti, voulut le randra compta de l'itcndue du mil et prit dn ren<
■•■gncmcnti i U diieclioa gtnérile dci ferme» à Strutraitrg. • On d>'>
mit loiu In ytax, terivil-il aax muDicipatitCi le Jo mu luivmjil, un
tri* gnnd nombre de proc^-verbani Aitmt* par le* employii de*
ferme* qui juitiGant qac, oon lenlement d>ni buacoup de iieui de la
provines lei halritanti le refînent à l'acquittement dei droite du Roi
Bor le commerce qni te bit entre celte province et cellec qui l'avol-
linent, et que l'on *« btrre pirticalitrement % la contretwnde en tabac;
mail que même flutimri mtmtra du miiHùipalbit le rendent cou-
pables rie cei aortea de coniraventioni et qu'au lien de protéger le
eervice des employée, tila donnent «inii l'exemple du dèM>rdre et de
l'insabordinalion >; cependant te* dtcreti lont formek; aunl, avant
d'envoyer dea dttacbemente de ttoapea dîne lei lieux que le Miniatre
lui diai|M, le géntral croit devoir Interpeller lea manicipaiitta et lei
■omma de lui déclarer ai elle* veulent, oai ou non, obéir aux décrets
«t te conformer i lenn prête riptio ni. (Straabourg, 30 mal 1790).
i) Décret de* 16-30 décembre 1789.
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533 RBVUE D ALSACE
chefs du militaire et de la justice. Les municipalités
n'auraient jamais osé prétendre même à la concurrence.
Par ce décret elles se sont trouvées au-dessus de tout
officier de justice et militaire >. Ce fut la raison pour
laquelle le <'onseil souverain s'abstint pour la première-
fois, si l'on en excepte le temps de sa suppression en
1788, de paraître. à la procession de la' Fête-Dieu le
3 juin 1790.
A toutes ces causes de désordre, s'ajoutèrent bien-
tôt les imperfections d'une législation défectueuse, qui
ne tardèrent pas à se révéler. Le bureau de Colmar,.
pour sa part, en signale deux, qui paraissent avoir
soulevé de sérieuses difficultés, même avant la dispa-
rition de l'Administration provinciale. Ainsi, consulté
sur la question de savoir si les curés et les ministres
pouvaient être maires et officiers municipaux, il répon-
dit affirmativement le 5 février, parce qu'aucune loi
ne les excluait de ces fonctions et qu'il n'est pas per-
mis de supplier au silence du législateur en matière
d'incapacité. Cette décision était parfaitement juridique.
Aussi quelques endroits firent entrer leur curé ou leur
ministre dans la municipalité. Il paraît que le bureau
n'eut pas trop à se féliciter de ces cboîx, car il déplo-
rait, à la date du 25 février, que la loi n'eut pa»
déclaré incompatible la cbarge de curé et les fonctions
de maire, par exemple, parce que celles-ci répugnaient
souvent au caractère dont est revêtu le curé et à la
mission qu'il doit remplir '). Une seconde source de
division et de désordres, bien plus sérieuse et bien
plus grave était la suivante. Les décrets accordaient
tes droits de citoyen aux manants aussi bien qu'aux
bourgeois sans aucune distinction, sur le pied de la
plus parfaite égalité. Jusqu'à présent la qualité de bour-
geois avait toujours été acquise à titre onéreux, car
1) Ainal I* cari tlait auire k MefCDheim, Scmwllln' piit Carnajr,
Oberatejnbninn, «t procartar de l> comoiune 1 Uncenbeiia, W*[t-
villtr, etc.
D.aizodoiGoOglc
LA SUPPRESSION DB L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 535
le boui^eois devenait membre d'une société ou d'une,
association de laquelle ne faisaient point partie les-
manants, et comme tel, non seulement il avait part, à
peu près exclusivement, au gouvernement de la com-
munauté pour l'exercice de certains droits civils, mais
encore il acquérait un. droit de co-propriété et de
co-jouissance sur les communaux. Or les manants,
recevant des décrets les mêmes droits civils que les
bourgeois, se croyaient maintenant membres de la
même société, puis qu'ils devenaient citoyens de la
même commune ; ils réclamaient, en conséquence, les
mêmes droits sur les communaux que les bourgeois
qui les avaient acquis à titre onéreux et qui n'étaient
nullement disposés à les leur reconnaître. De là, des
inimités d'abord, puis des luttes, des divisions, dont
cependant la commission intermédiaire et les bureaux
ne virent que les commencements <).
M suivre). Ch. Hoffmann.
t Bmrgieiiii dtn»-
,db,Googlc
BÉGUINAGES A HAGUENAU
D'APRÈS LES NOTES INÉDITES DE M. HANAUER
(Suite) i)
Le Langen Gfitzan Gotshus.
Dans la même rue que le Sattergotshus, à droite,
à l'entrée de la rue, se trouvaient encore deux autres
b^uî naines, le ScheieUgotshus et le Langen G'àtzen-
gotskus.
Gozzo, dictus longus, traite en 1262 avec l'abbaye
de Neubourg qui lui loue une maison à titre perpétuel.
Il figure en qualité d'échevin dans des contrats de 1281
et 1292, et si Batt>) ne se trompe pas dans sa con-
jecture, il aurait même rempli à Haguenau les fonc-
tions de Schultheiss en 1276. Il est difficile de préciser
l'époque à laquelle remonte la fondation du béguinage
-qui porta son nom, mais il date probablement des der-
nières années du treizième siècle. La plus ancienne des
-chartes qui le concernent, est de 1 340 3.
1) Voir Im Uvnûion mii-jnin 1909.
1) Batt, Dai Eigmimm ut Hagutnatt, II, 46.
3) Ateh. coma. GG. 48.
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LES BÉOUINAGE5 A HAGUSKAU 535^
Tschambser lui assigne la date de 1318. < Civis
quidam dives et dévolus nomine Itelius Lang, vulgo
der lang Gœtz, in der Stallgass zu Hagenaw, concessit
Beginis quibusdam Deo devotis domum suam in eadem
platea, in der Stallgass, in qua Deo laudes concinebant
et reliqua sus devotionis officia et servitia peragebant *.
Mais ses données ne peuvent être admises que sous-
bénéfice d'inventaire.
Le Langen Gûtzen gotshus était régi, comme tous-
les établissements de ce genre, par une maîtresse; nous-
connaissons les noms des sœurs Metze (1362), Dine
(1378), Margrede (1440). Cette dernière comparaît devant
le tribunal, où elle réclame une saisie pour une rente-
impayée) sans qu'il soit fait mention, dans l'arrêt qu'elle
obtient, d'un receveur ou d'un administrateur quel-
conque. On peut conclure de là que le béguinage
s'administrait lui-même, sans aucune intervention étran-
gère. Mais son autonomie, son existence même, était
près de finir. Dès 1459 il ne subsiste plus que de nom
et ses rentes sont réunies à celle du Scheide gotshus.
Ces rentes s'élevaient alors à6H'3^2(fou 443 fr..
Scheide.
Quand et par qui fut fondé le béguinage Scheide,-
nous l'ignorons. It doit sans doute son nom et son
origine à une famille patricienne fort riche et fort chari-
table, qui se rencontre souvent à Haguenau dans les-
documents du xiii» et xiv* siècle. Cette famille disparaît
ensuite et n'a rien de commun avec les Scbeid qui
s'établirent dans notre ville au commencement du xvi»
siècle et qui arrivèrent aussi à la' dignité d'échevins.
La sœur Metze (1366) est la seule maîtresse de ce
béguinage dont le nom soit arrivé jusqu'à nous.
C'est à ce béguinage qu'appartient le plus ancien
compte que nous ayons rencontré sur ces sortes d'insti-
tutions. 11 date de 1437. En voici le résumé :
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5>6 RBVUE d'ausacb
■bois îff 7^ =i69fr.20
huile à brûler 4/f 14 > 40
sel {2Vt boisseaux) .... 7/? 10^ 28 > 20
saindoux 5^ lorf 21 » —
buile à graisser (carême çt sventj 2 ^ 8 <r g > 60
vin et pain (carême et avant) iS zg 79 » —
gumpest ....... 2^8<r 9»6o
légumes secs 2^ 7 > 20
navets 6 cT t > 80
un porc 1 8 yî 64 > 80
oignons i ^ ^i 4»SO
meubles et ustensiles ... 13^^ 46 » 80
gratifications aux sœurs . . 2 jî 7 > 20
6ff 8;? ptf 463 . 50
Ces comptes semblent tenus par une personne étran-
gère à la communauté : tout au moins est-elle forcée
de rendre compte à l'autorité de l'emploi de ses deniers.
Il y est question d'un husvater qui meurt dans l'année;
à cette occasion les pensionnaires reçoivent une grati-
fication d'un ji avec charge de prier pour lui. Les allo-
cations alimentaires sont assez considérables pour faire
croire que les dimanches et fêtes on mangeait ensemble.
Le pain et le vin distribués pendant l'avent et le carême
remplaçaient sans doute la viande qui était supprimée
pendant ce temps d'abstinence,
La ville qui avait probablement reçu la charge de le
iprotéger, réunit cet établissement en 1460 avec celui
du lang Gœtsen, après l'avoir complètement reconstruit.
Nous possédons ses comptes comme ceux du Satler
gelskus, avec lesquels ils présentent l'analogie la plus
complète. Il est donc inutile de nous y arrêter. On y.
retrouverait les mêmes encaisses, sans proportion avec
les dépenses de la maison qui deviennent poui tes
xeceveurs des tentations auxquelles ils cèdent trop fa-
cilement. On y retrouverait aussi ce même sans-façon
■ de l'autorité municipale qui, non contente de n^^er
D.gtzodoyGOOgle
LBS BÊGUINAGBS A HAGUENAU 537
l'accroissement et l'emploi judicieux du bien des pau-
vres, s'approprie sans scrupule les économies rcalisées
par la parcimonie de ses secours.
Le corps des rentes qui n'était en 1463 que de 9 Sf
•j (i \Q â (730 fr.) s'élevait à 17 ff 13 jj 4 * (1200 fr.)
-en 1523, lorsque le Magistrat ferma la maison qu'il
devait vendre peu après, en 1526.
Dès lors notre béguinage n'a plus que des recettes
sans autres dépenses que les frais de gestion. Vous
vous imaginez que le fond va prospérer. Vaine attente !
En 1535 les rentes ne sont plus que de 12 fl^ 10 ^
10 i (600 fr.) parce que le comptable a gardé en caisse
-et les perceptions faites et les capitaux remboursés, et
qu'il verse à la ville de 1533 à 1535 410 % ou 20000 frs.
En 1545 Hans Trutwein cède la caisse à Hans Hoch-
itete, mais les 140 ff (près de 7000 fr.) qu'elle devait
renfermer, n'y rentrèrent qu'après sa mort, plus de
trente ans après. Hans Hochstete est plus consciencieux;
ses fonds passent à la Monnaie (1556 et 1559) où, sans
rien rapporter au béguinage, ils aident la banque munî-
-cipale dans ses opérations financières. Le même sort
Jut sans doute réservé aux 300 S* (7000 fr.) que Nicolas
Wilwisheîm avait réunis en 1578.
Nous avons déjà dit que le Scheidegotshus fut en-
suite appelé au secours du Satleigotshus, épuisé par
les nombreuses saignées qu'on lui avait imposées. A
notre dernier compte il avait i6ff 15 jt 2<fde rentes
^352 fr.) et 83 ff 16 /l 6 S (1700 fr.) en caisse.
VI
Sintziergotshugi).
La Chronique des Franciscains 1) nous apprend qu'en
1309 «une riche dame, la Suntzerlin, fonda à Haguenau,
1) Areh. comm. GG. 45.
3) Anom 130g. • IDomlDi SnalierllD matroiu pnBdlvt* condidit
Ktgtaote in domo (lia propri* im RindtbciS dicta motuiteriolnm pro
■ororibu aliqnlbn* 3. T*g, S. Frinciicl nnncapatia dia begioeD in dut
SIlDlMrlim GoUtuma Im Rindthoff euqua ptaiMi dotavit rwlditibiia*.
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538 RKVUE D'ALSACE
dans sa maison particulière sise im Rindhof') un petit
monastère pour quelques sœurs soumises au tiers ordre
de S. François ») et dites les béguines du Sintzlergots-
hus au Rindthoir.
Nous ne connaissons pas l'importance de la fonda-
tion. D'après une colligende de 1450, la maison avait
à cette époque $0 jS 10 rf en rentes perpétuelles et
3 a" 10 /J en rentes rachetables (en tout 470 fr.}. Elle
fut sans doute placée vers le même temps sous la pro-
tection d'une administration municipale. En 1566 elle
était représentée dans les contrats par sa meisterin
Katherine. Depuis la seconde moitié du xv* siècle on
voit paraître, en son nom, Henri Waldeck, échevin
{i486), Ulrich Jungfant, échevin (1508), Adam Schwoltz-
heim échevin {1544), Theobald Eichari Schafner (1567,
1571, 1580, 1594), Conrad Grève (1621), Vix Gerwin
(1628-1634).
En 1576, comme leur maison se trouvait ruinée, le»
béguines achetèrent le bruderhaus des frères pauvres
volontaires {gewillig armen), et dès lors l'établissement
est appelé Sintzlergotshus im Bruderhaus am Spitalberg
ou plus simplement Sintzlergotshus am Spitalberg.
Quelques années plus tard {1614) le Sintzlei^otsbus
reçoit les béguines qui restaient au Satlergotshus et
demeure ainsi le seul survivant de ces hospices laïcs.
A cette occasion une douzaine de florins (ein schilling
gulden), prélevés sur les fonds de l'Œuvre, furent ac-
cordés à la maison qui ne possédait que 19 S' (345 fr.)
de revenus (l. sept.). On édicta aussi un règlement
sommaire qui fut ratifié le 3 juillet 1614.3)
En entrant dans la maison les béguines paient 4 fl,
(40 fr.) et s'engagent à l'obéissance ainsi qu'au respect
de tous les intérêts de la communauté. < Elles doivent
'ait denx Rindhaf k Ksguentu, celui de U burg eatre la»
l Im rivière, el celui de la ville sis au SpittUiirg.
3) Il De semble p*i que notre miiion ait appartenu au Tiers-Ordre.
3) Reproduit cbel Guerlxr, Hilloirt dt Hagutnau, II, 460.
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LES BÊOUINAGBâ A HAGUENAU 539
vivre ensemble amicalement, chrétiennement, honnête-
ment, s'appliquer au -service du Dieu tout-puissant,
pour lequel la maison a été fondée. Chaque sœur est
tenue de prier chaque jour en considération des souf-
frances amères et de la mort de N. S. J.-Chr. 30 Pater
et 30 Ave Maria, pour la consolation de toutes les âmes
fidèles qui sont arrêtées au milieu des peines et des
expiations du purgatoire. Elles doivent dire : Que Dieu
donne la paix éternelle à toutes les personnes qui nous
ont fait ou nous font du bien, à toutes celles qui ont
soutenu ou conservent cette maison. »
< Les sœurs doivent être prêtes, si leur santé leur
permet, à veiller les malades de la ville, en quelque
temps qu'elles en sont priées, moyennant un salaire
convenable. . . Celles qui soignent les malades et sont
payées pour cela, n'ont pas droit à la distribution de
vin *.
Les comptes de ia communauté nous sont connus
po^f cinq années ((628-31 et 1634). Les rentes s'élèvent
à 24 ff II ^ 10 rf réduites à 24 ff 3 ^^ 6 if ou 295 fr.
90 par la remise de 4 ' faite aux débiteurs. Les
dépenses comprennent pour les cinq années
S ^ «fou fr.
Vin ■ . . 12 I 147,47
Bois 33 8 8 409,25
Luminaire 7 19 3 97f47 ■
Nourriture (choucroute et frais). 3 J2 10 44.56
Entretien du bâtiment. . . . r^ o 6 159.42
~7Ô 2 ~i 858,17
Situation excellente, dira le lecteur, et qui permet-
trait soit d'augmenter le nombre des pensionnaires, soit
d'améliorer leur sort. Car en déduisant cette dépense de
858 fr. 17 des rentes perçues pendant ces cinq années
{295,90 X S = '-479.50 fr-) il reste un excédant de
631 fr.
. C'est vrai. Mais quand on veut apprécier la situa-
tion financière de nos œuvres de bienfaisance, il ne
faut pas oublier l'administration qui ne s'oubliait pas
iiesBE û'AUaxt, I«a9. M
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530 KEVUE D ALSACE
elle-même. Pour percevoir ces 295 fr. et en dépenser
171, les Pfieger municipaux accordaient au receveur
6 ^ ou 73 fr. 44 et s'attribuaient à eux-mêmes pour
la surveillance de ces deniers 8 ^ ou 97 fr. 92 soit
48 fr. 96 chacun ; total 171 fr. 36, somme égale à
celle dont jouissait la communauté toute entière. Encore
ce chiffre était-il souvent dépassé, parce que le rece-
veur, en comptable consciencieux, notait avec soin
non seulement les frais de justice provoqués par la
rentrée des fonds, mais aussi le papier et autres
menus dépenses qu'occasionnait la transcription de ses
comptes.
En 1634 (13 juillet] la veuve Michel Eberlin est
encore reçue dans notre béguinage, moyennant un
versement de 30 fl. (180 fr.). Mais peu de temps après
la communauté s'éteignît ou se dispersa. Le 3 1 juillet
1638, nous lisons dans les procès-verbaux du sénat
que * les soldats ont complètement ruiné le gatteskaus
et le démolissent». La ville demande en conséquence
à le faire abattre elle-même, pour en employer le bois
à l'utilité commune.
Les receveurs subirent un sort analogue. En 1643
la ville, impuissante à remplir les engagements con-
tractés envers les béguines de l'Erdenheimei^asse, leur
abandonna pour quatre ans la perception des rentes
' et des arrérages dus au Sintzler Gotsbus. Mais il est
douteux qu'ils aient pu. en tirer grand parti. Nous les
retrouvons en 1662 entre les mains de la commission
municipale. Les recettes comprennent 34 articles qui
devaient rapporter 21 ff 17 S z i et qui en réalité
rapportent zéro. Les dépenses . se composent de frais
de correspondance ou de voyages faits dans l'espoir. . .
de recouvrer quelque chose.
La même année (1662) le maçon Henri Kreugel
acheta le terrain qu'occupait le Sintzlergotshus et avant
lui le Bruderhus. Il se trouvait en face de l'église
Saint-Nicolas (ou plutôt du cimetière), borné d'un côté
par la maison ruinée de feu Vix Ritter, de l'autre par
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LES BÈOUINAOSS A HAGUENAU 53!
ïa propriété de l'acheteur et par celle des sœurs du
Tiers-Ordre de saint François (les béguines de l'Erden-
heiroergasse). Il devait payer 60 fl. en trois ternies que le
Magistrat s'engageait à employer au profit d'une maison
religieuse de la ville pour satisfaire aux intentions des
fondateurs du béguinage ainsi supprimé. 11 promettait
en outre de restaurer la chapelle et de veiller à ce que
le Saint Sacrifice y fût célébré plusieurs fois par an.
Mateblume, Seligmann- et Niessegatshus.
En 1358 mourut à Haguenau une bruine nommée
JuQta de Sufeinheim, qui demeurait chez les Francis-
cains. Elle choisît sa sépulture chez ces religieux et
leur fît naturellement la part la plus large dans son
testament. Mais elle n'oublia ni les Dominicains, ni les
Augustins, ni les Wilhelmîtes, ni les Jobannites qui
desservaient sa paroisse, ni les Repenties, ni les frères
Beghards, ni ses sœurs les Béguines. Pour ces dernières
«Ile mentionne cinq communautés, celle du Langen
Gœtzen, de Satller, de Voigter, de Matteblume et de
Seligmann. Elle lègue deux boisseaux de seigle aux
deux premières, trois boisseaux à la troisième, et un
boisseau à chacune des deux dernières. Ces cinq gotS'
hiiser sont-ils les seuls qui existassent à cette époque,
ou la légatrtce avait-elle quelque raison féminine pour
exclure les autres } Les renseignements dont nous dis-
posons ne permettent pas de nous prononcer.
On n'a que peu de chose à dire sur les fondations
de Mateblume et de Seligmann qui semblent avoir été
des hospices comme les maisons dont nous venons de
parler, mais qui n'eurent sans doute qu'une existence
très éphémère.
Cest en 1326 que (zertrude Mateblume fonda le
béguinage qui porte son nom. Le Magistrat constate
en cette année qu'elle cède pour cet effet « une maison
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53> R£VUB d'alsack
voisine des Francîscaias entre Smilie et sœur Katherine
de Lichtenberg » ; elle était destinée à liuit jeunes filles '
pauvres de bonne vie et mœurs '). Des biens sis à
Walhenwilre devaient fournir à nos béguines le bois,
les chandelles et l'entretien du bâtiment. Le werg-
meister de l'Œuvre S.-George surveille la discipline
de la maison, prononce sur les admissions et sauve-
garde en général les intérêts matériels et moraux de
l'établissement.
La sœur Kunegunde, maîtresse du Mateblumegotskus^
reçoit en 1366 une donation de 3 ^^ de Gotfried Voigter.
Mais l'absence de toute mention postérieure nous auto-
rise à croire que les donations de 1326, 1358 et 1366-
n'ont pu, pour des raisons que nous ignorons, garantir
au Mateblumegotskus une existence durable et indé*
pendante.
Le Seligmangotshus ne nous est connu que par le
legs de 1358. 11 est possible qu'il se confonde en
réalité avec le Malergatskus , mentionné dans les
comptes de l'hôpital au xv siècle.
Nous nous douterions aussi peu de l'existence du
Niessegotshus, si les archives de l'hôpital ne renfer-
maient pas son acte de fondation. En 13S5, Ellin, fille
de Heinrich Niesse de Rittersbofen donna, pour y ins-
taller un béguini^e, deux maisons du Landweg qui
touchaient du côté opposé à la Kaibsgasse et aux
remparts, ainsi qu'une rente de 2 ff (160 M.) prove-
nant de Reinfrit de Stolhofen et de 3 sacs de seigle
achetés par son père à Betschdorf. La cession est faite
au prévôt du Vieil Hôpital, à Diemar Bogener et à
Hartung Kdnig. La maison doit servir de refuge <à
neuf honorables sœurs, de bonne vie et d'une réputation
irréprochable qui ne trouveraient pas facilement leur
subsistance dans le monde » »). Les deux livres de
:) ( Aht* erber tœhlere di« ann liât on pile* l«beni >. .
nuDalei GG 41, n° 18 et 19.
1) ■ Die bie une in der «relie Ir notilarft oit wol hiben d
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LES BftCUINAGBS A HAGITENAU 533
rente seront employées à l'entretien des bâtiments, à
l'actiat du luminaire et du bois ; si le capital est rem-
boursé, on aura soin de le replacer sur bonne hypo-
thèque. Quant aux trois sacs de seigle, on les répartira
entre les sœurs, deux boisseaux par personne. En cas
d'excédent de recettes, cet excédent servira à amé-
liorer le fonds social.
< Il est aussi entendu que si les susdites sœurs
venaient à être chassées de leur maison par le pape,
l'empereur, l'évèque ou le landvogt, d'une manière
quelconque, ou si la maison était brûlée ou détruite
autrement, ce qui resterait de la fondation serait par-
tagé, par tiers, entre les deux hôpitaux et \ Etend
herberg, ou par moitié entre denx de ces établisse-
ments qui subsisteraient encore à cette époque >.
La surveillance de la maison tsH confiée au prévôt
de S.-Nicolas assisté par les deux échevins mentionnés
dans l'acte, et après leur mort par les successeurs que
leur désignerait l'autorité municipale.
Une fois encore nous voyons paraître le nom de
l'établissement, en 1382. Dans une fondation que le
prémontré Conrad Messersmid fait sur l'autel S^-Cathe-
rine au Vieil Hôpital, figurant entre autres 16 /î sur la
maison dt-r Wagenerin au Landweg « qui donne par
derrière sur le Niessen gotskus ».
MOhIberg •).
« En cette année 1 300, les sœurs du Tiers-Ordre
de S, François vinrent à Haguenau et construisirent
leur premier monastère près du canal du moulin, non
loin de S.-George. Dans la suite des temps elles
brillèrent par leur piété et leurs richesses, au point
I) Archivei commoitalM d* Higuanan, G. G. 46.
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534 RRVUB U ALSACE
que par comparaison avec les antres sœnrs du Tiers-
Ordre qui s'établirent plus tard près de S. -Joseph,
elles étaient appelées les riches. — En 1530 les reli-
gieuses du Tiers-Ordre, dites de S.-George, reçurent
défense d'admettre des novices ; on les considère
comme des bruines, on médite leur suppression ; non
à cause de Lazare, mais à cause de Marthe ; car la
richesse est pour beaucoup une cause de séduction.
— En [542, à Haguenau, les sœurs du Tiers-Ordre sont
supprimées; le Magistrat les laisse mourir et incor-
pore leurs biens à l'Œuvre de S.-George. Il ne reste
qu'une religieuse qui est transférée chez les sœurs de
S.-Joseph, appelées à cause de leur pauvreté, dte armr
Sckwestern ; elle y servit Dieu dans une misérable
maisonnette, au milieu île ces temps orageux, jusqu'à,
ce qu'enfin elle y mourut en paix. — Les sœurs du
Tiers-Ordre dites de S.-George, chassées depuis plus
de soixante ans de Haguenau, où elles demeuraient,
s'établirent en cette année (1651) au Landweg, près
des Prémootrés, dans la maison Zeck et Kestler, jusqu'à
ce qu'elles pussent construire elles-mêmes » ').
Le cadre des Annales s'impose au Chroniqueur qui
note jour par jour les événements contemporains qui
arrivent à sa connaissance. Mais il est dangereux pour
l'écrivain qui veut faire de Vhistoire et embrasse une
grande série d'années ; il inscrit les faits, tels qu'il les
comprend à première vue, à une date plus ou moins
exacte, sans se soucier de ce qu'il a pu dire antérieu*^
rement. Souvent il n'aboutit qu'à une compilation de
données incohérentes et dépourvues de critique. Telle
la réflexion qui se présente d'elle-même à l'esprit,,
quand on parcourt les indications que nous venons-
d'emprunter à Tschamser.
Voilà une communauté dont le recrutement s'arrête
en 1530, dont l'unique survivante se retire en 1542 à.
n Hicenoaotium, 1300, 1530,
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LES BÉGUINAGES A IIAQUENAU 535
S.-Joseph, OÙ elle meurt; et plus d'un siècle après
cette communauté supprimée et éteinte revient dans
la ville de Haguenau qu'elle doit avoir quittée depuis
une soixantaine d'années!
11 y a là des méprises évidentes, dont il n'est pas
toujours facile de retrouver la source, mais qne nous
pourrons rectifier en partie.
Le Muklberç (colline du moulin) où s'élevait notre
béguinage, était le nom donné à cette butte, aujour-
d'hui nivelée, qui s'étendait à la droite de la rivière,
entre le square actuel de S. -George et le boulevard.
La maison construite en 1738 par le chapitre (maison
Schuitz) correspond exactement à l'emplacement occupé
par nos sœurs. On l'appelait aussi Obergotshns.
Le Tiers-Ordre du Milhlberg fut-il fondé en 1300,
comme l'affirme notre chroniqueur, et les rcgehtcUtcrin
qui administraient au xiv° siècle le temporel des Fratt'
ciscains, appartiennent-elles à cette communauté? Nous
l'ignorons, et tout renseignement précis nous manque
à cet égard. Ce qui nous reste des archives du Miihl-
berg ne date que de la 6n du XV' siècle. A partir de
1491 les béguines du Miihlberg s'occupent beaucoup
du linge de S.-George, et à ce litre figurent dès lors
trois couvents dans les comptes de l'Œuvre, sans y
paraître antérieurement. C'est aussi vers cette époque
que furent achetées les maisons qui formèrent le monas-
tère, En6n la ville, dans la réponse qu'elle fit en 1578
aux réclamations du Provincial des franciscains, parle
de notre béguinage comme d'une institution relative-
ment récente ')- Tout cela ne, permet guère de le faire
remonter jusqu'en 13OO.
Nous n'en savons pas davantage sur la suppression
du noviciat en 15JO; mais nous sommes certains que
Textinction du couvent en 1542 est une donnée com-
1) « De* i*in* aber E. E. R*t vrohi, du lolllch werckh and
Begcinen faaoa nil «o gar ait, sondcrn neulicher Zait von Burgern uS
Bargcra Kiad«r Cundirl himI («itifft lejr* wordaa *.
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536 REvuB d'alsace
plètement fausse. En 1544 Marguerite Kalserin, veuve
veuve de X altmarschakk Conrad de Dieuze, faisait une
donation de cinq sacs de seigle aux tertiaires du Mîlhl-
berg et de l'Erdenheimergasse, représentées par leurs
tneisteri», les unes par Marguerite de Bergzabern, et
les autres par Marguerite Walckerin. D'autres contrats
conclus au nom des sœurs se succèdent encore plus
tard jusqu'en 1570,
Loin d'envoyer sa dernière survivante à S,-Joseph
qoi ne portait pas encore ce nom, le Miihlberg reçut
au contraire vers le milieu du XVI= siècle la dernière
épave d'une communauté éteinte au Spitalberg. C'est
ce que nous apprenons par une supplique non datée,
adressée au Magistrat par sceur Agnès, fille de feu
Hans d'Ingwiler, le drapier. Elle y raconte qu'elle fut
admi.se dans sa jeunesse dans la maison am Spitalber^.
Elle avait été envoyée ensuite par ses supérieures
dans une ville étrangère, d'où elle fut chassée par le Pro-
testantisme. De retour à Haguenau, elle n'y retrouva
plus la communauté dont elle était professe, et reçut
l'hpspitalité chez les sœurs du Mijhiberg. Maïs celles-ci
ne lui devaient rien ; elle était une étrangère pour
elles ; elle désirait ne pas être entièrement à leur
charge. Elle suppliait donc le Magistrat de lui accorder
quelque chose de la succession de la défunte commu-
nauté confisquée sans doute par lui, qui avait regu
autrefois sa dot, son héritage paternel et maternel.
Mais ce qui n'était pas vrai en 1542, le devint
trente ans plus tard. Le 16 septembre 1577 on lisait
au sénat une lettre de George Kner, provincial de
l'Observance de S. François, qui réclamait la restitution
du Miihlberg, vide depuis quelque temps ■), pour le
remettre en état et y installer de nouvelles sœurs,
chez lesquelles on trouvera, espère-t-il, « une vie meil-
leure, plus retirée et plus régulière que peut-être jus-
1) < lit ein leit Uns 9d und leer ^ot*»*!™ *•
D.gtzodoyGOOgle
LES BÈGUtNAGKS A UAGUENAU 537
•qu'ici > ■). On peut conclure de ces paroles que la
suppression avait été provoquée ou motivée par quelque
relâchement de la discipline monastique. Quant à la
<late précise de la suppression, elle est fixée à l'année
1576 par une lettre de 1581.
Le Magistrat était alors composé de protestants-, il
ne répondit pas. Sur de nouvelles réclamations pré-
sentées par le gardien de Fribourg, Jodocus Grasman,
il déclara qu'on ne reconnaissait point à un religieux
-étranger le droit d'établir des étrangères dans une
maison fondée par des bourgeois et pour les filles des
bourgeois. La même déclaration fut renouvelée en
ij8i au nouveau gardien de Fribourg, Sebaldus Ess-
iinger, qui offrait d'y recueillir des jeunes lilles de
Haguenau avec une bonne supérieure choisie par lui
Rien de plus cavalier que l'attitude de la municl*
palité en face d'Esslinger. A sa première demande on
répond que son prédécesseur a déjà fait une démarche
analogue; on va rechercher la décision prise pour la
Jui communiquer. Là -dessus il réplique que cette
recherche est inutile, il connaît la décision : la ville
annonçait l'intention d'établir elle-même au Mijhlberg
des filles de bourgeois ; mais elle n'en a rien fait. Il
«nvoie en conséquence une nouvelle supplique. Sur
quoi on décida que ■ cette supplication sera mise avec
l'autre et qu'on parlera en temps opportun de la
réponse à lui faire > ').
Le Magistrat tenait évidemment à laisser la maison
vide, ou plutôt à la louer, conservant pour la caisse
municipale et ce loyer et les autres revenus de la com-
munauté.
Ces revenus étaient administrés, selon l'usage, par
une commission municipale, dont il nous reste deux
l) ■ Ein b«M«re*, eingHORenaiH nnd rcguliar** l«b«n «pUren und
«ctiaii, den vielleieht bis on hir ge«cheh«a til >.
a) • Solcha lupplieition lu der ■ndern (application lu l^en, nnd
sa gelegtatr leit d*von lu raden, waa man ime for antwuit gcben
40lte > (sS JDia) ; cfr. HaïuDar, Pratutanthmt a Uagtâtttau, p. iSl.
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53$ REVUE d'alsace
comptes, ceux de 1612 et 1617, Les rentes s'élevaient
alors :
En 1612 : à 35 iï 15 ;^ 8 if; 31 q. de seigle et lO q.
d'avoine, valeur totale 1330 fr.
En [617 : à 38 fif 5 /ï 8 J; 25 q. de seigle et s Q-
d' avoine, valeur totale 1190 fr.
Les grains étaient distribués en majeure partie comme
compétences en nature (17 sacs de seigle au directeur
de l'école latine protestante, 4 aux deux maîtres d'école
allemands, 1 aux Franciscains, 2 aux béguines; le reste
était vendu. La ville prélevait aussi 10 ff sur le revenu
en argent.
Quant aux dépenses, elles se bornaient aux fraîs^
d'adminiâtration, calculées avec la libéralité connue.
31 y,f 6 cT pour élrennes 28 fr. 60
30 > pour poissons du carnaval
30 > pour chapons de la S- Martin
pour repas des comptes . .
pour assistance aux comptes
42 » pour appointements du receveur
1 59 fr. iô
C'était une bagatelle de 160 francs que les deux
administrateurs et le receveur s'adjugeaient sur ce fonds.
Le compte de [617 est sans doute le dernier acte
de cette gestion, la dernière trace de l'e,\istence parti-
culière du Muhiberg, En l'année 1616 les rentes tant
en argent qu'en nature avaient été partagées entre
l'Œuvre et la paroisse S.-George, chargés en retour de
servir au béguinage de l'Erdenheimergasse une rente
annuelle de 40 fl. en argent et 10 sacs de seigle. Les-
Tertiaires renonçaient en même temps à tout droit
sur les bâtiments de l'ancien Miihiberg, Dès 1575 les.
sœurs de l'Erdenheimergasse avaient sollicité la suc-
cession du Miihiberg; mais elles avaient été repoussées-
sans merci. Elles reviennent à la charge. Plusieurs foi»
éconduites elles trouvent meilleur accueil quand le-
sénat revint aux principes catholiques.
• V •
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14
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LES BÉGUEUACeS A HAGUENAU 5,39-
En 1585 on leur accorda la jouissance exclusive
des 5 sacs de seigle qu'elles possédaient en commun
avec le Miihlberg. En 1595 elles reçurent un subside
de 29 sacs de seigle.
En 1596 ([2 juillet), sur une nouvelle réclamation
du P. Provincial la ville répondit qu'elle n'avait fait
que ce qu'elle avait, en qualité d'état immédiat de
l'empire, le droit incontestable de faire. Le Provincial
eut beau insister, dire que ce qui avait été donné à
Dieu ne devait pas être repris, que la confiscation d.u
Miihlberg était postérieure au traité de Passau, qu'elle
restait par conséquent soumise à une restitution, etc.
On s'obstine à lui opposer la réponse qui avait été
faite en 1578 à la commission impériale. 11 persista
néanmoins dans sa demande. La translation, disait-il au.
mois d'octobre de la même année, avait été faite par
des personnes qualiltées pour cela; ce qui permet de
croire que la ville avait agi pour le Miihlberg comme
pour Marienthal, les Repenties, les Franciscains, etc.,.
qu'elle avait obtenu de la uieisterin du béguinage une
vente plus ou moins fictive. Mais ces démarches-
n'eurent pas plus de succès que les précédentes. Tout
ce qu'il obtînt, ce fut un revers dont la teneur n'est
pas indiquée et une aumône de i2Îi^ (242 fr.) faite à
son ordre par pure gracieuseté et sans obligation.
En i6ai (i" août) les bâtiments du Miihlberg furent
sur la point d'être rendus à leur première destination.
Une petite colonie de Repenties étrangères, éloignée-
du couvent des Reuerinnen de Haguenau, oii elle avait
été momentanément établie, demanda à s'y retirer et
cette demande fut agréée. Mais l'évêché de Slaasbourg,.
à l'insu duquel ces religieuses s'étaient introduites dans
le diocèse, refusa de les admettre. On résolut alors de
vendre la maison.
Le Miihlberg était-il réellement riche ? Tschamser
l'affirme, la ville le nie '). Les chiffres que nous avons-
1) € biewdl <lu eÎDlcommEii ler gcring a. Réponte 4> 1578.
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54° REVUE D ALSACE
donnés, ne nous permettent pas de trancher la ques-
tion, parce que rien ne prouve que le fond du bégui-
nage ait encore eu en 1612 son importance antérieure.
Mais ils suffisent pour nous montrer que ce béguinage
était mieux rente que les autres établissements de ce
genre, surtout que les sœurs de V Erdenkeimergasse.
Les béguines de t'Ergenheimergasse (sœurs de S.-Joseph ')■
Il n'existe aucune indication précise sur Xeriginc de
ce béguinage, qui, en dépit de sa pauvreté souvent
reconnue par l'autorité municipale, ou plutôt grâce à
elle, sut traverser victorieusement les crises auxquelles
succombèrent toutes les autres institutions de ce genre,
et qui ne disparut qu'à l'époque de la grande révo-
lution.
Cependant il nous est permis d'affirmer qu'il remonte
au Xiv siècle. Car dans la plus ancienne colligende
de l'Œuvre St-George se trouve inscrite une rente de
I jj que la femme Cleinmessin paie de domo sua in
Erdenheimer^assen iuxla Heinricum dictant Fui, et
'dans les colligendes de 1326 et 1350 figure toujours
•cette rente sur la maison Cleinmess. Or, en 1405 elle
est payée par les béguines de Y Erdenkeimergasse sur
leur béguinage à cèté de Fui. Ce rapprochement des
deux données nous autorise à croire que la dame
-Cleinmess elle-même avait donné sa maison à une
1) Les notM d* M. Huiaaer Tiinnl abioluDaiit dihat pour ce
chtipitre, nom ne poarroni dods y appuyer (joe «u( le* diiffrenli
documenta riaaemblèa dani la liitae GG 47 de« Ankà/a ammmmaia.
-Ce aéra nèaDmoina un progria coniidérablc an comparaiaon dex Indl-
■cationa que Guerber par exemple tiona iournit dana aon Hiilairt et
Hagutnaa, t. It, pp. I9S, lâl, 363, \.' ErdtHktimtrgatit «tait nne
.^tite lue du quartier du SfitcUhtrg, non loin d* St-Nicola*.
,db,Googlc
LES BÉOUINAOBS A HAGUENAU
54»
petite communauté de béguines vers ]a fin du XIV=
siècle.
Quoi qu'il en soit, grâce à cette rente, notre bégui-
nage est mentionné dans tous les comptes de St-George,
dans lesquels il parait en outre régulièrement après
1526 à un second titre : il fabriquait les cierges con-
sommés dans cette église paroissiale. Le premier
document de nos archives qui concerne directement
le béguinage de X Erdenheimergasse, est un décompte
{1518-1521) avec l'administrateur de l'Œuvre St-Geoige
au sujet de la maison zum Schtidkof, décompte qui
accuse pour notre béguinage une charge totale de 4 ff
12^ 10* (250 M.) et de 4 livres de cire. La première
donation mentionnée est celle de 1 544, qui, nous l'avons
vu plus haut, lui est commune avec le Miihlberg. La
maison se trouvait alors sous la direction de Marguerite
Walckerin.
Le but et le règlement de la maison étaient sans
doute identiques à ceux des autres béguinages. Les
béguines qui ne recevaient de la part de la commu-
nauté que le logement, le chauffage, l'éclairage et
quelques victuailles pour un certain nombre de repas,
avaient à s'assurer la majeure partie de leur entretien,
par des travaux exécutés à l'intérieur de la maison ou
par les services qu'elles rendaient au dehors comme
gardes- mal ad es, couturières, journalières, etc., selon
leurs aptitudes. Les béguines de Y Erdenheimergasse
paraissent surtout avoir remédié à leur pauvreté par
des travaux manuels : elles tissaient, et, selon toute
probabilité, vendaient leurs tissus à des prix inférieurs
à ceux demandés par les tisserands. Nous ne sommes-
donc pas étonnés de voir lancée contre elles, le 1 3 mars
1551, une plainte de la tribu des tisserands qui, se
basant sur un décret de l'année 1 500, firent défendre
aux béguines de tisser pour d'autres pour de l'argent.
A partir de 1570 nous rencontrons toute une série
de demandes, de. négociations, de réclamations, qui,
nous prouvent avec quelle énergie le couvent et ses
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541 REVUE D ALSACE
supérieures surent mener la lutte pour leur existence
économique et financière, et transformer à pas lents
mais sûrs leur petite maison i) en un grand couvent.
L'ère de ce développement fut ouverte en 1577 par
une lettre du provincial des franciscains de l'observance,
George Ruer, de Strasbourg. Celui-ci écrivit au Magis-
trat pour lui soumettre plusieurs plaintes au nom du
< béguinage près du vieil hôpital >. 11 avertit ces Mes-
sienrs que quelques années auparavant une maison
avec jardinet, appartenant au couvent, avait été ven-
due, par une sœur — décédée depuis, — à Martin
Kratz, charpentier, ce qui ne pouvait se faire valid&<
ment qu'avec l'autorisation des supérieurs; que ce
Martin Kratz est avec une sœur sortie du couvent, —
-ce qui est un scandale et déshonore la maison, — et
que cette sœur apostate lui a apporté en outre ses
habits religieux et quelques titres de rente, — ce qui
-est un sacril^e. — Le Magistrat devrait ne pas tolérer
leur habitation dans le voisinage des autres sœurs.
Ayant la surveillance et l'administration du béguinage,
il devrait mettre Kratz en demeure de payer aux
pauvres sœurs les rentes qu'il leur doit pour la maison
à lui vendue par une sœur, faire rentrer aussi deux
autres rentes non payées et aider ses sœurs à recou-
vrer un fuder holts qui leur est dû en échange d'un
porc à lui cédé.
Nous ignorons si la lettre eut du succès. Toutefois,
«n 1585, à la demande de l'administrateur, et en con-
sidération de sa pauvreté, le sénat accorda à notre
béguinage la jouissance exclusive d'une rente de 5 sacs
de seigle qu'il partageait jusque-là avec le Muhiberg.
Il recommanda en même temps aux PJleger de veiller
-à la bonne administration de la maison et de ne pas
permettre qu'on y admît quelqu'un à leur insu.
Le béguinage lut moins heureux en 1592, quand
il réclama par l'entremise de son provincial, Jacob
1) L« bégiunag* eit gèaèr*l«meiit nanmi tlailtrliit.
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LES BÉGUINAGES A HAGUENAU 543
Wolff, la succession du Miihlberg. Ses faibles revenus,
-disatt-it, lui permettaient difficilement de vivre. On
-devrait accorder aux sœurs qui sont si pauvres, les
rentes que possédait ie Miihlberg lequel était un peu •
mieux doté, ainsi que les ornements d'église, te mobi-
lier, les habits et la literie délaissés par cette commu-
Tiauté et en train de se gâter. 11 n'obtint qu'un refus.
Le gardien des Franciscains de Rouffach délégué
par l'ordre en 1595, se présenta lui-même au sénat, le
3 décembre. On lui fit, parait-il, gracieux accueil, et
tout heureux de son succès, il se retira en se confon-
dant en remerciements. Grand fut son désappointe'
ment, quand il apprit qu'au lieu de la succession entière
qu'il se croyait déjà assurée, il n'obtenait qu'un subside
-de 29 sacs de seigle par an. Il accepta faute de
mieux, mais en gémissant, en protestant qu'il ne saurait
s'excuser auprès de son provincial de cet échec inat-
tendu, et en suppliant ces Messieurs de revenir sur la
question et de lui en donner le résultat par écrit.
La suite et le sort de cette demande, nous les
connaissons déjà >).. L'infructuosité de leurs réclamations
ne put cependant lasser les supérieurs de notre bégui-
nage. Ils revinrent à la charge plusieurs fois, notam-
ment en 1605. Enfin en 1616, ils aboutirent. Le
■g novembre de cette année, la ville, en retour du
Miihlberg, qui sera désormais à elle, s'engage à res-
taurer et à entretenir à l'avenir la maison de YErden-
heitttergasse, à lui céder le mobilier du Miihlberg
encore subsistant, à ajouter aux deux quarts de seigle
qu'on donne aux béguines, dix-huit autres de façon à
«n faire vingt, et à leur donner 40 fl. par an. Belles
promesses, mais qui ne se réalisent en réalité que dans
■des proportions minimes. N'oublions pas d'ailleurs que
la guerre de Trente ans allait ouvrir une période de
■désastres tant matériels que moraux pour la ville.
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544 REVU£ d' ALSACE
Les archives de notre communauté se taisent pour
les années 1616 à 1643. Au mois de septembre de-
cette dernière année nous voyons revivre les revendi-
■ cations des béguines à l'endroit ;' de la ville. Elle»
demandent leurs 40 fl. d'argent et 20 quarts de seigle
pour avoir les moyens de faire réparer leur maison.
Le 20 septembre, la ville, trop éprouvée pour pouvoir
suffire à ses engagements de 1616, leur accorda pour
quatre ans, contre revers, les biens du Sintzler Gotshus^
qui alors se composaient de 389 îf i ji (3.890 M.) de
capital et de 449^ 10/ lOrf (4.500 M.) de rentes et
d'arrérages. Il est à croire que les béguines n'eurent
pas grand pro6t de cette concession,
Quatre années plus tard, le Fr. Didacus, gardien de-
Saverne et le Fr. Adjutor, gardien de Sélestat deman-
dèrent par lettre du 8 mai la cession de la place du
Bruderkaus am Spitalber^, achetée en 1576 par le
béguinage Sintzler. Le 21 mai le P. Bernardin Vetwies^
commissaire visiteur de la province de Strasbourgr
écrivit au P. Didacus d'aller à Haguenau faire des
remontrances au sénat au sujet de la confiscation da
Mon Closttr et sur ce qu'il n'observe pas l'accord fait
avec le couvent des sœurs. Le gardien de Saverne
préféra régler l'affaire par écrit, et par sa lettre du
7 juillet il pria le sénat de Haguenau d'incorporer aa
terrain du béguinage, qui se trouvait alors sous le-
patronage de sainte Elisabeth, celui de l'ancien Bruder-
haus, en dédommagement des promesses et des con-
trats non observés. Le sénat qui à cette époque était
saisi d'une foule de demandes, ne s'occupa point d&
la chose, ce qui décida les supérieurs du Tiers-Ordre
à s'adresser directement à l'Intendant. Cette démarche-
eut son effet. Le 17 février 1648 le commandant La
TreilUe demande au Magistrat au nom de l'Intendant
une enquête sur les réparations nécessaires dans la.
maison des béguines, et la cession de la place déserte
du Sintzler Gotshus. La réponse du Magistrat est un
peu longue et embarrassée. Il fait remarquer au
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Ld BÈOUINAOSS A HAGUENAU
545
commandant qu'étant une autorité séculière, il ne peut
aliéner des biens ecclésiastiques qu'avec l'autorisation
de l'Ordinaire — comme pour les Wilhelmites ; — que
si d'ailleurs les sceurs du Tiers-Ordre prouvent que la
place leur appartient, on la leur cédera sans compen-
sation. Autrement la cession ne pourrait se faire que
contre un revers signé par le Visiteur général, dans
lequel sera donné quittance pour tous les intérêts en
argent et en nature échus depuis 1616, et pour les
deux années suivantes, et certifiant que les sceurs sup-
porteront elles-mêmes les (rais de réparation de leur mai-
son et qu'elles n'auront plus jamais aucune prétention
vis-à-vis de la ville ni n'annulleront aucun article du
contrat qu'on leur propose.
Ces propositions furent-elles acceptées par nos
sœurs ? Nous n'en savons pas davantage. De toute
façon, elles n'avaient pu se décider à renoncer au
contrat de i*année 1616. C'est ce que nous constatons
en 1654. Malgré le profond revirement politique —
Haguenau était sous la domination française — une
commission impériale s'était constituée'). Les béguines
s'empressèrent de s'adresser à l'un des commissaires
impériaux en le priant d'obtenir du Magistrat qu'il leur
accordât de nouveau ce qui leur avait été garanti en
1616, et qui n'était plus fourni, surtout depuis 1632.
Il faut croire que les béguines, qui portaient tantôt ce
nom, tantôt celui de sceurs de S. Joseph, rappelèrent
encore .souvi'ut dans la suite leurs revendications à
l'autorili- wvi licipale, avec plus ou moins de succès.
Uol- lUitLinCi lie 1665 nous dit que l'Œuvre S.-George
s'éiait acq > aLi:, punr l'année précédente, de sa dette
annuelle d" 20 sac de -cigie.
En 16,17 '' y ^"^ constatation des bitns de la com-
munauté si> à Witiershiim. et rénovation de ses droits
de propriété.
() V. H !■ K. •■' i.ftm di Trinit .imi o //-xiumni, p. ^96.
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546 REVUB D'ALSACE
L'énergie déployée par le couvent à se créer de
solides bases matérielles devait nécessairement le mener
à une certaine prospérité. La preuve en est donnée
par le projet des béguines de construire, à Uitrs frais,
une içlisct projet qui, à la -sollicitation de Jean Chris* '
tophe Reichenberger, docteur en droit, fut approuvé
par le sénat au comERencement de l'année 1663. Cette
église, Tscbamser ') la fait consacrer et dédier en
l'honneur de S. Joseph, (par erreur déjà en 1661), par
Gabriel Haug, évêque i. p. i. de Tripoli et sufïragant
de Strasbourg, qui, selon lui, doit aussi avoir consacré
trois autels chez les sœurs de S. Joseph six années
après, en 1667.
La construction et l'ameublement d'une église impli-
quant toujours de fortes dépenses, nos sœurs devaient
tout naturellement tenir à ce que toutes leurs extances
rentrassent le plus complètement possible. De là une
nouvelle plainte contre la ville, de ce qu'elle ne suit
pas l'accord connu en 1616 avec elles au sujet d'un
ancien béguinage. La plainte avait été présentée à
Vienne le 7 juillet 1671, et la réponse enjoignit au
Magistrat de donner entière satisfaction aux bruines >).
Le Magistrat dans la séance où il s'occupa du res-
crit impérial, décida, qu'afin de pouvoir donner une
réponse bien fondée, on consulterait d'abord les actes 3).
1) lAnn. btXt. Dînor. Hag. Aoaut 1661 >j Im d^e* d« Tichimier
■ont en général dinplesienl ■pproiimativn.
3) 1 lacluditur der St*tt du Sy die luppliniila* Kbcloii ileltEn
■olle >. D*Di le rctcrit de Vienne lei b^inei (oot Donnée* ■ «mun
de Sie-Claire ». Le* weun de Sle-Oûrc «tuant, eomat celle* da
Tien-Ordre, idui la rigle de S. Prantoii; Imr vie raliEfenw «taK
bMée )ur la deuiiimc Régie de S. Frmgoii d'Anite, tandic que la
troiiiéme Règle ou le Tien Ordre «tait detliné «zclMêTeiMDl aux geot
du monde. Dan* lei leltrei de leur* «apérienn le* bovine* étaiMit
■implement appelée* lartrtt Sli-Fratuitci ; on l'eiplUpie donc qu'à
Vienne on ait pu lei eonfondre avec lei Clarine*, Irii répandue* k
cetle époque-là. Ou faut-il conclure de celte dénomination que le*
béguinea avaient adopté un régime plua aèvtre, en panaant du Tien-
Ordre k la deoiitme Régie, en aorte qu'elle* étaient devenue* de
vraiea religieuaeiî
3) Conseil du il aofit t67l : «Die act* wegen dise* VergHcIu
sollen ufT^;e*chlagen und dabin gedrachtet werdea, wie uff diaa Cla(
•ine wohifundirte Veranlworttung luverEaiaen.
,db,Googlc
LES BÊOUINAGBS A UAGUBNAU 547
La réponse définitive ne fut donnée qu'en février 1672 :
la ville veut bien se charger des réparations au cou-
vent et donner les 20 sacs de seigle ; mais au lieu de
40 f\., elle n'en désire payer que 15, et qu'elle supplie
S. M. de ne pas lui imposer plus de chaînes ; que du
reste, les sœurs devront la payer de retour par le soin
-et la visite des pauvres et en ne donnant plus l'hospi-
talité (contre paiement) à toutes sortes de personnes
étrangères, parce que cela fait du tort à leur t wein-
jiccis > (impôt sur la consommation de vin). L'année
suivante enfin il y eut, sur un nouveau rescrit de la
-cour de Vienne, un dernier accord entre la ville et
Bernardine Retchardin, prieure de S.-Joseph, assistée de
Augustin Sutorius, provincial de Strasboui^. Comme
-en i6r6, la ville garantit un secours annuel de 40 fl.
■en argent et 20 quarts de seigle ; de plus elle s'engage
à payer les arrérages réduits à 290 tl. (2.300 M.) et
180 quarts de seigle, et à entretenir les bâtiments
anciens ■}.
La première moitié du xviii* siècle vit le couvent
de S.-Joseph à son apogée.
Le 15 janvier 1700 Marie Henriette Zipper d'An-
guenstein, née de Stemenfels, qui depuis longtemps
avait voulu > faire quelque donation à leur maison
religieuse de S.-Joseph > lui donna sa grande propriété
du heukqff, métairie située devant le Marscballtor, au
-canton nommé <im Burgbann >, avec tous ses bâti-
ments, maisons, écuries, remises, puits, vergers, prairies
«t dépendances. La généreuse donatrice venait elle-
même d'acheter au prix de 2,350 fi. cette propriété,
qui était grevée de 15^ i ' (7 M. 25) de rentes fon-
cières et de dîmes payables à la paroisse S.-George.
Hn 1634, Dietrich d'Else le stadtschriber l'avait acquise,
ce qui avait fait changer le nom de kof su alleu Win-
Âen en celui de stadtschriber skof. Les religieuses de
1) L'acte noUuîi est du 13 Dovembr* 1684.
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549 RBVUS d'alsacb
S.-Jo8eph lui donnèrent le nom de Closlerfrauenhofy
quelle porte encore maintenant. Les sœurs n'aimaient
pas sans doute trop s'occuper de l'exploitation ou de
l'arrrentement de la métairie qu'elles venaient de rece-
voir. Et lorsque la famille Kœsster leur fit fondation-
d'une messe dominicale et que peu après, en 1709,
une • matrone qui leur était bien connue 1 ■) y-
eût ajouté la fondation de six autres messes à dire-
chaque semaine, elles s'adressèrent aux Dominicains,
en offrant de leur céder la ferme du Neuhoff, pour
dotation d'une messe quotidienne à dire dans leur cha-
pelle. Le P. Noble, prieur des Dominicains, accept*
l'offre et, avec la permission des autorités ecclésiastiques
respectives, le contrat fut conclu. Les PP. Dominicains
s'engagèrent à dire chaque jour une messe à la cha-
pelle de S.-Joseph, à 7 heures en été, à 8 heures en
hiver, et à rendre aux sœurs leur propriété dès qu'ils
ne pourraient plus suffire à leurs engagements. En
retour les religieuses leur faisant cession entière du
Neuhoff avec toutes ses dépendances, tel qu'il leur
avait été donné en 1700.
Un • Etat contenant le nombre et la situation
actuelle des hôpitaux et monastères de la ville de
Haguenau > >] de l'année 1723, accuse pour notre cou-
vent des revenus annuels d'environ 800 ff et 69 res-
sraux de grains et une charge de 20 I. pour ta capi-
tation, et 8 1. 4/ pour rentes foncières; il nous apprend
en outre qu'à ce moment-là il y avait 16 religieuses.
La leçon du Protestantisme semble avoir profité à
notre béguinage. Tandis que tous les établissement»
analogues avaient disparu par suite du relâchement de
la discipline, l'esprit religieux, dans notre maison,
parait avoir marché à pas égal avec son évolution
matérielle. Ce n'est qu'à une communauté bien dirigée
l) Eliit-ce l> Zippcrin d'Angiiriiilein P
3) La lettre d'aï compagne ment •ilrec.^e i Pliitendaut A'AttgirvH'
lim Mt dftée du 14 leplembre 1713.
,db,Googlc
LES BÉGUINAGES A HAGtIENAU 549
■et disciplinée que le Magistrat pouvait confier l'éduca-
tion de ia jeunesse. Or, le 9 novembre 1732 les sœurs
de S.-Joseph ') en même temps que les Annonciades
furent officiellement chargées par la ville de l'instruction
des jeunes filles, pour laquelle on s'engageait à leur
payer chaque année 60 fl. d'ai^ent, à leur fournir 30
voitures de bois de chauffage et à entretenir le bâtiment.
Des recherches sur les résultats de l'école des sœurs
de S.-Joseph nous mèneraient trop loin. Elles forme-
ront une partie de la tâche de celui qui voudra faire
l'histoire de l'enseignement à Haguenau.
A partir de 1733 l'absence de toute grande préoc-
cupation extérieure permit aux sœurs de Y Erdenheimer-
_gasse de se vouer tranquillement pendant un demi-siècle
à l'éducation des enfants qui leur étaient confiées.
Cette activité paisible fut brusquement interrompue à
l'arrivée de la grande Révolution. Les sœurs eurent
beau se placer sur le terrain de la toi. Le 9 juin 1791
elles déclarèrent < qu'après un mûr examen et délibé-
ration prise en conformité de l'article XXII de la loi
concernant les religieuses, elles ont, à la pluralité des
voix et unanimement, arrêté et adopté pour règlement
de vie intérieure leurs anciennes formes, usages et
coutumes, au moyen desquels en se rendant udles au
public par leurs instructions chrétiennes, elles oiit en
même temps fait le bonheur de leur existence inté-
rieure. En conséquence, sans s'écarter des règlements
de leur ancienne police, en tant qu'elle est compatible
avec la loi, elles sont convenues qu'aucune religieuse
ne sortirait hors de clôture sans le su et gré de la
supérieure, et que la clôture des portes sera observée
comme du passé».
Cette déclaration >) nous démontre, à nous, que
0 SeloD Go«ib«r, Hiiioirt dt Magutnau, I. Il, p. 36], le* Mears
«valent ouvert une école de fille* di* i6si. Mai* noai n'avon* trouvé
(Dcuna preuve à l'ippai de cette aifitmation.
>) La déclaration ett Ignée par la dernière lupérienre de S.-Jo*epb,
Coleta Seetller, la lœnr économe Jeanna-Baptiite Gruber et uitc aulrM
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550 RKVtIR D ALSACB
l'ancien béguinage de \ Erdenkeimergasse s'était de fait
transformé en un véritable couvent. Maïs elle ne put
prolonger l'existence de l'établissement. L'idéalisme et
le vrai libéralisme qui semblaient vouloir dominer les
commencements de la Révolution, se transformèrent
bientôt en terreur, à Haguenau comme autre part ; et
en 1792 déjà, les sœurs de S.-Joseph n'existaient plus
dans notre ville. L'église et une partie des bâtlments-
furent rasés peu après.
Nous reprenons la suite des couvents de femmes
établis sur l'emplacement du collège actuel. Si nous
l'avons interrompue, c'est que les Repenties et surtout
les AnoncfadES, dont nous allons donner l'aperçu
historique, ne sont plus des béçuinaçes proprement
dits. Si nous la reprenons quand même, c'est dans^
le désir d'être complet. De cette façon ce travail
embrassera à peu près toute l'histoire des établisse-
ments religieux de femmes à Haguenau.
Les Repenties avant leur translation <).
< L'ordre des femmes appelées Repenties commença^
dît-on, de la façon suivante. Il y avait un clerc nommé
Rodolphe, qui servait le Seigneur fidèlement et de son
mieux. Un jour qu'il circulait pour ses affaires, de
village en village, dans les environs de Worms, il ren-
contra des prostituées qui stationnaient dans un carre*
four. Arrivé près d'elles, il fut pris- d'une sainte colère
et, le bâton à la main, il allait les frapper, lorsqu'elles
lui dirent : Seigneur, nous sommes faibles, nous ne
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LES BËCUIHACBS A HAGUENAU 551
pouvons gagner autrement notre vie. Donnez-nous
seulement du pain et de l'eau, et nous ferons en tout
votre volonté. Quand il entendit cela, il -les emmena
dans la ville, leur loua une maison, les y enferma
étroitement et pourvut comme il put à leur entretien.
Il engagea un domestique qui allait chaque jour par
la cité mendier du pain pour elles. On en eut pitié,
on leur fournit abondamment le nécessaire, et l'on
applaudit généralement à la conduite de Rodolphe.
< Celui-ci voyant les sympathies que rencontrait
son oeuvre, se rendit dans diverses villes, réunit les
femmes publiques et pourvut à leurs besoins de la
même manière. Il leur donna des vêtements religieux,
les appelant en latin PaHÎtentes, en allemand Ruwe-
rinnen (Reuerinnen), Leur costume se composait d'une
tunique blanche, de longs scapulaires, d'une longue
robe blanche, d'un manteau de lin et d'un voile blanc
de lin. Rodolphe se rendit auprès du pape qui con-
firma l'ordre et le soumit à sa direction. Ces femmes
sortaient souvent pour leurs affaires et se confessaient
à qui elles voulaient, à leur chapelain, aux curés, à
des chanoines, aux moines blancs ou noirs, aux frères
mineurs ou aux dominicains* ■).
Strasbourg n'est pas loin de Worms. En parcourant
les grandes cités du voisinage, Rodolphe y pouvait
arriver facilement. 11 n'y aurait rien d'étonnant à ce
qu'un couvent de Repenties y eut été fondé dès 1225.
Mais les chroniqueurs de Strasbourg sont loin de s'ac-
corder sur cette date*). Il y en a qui parlent de 1241
ou 1245; d'autres même descendent jusqu'en 1315.
Ces derniers racontent ce qui suit : (Pendant l'épidé-
mie de ijr^ et après, se rencontra un homme, appelé
frère Henri de Hombourg. Il convertit beaucoup de
pécheresses et de femmes publiques et les détourna
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55' REVUE D ALSACE
de leur mauvaise vie. il rassembla beaucoup de fonds,
leur construisit une demeure et une chapelle en l'hon-
neur de Dieu et de Marie Madeleine, la pénitente,
hors ville près du fossé de l'hôpital, et pourvut à leur
subsistance. Beaucoup de messes y furent fondées.
Beaucoup de femmes se mrent à y -faire pénitence
pour leurs péchés. On les appela des Repenties (R£ue-
rinnenj ou des Pénitentes (BUsserinnen) et elles com-
mencèrent sous la direction de frère Henri un ordre
que le pape Paul confirma et que l'empereur combla
de privilèges >.
Nous avons cité ce texte in extenso, parce que
Batt suppose que ce Henri de Hombourg, qu'il croit
être un Puller de Hohenbourg, famille bien connue à
Haguenau, commença par doter notre ville d'une insti-
tution analogue '}. En tout cas celle-ci doit dater de
la même époque. Là Chronique des Franciscains en
fixe l'origine à 1295. Batt cite une charte de 1318 qui
parle d'un jardin, sur les bords de la Moder, fx oppù-
sito novi claustri in Hagenowe extra muros. Les archives
des Jésuites, qui ne nous sont plus connaes malheu-
reusement que par leur inventaire, mentionnent pour
l'année 13 tz la fondation d'un prébende Ste-Marie
Madeleine dans la chapelle des Repenties'). Le fonda-
teur de cette chapellenie, le stettmeister Oihon d'Esch-
pack établit une messe quotidienne à dire par un prêtre
séculier, qui reçut pour dotation divers biens sis à
Bossendorf, Eschbach, Haguenau, etc. Elle fut transférée
en ville avec le couvent lui-même et lui survécut.
L'abbé de Neubourg, collateur du bénéfice, sut le sous-
traire, au XVI* siècle, aux empièiements du Magistrat
et le remit en 1615, avec l'approbation de l'évêque
1) Bill, Dai EigiHtum ih HagKtnam, 11, 67°-
3) V UrkunHenbuih de StrMbourg cite un te>t*ment fait en 1304
<t. m, p. [69) par Odile et Marfuerite de Frankenheim, <|ui lègaeat
< I f{' au roonigttre de Su Ciairt di HagmtHan t. ^f■l• ce monailtre
dijl mentiooni en 119S (ibid, p. I3J>, était une «otani* hagaenaaieaa*
«tabl<« Mff dim WtrJt.
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LES BÉO0m.tGES A HAOUEXAU 553
•de Strasbourg, entre les mains des Jésuites, qui le con-
servèrent jusqu'à la suppression de leur collège ( 1 766),
Cette dotation ne dut pas être cependant bien
iriche. C est du moins ainsi que nous nous expliquons
pourquoi la sous-prieure des Repenties, Anna Afumen-
cUck, se trouva portée, en 1353. à l'augmenter d'une
.rente annuelle de 14 onces (106 marks) qu'elle venait
d'acquérir en 1 347. La même religieuse remit à la
communauté, avec l'assentiment de la prieure, Clara de
Kintwiller, une rente de i îf {88 M.) pour l'entretien
d'une lampe perpétuelle, qui devait brûler pendant le
jour au chœur et la nuit au dortoir, plus une autre
rente d'un sac de seigle pour la célébration de son
anniversaire.
L'administration de Catherine Fiisselin (1358-1388)
fut signalée par la reconstruction de la chapelle et par
la fondation d'une nouvelle chapellenie, dite de Sainte-
-Catherine.
Le premier de ces deux faits nous est indirectement
-connu par une charte de 1360, dont voici l'analyse 1
Les Repenties de Haguenau, de l'ordre de Marie-Made-
Jeine, ont commencé à bâtir une église qui leur est
-absolument nécessaire ; mais les ressources leur man-
-quant pour l'achever, elles sollicitèrent des indulgences
pour stimuler la générosité des fidèles. Le Saint Père,
■le cardinal Otto, les évèques de Mayence, de Spire,
de Strasbourg, de Bâie leur en accordèrent. Craignant
•toutefois de perdre ces documents si précieux pour
elles, si «Im les faisaient circuler dans le monde, elles
Jes énuiaérèrent et résumèrent dans une seule et même
pièce qu'elles conBèrent à Jean Rubesintz de Spire,
-chargé de quêter officiellement en leur nom. La quête
eut le succès espéré et dès que l'église fut terminée,
Ja prieure Catherine Fiisselin et sa sœur Else y éta-
4)lirent une seconde prébende, attachée à l'autel dédié
à Ste-Catherine.
Ces deux religieuses, petites filles de Berthold Fiis-
■fielin, qui demeurait sur la Holzbriiche, possédaient
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554 REVUE D ALSACE
comme patrimoine et comme donation de leurs tantes-
Catherine et Ellekent, une fortune assez considérable :.
lieux maisons près de la porte des Pécheurs, des rentes
sur plusieurs autres maisons, des terres à Morsbroni.,.
etc., etc. Dès 1366 nous les voyons prêter aux Johan-
nites de Dorllsheim la somme de 180 ÏÏ (14.000 M.),
moyennant une rente annuelle de 15 H (environ
1200 M) sur diverses hypothèques à Bilwlsheim et
Bossendorf,
Ces 15 ÏÏ devaient former le revenu du nouveau
chapelain. L'évêque de Strasbourg, Lambert II de
Bureii, approuva la fondation en rj;^. Mais elle ne
fut définitivement réglée qu'en 1373, par un acte qui
charge le curé de S. -George de dire, ou de faire dire-
par un de ses frères, une messe quotidienne sur l'autel
Ste-Catherine, avec mémoire spéciale des fondatrices..
En cas d'interdit général la messe sera dite portes
closes; elle sera célébrée à S.-George, même si un
interdit particulier ou une guerre rendait impossible
l'accès du couvent. Les Dominicains étaient substitués-
aux Johannites, tant pour les revenus que pour les
charges, si ces derniers négligeaient pendant tout un
mois, sans raison plausible, les engagements contractés..
La nouvelle fondation provoqua quelques conflits
entre le monastère et le chapelain de l'autel Sainte-
Marie- Madeleine, Jean Ruwer. D'après un compromis
passé en 1380 devant la cour de l'archidiacre, la messe
de Ruwer est et reste la messe puhliqHc ') ; elle se
célèbre vers Sexte (midi) les jours de jeune, à Tierce-
(9 heures) les autres jours. L'église et le couvent sont
naturellement ouverts à Ruwer pour ce service mais-
il n'a pas le droit d'y rester sans motif. 11 ne peut ni
confesser ni administrer des sacrements, sans délégation
spéciale du visiteur général et sans en être prié par
la communauté. Celle-ci a la libre disposition de-
1) Qux CI ipiim Inaiilutione public* m\vn m dkto moiMtlerio eit.
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LES BÉGUINAGES A HAGUENAU 555
l'église et de la sacristie, à la seule condition de ne
pas déranger ledit chapelain dans la célébration de sa
messe.
La mésintelligence ne dut pas du reste être bien
grave; car après la mort de Jean Ruwer, qui survint
peu après, c'est aux Repenties que son père fonda un
anniversaire pour lui et son âme et d'autres membres
de sa famille (13S2J. La cour réussit moins bien quand
s'agit de terminer le litige qui éclata quelques années
plus tard entre le monastère et le successeur ou l'un
des successeurs de Jean Ruwer, Henri Institor. La
prieure Else l'accusait de ne pas remplir les conditions
de sa prébende (1395)- Dans sa défense le malheureux
prétend avoir dît trois à quatre messes par semaine et
promet d'en dire au moins six {1396). Mais il retomba
dans la suite dans sa première négligence, ou, pour
mieux dire, il disparut brusquement (1404)- Sur quoi
la cour permit à la prieure Huselman de saisir provi-
soirement les revenus de la chapellenie et de les
remettre à un autre prêtre, en attendant que l'on pût
procéder canoniquement contre le fugitif 1}.
La prieure Huselman qui vient d'être nommée, est
sans doute la même religieuse, que l'on rencontre
antérieurement sous le nom de Husel (14D8}, de Huse
(1421-1423) de Husa Thomanin (1380-1426). Elle appar-
tenait aussi à la famille Fiisselin par sa mère Catherine.
En 1380 elle avait remis à la communauté une rente
de I R' s jlî par Quatre-Temps, pour la table de la-
communauté. Celle-ci était en retour tenue de chanter
chaque fois un service avec vigiles, d'allumer quatre
cierges sur sa tombe et de remettre 4 (F (1 M. 25) au-
célébrant. Avant de mourir elle fonda une troisième
prébende (1426) sur l'autel de la Ste- Vierge, devant
le chœur, près du campanile. Cette fondation compre-
1) Nous renconlroni unsi comme dttenteari de cette prtbeade
Latzin (Gb de l'échevîn Lutle le jeune l^Jl), Jean Rnwer (ijSo)^
Heinrich Inttitor (1395-1404), Syfrid Stehel (i434-t499).
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-556 REVUK D'ALSACB
liait quatre messes par semaine, chantées avec le cor-
cours des religieuses. Le chapelain devait être un
prêtre séculier, investi par l'archidiacre, et avait à sa
-charge les contributions ecclésiastiques imposées par
-l'évêque diocésain ou par le Saint-Siège. Comme hono-
raires il recevait une rente annuelle de 15 ^ (de 960
à 1000 M.) et subissait une retenue de i S (3 M.) par
messe négligée. La fondatrice désigna elle-même pour
-ces fonctions le prêtre Erhard Kips. Après sa mort, la
-collation devait appartenir au monastère et, en cas de
négligence, à l'évêque de Strasbourg.
Après Husa Thomanin figurent comme prieures
'dame Stas (1426-29), Agnès de Landau (1432-38), Din-
lin ou Catherine Jâgerin ([44S-50], de nouveau Agnès
-^e Landau (1455); enfin Marguerite Molerin (1462) déjà
sous-prieure en 1438.
L'administration de cette dernière fut soumise à de
graves épreuves. Nous ne comptons point parmi ces
-dernières un procès qu'elle eut à soutenir en 1467.
"C'était une de ces causes qu'à l'occasion l'esprit de
parti sait exploiter avec fracas. Mais ici il n'y eut en.
présence que les intérêts particuliers des plaideurs; et
-sur ce terrain spécial les Repenties avaient pour elles
■la législation et la jurisprudence de l'époque.
La veuve Catherine Kips accusa le couvent d'avoir
reçu, sans son aveu, sa fille encore en bas âge et
d avoir gardé son bien après sa mort prématurée. La
prieure répondit que le bien laissé par la jeune fille
«tait son paternel qu'elle avait obtenu en vertu d'un
partage avec sa mère, qu'elle était venue au monastère
avec l'approbation de son tuteur Jean Kips et d'autres
parents. Puis elle ajoute : c D'ailleurs n'eût-elle pas
-eu de tuteur, elle avait quatorze ans et par conséquent
.pouvait disposer elle-même à son gré de son corps et
de son bien '); de plus elle avait fait profession et en
1) Obe denn di« dohter unberogt gewsten, m were lia doch viert-
■Mliea j>T« àtt, alto da« lie «ol durch lich iclbi maht geh*bl beUe,
-«ich mil lilM und Irme eigen gute zu geben uod lu luade nach [rn*
,db,Googlc
LES BÂOUINAGES A HAGUBNAU 557
l'avait admise comme religieuse». Cet allument fut
accepté sans réserve par les échevins du tribunal, quf
se l'approprièrent comme considérant de leur arrêt.
Les épreuves dont nous voulons parler, troublèrent
la vie intérieure de la communauté et aboutirent à une
réforme plutôt violente que pacifique.
1 Irme elotter gela»-
(A suivre). G. Gromer.
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PILLAGE ET „BRUSLEMENT"
PE SAINTE-MARIE-ALSACE
LE 2 SEPTEMBRE 1676
Dans le courant de l'été 1676, le maréchal de
Luxembourg, renonçant à l'idée de dégager Pbtlips-
bourg qu'assiégeait alors le duc de Lorraine, quitta la
Basse-Alsace et rétrograda d'abord sur Sélëstat, puis
sur Brîsacti, où il passa le Rhin dans l'espoir de sur-
prendre Fribourg. Mais son plan échoua devant une
marche offensive de Charles V qui, après s'être avancé
jusqu'à Offenbourg, fit mine de menacer la Haute-
Alsace. Le maréchal dut alors abandonner le Brisgau
pour se mettre en défense sur la rive gauche du Rhin.
Cette tentative avortée du maréchal de Luxem-
bourg fut jugée sévèrement par Louvois. * Pourquoi,
lui écrivait-il à la date du 9 septembre, avoir hasardé
ce mouvement qui laissait si bien l'Alsace à découvert
que l'ennemi en a profité pour brûler Sainte-Marîe-
aux-Mînes?» Camille Rousset, qui relate le fait dans
son Histoire de Louvois, se charge lui-même de la
réponse : < C'est, dit-il, que Luxembourg avait craint
qu'on ne lui donnât un successeur, ou plutôt qu'en
lui laissant une fraction de son armée, on n'en confiât
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PILLAGE ET URUSLEMEMT DE S"-MAR1E- ALSACE 559
Ja plus grande partie à un autre, le maréchal de Créqui,
sans doute » i).
Quoi qu'il en soit, il ressort de la lettre peu flatteuse
adressée par le ministre de Louis XIV au généralissime
des troupes françaises en Alsace que Sainte-Marie-aux-
Mines fut brûlé en 1676 et c'est de cet épisode encore
peu connu de notre histoire locale que nous voulons
dire ici quelques mots.
L'armée impériale, composée de troupes hétéro-
gènes et indisciplinées, ayant à leur tète des chefs
rivaux et souvent incapables, était surtout mal payée
et mal nourrie. Aussi, aux jours des revers, se for-
mait-il souvent dans son sein des groupes de partisans
qui, à certains moments, s'en détachaient pour entre-
prendre à leur compte de petites expéditions, n'ayant
d'autre but que le pillage. Les Allemands appelaient
-ces aventuriers des Scknappkanen, doù le nom français
-de Chenapans, et c'est sous ce vocable peu enviable
qu'ils sont connus dans l'histoire.
A l'époque dont nous parlons, ces partis se for-
maient surtout dans le pays de Trêves, le Luxembourg
-et le Palatinat, d'où ils- descendaient le long du revers
-occidentaf des Vosges, pour pénétrer en Alsace par
Jes passages des montagnes tes moins bien gardés. Ils
trouvaient d'ailleurs au château de Dabo, qui apparte-
nait alors au comte de Linange, seigneur dévoué à
l'Empereur, un lieu de ravitaillement sûr et un refuge
•commode en cas de poursuites.
Dès l'automne de 1674, plusieurs de ces bandes
avaient fait des apparitions en Basse-Alsace : Niedernai,
Obernai, Bernardswiller, le couvent de Sainte-Odile
-avaient été successivement pillés *).
\) S^. RoU93tT, HalaiTi dt Loutitù a Jt ioh admimittratis* poli-
Jiqmt tl mUUairt. Parit, iSSG, II, p. 165.
a) CIr. J. Grss, Hitlaht di la viltt d'Obtt-Hai, II, p. 340.
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S6o RSVUB D'ALSACE
En 1675, elles apparaissaient — mais par petits-
groupes seulement — dans le Val de Lièpvre. Ce fut
pour les tenir au respect que le Grand Condé, alors-
au camp.de Châtenois, fit occuper Szinte-Marie-aux-
Mines par une garnison de 70 hommes, commandée-
par un capitaine. Cette garnison, dont l'entretien incom-
bait par moitié aux communautés de Sainte-Marie-Lor-
raine et de Sainte-Marie-Alsace, était casernée au
Cbâtelet. Elle faisait de fréquentes reconnaissances vers
les passages des Vosges. Mais en 1676, elle rejoignit
l'armée du maréchal de Luxembourg et le Val de-
Lièpvre se trouva de nouveau à la merci d'un coup
de main.
La bourgeoisie de Sainte-Marie s'organisa alors elle-
même pour se défendre. A Sainte-Marie-Alsace — car
c'était cette partie du bourg surtout <jui, comme terre
française, était menacée par les Chenapans — l'on se-
rait sur un véritable pied de guerre. Le 21 juin 1676,
la milice bourgeoise fut passée en revue par le Land-
richter assisté des gens de justice. Le procès-verbal de
cette prise d'armes, rédigé par le greffier-tabellion J. M.
Ëirquel, nous a été conservé : « Par devant le S' lieu-
tenant Fattet, tous les jurez de justice de Sainte-Marie-
et Bréfaagotte (excepté seulement le S' Divoux, absent),
et le soubsigné greffier et tabellion, assemblés pour
faire une revue de la bourgeoisie du dit Sainte-Marie-
et Bréhagotte, qu'ils ont fait assembler devant le logis-
du dit S' Fattet, ont iceux visité leurs armes et donné-
ordre à tout ce qui peut être de la seureté et conser-
vation du lieu, au sujet des schenapans et partis enne-
mis qui se font voir quasi tout à l'entour de ce Val^
dont les dicts de justice ont en mesme temps choisi
et ordonné pour Wachtmeister au quartier d'Oberher-
gott, pour être adjoint au S' Frantz, Wachtmeister au.
quartier de Sainte-Marie, le S' Willemin, cy-devant
cornette au régiment de cavalerie nouveau Alsace et
pour corporals aux dicts lieux les honnestes Pierre-
Ztppen, Bastien Bailly, Simon L'Huillier le Jeune et.
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PILLAGE ET BRUSLBMBNT DE S'*-HARIE-ALSACE 561
Pierre Annet, auxqueb il a été assigné à chacun une
rotte de vingt hommes pour en commander chaque
nuit en garde autant qu'il sera nécessaire et pour se
trouver aux trois corps de garde pour ce ordonnez,
scavoir, l'un au bas de Sainte-Marie, l'autre au pont
du Boudiron et le troisième au pont de Bréhagotte, à
chacun desquels corps de garde se trouvera chaque
nuit un juré de justice pour commander la dicte garde;
ayant esté en outre ordonné qu'en cas d'allarmes où
l'on battra la caisse ou sonnera le toxin (sic), tous
les aultres officiers de justice, bourgeois et habitans se
trouveront au rendez-vous et place d'armes, qui est
devant la Bloume, pour y recevoir les ordres de ce
que chacun aura à faire, muni chacun de ses armes
avec poudre et plomb, le tout à peine aux contreve-
nants et désobéissants d'amendes pour Monseigneur et
de châtiment corporel » ").
Tout alla bien pendant quelques mois et les habi-
tants de Sainte-Marie-Alsace, sous la protection de leurs
miliciens, vivaient dans une quiétude relative.
Mais, de l'autre côté de la Lièpvretle, à Sainte-
Marie-Lorraine, il régnait depuis assez longtemps une
sourde agitation. Les succès du duc Charles V, l'espoir
de le voir avant peu rentrer victorieux dans ses états
avaient fini par monter certains esprits. Déjà, au mois
d'octobre 1675, le S' Carlin, écuyer du duc, accom-
pagné de quatre cavaliers, avait passé par Sainte-Marie
et y avait soupe en compagnie du curé Guillemin, du
contrôleur Boursautt, de deux Pères Cordeliers et de
trois autres convives, les frères Gérardin. Quand les
langues se ^furent un peu déliées, on se mit à taper
ferme sur le dos du roi de France et quelques cris de
Vive notre- bon duc Charles V se mêlèrent au choc des
verres. Chose plus grave encore, à peu près à la même
époque, quelques particuliers de Lièpvre et de l'Alie-
mand-Rombach furent accusés d'avoir surpris des soldats
1) ArtMia Ji Sam/i-Mttrié-Aliati, Docuotenti Lnilin.
Btwat i'AUiux, IMW M
.dbyGOOgle
356 REVUE D'ALSACB
de la garnison et de les avoir dévalisés. Le commis-
surintendant Dominique Pescheur avait même du, à
cette occasion, aller trouver le prince de Condé à Châ-
tenois pour le < désabuser des impressions qu'on lui
avait données >. Toutes ces accusations étaient peut^
être exagérées, mais les Lorrains n'en furent pas moins
fortement soupçonnés de faire cause commune avec
l'ennemi et de ne pas voir de trop mauvais oeil les
méfaits des Chenapans, quand c'était ceux du côté
d'Alsace qui en étaient les victimes. Une .active sur-
veillance fut exercée, surtout à l'yard des PP. Corde-
liers, déjà fortement compromis. Le 26 avril 1676, un
quartier-maître et 25 cavaliers, sous les ordres du S* de
Montbrun, vinrent s'emparer du prévôt Thierry. Le
Révérend Père fut hissé sur une charrette et emmené
prisonnier à Rambervillers.
Les choses en étaient là lorsque, le 2 septembre
1676, vint se ruer sur Sainte-Marie-Alsace une troupe
considérable de soldats allemands qui, pendant une
journée entière, livrèrent ce malheureux bourg aux
horreurs du pillage et de l'incendie. Ces partisans, au
nombre de cinq-cent'cinquante environ, venaient de
Kaisersiautern et de Frankenthal ; ils avaient traversé
la Lorraine alors mal gardée et, par les d^és des
montagnes, avaient pénétré dans le val de Lièpvre.
On conçoit que devant une pareille irruption, les
pauvres habitants — y compris les miliciens chargés
de la défense — n'aient eu d'autres ressources que de
chercher leur salut dans la fuite. Et c'est ce qui eut
lieu. Les registres consistoriaux de l'EgKse réformée
nous apprennent, en effet, que du 6 septembre 1676
au II octobre suivant, > on n'a pu tenir consistoire, à
cause que le monde était dispersé çà et là, aussi bien
■que les ministres» "). i ■
1) La fait taivint, extrait de* mïmei rc|;iatret, mérite Agalencat
d'Aire reliti : < 6 Mpteabre 1676. Oo ■ rapporté en conuitaire que
David HennaDa diacra t Eichcry a étt le aamedjr J djto la utwiet
c6té de Lorraine «t que 11 ayant Ira et diiputé avec Nicolu HerMan»,
.dbyGoogle
PIU.AOE ET BRUSLBHBNT DB S»-UARIE-ALSACB 563
Beaucoup de maisons — notamment celle du Lan-
drichter Jean Fattet — furent brûlées ou mises à sac ;
plusieurs habitants, parmi ceux qui n'avaient pas réussi
à s'échapper, furent emmenés prisonniers; d'autres mal-
traités et dévalisés. Ce ne fut qu'à grand-peine que
l'on parvint à sauver les archives du greffe et à les
transporter à Ribeauvillé.
Sainte-Marie-Lorraine, cependant, avait été épargné.
Dominique Pescheur était alors à Nancy pour affaires
communales. On le prévint immédiatement, ainsi que
l'intendant de Charuel et les gouverneurs de Sélestat
et de Brisach. Mais il était trop tard : les Chenapans
avaient repris le chemin de leur pays.
Une fois remis de leur terreur, les habitants de
Sainte-Marie-Alsace se prirent à réfléchir. Pourquoi les
Chenapans avaient-ils respecté Sainte- Marie-Lorraine ?
Les Welckes n'auraient-ils pas été pour quelque chose
dans les malheurs dont on venait d'être accablé et
n'y avait-il pas lieu de les soupçonner de complicité ?
L'absence de Dominique Pescheur n'avait-elle pas été
préméditée? Les plus modérés ne pouvaient s'empêcher
de reconnaître qu'à tout prendre leurs voisins n'étaient
pas aussi innocents qu'ils semblaient le paraître.
Comme ces insinuations commençaient à se répandre
au dehors et à y trouver créance, les Lorrains protes-
tèrent. La communauté se fft donner par un aumônier
anglais qui résidait alors à Sainte-Marie va certificat
écrit de sa main ■ comme quoi on était innocent des
susdits accidents > >). Cette attestation fut portée à
M. de Charuel, intendant du Roi à Nancy. Quelques
jours après, Dominique Pescheur et le Gruyer Pot-
■OD Daveu, iVtiot dit de fronn injure*, aprti ntm* nn d pitoyable
nulhMir qui nt ■rrivt à ce panirre Saiote-Marie le s leptembra d'Atre
pillé et brûU par dq parti de Kayterloater et PraaKetal a èlé L ce
■iqel reiranché de la lainte Cène et luipenda de u ehatfe peixlanl
qnalqDe tampa, pendant lequel on prendra coBuaimace de* tcaodale*
afin qu'il» Kijenl ceninria >. (E. Muhlinbick, Uh4 EglUi CalvimiiH
am XVI' liUii, p. Î33).
1) Arehhitt tummunala et Saintt'Marit-tttrraifHf CC. lot.
,db,Googlc
564 REVUS d'aLSACB
d'Argent furent à Sélestat et à Brisach pour le même
objet. Mais loin de se calmer, les babitants du côté
d'Alsace continuèrent à accuser leurs voisins de la rive
gauche de la Lièpvrette et allèrent même jusqu'à
refuser de fournir aucun logement ni aucune subsis-
tance aux troupes de passage, prétendant que ces
dépenses devaient être laissées désormais en entier à
la charge des Lorrains. D'où nouveau voyage des
sieurs Pescheur et Pot-d'Argenl à Nancy.
Cette querelle menaçait de s'éterniser quand, pour
en finir, on décida qu'une garnison serait rétablie à
Sainte-Marie et que son entretien incomberait, cette-
fois, tout entier au côté de Lorraine. Comme en 1675,
elle fut casernée au Châtelet. Elle se composait d'un
capitaine-commandant, le S' de la Vernette, de 4 lieu>
tenants, de 4 sergents et de 90 hommes détachés de
Sélestat et de Brisach.
Et voilà comment fut pillé et brûlé Sainte-Marie-
aux-Mioes le 2 septembre 1676; Cet événement local,
si minime qu'il puisse paraître, n'en est pas moins
intéressant par la façon dont il se rattache à l'histoire
générale ; il montre, en outre, que l'on n'a pas tou-
jours vécu, des deux côtés de la Lièpvrette, en ausst
bons termes qu'aujourd'hui.
NOTES ET ADDITIONS
/ÇoS, p. J02, note I. — Notre savant compatriote, M. R.
ReuBs, s eu l'amabilité de nous écrire que, d'après lui, la petite
ville citée par Pellisson bous le nom de Watt, est à rapporter
au bourg: de Hatten et non à celui de Wœrtb-sur-Sauer, comme
noua l'avions supposé. Hatteo, chef-lieu du Hattgau, avait un
château et appartenait aux Hauau-Lîcbtenberg, mais les Flec-
kenetein y avaient conservé certains droits féodaux, ce qut
explique pourquoi Pellisson en attribue la possession i moitié
au comte d'Anau, moitié à un g:entilhomme du pays >, Nou»
reconnaissons pleinement le bien-fondé de l'opinion de M.
Reuss et le remercions cordialement de son obligeante recti-
ficatioo.
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PILLAGS ET BRUSLBMBNT DB S'*-MARIB-ALSACe 565
iQo8,p, 30 f. — Dans son numéro du loaoût 1908 (p. 415)
le Pays lorrain a bien voulu consacrer quelques lignes d'ana-
lyse à notre relatioo du Voyage lU Louis XIV ttt Alsace. Mous y
relevons qu'à Raon, Louis XIV logea dans une maison démolie
vers iSao, qn'à cause de cela on nommait le Louvre; la rue
où se trouvait cette maison porta, jusqu'à ces dernières années,
le nom de rue du Louvre.
IÇ08, p. jof, note 6. — En 1894, un paysan habitant près
4e l'endroit connu sous le nom de Fontaine de la Cour trouva,
en creusant le sol de son écurie, un louis d'or à l'effigie de
Louis XIV, Trappe en 16^1. Le roi n'avait alors que 13 ans et,
de fait, la tête était celle d'un enfant (communication de M.
l'abbé Marchai, ancien curé de Wisembach).
lço8,p. 466, note 4. — Au lieu de : < qui fait éperon du
cdté nord >, lire : ■ qui fait éperon du càté sud >.
J, Bourgeois.
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LIVRES NOUVEAUX
Matthias Grunauaid, par Franz Bock. Munich W. Callwey.
Id-S° de 136 pages et 48 illustrations.
< Wir leben im Ztitalitr des KuHsigeschtvaetxes. . . nous
vivons à l'époque du bavardage sur l'art...» impossible de
ne pas se rappeler cette boutade en lisant le nouveau livre de
TA. Bock sur Grunewald. Huysnians nous avait donné une des-
criptloD incomparable et d'une poésie intense de l'autel d'Isen-
heim ; d'autres et parmi eux M. Fleurent et le professeur Schmitt
ont réuni tes rares indications biographiques sur le peintre
d'Aschaffenbourg; il ne restait plus grand'chose à dire, à
moins de découvrir du nouveau et de nous donner des détails
inédits sur la vie ai obscure du prodigieux artiste. M. Bock a
trouvé plus simple d'entrer dans le monde infini des supposi-
tions et de la fantaisie, tout heureux de remplir son livre de
termes techniques qui lui donnent un faux air scientifique et
de mots à l'emporte-pièce qui ne sont pas des preuves. Dans
son premier ouvragé il avait déjà attribué à Grunewald, à
tort et à travers, pas mal de peintures et de sculptures ; cette
fois-ci il avoue avoir pu se tromper pour quelques-unes, ce qui
ne l'empêche pas de découvrir de nouveaux Grunewald un
peu partout et de malmener tous ceux qui ne croient pas à
l'infaillibilité de ces attributions. Il attribue à Grunewald une
foule de tableaux non classés, disséminés dans les musées d'Al-
lemagne et même des gravures. Voua croyiez peut-être que les
gravures sur bois signées Durer sont de Durer ? Pas du tout,
M. Bock décrète que ces gravures sont de Grunewald. (Notez
bien qu'aucune recherche de valeur ou de couleur dans ces
gravures au trait simple ne peut faire songer au coloriste du
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LIVRES NOUVEAUX 567
musée de Colmar). Hais où M. Bock pousse la fantaisie au
delà de ce qui est permis, c'est quand il attribue les sculptures
de l'autel d'isenbeim à l'auteur des tableaux. Allez voir ces
prodigieux panneaux, oit tout est sacrifié à la couleur, dans
lesquelles les négligences du dessin accusent l'homme pressé
de broyer la couleur et de peindre ces visions rutilantes d'un
coloriste qui ne peut être distrait par aucun autre souci ; voyez
l'oEuvre de cet homme qui par l'unique couleur a su exprimer
toute la tristesse de la crucilixion et toute l'horreur chaotique
de la tentation, puis tournei-vous et regardez ce calme et
majestueux saint Antoine, plus proche parent par la pureté de
la ligne, la justesse anatomique du modèle d'un Jupiter antique
que de n'importe quelle œuvre médiévale, cl voua vous deman-
derei ce qu'il faut penser d'un critique d'art qui a l'idée et qui
ose imprimer que ces deux œuvres si différentes sont du même
auteur ! Il c^t vrai que M. Bock nous donne une preuve : ces
sculptures sont faites par un peintre, nous dit-il naïvement
^p. 91), parce que » la draperie y est traitée de façon à réfléchir
et à faire briller la lumière >.
Et voilà oii peut vous mener ce besoin d'ergoter à perte de
vue SUT des chefs-d 'œuvres qui demandent simplement à être
compris. M. Bock fait grand grief aux critiques d'art de ne pas
le prendre au sérieux... hélas noua craignions bien qu'après
ce nouvel ouvrage cela ne changera guère !
CoHits et tûuvenirs, par C. Oberreiner. Rixheim, typ. F, Sutter
et Comp.
Notre collaborateur C. Oberreiner, pour se délasser sans
doute des savantes études qui l'avaient absorbé dans ces der-
niers temps, vient de faire paraître un agréable recueil otl
l'imagination et les souvenirs d'enfance s'associent aimable-
ment. On y trouve des récits réellement dramatiques. . . pour
la classe à laquelle ils sont destiné», car la sensibilité des
enfants est plus aiguë que celle de leurs atnés, n'ayant pas été
émousBée encore par les chagrins inévitables et les revers suc-
cessifs qui remplissent le cours de sa vie humaine. C'est à ces
derniers que s'adressent les pages du livre ofi se reflètent les
impressions de l'Année terrible et qui rappellent les mauvais
jours de cette lugubre époque. Ils les liront avec d'autant plus
d'intérêt que se sont des pages vécues. Nous la connaissions.
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568 BF.VUE d'aL^ACB
entre autres, cette altiëre châtelaiDe, qui vivait aux astrei et,
comme Icare, fut précipitée du haut de aon rêve et ae cassa
piteusemeot les reins dans sa chute. Per aspera ad astra f
astres éteints, qui n'avaient jamais flamboyé que dans son ima-
gination !
AiHoles de journaux et de revues.
La Jiévolution de 18^8, Hai-juin. Le 13 juin 1849 et le pre-
mier président de la Cour de Colmar, par P. Muller.
Etudes. . . des Pires de la Compagnie de Jésus. 5 et ta août,
une conversion de proteitant'par la Ste. Eucharistie, par le
P. Em. Abt. (Très intéressant récit de la conversion d'une
famille colmarienne dans la prenaiëre moitié du siècle dernier).
Kevue catholique d' Alsace. Août. Lapoutroie, par M. Brunck
de Freundeck. — Septembre, jos. Guerber, par H. Cetty.
Bulletin de la société pour la coifservaiùm des monuments
historiques ^Alsace. Tome XXIII, liv. I. Le château épiscopal
de Hohbarr, par M. Adam. — A la suite de ce travail pos-
thume de notre savant collaborateur, M. I.'abbé Gass publie
une étude sur ses ccuvres, mais où il a oublié de mentionner
9 articles publiés dans la Jievue d'Alsace : Une curiosité épi-
graphique en 1900; en 1903-41 quatre articles sur la Congréga-
tion de N.-D. de Saverne, et en 1905, quatre articles sur les
Chaudronniers d'Alsace.
Revue alsacienne illustrée. IV. Henri Zuber, par Léopold
Honoré. — L'ancien régime et la Révolution en Alsace, par
F. Dollingcr.
Images du musée alsacien. V. La famille Sorg-Ferrazino.
Chambre de paysans à Pfulgriesheim. Puits à Kirwiller. Bou-
clier de David,
L'Eclair, ai, 38 et 3oaofit; i", 3 et 6 septembre. La ques-
tion d'Alsace, par Paul Acker. Excellents articles que nous
voudrions bien avoir réunis en brochure.
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LIVRES NOUVEAUX 569
Lt Gaahiî, 20 sept. Impressions d'AIsaet. Non moins bon
article de H. et Mme. Ré^amcy.
La Revue française (Juillet-aobt). La maiaon du passé par
les mêmes. '
Ecœurés de la vase nauséabonde qu'ils furent contraints
de remuer pour en tirer tes document^ utilisés pour leur dernier
ouvrage, les auteurs se sont senti le besoin de respirer un peu
d'air pur.
L'idylle que vient de publier la Revue française (11 juillet
a6 septembre iqoç) nous ramène en Alsace. Le sujet en est
simple, la trame légère ; le tout est frais comme celte matinée
de printemps, où les conteurs nous promènent à travers la
campagne alsacienne en compagnie de leur faéros. Leurs des-
criptions ont le charme qu'on trouve dans leurs écrits toutes
-les fois qu'ils nous parlent de l'Alsace. Comme toujours aussi,
y abondent les pointes d'épigramme à l'adresse de ceux qu'ils
tiennent pour des intrus.
Nous profitons de l'occasion qui nous est offerte pour chau-
dement recommander à nos lecteurs ce périodique illustré.
Outre le mérite littéraire de ses collaborateurs, il présente
toutes les garanties de moralité désirables et, selon la formule,
j)eut être mis entre toutes les mains 1).
(17 octobre) Wissembourg, par les mêmes.
Le Messager if Aisaee-Lorraine. 16 oct. Le général Hoche
-à Frœschwiller et à Wissembourg. Le procès Gaeisse-Wetterlé.
— 33 octobre. ^Numéro consacré spécialement aux fêtes de
Wissembourg). — 30 octobre. Les légendes de l'Ocbsenfeld,
.par C. Oberreiner.
1) Voir 1* prMpeetiu ancutt duii ce oumèro.
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TABLE ANALYTIQUE
ET ALPHABÉTIQUE
TOME 60* (1909), 10' DE LA NOUVELLE SÉRIE
DE LA REVUE D'ALSACE
non» en caractères fT»i lont ceux d«* aatcun dm-
, cfui de« objeli dont il eat queation dam en mrticl»
oa dM lUlMin det onvrigei ■nalyiès, dont Jet titrea lont mentionné*
■uni 1 part en italique.
Abrévlatlona : C. R , compte rendu. — Art., an
L'Alsace pays d'empire par un
Alsacien. Art. page 97.
Un Alsaeien. L'Alsace pays |
d'empire. Art, 97. ;
Z'ami FripauUlot par T. Voge- ;
san. C. R. 96.
Lit anciens ariuUs peintres et
décorateurs Mulkimsiens, par
E. Meininger. C. R. 189.
Un artiste alsacien méconnu :
Béer, art. par A. Girodic. 154.
Les aspects de Sélestat au cours;
des siëctes. Art. par A. Dor-
lan 396, 481.
Les béguinages à HAguenau.
Art. par G. Gromer 367, 534.
B<//ijr/«axiv''«W<parDubail-
Roy. C. R. 94.
E, V. Borries. Qesckichte der
Sladt Sfrassburg. C. R. 190.
J. Bourgeois. Le va] de Liëpvre
en 1675, Art. 153.
is. Pillage et < brusle-
mcnt » de Ste- Marie* Alsace
en 1676. Art. 5^18.
A. Bohl. Pfeffel. C. R. 94.
Clementi. Un santo fatriûta. C.
R. 383-
Le collège libre de Colmar. Art.
par A. Gasser. 71.
Correspondance de Bessuet. C.
R. 478.
D. de Darteln. Le P. Hugues
\ Pellre historien de Ste. Odile-
Art 443.
Denkmalpfiege im Elsass par
Wolff. C. R. 383.
Un dimanche en Allemagne.
Art. par Cl. Mancey, 385.
A. Oorlan. Les aspects de Séles-
tat. Art. 30. 481.
Le drapeau par A. Trombert..
C. R. 94.
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TABLE AKALVTIQUE ST ALPHABETIQUE
Dubail-Roy , Betfort au xiv»
siicU, C. R. 94,
D' Ethrharil). Le général Ducrot.
An. 378.
L'emplacement de la défaite
d'Arioviste par César, Art.
par C. Oberreiner. 337,
L. Fischer. Piierinagi de la
Mecque. C. R. 96.
Le fort Gallas. Art. par H.
Ingold. 119.
A. Gassar. Le collËge libre de
Colmar. Art. 71.
Ed. Gasser. Le tribunal de jus-
tice de Wissembourg au xvill'
siècle. Art, 435.
H. Gendre. La mérc Barat et son
œuvre en Alsace. Art, 193.
Le général Ducrot. Art. par le
Df Ehrhard. 378.
La géog'raphie historique de
l'ancien diocèse de Metz. Art.
par A, M. P. Ingold. 184.
Geschichte der Stadt Strassburg
par E. V. Borries. C. R. 100.
A. Girodie. Un article alsacien
méconnu : Bser. Art. 154.
G. Gromer. Les béguinages à
Haguenau. Art. 267, 524,
Guerre de 1870-71, (Une page
de l'histoire de la) art. par
Odoul. 4g.
A. Guthlin. Lettre sur la mort
de M. Martin (avec un por-
trait). Art, 76.
Hansi. Die HohMnigiburg. C.
R.95.
D' Heoker. Un litige entre la
ville de Strasbourg et le Con-
seil souverain en 1754. Art.
346.
Die Herren von Hattstati par
A. Scherlen. C. R. 95.
Ch. Hoftmann. La suppression de
l'administration provinciale ;
et le nouveau régime. Art.
58, 156, 308, 509. ;
■ 95-
Les honnestes femmes alltman-
dts parj, et F. Régamey. C,
R. 476.
A. M. P. Ingold. La géographie
{ historique du diocèse de Metz.
Art. 184.
- Quelques lettres de l'avant-
dernier abbé de Pairis. Art,
4a5-
- Le Spéculum humaites salva-
tionii et Us rerriires de Mul-
house. Art. 472,
A, M. P. Ingold et A. RoiiH)!!..
Un alsacien correspondant
de Lam
!h. Ingold. Le fort Gallas (avec
' une carte). Art. 1 19.
A. Laugel. Réflexions sur Pave-
\ . nir inUlUctuel de l'Alsace.
I C. R. 284.
Lettre sur la mort de M. Martin.
Art. par A. Guthlin. 76.
J. Lévy. Die Wallfarten den t.
Mutter Gôttes. im Elsass C, R.
478.
Un litige entre la ville de Stras-
bourg et le Conseil souverain
en 1754- Art. par le D'Hecker.
346.
Cl. Manoey- Un dimanche en
Allemagne. Art. 385.
E. Heininger. Les anciens artis-
tes peintres et décorateurs
Afulhousiens. C. R. 189.
La Mère Barat et son œuvre en
Alsace. Art. par H. Gendre,
•93-
E. Mohler. Souvenirs sur les der- -
niers jours du P, Gratry. Art.
"4.358. 45'-
C. Oberreiner. L'emplacement
de la défaite d'Arioviate par^
César. Art. 337.
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REVUE D'ALSACE
57 a
Odoul. Une page de l'histoire de |
la guerre de 1870-61. Art. 4g.
PUtrinagt de la Mecque, par L.
Fischer. C. R. 96.
-Le P. Peltre historien de Ste.
Odile. Art. par D, de Darteia.
Pfeffel, par A. Buhl. C. R. 94.
Pillage et ■ bruslcment ■ de
Sainte-Marie- Alsace en 1676.
Art. par J. Bourgeois, 538.
Quelques lettres de Bourate,
avant-dernier abbé de Pairis.
Art. par A. M. P. Ingold, 435.
■Quelques vocables du dialecte
germano-alsacien. Art. par le
D' Vautherin, 289.
-Rifitxiotts sur Vavenir inttllec-
tuel de l'Alsace, par A. Lau-
gel. C. R. 384.
J. et F, Régamey, Les honHesUs \
femmes allemandes. C. R. 476.
D. Richard correspondant de
Lamennais. Art. par A. Rous-
sel et A. M, P, Ingold, 5, 170,
I et A. M. P. Ingold.
Un alsacien correspondant de
Lamennais : D. Richard. Art.
5, 170, 311.
Uh santo patriota par G. dé-
menti. C. R, 383.
Scheffler. Sept nouvelles. C. R.
93-
^Scherlea. Die fferren vûh Hait'
statt. C. R. 95.
"93-
G. Sitferlen. Un village de la
vallée de St.-AmariD : Wes-
serling. Art. 79.
Souvenirs sur les derniers jours
du P. Gratry. Art. par E.
Mobler, p. 134, 358, 451.
ha Spéculum humanasalvalitmis
et les verrières de Mulhouse.
Art, par A. M. P, Ingold, 47a.
La suppression de l'administra-
tion provinciale et le nou-
veau régime. Art. par Ch.
Hoffmann, 58, 156, 308, 509.
Le tribunal de justice de Wis-
sembourg au xviii' siècle.
Art. par Ed. Gasser, 435.
A. Trombert. Le drapeau. C. R.
94.
Le val de Liëpvre en 1675, Art.
par J. Bourgeois, 353.
D' Vautherin. Quelques vocables
du dialecte germano-alsacien.
Art. 389.
Vogesan. Vami Fripouilht, C.
R. 96.
/}ie WallfahrUn der l. Mutter
Oot/es im£lsass,p&T J.Lévy,
C. R. 478.
Wesserling, Art par G. Siffer-
leo, 79,
Wolf, Denkmalpfiege *m Elsass,
C. R. 383.
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TABLE DES SOMMAIRES
DU TOME 60- (1909), I0< DE LA NOUVELLE SÉRIE
DE LA REVUE D'ALSACE
Premiàre livrwun. — Janvier-Ftvrier.
A. ROUSSEL et A. M. P. INGOLD. Ud Alucien, corru-
pondant, diiciple cl *mi de Ltmtnniii : D*vid Richard,
directeur de TmiIs de Slehnifeld S-48
Com'ODOUL. Une page de l'histoire de la guerre de |870>7I 4.9'ST
Ch. HOFFMANN. \jk Buppreuion de rAdminiilratian pro-
vinciale et le nouveau régime, 1790 («ait<) jS-To-
A. CASSER. L« Coilise libre de Colmar 7 1.76
A. GUTHLIN. Lettre aur la mort de M. Martin [avet: oa
portrait) 76-78
G. SIFFERLEN. Un village de la vallie de Saint-Ainarin :
Lartt notauaus. Sept nouvelln (Alsata). — Preffel, Fab«ln
und poelitcfae Erilhlungen (A. I.). — Belferl au XV>
aiicle. — Le drapeau (A. I.). — Die HohkSoigaburg
Im Waagenwald u. ihre Einweihuag. (A. I.), — Die
Herren von Hatlitatt u. ihre Beaitiungcn. (A, I.) 93-9&-
DMxième livralun. — Mors-Avril.
Un alsacien. L'AUaee paye d'EmjMre 97-1 iS
Hdbskt INGOLD. La (oit Gillii. <Lm redoute* du col du
Bonhomme) avec une carte IIÇ'IIJ
Eunn UOHLER. Sonveoiri d'une alaacienne lur les demiera
joura du P. Gratry I>4-<S3-
Ancit GIRODIE. Un arliate aliacien nèconnu. Le graveur
•n pierrea Enea Baer, de Sèkatat I54-IS5
Cr. HOFFMANN. La auppreaaion de l'Adminialration pro-
TÏnciale et le nouveau rfgime. 1790 (suite). IJ6-170-
A. ROUSSEL et A. M. P. INGOLD. Uu Alaacien, correspon-
dant, disciple et ami de Lamenoais : David Richard,
directenr de l'siile de Sleransfeld (saile) n\'\%y
.dbyGoogle
-574 REVUE D ALSACE
A. M. F. 1. L> géographie hialorique da l'aocitn diocète da
Meti i84-i8S
.Ijvrtt nftaiiaux. Lu «DCteiw (rtistei-peinlrei et déconteun
Mulhousicni jusqu'au XIX' liècle. — Les Forgei Vo»-
gienne» 1 l'époque révolutionn.ire (1788 an l[). —
Geachichte der Sladt Strauburg. — Arlîcles de jour-
oauz cl de revuea 1S9-192
Troisième livraison. — Mai-Join.
«. GENDRE. La Mère Birit et *on ouvra en Aluee i9]-iio
A, ROUSSEL et A. M. V. INGOLD. Un Al»cien, corrM-
pondant, disciple et ami de Lamennaii : Dauid Richard,
directeur de l'aaile de Sleikuafald (fin) 3I105I
J. BOURGEOIS. Le val de Lièpvre en 1675 IS2-366
G. GROMER. Lei bigujnigei i Hifuenau d'apri« let nolei
inédite* de M. Hanauer «67-a83
Livrii netnreaHx. Réfleiiana «ur l'avenir intellectuel de l'Ai-
lace. (A, Liagel). — Contribution à l'hiitoire du dio-
cèse da Lauianne sous la domination franqua. —
Articles de journaux et de revues 1S4-186
Quatrième livraison. — iuiilet-AoOt.
'D' A. VAUTHERIN. Quelques vocablea du dialecte germano-
alaacien provenant dea parlera de France 189-307
Ch HOFFMANN. La suppreiaion de l'administration provin-
ciale et le nouveau régime, 1790 (suite) 308-336
■C OBERREINER. L'eraplacamenl de U défaite d'Arioviste
P" CHar 337-34S
D* HECKER Un litige entre U villa de Slrasbotirg et le
Conseil souverain d'Abace en 1754 3-t6*3S7
'EMtui MOHLER. Souvenirs d'une alsacieona sur las dernien
jours du P. Gralry, (Suite) 3S8-377
Variitèl. Le général Diicrot et les projets de reatauration
monarchique apréa la guerre de 1870. (D' E.) 378-381
,Livrtt neuBiaux. Un aanto palriota. (G. Clemanti). — Ein-
rîchtungen und Tltigkeit der stutlichen Denkmatpflege
im Elsasa in dan Jabren ia9g-]909. (Prof- Wolff). —
Der Freihof Etwrbach bei NiederrilderD. — Article* de
journaux et de revues 383-384
Cinquième livraison. — Septembre-Octobre.
•ClaUDIE MANCEV. Vn dimanche an AlleoMgna 38S-395
DORLAN, La* aspacU de Sélestat 39fi-4H
a; M- P. INGOLD. Quelques lettres da l'avanl-derniar abbé
de FalHs Prvagoi* Xavier Bounta 415-434
'CD. Casser. L*- tribunal de jiMtlc* dit SUffetgericht de
Wisaambonrg aii ivin* tièela 43S^4I
jOom g. DR DARTEIN. U P. Hogna* Paître al *a vie latina
' de aainta Odil* , 441-450
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: DES SOMMAIRES
CMlut MOHLER. Souvenir! d'un* alucienne tur In demien
joare du P. Gnlry (Fin) 4S'-47l
Variilil. Le Specalum humana ulrationis et lai verrièrea de
l'igliM Siint-Etienne de Mulhoiue. (A. M. P. Ingold) 471>475
Jtwrn Hotnitaux. Les hoaneiles dame» ■llemaitdeB. (.Ange!
Ingold). — Die Walirahtten der lieben Multer Gotlet
im Elûin. (A. M. P, 1.) — Correspondance de Bouuet.
(A. M. P, I.) — Article* de jouia*uz et de revue*.. 476-480
Sixième livraiaon. — Hovembre-Décembre.
A. DORLAX. Lee HpecU de StlesUC. (Suile) 4f(i-SoS
-Ch. HOFFMANN. L» «uppreasion de l'idmi niât ration provin-
ciiEe et le nouveau ri^me, I 7go (suite) S<39-S33
G. GROMBR. Les tiéguinage» à Higuenau d'aprèl les notes
iaèdilea de M. Huiauer. (Suite) S>4-557
, J. BOURGEOIS. Piilaf^ et < brudemeul > de Sainte-Marie-
Aluce le 3 leptembre 1676 SS^-S^S
Livra itouuuiux. Matthias Gronewald (Franl Bock). — Contes
et souvenin (C. Oberreiner). — Articles de journani
el de revues J66-569
Table analytique et alphabétique de l'année S7<*'5T'
Table dei sommaire! S73-S7S
Teble de* f^vuret et du Supplémtiit 576
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,db,Googlc